‹ Le vrai livre du peuple, ou, Le riche et le pauvreChapitre 39 sur 85 · ŒUVRE DE SAINT-JOSEPH · texte numérisé non relu

ŒUVRE DE SAINT-JOSEPH

Adolescent juxta viam suam, etiam cum senueritf non recedet ab ea.

Le jeune homme, quand il sera parvenu à la vieillesse, conservera ses premières voies.

Prov. 32, 6.

En 1836, un digne prêtre, Tabbé Moulin, aumônier des frères des écoles chrétiennes, eut la pensée de réunir dans son domicile, place du Bœuf, une quarantaine d'enfants, auxquels il adressait des instructions religieuses et qu'il conduisait de temps en temps à des promenades, qui les enlevaient a de frivoles ou dangereuses distractions.

Tel fut le germe de T œuvre de Saint- Joseph.

A la fin de la même année, parut à Grenoble un appel adressé à la population et qui renfermait les passages suivants :

« Les jeunes garçons, au sortir de Técole des Frères et des autres écoles primaires, sont livrés sans défense à toutes *^s séductions du monde, à la perversité des maximes et des T 20

exemples, quelquefois au spectacle d'une hideuse et dégradante immoralité ; les ateliers où ils sont placés pour apprendre un çtat n'offrent souvent à leur jeunesse ardente et inexpérimentée qu'une école de corruption où ils ont plutôt fait l'apprentissage du vice que celui de leur métier.

« Ainsi sont bientôt oubliées et les leçons de maîtres vertueux, et les recommandations de la sollicitude paternelle, et les exhortations de l'autorité pastorale ; ainsi ont bientôt^ disparu les bienfaits d'une première éducation chrétienne^ ainsi, s'égare au commencement de la carrière, une jeuness^^ bonne et généreuse qui n'aurait besoin que d'une main ami^^ pour y marcher avec honneur et mérite ; ainsi dégénèrent e "^ se flétrissent presque à leur naissance des plantes précieusfe^ ^ qui promettaient de si beaux fruits à la religion, à la patrie , à la société tout entière.

« Frappé et affligé de cette triste expérience, un ami de ■- ^ jeunesse vient s'occuper d'elle, de ses besoins, de son av^ nir, lui oflfirir un asile contre la perversité des doctrine ^, des mœurs et des exemples : tel est le but de l'œuvre (3ie Saint' Joseph, port heureux que la rehgion présente au milieu d'une époque si féconde en naufrages.

« On se propose principalement dans cette œuvre :

« l**De réunir les enfants et les jeunes gens une ou deu^ fois par semaine, de leur adresser des exhortations, de leur faire des conférences, de leur rappeler leurs devoirs, de l^s prémunir contre les dangers qui les menacent, et de 1^^ maintenir ainsi dans la voie de la religion et de la vertu ;

« 2® De leur indiquer des maisons sûres ou qui présente^ ront moins d'inconvénients pour leurs mœurs, pendant 1^ temps de leur apprentissage ;

« 3° D'aider ceux qui sont pauvres, soit en payant une partie des frais d'apprentissage, soit en fournissant des secours en nourriture, vêtements, médicaments, à ceux qui auraient des besoins plus pressants.

« Voici maintenant le moyen d'atteindre ce but :

« 1® Avoir un local particulier affecté aux réunions ;

« 2" Occuper les enfants à quelques petits ouvrages manuels qui les intéressent et les attirent, captivent leur légèreté, leur donnent F habitude du travail et le goût de ces réunions;

« 3® Former une société de souscripteurs pour soutenir et protéger Toeuvre.

« Habitants de Grenoble, encore quelques sacrifices, encore quelques efforts de zèle, encore quelques pas dans la carrière de bienfaisance où vous êtes entrés, et une belle oeuvre couronnera toutes vos œuvres ; vous préparerez à votre cité une génération renouvelée, vous jetterez dans l'avenir des semences de vertu et de prospérité, et la charité inscrira Grenoble dans ses immortelles annales. >•

Cet appel fut généreusement entendu, et le 12 janvier *837, de nombreux souscripteurs se réunirent à l'hôtel de ^lle, sous la présidence de M. Berriat, maire.

M. Charpin, avocat, de très-regrettable mémoire, lut un ^^pport dans lequel il exposa la nature, Tesprit et le but ^^ l'œuvre de Saint- Joseph.

Un projet de règlement fut soumis à l'assemblée, qui Ta- *Opta.

L'art. 4f porte que l'œuvre sera administrée par un conseil général, composé de quatorze membres : un directeur, un ^ce-directeur et douze conseillers.

L'art. 6 dispose que le directeur et le vice-directeur seront Nommés par Mgr Tévêque, et que les douze autres membres ^U conseil, choisis parmi les souscripteurs, seront élus en assemblée générale.

Lassemblée procéda immédiatement par la voie du scrutin à l'élection des douze conseillers.

Le conseil crut devoir déléguer à un bureau composé de cinq membres la surveillance journalière.

Il résulte d'un rapport adressé au conseil par le bureau, en juin 1837, qu'une maison avait été louée; que dix enfants, dénués de toute ressource, hors d'état de gagner leur vie , à cause de la faiblesse de leur âge , avaient été entièrement adoptés par l'œuvre et vivaient en communauté dans la maison louée ; que quarante-trois adultes, placés en apprentissage, étaient seulement admis à la table de l'œuvre; que trente apprentis étaient nourris dans leurs familles.

Le personnel des enfants ou adultes recevant les soins de l'œuvre s'élevait donc à quatre-vingt-trois.

Le dimanche, les apprentis appartenaient à l'œuvre, toute la journée. Les exercices religieux étaient célébrés le matin et le soir dans une chapelle particulière ; le reste du jour était consacré à des exercices de gymnastique, à des jeux de tout genre, propres à exercer le corps, et à des promenades. L'abbé Moulin, secondé par l'abbé Berlioz, présidait à cet emploi du dimanche.

Plus tard, l'œuvre de Saint-Joseph fit l'acquisition d'un local plus vaste où elle établit divers ateliers , et elle fut désormais placée sous la direction spéciale de trois frères des écoles chrétiennes.

Le 10 juillet 1844, membre du conseil municipal, je réclamai une subvention en faveur de l'œuvre, et je m'exprimai ainsi :

« Messieurs, •

« Par sa délibération du 28 août 1843, le conseil général de l'Isère a voté une subvention annuelle de 500 fr. au profit de l'œuvre de Saint- Joseph , établie à Grenoble , à condition que le conseil municipal de cette ville voterait à son

tour, en faveur de la même œuvre, une somme quelconque.

« Les considérations les plus graves se rattachent à Tœuvre de St- Joseph et la rendent digne de votre bienveillant appui.

« Aujourd'hui on commence à reconnaître que si Thomme naît avec des passions, ces passions ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises. Elles prennent tel ou tel caractère selon Faliment qui leur est offert. C'est là du moins la règle générale. Aussi peut-on dire avec vérité que Thomme, qui fait souvent le bien par dévouement, ne fait presque jamais le mal que par intérêt, en sorte quil ne le commettrait pas, s'il n'avait pas intérêt à le commettre.

« La société la mieux organisée serait donc celle où les hommes pourraient le plus facilement atteindre à des situations qui excluent les actions mauvaises parce qu'elles en éloignent le besoin et l'occasion.

« S'il en est ainsi , la sécurité sociale ne doit pas être uniquement placée sous la sauvegarde d'une intimidation plus ou moins absolue. L'intimidation, c'est la force; la force suppose la lutte, et dans la lutte, ce n'est pas toujours le bien qui triomphe. Ce qui est préférable à toutes les intimidations que la sévérité du législateur peut inventer, c'est un système qui prévienne le mal en tarissant, autant que possible, sa source même.

« L'action religieuse, l'éducation, la diffusion des lumières sont, sans doute, des moyens préventifs qui produisent d'impenses résultats.

« Mais il est des enfants qui naissent dans un tel état de 'ïïisère et de dégradation, et que leur naissance même con- ^ftmne à un abandon si complet et si triste, que nulle instruc- ^on, que nulle éducation ne sauraient arriver jusqu'à eux.

« D'ailleurs, ce ne serait pas assez d'instruire certains ^rfants ; ce qui importe, c est, en les instruisant, de leur apprendre à travailler, afin de les arracher tout à la fois à

la brutalité de rignorance et aux coupables inspirations de la misère.

« Vous connaissez certainement, Messieurs, l4nstitution industrielle et agricole de Petit-Bourg. Petit-Bourg est un château entouré d^un parc, situé sur la rive gauche de la Seine, près du village de Livry. Là, des enfants pauvres da département de la Seine sont gratuitement élevés ; en outre, on forme les uns à une industrie, et les autres aux travaux pratiques de T agriculture. Cette institution charitable compte aujourd'hui plus de mille souscripteurs et elle est placée sous de hauts patronages.

« n existe ailleurs d'autres établissements du même genre.

« Ce sont de simples essais, Messieurs ; mais ces essais prouvent que le siècle comprend mieux la barbare inefficacité des peines réduites à elles-mêmes, et qu'il s'engage plus largement dans la voie féconde des institutions préventives.

« En 1734, le chancelier d'Aguesseau trouvait que la torture, qui alors précédait souvent la répression, était une chose toute simple et très-salutaire. En 1844, la torture n'est plus qu'un souvenir effacé. M. Martin (du Nord), garde des sceaux, se borne à terminer par ces mots son rapport au roi sur la justice criminelle : « Jamais la répression des crimes et des délits n a été plus prompte et plus sûre. Je m'applaudis d'avoir à signaler ce nouveau titre delà magistrature et du jury à la confiance publique et à Tapprobation de Votre. Majesté. »» Messieurs, un jour viendra o4 un monarque sera félicité des heureux résultats produits par des institutions préventives, fondées oflSciellement et organisées sur une grande échelle.

« En attendant, l'œuvre de St-Joseph peut revendiquer sa part dans le mouvement qui déjà se révèle.

« Elle fut créée, il y a quelques années, par le zèle tout spontané de divers habitants de Grenoble* Bientôt son conseil d'administration recourut au dévouement des frères

des écoles chrétiennes qui la dirigent encore aujourd'hui.

« Elle recueille dans une maison commune des enfants dénués de toute ressource et âgés au moins de six à sept ans. Ces enfants trouvent dans cette maison tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie, et ils y reçoivent une instruction très-élémentaire. Us y apprennent en même temps un art manuel. La maison, que j^ai visitée, renferme cinq ateKers : l'un de menuiserie, Fautre de serrurerie, un troisième de reliure. Le quatrième et le cinquième sont des ateliers de tailleur et de cordonnier. L'atelier de reliure est le plus remarquable; il est vaste, bien aéré, bien éclairé,

« Les enfants admis dans l'établissement en sortent à l'âge de quinze ou seize ans, sachant lire, écrire, calculer ; imbus de sages préceptes, nourris d'impressions religieuses et con* naissant un état. Sans doute , ils ne sont pas encore des ouvriers d'une habileté consommée ; mais ils peuvent entreprendre leur tour de France , se perfectionner , et gagner déjà leur vie. Si l'on songe à la situation dans laquelle ils se trouvaient au moment où Y Œuvre les a recueillis, on peut dire du plus grand nombre qu'ils ont été soustraits à la police ^rrectionnelle et peut-être à une juridiction d'un ordre plus grave. Qui pourrait ne pas s'applaudir de tels résul- ^ts et d'une telle conquête? »

Des objections furent soulevées. Quelques membres du ^^nseil reprochèrent surtout à l'œuvre de Saint-Joseph de ^^ire une concurrence désastreuse aux ateliers de la ville*

Le conseil vota une subvention de 250 fr.

Le 18 juin 1849, la subvention fut portée à 400 fr.

Elle est aujourd'hui de 500 fr.

Vers 1850, l'œuvre de Saint-Joseph revint à son système E^rimitif. Elle supprima ses ateliers. Les apprentis étaient (Placés en ville chez des maîtres ; ils venaient prendre leur ï^ourriture et coucher dans l'établissementr •

Mais après quelques années, ce mode fut abandonné* L'œuvre de Saint-Joseph se borne à recueillir des enfants pauvres, qui sont logés, nourris, entretenus dans la maisoB même , où ils reçoivent une instruction et une éducation essentiellement religieuses. Quelques-uns sont admis gratuitement : le nombre de ceux-ci varie selon les ressources de Tœuvre. Un prix de pension est exigé des autres; la pension est payée, quelquefois par les parents, le plus souvent par des personnes charitables. L'œuvre est propriétaire d'un très-beau local, situé près de la porte des Adieux, et qui renferme un vaste dortoir, très-bien éclairé et aéré. Tous les lits sont en fer. L'œuvre compte actuellement 120 élèves.

Il s'est formé une réunion de dames charitables, qui veillent sur tout ce qui concerne le blanchissage et la conservation du linge. Ces dames travaillent en commun dans la maison une après-midi chaque semaine.

Les enfantssontadmis dans rétablissement dès l'âge dehuit ans; ils en sortent à l'âge de quinze, seize ou dix-sept ans. Alors, ils sont rattachés à l'œuvre par-un patronage moral qu'elle exerce sur eux. Ils constituent une association toute chrétienne, et les Frères, dont la maison principale est dans la rue St-Laurent, y ont établi un cercle où ces jeunes associés viennent faire des lectures instructives, entendre de bonnes paroles, de sages et douces exhortations, et se livrer à des délassements honnêtes.

Pendant longtemps, l'œuvre de St-Joseph s'est préoccupée de la fondation d'une colonie agricole.

Le 10 mai 1849, présidant comme maire au tirage d'une loterie organisée annuellement au profit de l'œuvre, je m'associais à cette idée dans une allocution que l'on M permettra de reproduire, afin qu'une juste part soit fail< à ces femmes vertueuses dont j'ai parlé, et auxquelles Vœu vre de Saint-Joseph doit une profonde reconnaissance.

« Mesdames,

« Je suis heureux de me retrouver au milieu de vous, et d'être témoin, une fois encore, de cette touchante cérémonie préparée par vos soins.

' « De pauvres enfants abandonnés à eux-mêmes, voués à tous les écueils, menacés par tous les périls, sont recueillis dans la maison de Tœuvre de Saint- Joseph. Là, consolés, secourus, ils reçoivent une éducation morale et religieuse, ils ac(iuiërent le sentiment de leur dignité, la conscience de leur origine et de leur fin; ils deviendront ouvriers, et, un jour, rendus à la société, ils peuvent être d'honnêtes pères de famille et de bons citoyens. Ces résultats sont dus aux hommes honorables qui administrent l'œuvre de Saint- Joseph avec une incessante sollicitude, aux Frères des écoles chrétiennes qui dirigent la maison avec une abnégation si intelligente ; ils vous sont dus. Mesdames, à vous, îui patronnez l'œuvre ; avons, qui chaque semaine, unies par les liens d'une association pieuse, venez travailler dans la maison même et imprimer une régularité parfaite aux détails deFintérieur; à vous, enfin, qui organisez cette loterie, piège délicat et ingénieux où chacun vient volontiers se laisser prendre, parce que chacun aime à être le complice de vos bonnes actions.

« Aujourd'hui, Mesdames, c'est véritablement la fête de l'œuvre de Saint-Joseph; aujourd'hui l'œuvre se pare, aux yeux de la cité reconnaissante, de ses bienfaiteurs et de ses bienfaitrices; elle convie à des joies publiques ceux qui donnent et ceux qui reçoivent; elle encourage les uns par le spectacle attrayant du bien qu'ils ont fait; elle enseigne ^ux autres la gratitude qui est le commencement de la vertu. La société tout entière doit s'applaudir de telles manifesta-

tîons, car elles prouvent que si rhumanilé renferme des plaies cruelles et d'amères douleurs, Dieu a placé à côté de la politique qui déclame et de Tégoïsme qui oublie, la religion qui prie et la charité qui console.

« N'allons pas, Mesdames, nous arrêter dans la voie du succès. Ce n'est pas assez d'avoir fondé, d'avoir su entretenir, il faut encore améliorer et améliorer sans cesse. Vous avez l'heureux privilège de n'être inconstantes que pour les choses légères et qui ne méritent pas qu'on s'y attache; vous ne savez pas l'être pour les choses graves et profondes qui élèvent votre pensée et qui vont si bien à votre cœur. C'est donc à vos sjtnpathies fidèles, que l'œuvre de Saint- Joseph confie encore son avenir. Je fais des vœux pour qu'un jour elle se transforme en colonie agricole. Les travaux de l'industrie sont souvçnt frappés de chômage ; à la ville les dangers ^ont plus nombreux, les besoins sont plus grands; à la campagne le travail ne tarit pas, car il y a toujours un sol à remuer et à féconder ; à la campagne les mœurs sont plus douces et la vie plus facile. Je me dévoue de toutes mes forces à l'étude de cette question. >»

Désormais la colonie agricole existe.

L'œuvre a loué un vaste domaine , contenant près de 17 hectares, situé non loin de Grenoble, au mas du ChâteUi, Elle possède de très-beaux bestiaux et tous les ustensiles nécessaires à la grosse et à la petite culture. Elle a plusieurs domestiques attachés à la colonie, qui est dirigée avec une habileté remarquable par le frère Parden, agriculteur consommé. Les élèves les plus âgés y travaillent constamment et deviennent un jour des valets de ferme ou des jardiniers très-recherchés à cause de leurs connaissances pratiques et de leur moralité.

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