TABLEAU GÉNÉRAL
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Les sociétés de secours mutuels de la ville de Grenoble présentent un vaste et majestueux ensemble.
Jamais le génie de la bienfaisance ne s^est révélé sous des formes plus variées et plus touchantes.
La première société d'hommes a été fondée en 1803. Xa première société de femmes date de 1822.
On compte aujourd'hui à Grenoble vingt-deux sociétés d'hommes et vingt sociétés de femmes.
Ces quarante-deux sociétés sont un admirable réseau, qui, dans une ville de 30,000 âmes, embrasse plus de 8,000 sociétaires appartenant à la classe ouvrière ; et pendant qu'elles répandent sur leurs membres d'inappréciables bienfaits, elles étendent sur la cité entière leurs salutaires influences.
Toutes ces sociétés ont des règlements, qui sont à la fois des codes ingénieux de charité et de véritables livres de religion et de morale.
Les sociétés d'hommes sont formées, en général, par corps de métiers ; il ne peut en être de même des sociétés de femmes. Les sociétés d'hommes déclarent toutes dans leurs règlements qu'elles n'entendent nullement représenter ou rappeler les corporations abolies par la loi de 1791 ; toutes proscrivent dans leur sein les discussions et même les conversations politiques ; toutes proclament qu'elles n'ont qu'un seul but : la bienfaisance,
« La fraternité , dit un règlement de société d'hommes, devant régner entre tous les membres d'une société qui pratique à chaque instant les principes d'humanité , les sociétaires reçoivent le titre de frères et s'en servent dans toutes les relations et les discussions qui ont rapport à l'institution. »
« Dans les réunions , dit un règlement de société de femmes, on ne doit se donner que le nom de sœur : ce beau nom renfermant tous les sentiments d'union et de charité dont nos cœurs doivent être pénétrés sans cesse, puisque nous sommes tous des membres de la grande famille humanitaire, qui devons nous aider mutuellement à supporter les peines de la vie. »
Ce nom de frère ou de sœur est , en efifet, en usage dans toutes les sociétés de Grenoble.
Les sociétés d'hommes se régissent par elles-mêmes. Leur gouvernement a pour base le suffrage universel. Elles ont un conseil d'administration, composé d'un commissaire général, d'un secrétaire de séance, d'un secrétaire de comptabilité, — quelquefois d'un secrétaire unique, — d'un trésorier, de commissaires de série, de commissaires d'ordre, et, parfois, d'un commissaire amendeur.
Quelques sociétés ont, en outre, un grand conseil ou
conseil général, composé du conseil d^ administration et d'un certain nombre de membres choisis dans chaque série.
Sur tous les points essentiels, rassemblée générale se réserve sa haute souveraineté.
Les principaux fonctionnaires ont presque toujours un suppléant; quelquefois même ils en ont plusieurs. G^est un point sur lequel je ne reviendrai pas dans la section suivante, consacrée àVanalyse du règlement de chaque société.
Les commissaires de série sont élus par les séries. Leurs fonctions sont temporaires. Dans quelques sociétés, chacun est commissaire de série, à tour de rôle. Les autres fonctionnaires sont élus par rassemblée générale. Tantôt le suffrage universel est direct; tantôt il est à deux degrés, en ce sens qu'il s'exerce sur une liste de candidats préparée par le grand conseil et hors de laquelle il n'est pas permis de choisir. Quelquefois, cette liste n'est qu'une indication servant à éclairer l'assemblée, mais n'ayant rien d'obligatoire. Le plus souvent, les fonctionnaires, élus tantôt pour un an, tantôt pour deux ans, sontrééligibles. Cette faculté de réélection permet à la société de conserver des administrateurs dont elle a pu apprécier le zèle et le dévouement. Là où cette faculté n'existe pas, on s'est surtout préoccupé des abus que peut entraîner un pouvoir qui a Fart de se perpétuer.
Le commissaire général représente le principe d'autorité, il est le chef suprême de la société. Il en est l'âme. Il convoque et préside les assemblées. Sa surveillance et son action s'étendent sur les moindres détails.
Toutes les fonctions sont essentiellement gratuites. Elles
sont regardées comme un très-grand honneur. Il y a même
des sociétés qui les considèrent comme un devoir tellement
Impérieux, qu'elles n'admettent pas que ceux à qui elles
sont conférées puissent les refuser.
Chaque société a son concierge, qui est un membre même de la société. Le concierge seul est salarié. C'est lui qui
distribue les convocations et qui dispose la salle pour les jours d'assemblée.
L'organisation administrative des sociétés de femmes est la même. Elle repose surleis mêmes bases, elle oflFre la même variété. Il est dit dans le règlement de Tune de ces sociétés : « Que la société est une seule et grande famille dont la commissaire générale est la mère, et dont le conseil d'administration est le plus ferme appui. »
Les sociétés, soit d'hommes, soit de femmes, tiennent une assemblée générale tous les trois mois. Certaines sociétés se réunissent dans des salles qui leur sont communes ; d'autres ont leur salle spéciale. Toutes ces salles présentent un aspect simple et sévère ; toutes sont décorées d'emblèmes qui rappellent le but même de l'institution.
L'assistance aux assemblées générales ainsi qu'aux enterrements, dont je parlerai plus loin, est de rigueur; elle est prescrite sous peine d'une amende de 50 centimes.
Depuis quelques années, des sociétés ont admis le principe 'de l'abonnement. L'abonné est le sociétaire qui , moyennant une contribution annuelle> dont la quotité varie de 3 à 6 fr., peut se dispenser de T assistance requise. Cette innovation me paraît regrettable. Elle constitue le rachat du devoir par l'argent ; elle ne profite qu'aux membres les plus aisés , c'est-à-dire qu'à- ceux qui pourraient le mieux faire le sacrifice de leur temps ; enfin, elle isole le sociétaire de la société et le transforme en une sorte de bailleur de fonds, qui se borne^ à retrouver l'intérêt de son argent dans les secours qu'il reçoit en cas de maladie. Le nombre des abonnés est encore peu considérable ; mais, si, avec le temps, il venait à se multiplier, il n'y aurait réellement plus de sociétés; au lieu d'agrégations de personnes, de rapports mutuels, de fraternels contacts, il n'y aurait que des caisses et des capitaux. Je ne saurais trop exhorter les sociétés à faire de sérieuses réflexions sur un point aussi grave, et je
n'hésite pas à dire que mieux vaudrait admettre des dispenses en faveur de certaines personnes, à cause de leurs occupations ayant un caractère exceptionnel, que maintenir un principe plein de conséquences désastreuses.
Dans l'origine et pendant de longues années, les sociétés d'hommes et les sociétés de femmes n'ont renfermé que des membres titulaires, supportant les charges et participant aux avantages de la mutuaUté. Vers Tannée 1836, M. Berriat, alors maire de Grenoble, dont le souvenir ne périra jamais parmi la classe ouvrière qui fut constamment l'objet de ses vives sollicitudes, prononça le nom de membres honoraires. Les membres honoraires devaient appartenir à la classe aisée et n'apporter aux sociétés que leur concours moral et l'appui de leur bourse. Les sociétés s'effrayèrent d'abord ; elles craignirent pour leur indépendance ; elles exagérèrent cette idée écrite dans un règlement , que mieux valent les privations que l'aumône la mieux faite. Mais de premières susceptibilités firent bientôt place à la réflexion, et tous ces sociétaires, au cœur droit et honnête, ne tardèrent pas à comprendre qu'il s'agissait tout simplement d'une extension donnée auprincîjae de la vraie fraternité. Depuis longtemps, presque toutes les sociétés comptent des membres honoraires. Ils ont voix délibérative dans les assemblées, mais ils ne peuvent jamais faire partie des conseils d'administration. Les règlements renferment à leur égard de touchantes expressions de respect et de reconnaissance. Comprenant combien la fortune est fragile, la classe ouvrière, à son tour, leur tend la main. Plusieurs règlements prévoient le cas où un membre honoraire serait frappé par quelque revers de fortune, et ils disposent que, dispensé désormais de payer aucune rétribution, il conservera son titre et par conséquent son droit aux honneurs funèbres. D'autres règlements vont plus loin encore : ils disposent que le membre honoraire, tombé dans le malheur, sera immédiatement
reçu membre titulaire quoiqu^il ait dépassé la limite d'âge. Quand vous étiez riche, lui dit la société, vous nous avez aimés, vous nous avez aidés; maintenant que vous êtes pauvre, soyez avec nous, ne payez chaque mois que ce que nous payons tous, et comptez sur nous. Quelle dette noblement acquittée ! Que de simplicité et de grandeur dans cette réciprocité I Oh I vous tous, riches qui me lirez et qui n'appartenez à aucune société de secours mutuels, accoure2J donc I qui sait? avant que Dieu vous le rende, l'association, peutêtre, vous le rendra !
Dans toutes les sociétés, soit d'hommes, soit de femmes, une moralité irréprochable est la première condition d'admission. Cette condition s'applique môme aux membres honoraires. Les sociétés ne veulent que l'argent des honnêtes gens. Ceux qui désirent être reçus membres honoraires doivent produire un certificat signé par quatre sociétaires. On conçoit sans peine que l'accomplissement de cette simple formalité, qui devait être prescrite, n'est pas toujours exigé. Mais de minutieuses investigations précèdent ordinairement l'admission des membres titulaires. Ils ont à subir une première épreuve devant le conseil, et ils ne sont présentés aux suffrages de l'assemblée générale qu'autant que le conseil les a déjà jugés dignes. Une boule noire, en assemblée générale, suffit pour rajournement. Le membre qui Fa déposée doit, dans les vingt-quatre heures , soumettre confidentiellement les motifs de son vote au commissaire général ou à la commissaire générale, qui, tantôt leç apprécie, tantôt doit les faire apprécier parle conseil. Si les motifs sont reconnus faux, le votant est frappé d'exclusion. Cette peine sévère est un frein apporté aux passions mauvaises, aux dénonciations calomnieuses.
Dans l'analyse des règlements de chaque société, qui fera 'objet de la section suivante, j'aurai soin de dire si les motifs du vote sont appréciés par le chef de la société ou
par le conseil, car cela importe au point de vue de la manière dont la société entend Fexercice du pouvoir ; mais je ne répéterai pas que la boule noire mise par méchanceté entraîne l'exclusion.
Presque tous les règlements des sociétés d'hommes déclarent qu'une faute de jeunesse n'est pas un obstacle à Tadmission. Indulgence pleine de sagesse, qui fait leur part aux entraînements irréfléchis et qui se refuse à condamner sans retour Tinexpérience et la faiblesse I Mais, chose remarquable I cette exception, que les sociétés de femmes sont libres de pratiquer, ne se trouve ostensiblement écrite dans aucun de leurs règlements. Les femmes ont compris que leur vie devait surtout son prestige à la pureté de leurs jeunes années, et que chez elles il y a une fleur délicate qui , en règle générale, ne saurait être impunément ternie.
Après les conditions de moralité viennent les conditions f âge. Pour les hommes, la limite extrême est quarante ans. l^r les femmes, c'est quelquefois trente-cinq ans.
Il y a aussi des conditions de santé. Les sociétés ne sauraient admettre les personnes qui apporteraient une constitution débile, des infirmités apparentes ou des maladies cachées, et qui, par conséquent, seraient pour l'association une charge permanente.
n est évident que ces conditions ne s'appliquent pas aux membres honoraires.
Tout récipiendaire doit payer un prix d'admission, qui varie selon l'âge et qui est très-diversement fixé dans les sociétés d'hommes ou de femmes.
Le prix d'admission des membres honoraires varie de 12 à 18 fr. Dans plusieurs sociétés, il est entièrement laissé à leur volonté.
Tous les membres, soit titulaires, soit honoraires, doivent payer une cotisation mensuelle.
Je n'ai pas besoin de dire que les membres honoraires
paient leur cotisation mensuelle en une seule fois, à la fin de Tannée, sur une quittance qui leur est présentée à domicile.
Mais les titulaires doivent se libérer exacteihent mois par mois. Tout retard entraîne une amende ; l'amende s'accroît à chaque mois de retard ; les retardataires n'ont droit à aucun secours ; s'ils décèdent, ils sont privés des honneurs funèbres ; après six mois, et, dans plusieurs sociétés, après trois mois de retard, ils sont exclus de la société.
Ces rigueurs sont pleines de sagesse; elles forcent à l'exactitude et, par conséquent, à l'économie. Elles sont, d'ailleurs, la garantie des recouvrements sans lesquels la société ne pourrait pas fonctionner.
Ce sont les commissaires de série qui reçoivent les cotisations mensuelles, ainsi que les amendes prononcées par le conseil dans les cas prévus par le règlement.
Le commissaire de série fait sa recette le premier dimanche du mois. U inscrit le paiement sur son registre. Le dimanche suivant, il verse entre les mains du trésorier les sommes perçues et il signale les membres en retard à l'administration, qui, à son tour, lui a donné la liste des condamnations prononcées. Le trésorier met son acquit sur le livre du commissaire et inscrit la recette sur le sien.
Le trésorier perçoit directement les dons faits à la société et les prix d'admission.
Indépendamment de leurs membres titulaires et honoraires, plusieurs sociétés de femmes ont pour affiliées des enfants, qui paient chaque mois quelques centimes, de telle sorte que, parvenues à l'âge de quinze à dix-huit ans, elles se sont insensiblement libérées du prix d'admission, et, alors, elles sont reçues titulaires. Je ne connais rien de plus ingénieux que ce système, qui offre , en outre, le grand avantage de rappeler sans cesse à des enfants qu'elles doivent être sages, si elles veulent qu'un jour la société les juge dignes d'être admises dans son sein. Des femmes seules ont pu
imaginer une combinaison pleine de tant de tact et de délicatesse. Mais si des femmes Tont trouvée, pourquoi les sociétés d'hommes ne s'empresseraient -elles pas de l'imiter?
Toutes les sociétés ont des médecins et des pharmaciens nommés en assemblée générale. Les unes assurent à leurs médecins un émolument fixe , les autres les rétribuent par visite.
Les sociétaires malades préviennent leur commissaire de série. Les commissaires de série en réfèrent au commissaire général ou à la commissaire générale, qui mande Fun des médecins de la société.
Les médicaments sont délivrés par le pharmacien, sur le vu d'ordonnances du médecin, revêtues du visa du commissaire général ou de la commissaire générale.
Les médicaments sont définis dans chaque société ; toutes refusent l'usage des boissons ou denrées qui sont plutôt des douceurs que des remèdes proprement dits.
Les malades n'ont pas seulement droit aux visites du médecin et aux médicaments. La société leur alloue des secours en argent ou en nature. Des mesures sévères sont prises pour empêcher les simulations à laide desquelles les secours pourraient être surpris et pour rendre impossible l'abus des secours alloués.
Les sociétés accordent généralement l'usage des eaux thermales du département de l'Isère. Je ne reviendrai pas sur ce principe, dont l'application est toute de détail.
C'est le membre de la société remplissant les fonctions de secrétaire qui, sur l'ordre du commissaire général ou de la commissaire générale, délivre les bons de secours en se conformant pour la quotité du secours aux dispositions du règlement. Ces bons sont remis au commissaire de série, qui les transmet au sociétaire. Us portent la triple signature du commissaire général ou de la commissaire générale, du
secrétaire et du commissaire de série. Chacun de ces fonctiomiaires les inscrit sur un livre particulier. Ces livres se contrôlent les uns par les autres. Les bons de secours en argent sont présentés directement au trésorier, qui les acquitte. Les bons de secours en nature sont présentés aux fournisseurs de la société. Tous les trois mois, le trésorier paie les fournisseurs sur le vu des bons. Il paie également les pharmaciens, qui joignent à leur compte les ordonnances du médecin. Le trésorier inscrit ses paiements sur son livre et a soin de garder toutes les pièces justificatives.
La comptabilité est soumise, dans les diverses sociétés, à des modes très-divers de vérification. A chaque trimestre, les résultats sont communiqués à l'assemblée générale.
Les commissaires de série doivent visiter fréquemment les malades de leur série et rendre compte de leurs observations au commissaire général ou à la commissaire générale.
Dans quelques sociétés, cette partie des fonctions des commissaires de série est remplie par des visiteurs ou des visiteuses.
Toutes les sociétés refusent les secours aux sociétaires dont la maladie procède du lihertinage.
Toutes refusent également les secours aux sociétaires qui ont été blessés dans des rixes, à moins qu'ils ne s'y soient mêlés dans le but de les faire cesser, ou qu'ils ne se soient trouvés en état de légitime défense.
Un grand nombre de sociétés d'hommes allouent des secours même aux sociétaires non malades, qui manquent de travail, quand cette situation ne provient pas de leur faute.
Les sociétés de femmes n'ont pu adopter cette règle, car les femmes n exercent pas, en général, telle ou telle industrie qui soit sujette au chômage.
Cependant, quelques-unes de ces sociétés ont prévu le cas où un mal accidentel de doigt, de pied, ou autre, forcerait
une femme à interrompre ses occupations habituelles ; alors, elles lui accordent un secours.
Un accouchement n'est pas même coni^déré comme un mal accidentel. Mais il prend le caractère de maladie si, dans la quinzaine, la mère n'est pas entièrement rétablie, et la maladie est censée commencer à l'expiration de la quinzaine.
Dans plusieurs sociétés d'hommes ou de femmes, le conseil peut délivrer des secours extraordinaires.
Quelques sociétés ont eu la touchante idée d'imposer à leurs membres une souscription destinée à subvenir aux plus pressants besoins, soit de la femme sociétaire ou de la femme d'un sociétaire qui perd son mari, soit de jeunes enfants qui restent orphelins.
Toutes les sociétés prévoient le cas où un sociétaire s'absente de Grenoble, c'est-à-dire établit sa résidence hors du département de l'Isère. Le sociétaire n'e^t alors tenu qu'au paiement de la moitié de sa cotisation mensuelle. Si, à son retour, il se liquide epvers la société, il recouvre ses droits aux secours.
Les sociétaires appelés sous les drapeaux sont dispensés' de toute cotisation, et, après leur libération, ils n'ont aucun arriéré à payer.
Un grand nombre de sociétés d'hommes ou de femmes sont entrées, depuis quelques années, dans la voie des caisses de retraite. La section suivante renfermera sur ce point des détails très-variés et pleins d'intérêt.
Ce n'est pas tout encore. Il s'est formé à Grenoble des sociétés supplémentaires, c'est-à-dire composées de membres appartenant déjà à d'autres sociétés et qui, au moyen d'un supplément de cotisation, s'assurent un supplément de secours.
Ainsi, on peut dire que la charité mutuelle semble avoir épuisé tous ses moyens d'action.
Ce n'est pas assez de secourir le malheur, il faut encore
Fentourer d^un pieux mystère. Il n'y a pas une société qui ne défende à ses membres de divulguer les jsecours ou de les reprocher. Un règlement qualifie de bassesie Tinfraction à cette défense. Partout Tinfraction est punie d'une peine qui peut aller jusqu'à la radiation.
Instituées pour soulager la souffirance , les sociétés sont en même temps jalouses de l'honneur et de la dignité de leurs membres. Partout les faits contraires à la probité , à la moralité, une faillite qui n'est pas exempte de calculs pervers, une séparation de biens surprise à la religion de la justice, en fraude des droits des créanciers du mari , entraînent l'exclusion.
Toutes les sociétés consacrent dans leurs règlements le respect des morts et le culte des tombeaux.
La, société entière assiste, en général, aux obsèques de ses membres honoraires.
Tantôt la société entière, tantôt une portion de la société, rend les derniers honneurs à ses membres titu-* laires.
Les sociétés d'hommes accompagnent le corps de la femme d'un sociétaire, même de la femme veuve, si elle ne s'est pas remariée et si sa conduite n'a donné lieu à aucun blâme.
Toutes les sociétés suivent le convoi des parents d'un de leurs membres, si la famille le désire, et même d'un étranger, moyennant un don, qui varie dans les divers règlements.
La société pourvoit aux frais des funérailles de ses membres, lorsque la famille ne peut y pourvoir ellemême.
Tous les règlements prescrivent , pour l'assistance aux enterrements, une mise convenable et un recueillement religieux. C'est surtout dans les cérémonies funèbres que la fonction des commissaires d'ordre prend un caractère
élevé et solennel. Us dirigent le convoi, le surveillent; ils tiennent note des absences et de toutes les infractiona à la règle.
Des sociétés de femmes, pour honorer la virginité, veulent que les demoiselles assistent, vêtues de blanc, aux obsèques d'une demoiselle.
D'autres veulent, pour honorer le mariage, qu'aux obsèques d'une femme mariée , des dames vêtues de noir portent les cierges et tiennent les cordons.
Celles-là témoignent de leurs égards pour la viduité,. en dispensant les veuves d'assister aux enterrements pendant l'année qui suit le décès de leur mari.
Celles-ci rendent hommage à la maternité, en dispensant d'assister aux enterrements , et même aux assemblées générales, les femmes qui nourrissent leur enfant. Mais elles refusent ce privilège à celles qui nourrissent l'enfant d'une autre. ^
Toutes les sociétés sont placées sous l'invocation d'un saint, d'une sainte ou d'une solennité de l'église catholique.
Toutes célèbrent , chaque année , leur fête. Autrefois , quelques-unes promenaient dans les rues de la ville un char richement décoré , accompagné de fanfares et portant des gâteaux, appelés dauphins , qui empruntaient leur nom à leur forme même. L'usage de ces bruyantes promenades a disparu ; les joies du peuple sont devenues plus graves. Seule entre toutes, la société des agriculteurs est encore fière, et avec raison, d'atteler à son char quinze paires de bœufs magnifiques, et de montrer ainsi aux habitants de la ville ces laborieux instruments de la richesse agricole. Quelques sociétés, les plus anciennes, offrent encore un dauphin aux principales autorités. Ces dauphins sont modestement portés dans une corbeille par le conseil d'administration, et présentés sur un plat d'argent. Autrefois, les sociétés se réunissaient dans un banquet ; plus tard ,
le banquet n'a eu lieu que parmi les membres de l'administration. Aujourd'hui , le nombre des banquets est trèsréduit. La fête de chaque société ne se célèbre réellement que par deux messes, dont l'une a lieu le jour même de la fête, et l'autre, le lendemain, pour le repos de l'âme des sociétaires décédés. L'assistance à la première messe est facultative , mais F assistance à la messe des morts est obligatoire, sous peine d'amende. Forcées de choisir entre deux causes de chômage très-rapprochées, les sociétés ont été d'accord pour donner la préférence à la cérémonie religieuse où il s'agit de prier pour le bonheur étemel de ceux qui désormais appartiennent à la justice divine.
C'est la classe ouvrière de Grenoble qui a trouvé toutes ces choses que je viens d'exposer, car c'est elle qui a fait les règlements où je les ai puisées. C'est bien elle qui les a faits; elle ne les a pas fait faire. Cela se voit à l'absence de toute méthode et à de nombreuses incorrections de style. Mais qu'importent ces imperfections de la forme , quand la pensée attendrie se recueille devant tant de beautés morales?
En 1852, le gouvernement s'est préoccupé, avec la plus noble sollicitude, de la propagation en France des sociétés de secours mutuels. Un décret organique, du 26 mars , a stipulé certains avantages au profit des sociétés existantes et des sociétés nouvelles qui feraient approuver leurs statuts par le préfet du département , et seraient ainsi déclarées d'utilité publique. L'Empereur s'est réservé le droit de nommer leurs présidents. Aucune société d'hommes de Grenoble n'a voulu déroger à son état actuel. Cette détermination n'a , certes , pas eu le caractère d'un refus calculé. Toutes se sont bornées à comprendre que, douées d'une organisation ancienne , forte , puissante , qui était leur œuvre personnelle , elles devaient, en quelque sorte, se faire une loi de la conserver.
Sept sociétés de femmes, la plus ancienne, la 11™', la 17™' et les quatre dernières, ainsi qu'une société d'hommes récemment formée , se sont, seules, placées sous Fempire du décret de 1852.
Les résultats que produisent à Grenoble, dans Tordra moral, les sociétés de secours mutuels sont immenses. Sans doute, la classe ouvrière de Grenoble n'offre pas toujours un spectacle parfait de prudente économie et de sage prévoyance ; sans doute, il y a encore là bien des fautes apparentes, bien des fautes cachées, dont la religion et la morale ont le droit de gémir. Mais l'humanité, hélas! est à ce prix. Le bien absolu est impossible. Il faut donc, tout en déplo- . rant le mal que les sociétés n'empêchent pas , s'applaudir largement de celui qu'elles réparent, ou dont elles tarissent la source. Où voit-on une population plus paisible, plus sensée, aux mœurs plus douces, plus amie de l'ordre, plus respectueuse "envers l'autorité, que la population grenobloise? Elle porte en elle, il est vrai, un sentiment profond d'indépendance , et si elle ne méconnaît jamais ce qu'elle doit à autrui, elle n'oublie pas ce qu'elle se doit à elle-même. Mais quel gouvernement ne doit pas être plus fier de diriger des esprits éclairés , que de régner sur l'erreur et l'ignorance? Là, au moins, il y a une justice à attendre, et la justice intelligente des peuples est la première satisfaction et la plus haute récompense des souverains au cœur généreux. Viennent les révolutions, et la ville de Grenoble reste calme au sein même de Tagitation ; pas le moindre désordre ; pas la moiQdre menace envers les propriétés ou les personnes. Viennent la contagion et la disette, et ce n'est pas à Grenoble qu'il se trouvera une seule personne pour croire aux sources empoisonnées et pour s'insurger brutalement contre de prétendus accapareurs. Que Tautorité locale établisse quelque redevance nouvelle , fondée sur la légalité , on ne verra jamais s'engager ces luttes impies où des pro- T 2
priétés publiques sont dévastées , où le sang est répandu ; on discutera, incontestablement; on murmurera, peut-être; puis, on obéira, car chacun saura dire : c'est la loi. Et voilà le fruit de ces sociétés , où les esprits s'éclairent et S'adoucissent par de continuels contacts, où les âmes s'élèvent par la pratique de la bienfaisance, où les volontés surtout s'assouplissent et se disciplinent par l'incessante observation de la règle. Ohl pour un maire de Grenoble, quel riche terrain à cultiver! et quelles précieuses ressources dans les temps difficiles!
C'était dans le cruel hiver de 1846-47. J'adressai aux citoyens de Grenoble une lettre où je retraçais les devoirs du maire, et je disais en finissant : « Mais le maire n'aurait pas encore rempli tout son mandat , s'il n'était avec résolution et constance l'homme de la charité. » Je demandais donc des souscriptions destinées à faire face , en partie , à des nécessités accablantes. Les ofifrandes arrivèrent de tous côtés, nombreuses, répétées, et les riches prouvèrent une fois de plus que leur cœur sait largement s'ouvrir aux inspirations de la charité.
Mais combien de familles , victimes de la cherté exceptionnelle des subsistances, souffraient silencieusement et n'auraient jamais consenti à se plaindre! Je convoquai autour de moi les commissaires généraux et les commissaires générales des sociétés, et je leur dis : Il y a dans vos sociétés bien des malheureux qui ne sont ni malades, ni sans travail, et qui, dès lors, n'ont pas droit à vos secours. Ils ont faim, peut-être, dans ces temps désastreux que nous traversons, et ne voulant rien demander à personne , ils ne recevront rien. Je vous offre des bons de dégrèvement, c'est-à-dire des bons au moyen desquels le pain sera délivré au-dessous de sa valeur. Les boulangers qui deviendront porteurs dé ces bons se présenteront à l'Hôtel de Ville, où ils recevront la différence. Chacun de vous remettra ces bons , dans sa
société, aux familles les plus dignes d'intérêt. Ces familles ne seront connues que de vous, magistrats domestiques de la population, et vous resterez dépositaires de secrets que moi-même je consens à ignorer.
Et la chose fut ainsi faite. Je termine par ce trait : il est le plus bel éloge des sociétés de bienfaisance de la ville de Grenoble.
SECTION n.