‹ Le vrai RodinChapitre 1 sur 15 · DEUXIÈME EDITION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME EDITION

ÉDITIONS JULES TALLANDIER

75, RUE DAREAD, 75, PARIS (l4«) Tout droit i ristrvJi.

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/-, • 1,1. I 1 T 11 1- inio Tous Jroils «le traduclion et de

Copuruililoi/JulesTallandierlOIS.

reproduclioa réservés pour lous pays.

CONSIDÉRONS certains de ses portraits à ce jour. Hommes de lettres, peintres et sculpteurs ont représenté Rodin à leur façon ; et elle n'est pas souvent excellente !

Aussi bien, il ne fut guère possible de fixer littérairement, ou par le modelé ou par la couleur, une personnalité aussi touffue et aussi complexe que la sienne ; et l'on n'a guère pu, même après une étude approfondie, qu'en inscrire que des aspects, qui sont bientôt devenus, cependant, pour la plupart des gens, de suffisants « clichés ».

Il sied, néanmoins, de parler de quelques-uns de ces portraits, au moins des plus connus, eu commençant par deux portraits « Littéraires », également curieux.

Le premier, ^I. Léon Riotor l'a signé. Ce critique d'art et ce bon poète nous dit :

« L'fiomme vient à vous, les vêtements taches de plâtre, hésitant et timide. Une médaille de Ringel le montra, les cheveux drus, la barbe flavescenie, l'œil naïf mais positif. Le front est puissant, le nez inquisiteur, le bas

du visage noj^é dans sa lourde barbe, sur une de « ces « fortes encolures aimées de Balzac (ceci emprunté « à M. Daniel Baud-Bovy), qui unissent plus intime - « meut le cœur au cerveau ». // a des étonncments bon enfant. Le buste un peu épais, tel que le révèle ailleur s W^^ Claudel, trapu et tranquille, son geste a de la force. Vous examinant sans que vous vous en doutiez, il prend des notes, et prolongeant les contemplations silencieuses, vous écoute volontiers sans vous entendre. Ses yeux ont des abîmes lointains. »

Ici, je fais tout de suite une confession, dont M. Léon Riotor, je l'espère, ne me gardera pas rancune.

J'ai cru devoir souligner les phrases qui relèvent évidemment de la Littérature, ou plus exactement qui pourraient convenir à un tout autre artiste que Rodiu.

D'autre part, il est étonnant de voir que M. Riotor s'en rapporte à une médaille de Ringel, pour commencer la « description » du maître qu'il admire ; car cette médaille est notoirement incomplète, et, ce qui est plus grave, banale.

Il y a bien aussi cette phrase : les vêtements tachés de plâtre, qui fera un peu sourire ; car elle est trop conventionnelle ; mais, j'en conviens, cette phrase aide beaucoup à camper un portrait qui s'adresse surtout à la majorité des visiteurs dos Salons.

Voyons, maintenant, le second portrait littéraire.

Celui-ci a pour auteur M. Gustave Geffro}', l'éminent critique d'art, qui dirige avec tant de clairvoyante intellicrence la manufacture des Gobelins.

Voici ce portrait tout au long : « L'homme, il est là devant vous, les vêtements tachés de plâtre, (qu'il me soit permis de souligner encore certaines phrases !) les mains poissées de terre glaise. Il est petit, trapu et tranquille. Tous les traits du visage apparaissent à la fois, car tous ils sont caractéristiques. Entre les cheveux coupés court et la longue barbe qui descend à flots blancs sur la poitrine (évidemment ceci remplace 1 epithète flavescente, soulignée plus haut) , un visage fin, passant du distrait au soucieux, et du soucieux au souriant, se masque de préoccupations et s'éclaire de joie paisible et de sérénité silencieuse. Le front, un peu mystique et vaguement ogival, mais très étendu et bien bossue, est fait pour enclore et pour sceller des pensées nombreuses. Le nez droit achève un profil comme les profils de moines sculptés aux portails des cathédrales. Mais ce moine paterne et subtil est armé de volonté ; hanté dans sa cellule d'artiste par les inquiétudes et aussi parles certitudes modernes. Le regard et la voix sont dans un accord rare, regard aigu et brillant, qui rassemble la lumière et la couleur bleu pâle de l'œil, voix douce, intime, pénétrante, avec un étonn:ment bon enfant et un rien de causticité toujours présent datis le rire. »

Le portrait, certes, est achevé; et il tient, celui-ci, et de la Littérature et de la Sculpture.

M. Léon Riotor. le premier, l'a fort goûté ; car il lui a beaucoup emprunté ; mais cela ne gène pas, cela précise, au contraire, et fixe davantage le « cliché » dans les mémoires paresseuses.

On a lu encore que Rodin « avait », quand il apparut à M. Geffroy : les vêtements tachés de plâtre, les mains poissées de terre glaise ; mais ce détail, abondant, est peut-être, somme toute, utile, pour bien se représenter un sculpteur, même illustre !

Quoi qu'il en soit, si nous confrontons ces deux portraits, ils nous permettent de retenir des points principaux, assez importants, ma foi ! pour dresser « le portrait littéraire » de Rodin.

Aussi bien, du reste si l'on s'imposait l'affligeante corvée de débusquer d'autres portraits de tant de gazettes et de revues, l'on aurait bientôt à endiguer un tel flot de sottises et de jugements ridicules, que la tâche serait au-dessus du plus extraordinaire courage !

En effet, de cet homme si simplement épris de son travail, si simplement admirable statuaire, n'a-t-on pas osé écrire qu'il était thaumaturge, apôtre et mage, et bien d'autres choses encore ? et, bien entendu, ce sont surtout les femmes dites de lettres qui se sont hystérisées à le recouvrir de ces absurdes et niaises louanges.

Et ce n'est pas tout ! Ont-elles, en effet, assez multiplié les conférences consacrées à Rodin, — pour ne rien dire, pour rabâcher les plus déplorables « pontsneufs », pour arriver à détourner du grand statuaire de pacifiques auditeurs, ahuris par tant de propos jetés à tort et à travers !

Dans ces conditions, il est donc tout à fait indiqué de s'en tenir aux deux portraits qui résument, au fond, tout ce qu'il est nécessaire de connaître, pour l'instant, du moins.

D'ailleurs, il y a maintenant les renseignements fournis par les peintres et par les sculpteurs.

Examinons-en donc quelques-uns.

Je me bornerai aux portraits que Rodin, fidèle à ses amitiés, conserve en sa villa de Meudon, et que, de concert avec Karl Boès, nous eûmes le plaisir de reproduire, en 1900, dans un numéro spécial de la Plume.

Le premier portrait en date est un portrait de jeunesse, par Bamouvin.

H est sommaire et fruste, sans indication véritable. C'est un Rodin sans moustache et sans barbe. Ce Barnouviu était un 'peintre consciencieux, mais peu habile. C'est une œuvre exécutée par un Holbein de hameau.

En 1882, Alphonse Legros, l'excellent peintre-graveur français, retiré^ et mort à Londres, a fait, lui, un portrait plus ^substantiel, et, heureusement, plus vivant.

C'est un profil brutal et fort, tenace et résolu. Une très belle œuvre ! Néanmoins, ne la confrontez pas avec le portrait écrit par M. Léon Riotor : vous seriez déconcerté.

Certes, il y a des années d'écart entre ces deux verdicts ; mais l'un n'est pas du tout contenu dans l'autre. Je ne veux pas rechercher lequel des deux s'est trompé ; mais celui-là, il s'est trompé singulièrement.

Eugène Carrière, on s'y attend, a portraituré aussi Rodin. Car Carrière était hanté, comme Pierre Petit, du désir de portraiturer tous les gens notoires ou sur le point de l'être.

En dehors de ces gens-là et de sa famille, rien, à peu près, ne l'intéressait.

C'est pourquoi la plupart des critiques et tous les « amateurs d'art » n'ont point] manqué de répéter à satiété qu' « il était un peintre de forte culture » !

Eugène Carrière s'est donc attaqué à Rodin, même plusieurs fois. Il y a un portrait peint et une lithographie : Rodin de face, et Rodin, dans un clair-obscur, modelant une de ses œuvres.

I^e Rodin de face est une interprétation hors de toute mesure. Aucune ressemblance ph3-sique ou morale. Une effigie peinte avec virtuosité, sans aucun doute, avec beaucoup de profondeur ; mais rien de Rodin, très certainement !

La lithographie, elle, est plus proche de la vérité. Elle comporte un intérêt dramatique à peu près suffisant.

C'est un Rodin volontairement nuageux, toutefois, dont la main en avant est sans anatomie puissante. C'est une image qui plaît ; mais, pour l'admirer vraiment, il ne faut pas trop connaître le maître, autrement rageur au travail.

Trois tentatives picturales restent, puis un dessin tout à fait louable qu'a signé J.-F. Raûaëlli et un portrait de Rodin par lui-même.

lya première des trois huiles est de ce peintre exotique qui a considéré la peinture comme un flux d'humeurs coloriées : elle est de John Sargent qui revit, aujourd'hui, dans ce pommadin de la mode qui se nomme Boldini.

John Sargent a représenté Rodin de telle façon que c'est, à coup sûr, un outrage à l'amitié.

Les yeux sont mornes et tout le visage est languissant. C'est une peinture faite comme après une nuit de veille, une gageure !

Par contre, M. Jean-Paul Laurens, qui personnifie si parfaitement par sa Milgarité l'Institut, a vu en Rodin un ascète au visage émacié, aux yeux battus de fièvre dans des orbites trop creuses.

Pour qui a vu, réellement vu Rodin, si vivant, si fort, si alerte toujours, il est bien impossible de croire à la sincérité d'un tel portrait.

Enfin, la troisième de ces tentatives.

Elle est, heureusement, celle-ci, d'une fantaisie supérieure.

Elle représente un Rodin coiffé d'une calotte franque, et elle compose le simple détail d'une frise, que le Panthéon, avec tant d'autres laideurs, hospitalise. J'avoue, pour être juste, que l'on reconnaît mieux ses voisins Gambetta et Clemenceau. Ce dernier est même représenté ici tel qu'un parfait Tartare.

Voyons l'apport des sculpteurs.

D'abord, le buste exécuté par M^^^ Camille Claudel.

Ce buste, qui a été très inspiré par Rodin — des parties de modelé, à dire vrai, le laissent croire — n'est pas, néanmoins, autrement impressionnant.

Il réédite l'air morne que M. Jean-Paul Laurens a si bien figé dans son portrait.

Assurément, après l'avoir considéré bien souvent.

je n'ai jamais retrouvé dans ce buste « le front un peu mystique et vaguement ogival >>, qui est une des trouvailles littéraires du portrait écrit par M. Geffro}' ; — et non plus « ce profil comme les profils de moines sculptés aux portails des cathédrales » !

Jules Desbois a modelé également un buste d'après Rodin ; mais, malgré de nombreuses séances, il ne s'en déclara point satisfait ; et, cependant, Desbois est un habile sculpteur, qui a signé maintes fois d'admirables bustes.

Rodin, « très complaisant modèle », a posé encore devant d'autres modeleurs ; mais il est plus décent de ne pas même mentionner ces vaines tâches. Rodin par Dalou, voilà quel était le buste à faire ! Mais les deux amis se séparèrent, désunis, comme je le dirai plus loin, par la commande du Monument à Victor Hugo.

I^es autres portraits de Rodin, il me reste à considérer celui que J.-F. Rafïaëlli a dessiné pour la Revtie illustrée; et le portrait de Rodin par lui-même.

A vrai dire, le premier de ces portraits est très près du modèle ; il le certifie à l'époque où il fut exécuté.

L'attention qu'apporte ici le sculpteur à modeler une petite figure, posée sur une selle, est autrement attachante que le geste flou qui caresse, dans la lithographie de Carrière.

On voit un Rodin méditatif, attentionné, très solidement campé malgré le flottement de la longue blouse de travail.

Le profil est nettement vigoureux ; le front est têtu.

un peu bas ; il bute presque contre la statuette. Il y a l'achamement du créateur; tout ce dessin est volontaire, tendu.

C'est un des meilleurs de la bonne douzaine d'excellents portraits que Raffaëlli a réalisés d'après certains de ses amis.

En attendant la véritable effigie d'aujourd'hui, c'est, à la date d'hier, une vivante et caractéristique physionomie de Rodin.

Mais, certes, le portrait de Rodin par lui-même est le plus curieux.

C'est un dessin au crayon, tout à fait significatif, et qui fait partie aujourd'hui de la très belle collection de M. Olivier Sainsère, le conseiller d'Etat.

Ce portrait représente Rodin de face, vers la cinquantaine. Il est divisé en deux parties très nettes : lumière et ombre. Le caractère en est violemment marqué; et le regard est bien celui d'un visionnaire ardent.

Ce dessin est tout désigné pour le ]Musée du Louvre. Il y prendra sa place au milieu des plus merveilleux dessins de maîtres.

Maintenant — et pour en terminer ! — faut-il dire un mot des portraits de Rodin, livrés par tous les photographes du monde ?

Ma foi ! ces choses-là, nombreuses pourtant, contiennent trop, en général, de maladroites retouches. Je passe aussi sous silence bien d'autres essais stupéfiants — en exceptant toutefois, j'y pense, un intéressant profil de Rodin, dessiné par M. Loys Delteil ; — et, ceci dit.

qu'on n'attende pas de moi, à présent, le portrait du vrai Rodin.

Et voici pour quelle raison : parce que, tout simplement, je crois qu'il est tout à fait impossible de le faire. On ne résume pas en quelques lignes, et même en un livre — qui ne se peut accompagner de lettres, de souvenirs intimes, de mémoires au jour le jour — une telle personnalité !

Est-ce donc par désir de mystification que j'ai écrit, sur la couverture de ce livre : Le vrai Rodin ?

Assurément non ! Je voulais — et je veux seulement faire entendre ici que, toutes les fois que j'en aurai l'occasion, je chercherai à donner des notes prises à bon escient; je fixerai quelques points jusqu'à ce jour imprécis ; — et je ne chercherai pas autre chose ! J 'estime que c'est là une tâche suffisante, pour le moment. Plus tard, quand on pourra tout raconter, il sera alors possible, vraiment, à celui-là qui sera bien renseigné, d'écrire un livre plus attachant, certes, que tous les romans du monde !

Cela affirmé, me voilà à l'aise. Je ne vais écrire, concernant le vrai Rodin, qu'une manière d'esquisse, que, plus tard, on « augmentera », comme on dit en argot de sculpteur.

Oh ! je le dis d'avance : c'est alors que beaucoup de légendes et de racontars se multiplieront ; car nul n'est plus accueillant que Rodin. Et qui, en conséquence, l'aj-ant approché, ne voudra inventer sur lui son anecdote ?

Evidemment, il y aura beaucoup moins à dire sur un

Degas, un Claude Monet ou un Renoir ; car ceux-là, ils ont défendu leur porte ; et personne n'osera se vanter d'une « intimité », qui serait risible aux yeux mêmes des moins informés.

En effet, on se répète des mots cruels de Degas ; on commente plus ou moins utilement l'œuvre de Renoir et celle de Monet ; mais c'est tout ! Quand on veut en raconter davantage, on reste interdit !

Rodin, lui, au contraire, a cru au monde (mais Velazquez, Rubens, ont été, eux aussi, des artistes de ce genre); son extrême politesse lui a fait perdre du temps à recevoir, à assister à des banquets et à des fêtes qu'on lui imposait ; et, certes, l'on ne peut pas avancer que cela lui a mal réussi, puisqu'il est devenu une sorte de héros univ^ersel.

Et qu'avons-nous, au bout du compte, à y voir ?

Mais, d'ailleurs, il n'a pas rencontré que des importuns ! il sait qu'il peut compter sur des amitiés sincères.

C'est de l'une d'elles que je voudrais parler tout de suite ; car elle est, celle-là, pour Rodin, sans limite.

M , appelons-le Dupré, par exemple..., M. Dupré,

donc, est un avisé dilettante, que le tout-Paris artiste recherche.

Oh ! je n'ignore pas que ce mot : dilettante, ne con\âent guère à cet homme qui s'est jeté avec frénésie dans les ateliers de tous les véritables artistes. Dilettante, c'est presque, aujourd'hui, un terme injurieux. Hiiysmans en a fait le divertissant procès que l'on sait, dans Certains. Un dilettante, c'est, en somme, le plus cuistre des amateurs.

C'est fort bien ! Mais M. Dupré a commencé par être un grand voyageur, à aimer les prodigieux spectacles maritimes, avant que de se réfugier à Marseille, où il y a encore de la mer admirable ; et c'était entre ses congés d'autrefois qu'il venait à Paris, qu'il visitait un atelier, puis un autre ; qu'il achetait, toutes les fois qu'il le pouvait, estimant avec raison que les meilleurs éloges à un artiste consistent surtout dans l'achat de l'une de ses œuvres.

Et cette enviable vie a duré longtemps, errante d'Angkor au Japon, ou des Indes au Brésil. Bien souvent, de quart sur son bateau, M. Dupré rêvait.

Il rêvait à la Beauté, à de belles peintures, à de belles sculptures, à de beaux livres; et, vite, dès qu'il débarquait à Brest, à Cherbourg, à Marseille, ou à Bordeaux, il accourait à Paris, près de vous : Desbois, Charles Maurin ; — et, pour le bouquet, il allait rendre visite à Rodin.

Il trouvait qu'on n'accordait jamais une justice assez complète à ce statuaire. Il vous enflammait de ses propos. Il inventait chaque jour des termes colorés pour le glorifier.

Je me souviens ainsi d'une réunion au Café de Fleurus, qui dégénéra en tumulte.

Comme certains des assistants vantaient ce soir-là l'Institut, et toute la sculpture fléchissante. M. Dupré se leva, magnifique, et, pendant plus d'une heure, il pérora, anathématisant, avec des mots convaincants, tout le labeur si inconnu aujourd'hui des Thomas et des Dumont, alors professeurs à l'Ecole des Beaux-Arts.

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Ce fut lyrique et ce fut superbe. Puis, le discoureur loua Rodin.

Une entière gratitude nous étreignait, nous, encore dans les ateliers, pour tant de beauté expliquée avec cette ferveur.

Rodin, ce soir-là, nous fut commenté, expliqué, imposé avec une force et un courage expressifs.

C'était le temps, précisément, où l'Age d'airain s'oxydait dans une petite allée du jardin du Luxembourg. On avait placé cette statue au hasard; à l'Administration des Beaux-Arts, il ne faut pas en demander trop !

Pour une troisième médaille au Salon — s'exclamait-on à l'Ecole et à l'Institut — c'était certes une trop belle place !

La Velléda, de Maindron, et le Roland furieux, de Jehan du vSeigneur, « œuvres pourtant bien supérieures à \'Age d'airain ! » n'avaient pas été aussi bien traités ; et il y eut, je me souviens, à l'Ecole, une pétition pour demander l'enlèvement de cet « homme nu, si manifestement incompréhensible, qu'on l'avait appelé successivement le Soldat blessé, le Réveil de l'humanité, VAge d'airain » !

Pauvre Jardin, pauvre Musée du Luxembourg, que de sottises ils entendaient alors !

Je me rappelle également qu'un de nos professeurs daignait nous conduire lui-même au Musée, pour tâcher de nous imposer l'admiration des œuvres de Bonassieux et de Dumont. Falguière, si sage pourtant et bien que professeur à l'Ecole, était, par contre, tenu en

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moindre estime. S'il ne faisait pas de la meilleure sculpture que ses collègues, il en pressentait une autre ; c'était suffisant pour lui attirer des sarcasmes.

Sou Jeune chrétien blessé ralliait, seul, quelques partisans.

Un détail technique : par haine de Rodin, on ne se contentait pas de laver la terre pendant l'exécution de la figure de la semaine, on la lavait encore quand on la jugeait terminée ! Le cliché : « Rodin modèle avec des trous ! » date de ce temps-là.

Ah ! l'on n'en était pas à une sottise près !

C'est avec M, Dupré que, pour la première fois, j'ai visité l'atelier si honni de la rue de l'Université, par une belle matinée de juin, avec du soleil plein la cour du Dépôt des Marbres.

Tel que m' apparut Rodin, M. Gustave Geffroy, aux premières pages, vous l'a dit, tenez !... Toutefois, je ne crois pas que, de ma première visite, j'aie retenu une si complète description physionomique.

Heureusement, M. Dupré parlait.

Il avait, à propos d'une petite figure, entamé un discours sur les temples cambodgiens ; et, intarissablement, il bavardait.

Rodin l'écoutait en souriant, et en hochant la tête ; il avait l'air de s'intéresser extrêmement à ce que son ami disait ; mais, comme le discoureur ne tenait pas en place, tournant sans cesse autour des selles, menaçant peut-être pour les plâtres posés dessus, Rodin le suivait, les bras tendus, pour protéger ses œuvres.

J'étais, moi, un peu interdit, et je redoutais une catas-

trophe : une figure tombant quand même, ou M. Dupré chancelant sur une terre fraîchement modelée.

Heureusement, tout se passa sans encombre.

Dans un second ateher, la Porte de V Enfer se dressait.

C'était elle surtout qui attirait les visiteurs.

On la venait voir comme une des merveilles du monde ; et elle justifiait ce que l'on en racontait.

Par la porte ouverte de l'ateher, le soleil entrait à pleins rayons et baignait les petites figures, accrochées après la Porte, ou amoncelées pêle-mêle à sa base.

Et il y avait une autre damnation éparse dans l'atelier : des corps prostrés, des jets éperdus de bras, des dos bombés par l'effort, toute une mythologie réalisée avec une passion désordonnée.

Rodin, au milieu de cette œuvre poignante, se tenait maintenant sans un geste, M. Dupré ayant arrêté sa marche.

Et Rodin pouvait parler, à présent ; il expliquait des choses menues, la voix paisible, hésitante.

Il n'avait pas de révolte quand son interlocuteur lui parlait des batailles anciennes, et de toutes celles qu'il devrait encore livrer, parce qu'il était Rodin, simplement.

Il avait l'air, d'ailleurs, d'être parfaitement sûr de les gagner, ces futures batailles.

Mais ce n'était pas le fait d'une résolution exprimée par le verbe et par le geste ; même pas une affirmation volontaire, précise.

Rodin, tout naturellement, sans exprimer un mot à ce

l8 LE VRAI RODIN

sujet, croyait — c'était visible ! — en son obstination têtue, à sa patience qui caractérise, à n'en pas douter, la meilleure forme de son génie !

Je ne pense pas m'être trompé en comprenant ainsi son impassibilité souriante, devant les propos de son ami. Il se sentait fort, résolument, placidement. Il n'avait pas besoin de l'affirmer à haute voix, à quiconque. Il suffisait qu'il se le répétât pour lui, au profond de lui, à voix basse.

Et il comptait aussi beaucoup sur sa politesse.

Après bien des épreuves, elle est restée entière.

Alors, tous les samedis, rue de l'Université, ses ateliers étaient ouverts aux visiteurs.

Ils ne lui manquaient pas.

Il a nettement préparé son succès à l'Exposition de 1900, en accueillant tous les Américains, tous les Allemands, tous les Italiens, tous les Anglais, et jusqu'aux Scandinaves les plus exigeants.

Il avait eu cette sagesse de ne jamais se mêler aux parlottes de café. Il n'allait point dans les tavernes d'artistes. Il se tenait soigneusement à l'écart des « sculptiers » de l'Institut ou d'ailleurs, qui déversaient à pleins tombereaux, sur les places de Paris, les encombrants amas de leurs productions.

Aux premiers jours de la Société nationale des Beaux- Arts, on l'avait vu, cependant, assister aux opérations du Jury. Cela dura peu.

Aujourd'hui, il ne s'y rend plus. Ce bref stage d'écœurement lui suffit .

Il n'éprouve même plus d'intérêt à lutter contre la

jalousie épileptique de certains membres du Jury ; et surtout contre ces louches conspirations, chuchotées dans de tristes conciliabules — et que l'arrivée du sculpteur Desbois, qui a toujours défendu Rodin avec chaleur, coupe d'un brusque : « Taisons-nous, voilà Desbois ! »

Piètre Société nationale, si amputée, en vérité, si débile qu'elle ne vit plus que de l'afflux du sang étranger !

]\Iorne Société nationale où, en effet, les Suédois, les Moldo-Valaques, les Siamois, les Patagons abondent !

Lamentable cohue qui n'a pas su se donner des chefs tels que Degas, Renoir et Claude Monet !

Du reste, Rodin n'expose plus que de temps en temps dans la vaste et froide rotonde de cette bâtisse, que notre République si athénienne a prétentieusement appelée : Le Grand Palais !

C'est que, plus que jamais, il se rend compte qu'il demeure un extraordinaire barbare parmi la horde des exposants ; et il a entendu tant de sottises autour de ses fragments de statues, qu'il persiste à montrer ainsi que d'irrécusables témoignages d'incomparable modelé !

Comme tout se décroche et tombe, pourtant, malgré les armatures intérieures; comme toutes les statues sébacées fondent et coulent, dès qu'une main seulement, modelée par Rodin, apporte ici la \'ie frémissante! Une de ces mains dont Gustave Kahia a pu dire :

« Rodin est le sculpteur des mains, des mains furieuses, crispées, cabrées, damnées. En voici qui se tordent comme pour saisir le \àde, le ramasser et le pétrir, en

faire comme une boule de neige et de guignon à jeter sur le passant heureux ; en voici une formidable, qui rampe, violente, sillonnée de crevasses, avec un mouvement forcé de tentacules, avec un mouvement comme d'une bête forcée, éclopée, marchant encore vers un invisible ennemi sur des moignons sanglants; en voici une qui s'écrase sur une surface lisse et vide, d'une pesée décidée, d'un agrippement inutile, les doigts glissant sur le vague comme l'argument d'innocence sur la cervelle du bourreau. Une autre semble encore tordue d'un violent eJBFort pour retenir de l'or, une femme, une vérité, renoncer et laisser s'envoler la bulle irisée, et souffrir et trémuler encore de l'effort qui la contracte. »

Mais cela, je le sais, ne barre point les propos stupides ; fait surgir, au contraire, des anecdotes niaises, des racontars épuisés ; et des dos s'arrondissent, et des épaules se soulèvent, convulsées ; et des bouches, aux dents mauvaises, se contorsionnent : c'est la foule des « sculptiers » qui ricane !

Rodin entend ; il passe, impassible.

Il songe à sa sculpture, à son travail qu'il va reprendre tout à l'heure ; et, lui aussi, il sourit ; mais autrement !

Voilà un des aspects du vrai Rodin !

DAXS l'abondante moisson de gloire qui fut engrangée pour Rodin, et où un louable froment se mêle si souvent à l'ivraie, je vais choisir quelques gerbes, reliées entre elles par le même lyrisme un peu désordonné, qui fit s'élever, en riposte, tant de haines furieuses et tant de sottes injures. Mais, aussi bien, cette petite moisson-là, faite sur l'autre, sera précieuse : elle contiendra, à peu de chose près, tout le meilleur de ce qui fut récolté pour Rodin ; et il est utile de montrer ce meilleur-là par parties : on ne montre jamais assez les choses essentielles.

Le plus modéré et le plus exact des articles, un critique judicieux, M. Raj-mond Bouyer, l'écrivait en juillet 1900. Il disait, en substance :

« Rodin ! C'est un souvenir aussi de la Renaissance qui nous assaille, aussitôt que nous abordons son œuvre, un souvenir de la salle claire de notre Louvre où les Deux captifs de Michel- Ange jettent leur soupir ou leur cri, de chaque côté de la Porte monumentale : ces deux âmes en exil sont les aïeules de ce génie déconcertant et

grand. Du bloc jaillit l'être qui se tord ou la pensée qui sommeille. Rodin réalise tardivement le romantisme de la statuaire : quelques natures l'avaient entrevu, Rude, Clésinger, Carpeaux, Barye ; aucun artiste n'avait été plus résolument farouche, aucun n'avait encore violenté plus audacieusement la forme pour en extraire de l'âme. C'est ainsi qu'il faut envisager l'art fruste et mouvant de Rodin.

« Entre Phidias et Rodin, entre l'antique pur et le moderne idéal, tout un abîme ; un abîme où s'engouffrent sans espoir les damnés de la Porte de l'Enfer, où s'avancent héroïquement les Bourgeois de Calais, où Balzac profile sa silhouette informe, hardiment vraie, moliéresque ou shakespearienne. Le romantisme, avec Stendhal, avait prévu cette crise de la plastique qui chercherait à « dépasser « l'antique ou tout au moins à créer, tout autrement que lui, de la vie par de la forme. A la statuaire païenne, qui aurait pu dire avec le poète :

Je hais le mouvement qui déplace les lignes; Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

la statuaire ultra-moderne peut répondre avec romantisme, avec le sombre accent de la matière dure :

Ce qu'il faut à ce cœur profond comme un abîme, C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime, Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans ;

Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel- Ange...

« C'est la « sculpture pittoresque », de\'inée par Baudelaire, qui tourmente le bronze et le marbre, opiniâtrement, qui fouille les portraits et les bustes, qui

s'essaie dans les dessins en couleurs ou dans les pointes sèches, gravant les traits de Victor Hugo. C'est l'affirmation du moi contemporain. En 1855, Gustave Courbet, avenue Montaigne, en 1867, Edouard Manet, avenue de l'Aima, s'isolaient pour manifester leur volonté ; en 1900, de même, Auguste Rodin.

« Je relis ces lignes (termine M. Raymond Bouyer) — et j'ensuis mal satisfait, ce qui est fort naturel, puisqu'elles émanent de moi-même... J'en lis d'autres, qui ne me satisfont guère davantage... Rodin me semble toujours méconnu — non seulement Rodin portraitiste, mais Rodin créateur — méconnu surtout par ses fervents : c'est que, en haine des « maçons » qui ne parlent que de modèles, d'ébauchoirs et de chiffons mouillés, les lettrés sont devenus intransigeants à leur tour ; en haine de la cuisine de l'art, ils en ont exagéré la métaph3'sique ; ils n'ont pas assez spontanément compris Rodin statuaire, qui fait palpiter des plans éloquents. »

C'est net, n'est-ce pas ? C'est, en tout cas, tout le procès des opinions qui vont suivre, et que, je le répète, j'ai cependant choisi parmi les préférables.

Oui, vous allez lire des mots, des phrases, et toute l'œuvre de Rodin sera encore à comprendre. M. Mirbeau, lui-même, si dur pour les critiques d'art, n'expliquera pas, au fond, grand 'chose ; et pourtant son grand talent n'aura jamais été plus précis.

Mais, avant de citer quelques parties des divers articles que M. Mirbeau a consacrés à l'œuvre de Rodin,

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je voudrais exclure, du noble groupe des statuaires romantiques nommés par M. Ra^-mond Bouyer, l'indigne Clésinger,

Car, vraiment, ce dernier fut par trop un bricoleur éhonté, un extraordinaire « faiseur », ayant pratiqué sans pudeur le moulage sur nature ; et la seule chose, ma foi ! qui soit à retenir de lui, c'est cette amusante aventure :

Il avait obtenu la commande d'une statue équestre de François I^^", pour la cour du Louvre. Personnage très encombrant et très considérable, il réclame un jour l'armure de François I^^" pour lui servir de modèle. On la lui accorde. Des mois se passent ; on vient chez Clésinger pour reprendre l'armure, qui a une valeur considérable. Il ne l'a plus : il l'a mise au clou !

La statue équestre, du reste, eut un sort funeste. Installée, elle souleva de tels rires qu'on se décida à la cacher dans une cave.

Venons à M. Octave ]\Iirbeau. ]\lais qu'il soit bien entendu encore que je ne cite que des extraits d'articles ! — M. Mirbeau, donc, a écrit :

« M. Auguste Rodin, qui est un des organismes cérébraux les plus souples et les plus vibrants que je connaisse, curieux de tout ce qui \'it et de tout ce qui pense, homme de méditation et d'observation profonde, est, avant tout, un sculpteur, et, disons-le hardiment, un sculpteur païen. J'entends qu'il n'a qu'un culte, parce qu'il n'a qu'un amour : l'amour et le culte de la nature. La nature est la source unique de ses inspirations, le

modèle sans cesse consulté par où il cherche et atteint la perfection dans un art, difficile entre tous, auguste entre tous. Voir la nature, connaître la nature, pénétrer dans les profondeurs de la nature, comprendre l'harmonie immense et simple qui enserre, darus un même langage de formes, le corps humain et les nuages du ciel, l'arbre et la montagne, le caillou et la fleur, cela est donné à très peu d'esprits. C'est pour cela que M. Auguste Rodin est si grand, si multiple, si nouveau. C'est poni cela qu'il nous étonne parfois, et qu'il nous émeut d'une émotion si intense et si particulière. Il semble, en effet, que la nature — sans doute parce qu'il l'a mieux aimée et mieux comprise que tout autre — se soit complu à en faire le dépositaire de ses secrets jusqu'ici les mieux gardés. »

Non ! Rodin se contente d'être un admirable statuaire ; et il n'en demande pas davantage. Du reste, c'est le maître lui-même qui répète volontiers : « La nature, nous n'y comprenons rien ! Elle fait tout sans notre collaboration. Nous sommes égarés au milieu du profond mystère qui nous environne ! »

Ailleurs, M. Octave Mirbcau s'exprime ainsi : « Tout ce qui est sorti du cerveau de Rodin et tout oe que sa main créa, idées et matière, pensées et formes, même le plus humble cherchement de sa plume sur des bouts de papier volant, même le plus rapide pétrissement d'une esquisse dans la glaise, vaut d'être pieusement conservé. Il importe que toutes les manifestations

de sa pensée, linéaires ou plastiques, soient rassemblées, car elles sont un exemple de ce que l'étude constante, l'observation, la vie surprise dans le plus fugitif ou le plus familier de ses rythmes peuvent développer en un cerveau comme celui d'Auguste Rodin. Non seulement il est la conscience artistique et la plus pure gloire de notre temps, mais son nom, désormais, brille comme une date lumineuse dans l'histoire de l'art. De lui, part un style. Bn lui, commence une époque. Il est la source où, depuis vingt années, chacun vient retremper son inspiration. Tout en demeurant fidèle au culte, dans le passé, de la Beauté immuable, il aura été le grand réformateur de la statuaire, qui lui doit un modelé, un mouvement, de la passion, c'est-à-dire une plus intime communion de l'art avec la nature ou, si l'on veut, une plus complète, une plus virile possession de la nature par l'amour humain. Il est, peut-être, le seul parmi les sculpteurs de tous les temps dont l'œuvre révèle une compréhension universelle de la vie.

« Et il est toujours près |de la vie ; il est toujours dans la vie, dans le frisson de la vie, même quand il semble s'élever au-dessus d'elle, dans le rêve ! Nos inquiétudes, nos découragements, nos enthousiasmes, nos héroïsmes, nos passions, nos sensualités, il a tout traduit, tout exprimé, mieux qu'un poète, mieux que par des mots : par des formes. Il a été, tour à tour, le supplice et l'exaltation de la Volupté, la douleur de la Vie, la terreur de la Mort avec V Enfer, la voix de l'Histoire avec les Bourgeois de Calais, le fracas de l'Elément avec Victor Hugo, l'Humanité multiple avec

LA VAC.LE

Balzac. Et, avec VEnfcr, les Bourgeois de Calais, Victor Hugo, Balzac, il aura été toujours la Beauté. Esprit tumultueux comme un volcan, imagination grondante comme une tempête, cen'eau sans cesse au feu et dévoré de flammes, comme une forge qu'on n'éteint jamais, il est sage pourtant et prudent. Et, jamais, il ne lui arriva de chercher une expression de \'ie en dehors des lois primordiales et étemelles de la Beauté.

« Il sait (continue avec entrain M. Octave Mirbeau) que tout ce qui s'éloigne de la Vie est fallacieux et vaiif; et que rien n'est mystérieux de ce qui va demander de la lumière aux ténèbres, du mouvement au néant. Son sj'mbole est clair, parce qu'il est dans la nature comme la forme impérissable et une qui se répète des nuées du ciel à la montagne, de la montagne au corps de l'homme, du corps de l'homme à la plante, de la plante au caillou. Et c'est pour avoir compris ce principe unique du dessin, pour l'avoir toujours respecté dans son œuvre, que son œuvre nous émeut, nous étreint et nous subjugue plus que toutes les autres. Terrible et formidable, déchirant les chairs convulsées sous le fouet de la luxure et les morsures de la tentation, il est tendre aussi, et il est chaste, et nul n'aura fait rayonner du corps de la femme plus de grâce, plus de jeunesse et plus de caresse ! O cette chair blanche des statues, où le marbre transfiguré s'anime, palpite, frémit et se soulève en mouvements d'hannonieuse respiration ; où la chaleur de la vie, le mystère de sang, la fécondité du sexe gonflent les. seins ; chair réelle et parfumée où toute la peau, alanguie et souple, tendue et pâmée, que

la lumière caresse, que les ombres satinent, semble modelée par les doigts divins du créateur !...

« Et l'art de Rodin aura été d'autant plus haut, il nous aura donné d'autant plus de rêve que son métier aura été poussé à plus de perfection ! »

Cette fois, ce sont, n'est-ce pas, d'admirables et grandiloquentes pages ? et il est impossible de louer mieux Rodin — par-dessus Phidias, Michel-Ange et Puget ! Mais on sait que M. Mirbeau n'est pas l'homme qui loue à demi, quand l'envie lui en prend ; et cela enlève beaucoup d'influence à ses accès lyriques. Quelquefois même, il le renie, son lyrisme, à propos de tel ou tel artiste qui a cessé de lui plaire ; et alors il devient brutal, oublieux, maladroit. Mais Rodin garde sa haute estime, nous ne lirons donc jamais le contre-article qui eiàt été certainement, une fois de plus, un régal de mauvaise foi !

M. Gustave Geffroy est mesuré. Il a un bon sens assuré. Il ne manque pas non plus de lyrisme ; mais son lyrisme ne perd pas pieds et tête à tout instant. Il a écrit :

« Ah ! cette beauté de nature emmenée captive par les professeurs, qui la délivTera ?

« Rodin l'a délivrée. Dès qu'il vint, tout le monde comprit que quelque chose de grand, qui avait été oubHé, recommençait. Il ne pouvait pas nous rendre la sérénité antique, avec sa force et sa grâce, mais il nous a rendu la vie. Il a ressuscité la morte, il a retrouvé les secrets que cache la matière, le mystère de la chair et de la pierre, le frémissement universel. Parmi les froides figures qui semblent des moulages appauvris et des

démonstratious d'académies, il a subitement installé la volupté, la passion, la vérité. A lui seul, il est notre Paganisme et notre Renaissance. Il nous a fait entendre de nouveau les chants joyeux et tristes que tout exhale, il a suivi Pan aux halliers des grandes villes, il restera grand et admirable pour avoir découvert en chaque femme la Vénus étemelle. »

Voici maintenant de la critique d'art à travers un tempérament de pur poète : M. Stuart-Merrill :

« Où il faut saisir, dit-il, l'instructive genèse des conceptions de Rodin, c'est dans cette admirable série de marbres à peine dégrossis, chefs-d'œuvre de science et de IjTisme, où des croupes enflées et des mamelles dressées de femmes soulèvent, semble-t-il, le mystère dont elles se dégagent à peine, où des lèvTes convulsées s'attirent en baisers créateurs, où des membres, comme foudroyés, s'enlacent confusément en le tressaillement dernier du spasme. Toute la vie qui briile des atomes aux astres, tord, noue et contracte ces images de la douloureuse passion humaine.

« Car Rodin est un grand poète de la douleur, non pas de la douleur résignée qui se pUe en attitudes molles, mais de celle dont le front défie le del. Il est ainsi vraiment de son siècle, nourrisson de la science et enfant de la révolte. Il n'est ni assez ignorant pour être optimiste, ni assez faible pour être pessinùste. Il est, dans la plénitude de sa foi et la certitude de sa force, un mélioriste. Il a chanté à la gloire de l'homme infime et sublime le plus beau chant plùlosophique qui ait retenti depuis Pascal.

« C'est aussi le poète de la passion, de celle qui crie et saigne et s'arrache la chair dans récroulement des mondes, et crache son désir par ses blessures, et lance l'insulte de ses poings et de ses cris jusqu'à la pure indifférence des étoiles. Parfois, plus redoutable, elle se concentre en le silence, et ne s'exprime que par la crispation intolérable des muscles. Des fronts écrasés contre des genoux, des bras enserrant des jambes, des dos bombés comme sous la chute imminente de la foudre, font alors penser aux frustes pages de William Blake.

« Disons même plus largement que Rodin est le poète de toute l'âme, depuis ses désirs qui soulèvent les paupières et font trembler les doigts, jusqu'à sa folie qui retourne les yeux et convulsé les pieds. Sa pitié est infinie comme son amour. Il se penche sur le corps humain comme sur une lyre que fait vibrer le soufHe des dieux. Et de son geste tranquille et sûr a germé ce peuple blanc, silencieux et immobile, qui perpétue dans le calme ou le tumulte de ses poses tout ce qui n'ose s'exprimer dans nos corps, de peur de les briser définitivement ou de les alanguir à jamais. Et vraiment l'Art, n'est-ce pas l'accomplissement dans la Vie éternelle de ce que nous n'osons essayer dans notre vie fugitive, c'est-à-dire la réalisation des espoirs apparemment impossibles de l'humanité ?

« Rodin, plus que tout autre artiste de ce temps, a ce sentiment religieux des destinées de l'Art. Il a cependant peu cherché l'expression de la beauté définitive ; il s'efforce plutôt à la suggestion d'une beauté inachevée. Il a été ainsi amené souvent à sacrifier l'ensemble au

détail, et l'on a même osé prétendre, devant certains essais, qu'il était plus \nrtuose que poète. Laissons aux ignorants un pareil jugement. Devant la gloire rayonnante de son poème total, dont les strophes de marbre chanteront bientôt à la foule, la critique hostile se rendra d'elle-même à la toute-puissance de sa magie. Ne reprochons pas à Rodin de n'avoir p>as réalisé l'idéal olympique d'un Phidias. Il est d'une époque, je viens de le dire, douloureuse et passionnée, et qui tend vers la beauté plutôt qu'elle ne la réalise. Il aura eu le mérite de rattacher aux traditions des plus grandes écoles du passé son oeuvre contemporain et encore gros d'avenir. Il est de ceux dont la main sans défaillance aura reçu des aïeux et transmettra aux descendants la torche sacrée. C'est un génie. »

Sans doute, il n'est pas question, on le voit, de la technique de l'art de Rodin ; et la conclusion de l'article de M. Raymond Bouj-er reste entière ; mais comment

s'empêcher d' « enfiler des phrases » à propos de critique d'art? Mon ami regretté, Louis Mullem, qui a écrit les délicieux Contes d'Amérique, prétendait même que c'était là l'unique fonction du critique d'art — cette fonction que M. Mirbeau, critique d'art lui-même, devait appeler férocement, un jour, une « fonction de sinistre imbécile » !

Encore un article de poète. Il faut le donner tout entier ; car celui-ci apporte, c'est incontestable, des remarques positives et utiles :

« Si l'on recherche (dit M. Yvanhoë Rambosson) à

quoi tient l'incontestable supériorité de la sculpture grecque, des sculptures égyptiennes, assyriennes et de la floraison gothique, on s'apercevra que c'est à une connaissar.ce merveilleuse du modelé et du mouvement. I,a gloire d'Auguste Rodin est d'avoir, au prix d'un labeur consciencieux et tenace, retrouvé cette science à peu près perdue et d'avoir ainsi magnifiquement renouvelé la statuaire.

« Jean Dolent écrivait à Rodin : « Ribot a chez lui un « buste de vous. Il m'a dit : C'est beau comme une antique ». A côté de ce précieux témoignage d'un Ribot, que tiennent les vociférations des tombeurs de chefs-d'œuvre ! Ribot était un maître déposant son hommage, mais d'autres, plus jeunes, sentaient s'éveiller, devant les œuvres de Rodin, leur enthousiasme créateur. Rodin apportait au monde de l'art la vérité retrouvée. Son influence allait être décisive et Etcheto pouvait lui dire dans une de ses lettres : « Dans votre atelier, j'ai vu « clair ».

« Quel chemin Rodin avait-il suivi pour arriver à sa conquête ? I^e plus droit et le plus difficile. Il s'était contenté de marcher en homme tout simple au milieu des choses, s' efforçant de se pénétrer de la nature le plus sincèrement et avec le plus d'intensité possible, persuadé que c'est de l'observation seule que naissent les conceptions inattendues et que le plus grand éducateur d'un véritable artiste, c'est lui-même. Dans le divin pressoir du monde, un vin toujours nouveau bouillonne pour qui tend innocemment ses lèvres.

« Rodin n'a pas cherché à être poète. Il a atteint la

plus haute poésie parce qu'il a voulu et su regarder, comprendre et copier honnêtement la nature.

« Ce dont tous les jeunes doivent se méfier, c'est de se laisser tenter par la sculpture littéraire. Il ne faut pas essayer d'exprimer une idée par des formes. Faites quelque chose, l'idée viendra ensuite. Rodin, travaillant devant la nature, en exécute tel ou tel aspect et c'est seulement alors qu'il baptise la figure nouvellement créée. Les critiques d'art viendront dire que le sculpteur à voulu exprimer ceci ou cela. C'est faux. Ce qu'ils ont trouvé dans l'œuvre y est puisqu'ils l'ont vu, mais d'autres y verront autre chose et l'on peut presque dire que la grandeur d'une manifestation sculpturale est en proportion de la force et de la quantité des idées qu'elle évoque sans qu'aucune idée particulière et préconçue ait présidé à son propre enfantement. Ce ne sont donc pas les idées génératrices des formes ; ce sont les formes qui sont génératrices des idées.

« Une seule chose compte en sculpture, exprimer la vie et on ne l'exprime que par le modelé. Une belle statue vit comme un être vivant. Elle est différente selon l'angle où on la voit, selon le jour et selon l'heure. Les expressions changent et glissent sur son visage et sur ses membres selon le jeu des lumières et des ombres. Et c'est la seule observation des volumes qui donne à ce jeu un aspect naturel et régulier. Les valeurs de volume précises donnent des ombres blondes. Les duretés ne naissent que de faux rapports. Tout consiste donc en un modelé puissant devant la nature et à situer exactement les masses.

« C'est à quoi Rodin donne toute son application. Puis il reste des mois à étudier le mouvement d'un visage — car un visage a un mouvement — et lorsqu'il s'est suffisamment documenté, il exagère un peu ce mouvement et amplifie légèrement les formes pour en augmenter le caractère. (C'est ce qu'il a de commun avec Michel-Ange, dans une beaucoup plus grande diversité de vision.) Ce faisant il interprète et si dans cette interprétation il est entré, à la longue, une part de conscience et de raisonnement, il y entre beaucoup plus encore d'inconscience.

« Rodin part de la nature et d'instinct il la transpose. Lors même qu'il croit rendre le plus rigoureusement et avec le plus profond respect la nature, il se trompe, et c'est tant mieux, car s'il amplifiait de parti pris, il serait davantage sujet à l'erreur. Tandis qu'il fait vrai puisqu'il reproduit ce qu'il voit. Ce qui constitue un grand artiste, c'est justement ce que sa personnalité ajoute à la vision commune sa7is qu'il s'en rende compte. « Tout ar- « tiste, qu'il le veuille ou non, a dit Jean Dolent, interprète «et c'est bien; ce qui est mal, c'est de préméditer l'inter- «prétation. » Et c'est peut-être le secret de la force de Rodin qu'il s'efforce toujours vers l'expression de la nature contre son propre tempérament, ce qui établit l'équilibre désirable entre la nature telle qu'elle est et la nature telle qu'il la voit.

« Comme tous les grands (ajoute j\I. Yvanhoë Rambosson), comme Puvis entre autres, qui fut -beaucoup plus influencé par le naturalisme qu'on ne le croit et qui s'est toujours très sincèrement défendu d'avoir

voulu mettre du mystère dans ses fresques, Rodin a toujours amoureusement considéré les aspects de la vie et des choses, travaillant âprement à en réaliser la beauté. Certains morceaux de ses œuvres — regardez le nez du buste de Falguière — sont poussés aussi loin qu'il est possible de pousser. C'est cette patiente recherche de la vie dans le détail qui compte. A côté de cela, l'imagination pourrait se donner carrière sans rien gâter. Qu'importe que l'on fasse une tète avec des ailes, par exemple, pour^Ti que ces ailes soient bien attachées, selon les lois naturelles. \'oilà ce que n'ont pas compris des artistes méritants et chercheurs, mais manquant parfois de savoir, parmi lesquels il y en a d'aussi nobles et d'aussi intéressants que M. Odilon Redon.

« Devant le modelage en plâtre du buste de Rochefort, le sculpteur belge Vincotte s'étonnait que l'on n'y puisse discerner la trace du doigt et, comme quelqu'un expliquait que Rodin lavait sa terre, il s'écria : « Pour oser cela, « il faut que ce soit rudement construit ! » En effet, cette sûreté dans la construction donne au modelé de Rodin toute sa vigueur et fait que ses sculptures, comme celles des antiques, crachent la lumière. Elles accrochent l'atmosphère ou plutôt elles ont une atmosphère personnelle qui les suit et forme en quelque sorte le vêtement mystérieux de la vie dont les a dotées le sculpteur.

« Ce dernier sait si bien ce qui est nécessaire à une œuvre pour qu'elle garde celte ambiance animée, que nul mieux que lui n'approprie la sculpture à la matière. Il connaît qu'un plâtre doit être traité largement, mais un marbre plus largement encore et que, plus on en laisse

de cette matière immortelle, plus la beauté rayonne.

« J'ai souvenir du Victor-Hugo en marbre ébauché dans l'atelier du maître. Il était ainsi, à peine entamé par la pratique, si terriblement évocateur et jupitérien que j'exprimai le vœu de le voir rester en cet état. C'eût été aussi le désir de Rodin si tant de circonstances n'entravaient la volonté des artistes. Aujourd'hui on enlève trop de matière parce que l'habitude est de travailler la glaise. Autrefois on taillait à même le marbre et le sculpteur était arrêté par la majesté du bloc. C'est pourquoi il faut savoir gré à Rodin d'avoir remis en honneur le travail direct, fécond en trouvailles de beauté.

« J'ai montré jusqu'ici dans l'œuvre du maître la compréhension spéciale du modelé et la justesse des volumes, la science de la lumière.

a C'est par la sincérité des mouvements que se complètent ces qualités.

« Il n'y a peut-être rien de plus difficile pour un artiste que d'habituer son œil à saisir les mouvements réels dans leur complexité. Un mouvement quelconque, lever un bras, se compose d'une infinité de temps. Une atavique habitude nous incline à n'enregistrer de ce mouvement que le temps du départ et celui de l'arrivée. Il existe, cependant, entre les deux, une multitude de temps perceptibles. Qu'un homme de génie comme Rodin saisisse le modèle dans l'atitude d'un de ces temps, ou criera à l'invraisemblance, on dira que le geste est faux. Nullement. Ce sont les protestataires qui auront tort parce qu'ils s'en tiennent à une espèce de répertoire résumé des gestes humains, inscrit héréditairement

dans leur conscience, au lieu de regarder, avec des yeux dessillés, la nature.

« Un geste vrai qui n'ait pas encore été révélé, qui ait la sav^eur d'une naissance, combien pourrait-on en noter dans l'histoire de l'art ? Peut-être dix ? Peut-être vingt ? Il y a des génies comme Rubens qui ont empli des musées et qui n'ont peut-être pas trouvé cela ! L'œuvre où il y en a un est assuré de ne point périr. Je songe à l'Hiver de Puvis de Chavannes, au vieillard qui donne le signal d'abattre l'arbre, et je songe parmi les créations de Rodin à telle attitude des Bourgeois de Calais et à ce formidable Balzac qui n'est tout entier qu'un geste.

« C'est surtout dans ses dessins qu'apparaît avec évidence l'apport inouï de Rodin dans le domaine de l'observation des mouvements. Ces dessins, sortes d'instantanés, jetés sur le papier en quelques secondes, sont de la nature arrêtée au vol. Le modèle se promène dans l'atelier ; il fait ce qu'il veut. Rodin le surprend dans ses poses les plus imprévues. Il ne choisit pas ; tout ce que donne le corps humain ainsi compris est beau et c'est seulement au choix des lignes générales et synthétiques que se bonie l'inters'ention originale de l'artiste.

« \'éritables notations de vie surprise à la manière des Japonais que le pubhc prend pour des fantaisistes et qui sont d'étonnants réalistes comme tous les peuples primitifs, Rodin a entassé ainsi depuis des années des séries de déclinaisons animées, les premières à l'encre, rapides, à traits répétés, d'autres plus simples et plus promptes, et enfin les merveilleux dessins en couleurs, déclinaisons plus complètes, mais non plus précieuses.

« Rodin a compris à ce point la mathématique du geste qu'il s'est rendu compte que toute sculpture devait s'enclore dans une figure géométrique.

« Pourquoi brise-t-il certaines de ses œuvres et n'en montre- t-il que des fragments ? Qu'est-ce que cela ajoute à leur signification ? disent certains. Ceux-là n'ont certainement pas médité le mot de Puvis de Chavannes : « Il y « a quelque chose de plus beau encore qu'une belle chose, « ce sont les ruines d'une belle chose ! » Une belle chose,, complète et neuve, nous émeut au point de vue esthétique, mais une belle chose usée, cassée, comme elle est plus humaine et plus près de notre cœur, pour avoir participé à la souffrance, et comme à l'impression de beauté pure s'ajoute une indéfinissable sensation de pitié mélancolique, un côté douloureux et d'humanité qui amplifie notre émotion !

a Je ne sais si ce sont ces réflexions qui guidèrent Rodin, mais il se pourrait également qu'il ait certaines fois morcelé une de ses œuvres pour qu'elle nous donne davantage l'impression du bloc. Par cela il montrerait encore avec quelle rare puissance il a saisi le côté architectural de la sculpture.

« Quelqu'un a-t-il mieux compris que lui ce qu'il fallait à la place publique ? Je ne citerai pas son Balzac, semblable à un menhir, mais je dirai les deux manières dont il avait conçu la présentation des Bourgeois de Calais. Il désirait, soit mêler le drame à la foule sur un sodé à peu près nul, soit dresser, du côté de la mer, son groupe carré, sur une colonne carrée, sans rehefs extérieurs, haute de deux étages, et qu'on aurait pu nommer la

Colonne triomphale du Courage. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'aucune de ces deux idées n'a été mise à exécution.

« Je m'arrête (dit M. Yvanhoë Rambosson). J'ai essaj'é de montrer combien la science de Rodin était splendide et sûre. Je clorai ces notes sur une pensée de Joubert : « Il est certain que le beau a toujours quelque beauté « visible et quelque beauté cachée. Il est certain encore « qu'il n'a jamais autant de charme pour nous que lorsque « nous le lisons attentivement dans une langue que nous « n'entendons qu'à demi. »

« Evidemment la foule n'entendra jamais Rodin mieux qu'à demi, mais si elle n'est pas encore avec lui aujourd'hui, c'est qu'on ne lui a pas encore donné les premiers éléments de compréhension de son vaste effort. »

Au tour maintenant de M. Anatole France. Dans un article intitulé La Porte de l'Enfer, et qui — comme à l'ordinaire — envisage, d'un ton léger, bien des choses, je choisis ce paragraphe :

« Rodin... Je ne crois pas qu'il y ait d'œuvre plus forte, plus touchante que la sienne.

« Figures, bustes, groupes, tous les êtres créés par lu* vivent et palpitent. De ses mains un monde est sorti, agité d'un éternel frémissement. Ce maître a, jusqu'à l'excès, le sens du mouvement, et jamais l'art, avant lui, n'avait à ce point agité, fomenté l'inerte matière. Son intelligence extraordinaire du mouvement va des torsions violentes de tout le corps à ces imperceptibles frissons du visage qui révèlent l'état intérieur et la pensée.

C'est pourquoi ses portraits, tous rudes ou suaves, nous révèlent des vérités secrètes, profondes, précieuses, qui nous étaient cachées, tandis que ses groupes expriment tant de violence et de volupté ! Son art n'admet point le repos. Toutes ses grandes figures, l'Homme des premiers âges, le Sai7it Jean-Bapiiste, les Bourgeois de Calais, le Balzac, sont en marche. Seul, son admirable Claude Lorrain, venu au-devant du soleil, s'arrête à la rencontre de l'astre levé; arrêt si soudain et si énergique que tout le corps du peintre en est échauffé. Le sculpteur du mouvement pouvait seul exprimer cette ardente immobilité. »

Nous sommes dans les redites. C'est que M. Anatole France considère toujours d'un œil distrait les œuvres des autres. Il voit tout, cependant, il s'assimile tout, mais sans y attacher beaucoup d'importance ; et s'il lui faut parler de quelque chose, il s'en tire avec des phrases aimables. Il a, on le sait, l'horreur des découvertes saugrenues ou même seulement imprévues. M. Anatole France, est, en somme, dans le domaine de la critique d'art, un critique mondain, c'est-à-dire de tout repos.

Oui, nous sommes dans les redites, encore, avec lui. ]\Iais il n'en pourra être autrement tant que les littérateurs, aux Heu et place des sculpteurs, auront à juger de la sculpture. Toutefois, des remarques, dans ces divers articles, concordent ; et elles devinrent vite des thèmes tout faits pour la phraséologie étrangère ; car, croyez-le bien, les critiques d'art des autres pa}-^ ne sont pas moins bavards que les nôtres ; et ils l'ont bien prouvé.

en accumulant, sur l'œuvre de Rodin, le plus extraordinaire amas de rengaines philosophiques, ésotériques et psychologiques !

Toutefois, je fais exception pour l'écrivain d'art estimé qu'est M. V. Pica. Il se trompe, pourtant, en affirmant ceci :

'< Ceux qui se scandalisent parce que souvent Rodin laisse quelques parties de ses statues simplement ébauchées, ont-ils pensé qu'il ne fait que suivre l'exemple de Michel-Ange ? Voilà en effet ce qu'écrit M. Corrado Ricci dans sa monograpliie aiguë et profonde sur l'artiste génial itaUen : « Nous ne voulons pas quitter cette statue a sans répéter pour une dernière fois que nous sommes « convaincu que Michel- Ange a laissé imparfaite quelque « partie de sa statue, le voulant par critérium artistique.»

Oui, M. Pica se trompe ; car si Rodin a suivi l'exemple d'un maître, ce n'est pas, à coup sûr, celui de Michel- Ange. Il a sans cesse proclamé son enthousiasme pour les Antiques et pour les gothiques; et il s'en est presque — son admiration pour Puget exceptée — tenu à eux. Je i,'^4prais même que son ironie très fine pourrait lui faire tlrre qu'il n'a jamais considéré, avec un absolu recueillement, l'œuvre du mer\'eilleux Florentin.

Les Allemands, les Anglais, les Américains, etc., etc., ont consacré à Rodin, je le répète, beaucoup de longs articles. Ils ont été toujours très nuageux, et ils ont, avec enthousia.sme, accueilli cette sottise que Rodin était mage, sorcier et apôtre. Mais il faut leur pardonner ; car Rodin. à New- York (où il a, sous son nom, des salles

entières au Musée Métropolitain), à Prague, à Weimar, à Londres, à Stockholm et à Rome, Rodin est infiniment vénéré.

Enfin, voici, pour le couronnement, un commentaire de l'œuvre de Rodin par Jean Dolent.

Au moins, si Dolent n'est pas plus précis que certains critiques d'art, il est plus divertissant.

On sait, du reste, quel forcené « amoureux d'art », comme il s'appelait lui-même, était ce petit vieillard fluet, qui avait rebâti Athènes sur les hauteurs de Belleville !

Quelle jolie retraite, il s'était faite, dans son pavillon tout encombré de tableaux et d'objets d'art ! Ah ! les Delacroix, les Carrière, les Rodin, tout ce qu'il possédait ! Trop de Carrière, néanmoins ! tous les Carrière ! mais il ne vous en imposait pas l'admiration!

Voici son hommage à Rodin :

« C'est encore V interview .. . Sans écouter les sculpteurs, j'ai interrogé les statues. Les statues, ces statues, m'imposent le silence et l'immobilité : le gotliique français, la Renaissance, les marbres grecs, les Egyptiens ; et je suis allé d'eux à lui. Moi qui tente — ah, vainement ! — d'exprimer par la gesticulation discrète, humainement, je résistais à ce que je ne pouvais égaler, à celui que je ne puis entendre pleinement ni rejoindre. Tout à la douceur d'une valse lente, je me défendais.

« Rodin est un Clodion tragique ; c'est un prince lui aussi, le prince des ténèbres. Ce vainqueur est une victime, ce triomphateur est un martj^r. Il est possédé, non dominé.

C;.cUf J -K. Uulloi.'a

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