‹ Le vrai livre du peuple, ou, Le riche et le pauvreChapitre 77 sur 85 · I. De la Prescription^ tom. i · texte numérisé non relu

I. De la Prescription^ tom. i

erreur? Ne consacrerait-il qu'une choquante iniquité ? Seraitil vrai que le travail ne pût pas être la source du droit de propriété, et que l'occupation prise pour point de départ conduisît à un système d'égalité absolue ?

« Que le travailleur fasse les fruits siens, dit l'auteur d'un ouvrage récent, je l'accorde ; mais je ne comprends pas que la propriété des produits emporte celle de la matière. Le pêcheur qui, sur la même côte, sait prendre plus de poissons que ses confrères, devient-il, par cette habileté, propriétaire des parages où il pêche ? L'adresse d'un chasseur fut-elle jamais regardée comme un titre de propriété sur le gibier d'uu canton ? La parité est parfaite. Le cultivateur diligent trouve dans une récolte abondante et de meilleure qualité la récompense de son industrie ; s'il a fait sur le sol des améliorations, il a droit à une préférence comme possesseur; jamais, en aucune façon, il ne peut être admis à présenter son habileté de cultivateur comme un titre à la propriété du sol qu'il cultive *. »

Ces rapprochements sont puérils.

Le pêcheur ne rend pas la côte productive par son indus^ trie, elle l'était primitivement et par sa propre nature. Il se borne à un rôle purement passif : il jette ses filets, et il attend» Au contraire, celui qui défriche un sol inculte rend productif ce qui ne Tétait pas, il met la vie à la place du néant, il crée, il transforme, il humanise.

Le pêcheur n'a pas même la pensée de s'approprier la côte. Aujourd'hui il explore un point de la rive, demain il en explore un autre. Le travailleur, au contraire, s'attache à la

i » Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement, par P.-J. Proudhon, pag. 86

n ne faut pas confondre Fauteur de ce livre qui renferme des choses profondément déplorables, avec le célèbre doyen de la faculté de droit de Dijon.

terre qu'il féconde, il obéit à une pensée de stabilité et de conservation. Peut-être eût-il laissé le sol inculte, si la durée de son drpit avait dû recevoir d'arbitraires limites.

Entre lé pêcheur et le travailleur il y a pourtant une parité qui seule est vraie et qui devient une démonstration puissante du droit de propriété.

Le pêcheur occupe sur le rivage la place où il est assis, il occupe sur les eaux Tespace qui contient ses filets. Il y a pour lui une appropriation manifeste, quoique momentanée et renfermée dans des bornes étroites. Qui se résoudrait à soutenir qu'un autre homme pût l'expulser violemment sans blesser un droit naturel, sans attenter à la liberté? De même, le travailleur s'est emparé d'un point vacant sur le 'globe ; son droit exclut désormais le droit de tout autre, il est permanent, impérissable. La liberté de l'abdication est seule au-dessus de la liberté de la conquête.

Au reste, si le pêcheur ne peut pas se considérer comme propriétaire des parages où il pêche, nul n'a jamais prétendu que le travailleur qui a cultivé quelques arpents fût propriétaire de la plaine ou de la montagne, de la forêt ou du vallon. ,

« Eh bien î dit encore Fauteur que je viens de combattre, si la liberté de l'homme est sainte, elle est sainte au même titre dans tous les individus ; si elle a besoin d'une propriété pour agir au dehors, c'est-à-dire pour vivre, cette appropriation d'une matière est d'égale nécessité pour tous; si je veux être respecté dans mon droit d'appropriation, il faut que je respecte les autres dans le leur : conséquemment, si, dans le champ de l'infini, la puissance d'appropriation de la liberté peut ne rencontrer de bornes qu'en elle-même, dans la sphère du fini cette même puissance se limite selon le rapport mathématique du nombre des libertés à l'espace qu'elles occupent. Ne s'ensuit-il pas que si une liberté ne

peut empêcher une autre liberté, sa contemporaine, de s'approprier une matière égale à la sienne, elle ne peut davantage ôter cette faculté aux libertés futures, parce que, tandis que l'individu passe, l'universalité persiste, et que la loi d'un tout éternel ne peut dépendre de sa partie phénoménale ? Et de tout cela ne doit-on pas conclure que toutes les fois qu'il naît une personne douée de Hberté, il faut que les autres se serrent, et, par réciprocité d'obligation, que si le nouveau-venu est désigné subséquemment pour héritier, le droit de succession ne constitue pas pour lui un droit de

cumul, mais seulement un droit d'option? Cent mille

hommes s'établissent dans une contrée grande comme la France et vide d'habitants : Le droit de chaque homme au capital territorial est d'un cent millième. Si le nombre des possesseurs augmente, la part de chacun diminue en raison de cette augmentation, en sorte que si le nombre des habitants s'élève à trente-quatre miUions, le droit de chacun sera d'un trente-quatre millionième. Arrangez maintenant la police et le gouvernement, le travail, les échanges, les successions, etc., de manière que les moyens de travail restent toujours égaux et que chacun soit libre, et la société sera parfaite * . »

Voilà des raisonnements qui, sans doute, sont très-spécieux.

Or, rêver des conceptions hardies, trouver des aphorismes plus ou moins vrais dans leur généralité, c'est un jeu facile de l'esprit. Mais, quoi qu'en dise M. Proudhon, dépasser les limites du possible, vouloir dominer et organiser ce qui est impraticable, ce sera toujours folie.

Eh bien ! comment mettre en pratique cette loi d'élasticité permanente, en vertu de laquelle les individus doivent

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