TRAVAIL
« Alors, en principe et saufapplication convenable, l'individu n'aura plus à se plaindre. En effet, son droit primitif
était le droit au travail exercé au se^l d'un atelier pauvre, au sein de la nature brute ; son droit actuel serait le menu droit exercé dans un atelier mieux pourvu, plus riche, et où l'activité individuelle doit être plus productive.
« La condition sine qua non pour la légitimité de la pro^ Jpriété est donc que la société reconnaisse au prolétaire le DROIT AU TRAVAIL, et qu'elle lui assure au moins autant de moyens de subsistance pour un exercice d'activité donné» que cet exercice eût pu lui en procurer dans Tétat primitif \ -
Il y a donc un problème à résoudre, c'est le problème de
l'ORGANlSATION DU TRAVAIL.
L'organisation du travail conduit Fourier et ses disciples à la nécessité de transformer tout à fait la société actuelle «
Ils rappellent que les plus hautes intelligences cherchèrent en vain à expliquer le monde sidéral en considérant la terre comme immobile dans l'espace ; on ne parvint à un résultat vrai qu'en prenant un point de départ entièrement con^ traire.
Au reste» le monde sidéral offre l'image delà plus parfaite harmonie; pourquoi désespérerait-on d'obtenir l'harmonie universelle dans la société des hommes ?
* C'est le vœu de Dieu, disent les partisans du système que j'expose. Les prédications du Christ, ses commandements de charité et d'amour ont révélé le but que l'humanité devait se proposer.... Il s'en rapportait au développement ultérieur de sa parole, à la puissance logique de son principe, pour que le dogme de l'espérance et de l'amour se substituât entièrement à l'ancien dogme de la malédiction... Il savait qu'il faudrait du temps avant que son royaume fût de ce monde, avant que les hommes eussent universalisé entre eux l'amour, avant qu'ils eussent, par des moyens
1 k La Phalange, journal de la science sociale, numéro du i^^ juin 1839.
quelconques, constitué F unité de la famille humaine, et,
par suite, la paix, Tharmonie et le bonheur sur la terre
C'était la rédemption de l'humanité universelle par l'incarnation universelle de l'amour dans Thumanité, et non pas une rédemption purement individuelle par la souffrance de
Jésus-Christ Les disciples, au Ueu de s'attacher à la
doctrine, à l'esprit, au but, à la loi, absorbant tout dans la personnalité et ne comprenant pas que la rédemption, d'après la parole et la pensée de Jésus, résulterait deFaccom'» plissement de la loi par les hommes, voulurent qu'elle résultât de l'accomplissement du sacrifice par Jésus Jésus
avait indiqué le but, l'union religieuse de la famille humaine ; la tâche de l'intelligence humaine était de découvrir les institutions sociales capables de réaliser cette union, et voici que le dogme enseignant qu'il fallait abandonner et mépriser tout ce qui concernait la terre, renfermait dans le Cercle étroit d'une vaine moralisation individuelle cette grande pensée du Christ, qui ne pouvait devenir féconde qu'à la condition de conduire l'intelligence à la découverte d'une bonne organisation des choses de ce monde... En un mot, loin d'avoir pour objet le salut exceptionnel de J'indivîdu dans Vautre monde, Tobjet principal de la doctrine du Christ est le salut social de V humanité dans ce monde aussi bien que dans les autres vies * . »
Partant de ces données générales, Fourier et ses disciples fondent leur monde nouveau sur rASsociATiON.
« Ce mot, disent-ils, caractérise une réunion volontaire de forces agissant dans une direction unitaire pour produire
2. Destinée sociale parYictor Considérant; vol. 2. Intermède, note A, pag. 51 « — Je puise la plus grande partie de mes citations dans le livre de M. Considérant. C'est celui 'qui fait le mieux comprendre la vaste pensée de Fourier, dont les productions originales sont souvent obscures»
un résultat dont les avantages se répartissent aux forces associées propùrtiannellement au concours de chacune d'elles dans la création de ces avantages *. »
L'associatidh suppose à la fois Vunilé de but et. d^' action qui produit l'ordre; le concours volontaire des forces qui correspond à l'idée de liberté; enfin, V équité de distribution, c'est-à-dire, dans l'action, l'attribution à chaque force du rang qu'elle mérite, et, dans le bénéfice général, l'attribubution d'une part proportionnelle à son concours, ce qui est la source de la justice ^.
Le fouriérisme prend donc cette devise :
« A chacun selon son capital, son travail et son talent. »
Son application se réalise d'abord dans la phalange.
La phalange est une agglomération de deux mille personnes environ répandues sur un territoire d'une Ueue carrée.
Ce territoire est exploité comme domaine d'un seul homme.
Chaque individu apporte à la masse, à l'exception de lameublement, du linge et des objets consacrés à , un usage personnel, son capital, c'est-à-dire sa propriété mobilière et immobiUère.
La propriété est garantie sur des titres d'actions, comme elle l'est aujourd'hui sur des titres d'achat.
Le sol et les immeubles sont ainsi mobilisés et monétisès. Les actions sont des valeurs négociables. La propriété actionnaire sur les phalanges est commode comme les rentes sur rétat.
Les individus qui composent la phalange sont divisés a groupes et séries de groupes.
4 . La Phalangi^ joamal de la science sociale, numéro du 8 no I8ii.
i. La Ph€Uange, même numéro.
Les groupes sont formés d'individus réunis, après un libre choix, par les mêmes goûts, les mômes penchants, les mêmes occupations, selon la loi de l'attraction passionnelle.
L'attraction est la loi du monde moral , comme elle est la loi des mondes physiques.
Fourier reconnaît dans l'attraction douze passions élémentaires de trois ordres différents : 1® les passions sensitives, 2® les passions affectives, 3® les passions distributives.
Les premières correspondent aux cinq sens. Elles représentent nos appétits physiques. Leur but, c'est le bien-être matériel.
Les secondes sont au nombre de quatre, Vamitié, Y ambition, V amour et le familisme (lien de parenté). Elles nous portent à rechercher la société de nos semblables; elles déterminent la formation du groupe, qui est l'association réduite à son expression la plus simple et le fondement primitif de l'association générale.
Les troisièmes sont lei papillonne on V alternante, la cafraliste et la composite.
La papillonne, c'est le besoin du changement, de la nouveauté et des contrastes.
' La cabaliste, c'est l'émulation et la rivalité.
La composite, c'est l'accord enthousiaste des volontés.
Ces trois dernières passions amènent la distribution des groupes en séries et président à leur mécanisme combiné.
L'agglomération des individus forme le groupe; l'agglomération des groupes forme la série; l'agglomération des séries constitue la phalange. «
Ainsi la série est le genre, le groupe est Vespèce.
Cette organisation favorise le libre développement des tendances humaines.
La possibilité pour chacun de passer d'un groupe dans un r 37
autre groupe et de varier ainsi ses occupations satisfait la papillonne.
La cabaliste entretient la rivalité entre les groupes et produit la perfection du travail.
La composite est la source de l'énergie portée à son plus haut point.
Dans le monde actuel, les tendances de Findividu sont contrariées et comprimées : dans le monde sociétaire, elles sont équilibrées et harmonisées.
L'incohérence et la contrainte produisent tous les maux et tous les vices. La liberté et l'harmonie utilisent tous les penchants, accordent toutes les impulsions abandonnées à leur direction naturelle, et fondent ainsi l'ordre absolu en absorbant l'intérêt personnel dans l'intérêt général.
Dans la phalange, on se livre aux travaux agricoles et industriels; on y cultive aussi les lettres, les sciences et les arjts.
Tout travail est un jplaisir parce qu'il est exécuté, en courtes séances , par des groupes librement formés sous l'influence des passions affectives.
Il y a une habitation commune : c'est le phalanstère \ vaste bâtiment où sont déposés les récoltes et les produits du canton, qui renferme des appartements somptueux et des chambres modestes, des ateliers pour tous les travaux, des salles pour toutes les industries et pour tous les plaisirs.
Un phalanstère de dix-huit cents âmes ne coûtera guère plus à construire que les quatre cents habitations plus ou moins difformes d'une commune actuelle égale en population. ^
Sa vaste solidité rendra inutiles les réparations incessantes que réclament les maisons de la commune.
\ . Phalanstèrey habitation de la phalange, comme monastère, habitation du m' ^bytère^ habitation du prêtre.
Une immense cave remplacera quatre cents caves, un vaste grenier quatre cents greniers, une seule cuisine quatre cents cuisines.
Au dehors de T édifice, la campagne conserve son aspect gracieux. Plus de haies, plus de fossés, plus de palissades, plus de murailles. La propriété morcelée entretient seule les défiances et traîne à sa suite ce luxe hideux de rebutantes précautions .
Dans la phalange, les rangs et les mérites sont désignés par l'élection.
Chaque groupe ne peut élire qu'un membre du groupe lui-même. Un mathématicien n'est nommé que par des mathématiciens, un chimiste n'est nommé que par des chimistes, un agriculteur que par des agriculteurs.
De cette manière, l'électeur est compétent sur les matières du jugement et sur le mérite des candidats. En outre, il est compétent par Tintérôt individuel et par l'intérêt du groupe auquel il appartient.
Le jugement des pairs et des cotravailleurs assure donc à chacun sa véritable place.
D'un autre côté, le salaire est aboli. Les intérêts du capital et les émoluments des coopérateurs en travail et en talent augmentent en proportion de l'accroissement du produit total dont ils sont copartageants.
« L'intérêt immédiat que tous les membres de la phalange ont à l'accroissement du produit total garantit dans chaque industrie spéciale, à chaque fonctionnaire, une influence et un rang proportionnels à son talent et à sa capacité dans cette industrie; et dans chaque industrie, comme dans toute la phalange, l'action individuelle est tenue en bride par la surveillance éclairée de la masse des sociétaires.
« La propriété n'est plus menacée par le prolétaire devenu associé aux bénéfices, et qui, au contraire, serait le premier
à la défendre à l'avenant , comme aujourd'hui le fermier qui fait par moitié et à long bail. D'ailleurs, le prolétaire place ses économies dans la phalange, qui fait pour lui fonctions de caisse d'épargnes lucrative, et, l'élevant ainsi au rôle de propriétaire, développe chez lui l'esprit d'ordre et de stabilité.
« Cette transformation de la propriété réunit les avantages simultanés de la grande et de la petite propriété, en évitant leurs vices, qui sont, pour la petite , l'aveuglement, l'ignorance , la pénurie et le manque des avances nécessaires, la complication et la multiplicité des rouages, tandis que la grande propriété, avec son unité d'action et ses grands moyens, pèche aujourd'hui par cela qu'elle emploie des salariés non intéressés au succès \ »
Dans la répartition, quatre douzièmes sont attribués au capital, cinq douzièmes au travail , et trois douzièmes au talent.
La part du travail manuel passe donc avant celle des œuvres de l'intelligence.
Toutefois, les grands artistes, les industriels qui auront rendu d'importants services, et les savants illustres, sont en dehors de la loi commune. Ils appartiennent à l'humanité. Un jury leur décernera, au nom du globe, des rémunérations exceptionnelles.
Les enfants appartiennent à la phalange. L'éducation est commune; elle tend à développer les vocations; elle les épie de bonne heure, elle suit et seconde toutes les attractions.
Des groupes de bonnes passionnées pour les enfants leur donnent des soins dès leur naissance.
La mère qui veut soigner son enfant doit s'enrôler dans la série des bonnes.
i . Victor Considérant, Destinée socicde, tom. i^', pag. 380.
De nouveaux groupes affectés à la surveillance et à la direction des enfants les conduisent, à Tâge de trois ou quatre ans, dans les divers ateliers du phalanstère, dans les jardins et les champs, et leur inspirent le goût du travail par le spectacle du travail môme.
Dès qu'ils peuvent se rendre utiles , ils travaillent par groupes et séries.
Ils passent successivement par des groupes divers. Le désir bien naturel d'arriver à un groupe plus avancé en force et en adresse excite leur émulation.
Ils parviennent ainsi à la virilité sans avoir jamais été contraints ; seulement ils ont été guidés. Devenus des hommes, ils sont entièrement libres.
La femme est indépendante. Elle a un rang social; elle engage dans la société, pour son propre compte, son capital, son travail et son talent; elle est une individualité, et non plus, comme aujourd'hui, une annexe à son mari. Elle est libre de s'unir à l'homme qu'elle préfère; mais il n'y a plus de communauté de biens, plus de régence exclusive de biens communs.
Plusieurs phalanges formeront le département, plusieurs départements la province , plusieurs provinces la nation , puis ce sera le globe entier. Des administrateurs électifs seront répartis sur cette vaste échelle depuis Vunarque qui commandera la phalange jusqu'à Yomniarque qui sera l'empereur du monde. Le monde aura sa capitale.
De ces diverses combinaisons Fourier fait résulter l'ordre, la justice, Tharmonie universelle.
Il n'y aura plus de vol, car tous les intérêts sont identiques; on ne se vole pas soi-même. A quoi serviraient, d'ailleurs, les objets volés ? Il n'y a plus de ménage isolé où Ton puisse les consommer. On ne peut pas mieux les vendre à une autre phalange, puisque les administrations phalanstériennes sont seules chargées de toutes les opérations corn-
merciales. Enfin, qui songera à voler et à se vouer au mépris quand le bien-être de tous sera largement assuré ?
Ainsi plus de lois, plus de tribunaux ; ces tristes nécessités de la civilisation actuelle seront inconnues à l'organisation sociétaire. La souveraineté ne sera, parle fait, qu'un titre honorifique.
Les groupes et séries rivaliseront entre eux en essors harmoniques.
« Une série est une gamme; comme la gamme musicale, elle doit avoir la faculté de former des accords, des discords et toutes les modulations variées que comporte Tharmonie. La série est la base de Tharmonie sociale, comme la gamme est la base de l'harmonie des sons
« Le ralliement des groupes dans la série est passionnellement représenté et provoqué par V esprit de corps; le ralliement des séries dans la phalange par le civisme; des phalanges dans la nation par le patriotisme; des nations dans r harmonie du globe par ïuniléism^e collectif.....
« La phalange formée par la combinaison de toutes
les séries, modulant sous la direction de la régence, pouvoir de direction librement choisi et passionnément accepté par elles ; la phalange en action mesurée et cadencée, c'est un grand et magnifique orchestre à dix-huit cents exécutants, c'est un immense concert où vous entendez par centaines les voix graves, sonores et vibrantes des hommes, mariées aux voix suaves ou métalliques des femmes, aux voix argentines et suraiguës des jeunes filles et des enfants.
« Et si chaque phalange est un immense et magnifique orchestre, que sera la province, que sera la nation, que sera le globe, quand il étalera sur ses longs continents ses villes , ses capitales et ses trois millions de phalanges, dont chacune aura sa voix dans le concert d'amour et de joie que la terre alors élèvera vers les cieux?
« Oh! ce sera un glorieux, un noble et religieux concert
alors, digne de Vhomme qui le chantera et de Dieu qui récoutera! Alors aussi tout homme saura comprendre ce que le génie de Pythagoré avait pressenti, ce que d'anciens sages ont répété, ce que Kepler croyait, et ce que Fourier a carrément établi et glorieusement démontré, à savoir, que la nature est une dans ses lois, analogique dans ses œuvres; que la création entière est un immense concert, dont toutes les parties ont été faites avec nombre et proportion, où toutes les harmonies se résolvent en une seule harmonie * . »
4 . Victor Considérant, Destinée sociale, tom. 2, pag. 7i , 4 4 S, 85.
Je ne dirai rien de la cosmogonie de Fourier.
Sa psychologie est entièrement étrangère k mon sujet. Toutefois, sur ce point, je ne puis résister au désir de faire l'emprunt suivant à un livre qui vient de m'être communiqué.
« En psychologie, non-seulement Charles Fourier croit et professe rimmortalité de l'âme, mais il laisse supposer qu'il admet l'immortalité, ou tout au moins la reproduction infinie de la matière. Les âmes étaient avant la vie, elles sont après la vie ; mais, pour n'être point isolées des jouissances matérielles, elles rejoignent toujours la matière. Il y a emprunt ici. Nous sommes sur les traces de la transmigration hindoue et de la métempsycose pythagoricienne. Seulement avec Fourier les âmes ne descendent point dans l'échelle des êtres; les âmes humaines se transfusent toujours dans des corps humains, soit sur notre globe, soit dans d'autres. Avant la fin de la carrière planétaire, elles auront alterné huit cent dix fois de l'un à l'autre monde, c'est-k-dire qu'elles auront fourni mille six cent vingt existences, dont cinquante-quatre mille ans dans une autre planète et vingt-sept mille dans celle-ci. Quant aux planètes elles-mêmes, leur grande âme ne meurt pas, mais passe en d'autres planètes avec les âmes qu'elles portent, de manière à ce que ces dernières croissent en bonheur et en développement pendant plusieurs milliards d'années.
« Si la théorie de Fourier n'eût rien produit de plus résistant â l'examen que cette Genèse, il serait demeuré, dans des données analogues, un peu au-dessous de Pythagoré et de Fontenelle, et nous n'aurions point ici à nous occuper de lui. H a , d'ailleurs , senti lui-même que cette portion de son travail paraîtrait, aux yeux du public, résulter moins d*une
Le système de Fourier peut séduire rimagination, mais la raison ne saurait raccepter; et il faut avouer franchement que, par leur magnificence morale, les institutions dont j'ai présenté dans ce livre l'histoire et le tableau, réjouissent autrement le cœur que les étranges et impuissantes rêveries du philosophe socialiste.
Son système manque de base, car il méconnaît complètement la nature réelle de V homme et sa véritable destinée.
L'homme se compose d'un antagonisme perpétuel entre
inspiration calme que d*nne hallucination; et averti par l'attitude de son école, qui répugnait à le suivre sur ce terrain, il a écrit ces lignes :
u Mais qu'importent ces accessoires à l'affaire principale , qui est l'art « d'organiser l'industrie combinée, d'où naîtront le quadruple produit, « les bonnes mœurs, l'accord des trois classes, riche, moyenne et pauvre; u l'oubli des querelles de partis, la cessation des pestes, des révolutions, tt la pénurie fiscale et l'unité universelle?
tt Les détracteurs se dénoncent eux-mêmes en m*attaquant sur des « sciences nouvelles, cosmogonie, psychogonie, analogie, qui sont en dett hors de la théorie de l'industrie combinée. Quand il serait vrai que ces « nouvelles sciences fussent erronées, romanesques, il ne resterait pas « moins certain que je suis le premier et le seul qui ait donné un procédé « pour associer les inégalités et quadrupler le produit en employant les « passions, caractères et instincts tels que la nature les donne. C'est le u seul point sur lequel doit se fixer l'attention, et non pas sur des sciences u qui ne sont qu'annoncées.
u Etrange despotisme que de condamner toutes les productions d'un « auteur, parce que quelques-unes sont défectueuses ! Newton a écrit des « rêveries sur l'Apocalypse ; il a tenté de prouver que le pape était Tanu techrist. Sans doute ce sont des folies scientifiques; mais ses théories u sur l'attraction et les rayons lumineux n'en sont pas moins bonnes et « admises. En jugeant tout savant ou artiste, on sépare le bon or du « faux. Pourquoi suis-je le seul avec qui la critique ne veuille pas suivre « cette règle? »
« Quand un homme s'exécute ainsi, il ne reste plus rien a dire. On ne frappe pas sur une poitrine qui se découvre. » (Etudes sur les réformateurs cotitemporains ou sociaUstes modernes, par Louis Retbaud.}
les tendances qui entraînent et la raison qui retient. L'empire de la raison sur les tendances est pour Thomme la seule cause de grandeur, la seule source de vertu. Déchaîner toutes les passions humaines sur le monde, en niant la nécessité de la raison, c'est s'exposer à faire de chacune d'elles le principe d'un abus. Tout équilibre des passions par les passions mômes n'est qu'un rêve manifestement impossible. Des passions qui ont toutes les mêmes dangers ne peuvent se comprimer réciproquement; elles ne sauraient céder qu'à une force qui leur est contraire.
Quant à la destinée de l'homme, elle est individuelle. Imposer à l'homme des destinées collectives, c'est détruire ce qui constitue son être intime, ce qu il aime avant tout, ce qu'il a de plus précieux, c'est-à-dire sa personnalité.
Il n'y a nulle analogie sérieuse à établir ^entre le monde sidéral et le monde moral.
Les astres sont sans passions; l'homme est un assj^mblage des passions les plus diverses, et nul ne retrouvera l'homme complet dans les douze passions qu'il a plu à Fourier de lui donner. Les astres sont soumis à une loi mécanique et fatale; l'homme a reçu de Dieu le libre arbitre. Les magnifiques harmonies du monde sidéral ne sont pas l'œuvre de l'homme; son génie les a découvertes, mais elles étaient préexistantes; il ne les a pas créées. Au contraire, en cherchant l'harmonie dans le monde moral, l'homme poursuit un fait qui n'existe pas ; il aspire donc au rôle de créateur, et c'est un tel but qui dépasse la limite de ses forces.
Réduire, en principe, à un simple usufruit le droit de l'homme à la terre, c'est nier la liberté individuelle.
L'homme est propriétaire parce qu'il est libre.
Celui qui, le premier, s'empara d'un terrain inculte et le féconda par son travail, ne fit qu'appliquer à un objet exté-
rieur son activité intelligente et libre. Ce terrain fut à lui, au nom de la liberté, comme il aurait pu être à tout autre ; la valeur brute s'absorba dans la valeur créée, et la propriété acquise par la volonté dut se perpétuer et se transmettre par la persévérance de cette volonté.
La constitution actuelle de la propriété ne dérive donc pas d'un abus primitif, mais d'un droit. Dès le principe, il fut possible à chacun de devenir propriétaire par T occupation et le travail ; et si, plus tard, de nouveaux venus trouvèrent tout le sol occupé, ils durent respecter ce fait, car il avait sa source dans le droit, qui est parce qu'il est. Aujourd'hui, si tous les hommes ne sont pas propriétaires d'une portion du sol, tous peuvent le devenir par l'hérédité ou par les contrats. Des fortunes tombent, d'autres s'élèvent, et le jeu des intérêts humains n'est encore que le perpétuel développement de la loi de liberté.
D'ailleurs le système de Fourier blesse le? affections les plus chères de l'homme. C'est la phalange qui est propriétaire de l'espace qu'elle occupe ; on peut bien avoir une action dans cette propriété collective, mais nul ne peut dire précisément : ceci est à moi ; il faut plutôt dire : ceci est à nous. Ainsi, la propriété individuelle s efface. On ne peut user librement du champ que l'on aime. Tous les désirs que la propriété excite renaissent sans cesse pour être sans cesse comprimés, et la personnalité du propriétaire est à jamais immolée à l'association absolue. Or, quels avantages peuvent compenser, pour celui qui possède, l'énergique besoin de liberté qui remplit tout son être ?
Maintenant, il faut bien le dire, dans la théorie sociétaire, l'institution du mariage n'existe plus.
Le mariage est un pacte formé sous les auspices de la loi et que ses sanctions protègent contre l'inconstance. Or, pour les phalanstériens, nulle loi ne proclame Tindissolubilité de l'union des deux sexes; nulle autorité n'est chargée de
veiller à ce qu'elle ne reçoive pas un terme arbitraire; donc, par la force même des choses, elle peut être rompue quand elle cesse de convenir à Tun de ceux qui Vont formée ; donc elle n'est pas le mariage.
La famille, abrégé du monde \ est anéantie par l'indépendance de la femme, par la suppression du foyer domestique, par la dispersion des individus dans les groupes et les séries, et par l'éducation publique donnée aux enfants.
Comment, en efTet, concevoir la famille sans puissance maritale, sans puissance paternelle, sans dépendance réciproque entre ses divers membres ? Comment concevoir la famille, quand elle cesse d'être une association distincte, ayant ses intérêts individuels, son cercle isolé d'existence, son passé, son présent, son avenir?
Cependant, il faut à la femme un ami, un protecteur exclusif; il faut à l'homme une compagne, objet de toutes ses préférences. Ils s'unissent pour la vie commune, et l'union n est douce qu'autant qu'elle confond des destinées mutuellement enlacées jusqu'au terme suprême.
Qu'y a-t-il d'ailleurs de noble et d'élevé dans un rapprochement dont la durée est sans garantie, que le caprice fait naître et qu'à chaque instant le caprice peut rompre ?
Il faut encore à deux existences liées Tune à l'autre un sanctuaire, un asile inviolable oùTintimité s'accomplisse par la joie comme par la douleur. Il faut aux enfants l'amour d'un père et d'une mère, cet amour qui veille et qui prie, qui console et qui dirige. Il faut aux parents l'affection, le dévouement, la reconnaissance des enfants. Il faut à tous un perpétuel échange de tendresse, une noble ambition, Torgueil des succès et cette responsabilité solidaire qui porte à la vertu. La famille, c'est le plus impérieux besoin de tout être intelligent, c'est le type primitif de toute société, la