A LA RECHERCHE
CEUX qui persistent à affirmer que Rodin n'admire fjue ses propres œuvres, ceux-là sont des gens peu renseignés; car ce n'est plus un secret, aujourd'hui, que Rodin, au contraire, collectionne avec une passion que lui envient sans doute, dans le ciel, les âmes de Dutuit et de Du Sommerard.
Avec une telle passion, oui, qu'un catalogue de toutes SCS acquisitions serait déjà une chose fort longue à établir. Car l'art antique et l'art médiéval sont abondamment rei)résentés dans les vitrines et dans les salles de l'hôtel Biron et de Meudon.
Et c'est la recherche seule de la Beauté universelle qui exerce son emprise sur Rodin ; il est assez indifférent, en effet, à la matière elle-même; et les pièces rares ne le tentent point, quand elles ne sont point admirables.
Mais, pour tout ce qui est beau, avec quelle vivacité, avec quelle jeunesse d'admiration, il exprime sa joie !
Il est aussi sensible à une fresque de la préhistoire qu'à une poterie lacustre. Il croit fermement que la Beauté a été de tous les temps ; et c'est cette idée absolue qui rend ses collections si captivantes et si variées.
Visitez-les durant un très long moment. Vous y verrez rEgyi^te représentée par ses témoignages religieux et funéraires : peintures murales, objets de toilette, porteuses d'offrandes, éperviers, statues de bois, reines de l'époque Saïte, etc., etc. Puis, voici des objets de l'ancien Orient, de la Chaldée et de l'Assj'rie : des bas-reliefs extraordinaires ; des profils d'officiers et de rois combattants, de lionnes et de lions. Puis encore, des têtes de reines et des frises de Perse.
L'art grec a, chez Rodin, également, toutes ses sources. Un grand moulage en plâtre de l'Héra de Samos dont l'original est au musée du Louvre, annonce, à l'hôtel Biron, les collections.
Voici des sculptures du vi*^ siècle, telles qu'on en voit dans les musées de Delphes et de l'Acropole. Puis des fragments merveilleux : torses, bras, têtes ; des détails de la grande époque de Phidias ; et Rodin a présenté tout cela, avec amour, surtout à Meudon, dans la grande galerie dite des antiques.
Il a amassé jalousement de quoi orner une vaste salle d'opulent musée. Chez lui, tous ces beaux fragments sont un peu entassés, attendant le moment d'une délivrance.
Aussi bien, un long examen est nécessaire pour tout considérer ; mais combien lucide, combien enchanté, quand le maître est en humeur de commentaires. Alors, on est tout de suite très loin des textes appris, des jugements des professeurs bâtés et des conférenciers épuisés.
L'art grec expliqué par Rodin ! Voilà un véritable gala de paroles ! et, pourtant, tout est dit par lui d'une
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façon improvisée, selon l'inspiration du moment, selon aussi un éclairage nouveau qui intervient et change les plans des ombres.
Et tout est affirmé d'une parole convaincue, mais pas bruyante. Il semble que l'écho de son admiration toujours renouvelée ne doive pas aller plus loin f^ue la personne de son interlocuteur ; et, en effet, à y réfléchir, c'est bien pour sa propre joie, toute seule, que Rodin dit ces choses si originales, que personne ne recueille, d'ailleurs, pour un des seuls livres d'art proprement dits que l'on devrait, en ce temps, pubher.
Le sublime art grec ! C'est pour réentendre un écho de ces admirables discours, que, souvent, il m'est arrivé de relire les lyriques pages suivantes, choisies dans la très belle Histoire de l'art, de M. Ehe Faure :
« Avec lui (Phidias), le modelé n'est plus une science, il n'est pas encore un métier, il est une pensée vivante. Les volumes, les mouvements, la houle qui part d'un angle du fronton pour aboutir à l'autre, tout est sculpté par le dedans, tout obéit aux forces intérieures pour nous en révéler le sens. Le flot vivant parcourt les membres, les rempht tout à fait, les arrondit ou les allonge, modèle les têtes des os, et ravine comme une plaine les torses glorieux, du ventre secret au tremblement dur des mamelles. Par la sève qui monte et le fait battre, chaque fragment de matière, même brisé, est à lui seul un ensemble mouvant qui participe à l'existence de l'ensemble, reçoit et lui renvoie sa vie. Une solidarité organique les attache invinciblement. La vie supérieure de l'âme,
pour la première et la seule fois dans l'histoire mêlée et confondue avec la vie torrentielle des éléments indifférents, se lève sur le monde, ivre et forte, dans la jeunesse immortelle d'un moment qui ne peut durer.
« Du crépuscule au crépuscule, les frontons déroulent la vie. En eux la paix descend avec la nuit et la lumière monte avec le jour. La vie grandit, marche sans hâte, décroît, des deux bras de Phoibos qui émergent de l'horizon, tendus vers le sommet du monde, à la tête de cheval dont le corps est déjà dans l'ombre, de l'autre côté du ciel. Toute la vie. Sans interruption ses formes se continuent. Comme des végétations pacifiques elles sortent de terre, et, dans l'air dont elles vivent, unissent leurs rameaux et mêlent leurs frondaisons. Seules ou enlacées elles se continuent, ainsi que la plaine où se perd la colline, la vallée qui remonte vers la montagne, le fleuve et son estuaire qu'absorbe la mer et le golfe qui va du promontoire au promontoire. L'épaule est faite pour le front qui s'y pose, le bras pour la taille qu'il étreint, le sol prête sa force à la main qui la presse, au 1)ras qui s'en élance comme un arbre rugueux et soulève le torse à demi couché. C'est l'espace sans bornes qui va se mélanger au sang dans les poitrines, et, quand on regarde les yeux, on dirait qu'il épouse, au fond de leurs eaux immobiles, l'esprit qui est venu s'y reposer pour y recouvrer sa vigueur. Le cours mécanique des astres, la rumeur de la mer, l'éternelle marée des germes, la fuite insaisissable du mouvement universel passent incessamment dans ces formes profondes pour y fleurir en énergies intelhgentes.
« Grande et solennelle minute ! L'homme prolonge (continue M. Elie Faure) la nature dont le r>i;hme est dans son cœur et détermine, à chaque battement, le flux le reflux de son âme. La conscience explique l'instinct et remplit sa fonction supérieure, qui est de pénétrer l'ordre du monde pour lui mieux obéir. L'âme consent à ne pas abandonner la forme, à s'exprimer par elle, à faire jaillir de son contact l'unique éclair ; l'esprit est comme le parfum du sensualisme nécessaire et les sens demandent à l'esprit de justifier leurs désirs ; la raison n'affaiblit pas encore le sentiment qui puise, en l'épousant, une force nouvelle ; l'idéalisme le plus haut ne perd jamais de vue les éléments rét.ls de ses généralisations, et quand l'artiste grec modèle une forme immédiate, elle resplendit sans effort d'une vérité symbohque.
« L'art grec, à ce moment, atteint l'instant philosophique. Il est un devenir vivant. Idéaliste dans son désir il vit, parce qu'il demande à la vie les éléments de ses constructions idéales. Il est l'espèce dans sa loi, l'homme et la femme, le chevAl et le bœuf, la fleur, le fruit, l'être exclusivement décrit par ses qualités essentielles et fait pour vivre tel qu'il est dans l'exercice supérieur de sa fonction moyenne. Il est en même temps un homme, une femme, un cheval, un bœuf, une fkur, un fruit. La grande Vénus, paisible comme un absolu, est voulue par toute la race. Elle résume son espoir, elle fixe son désir, mais son cou gonflé, ses beaux seins mûrissants, ses flancs qui bougent la font vivante. Elle prête son rayonnement à l'espace qui la caresse, dore ses flancs, fait se soulever ses poumons. Il la pénètre, elle se mêle à lui. Sur les pro-
montoires, près de la mer illuminée, le sculpteur peut l'abandonner à l'étreinte du ciel : intacte ou mutilée, elle est l'insaisissable instant où l'éternité se rencontre avec la vie universelle.
« Cet état d'équilibre (termine M. Elie Faure), où toutes les puissances vitales paraissent suspendues datis la conscience de l'homme avant d'en rejaillir multipliées sous des formes définitives, donne sa force à tout le grand art grec. L'anonyme d'Olympie, Phidias et ses élèves, les architectes de l'Acropole expriment les mêmes rapports, le même univers prodigieux et confus ramené à l'échelle humaine, la même raison supérieure aux accidents de la nature, et subordonnée à ses lois. Mais le langage de chacun reste aussi personnel que son corps, ses mains, la forme de son front, la couleur de ses yeux, toute sa substance première qui s'écrit dans le marbre avec le même trait que l'ordre universel compris et extériorisé. Voyez la foi, l'élan presque sauvage du statuaire d'O- Ijonpie, sa phrase rude et large ; voyez la rehgion. l'énergie soutenue, le recueillement de Phidias, sa longue phrase balancée ; voyez, aux frises du pourtour, la discrétion de ses élèves qui n'ont ni sa liberté ni sa puissance, mais qui sont nobles comme lui et calmes comme lui parce qu'ils vivent comme lui une heure de certitude. L'homme, l'animal, l'élément, tout consent à son rôle, et l'artiste a sur tout son cœur fraternel, sur toute sa grande âme ouverte, la joie de ce consentement. C'est avec le même esprit qu'il raconte la tiédeur des femmes, la force des hommes et la rumination des bœufs. Vie glorieuse comme l'été ! L'honune a saisi le sens de son action,
c'est par ce qui est autour de lui qu'il s'affranchit et s'améliore, c'est par lui-même qu'il humanise ce qui est autour de lui. »
Rodiu, avec un constant enthousiasme, a réuni aussi à l'hôtel Biron et à Meudon, des Tanagras, graves, voilées, et des Tanagras grotesques : petites figures de monstres à ventres rebondis, à visages ricanants, à jambes contrefaites ; tout ce qui constituait lart de la Grèce familière.
Et les statuettes syriaques se mêlent, dans ses collections, aux canthares d'Epigenes, aux coupes de Chéhs, parce que, i)our ces vases, la forme en est gracieuse, et que, sur leurs flancs, des personnages racontent des détails de la vie antique.
Et voici ensuite combien de bas-reliefs et de stèles funéraires ! toute une longue histoire écrite par des gestes expressifs et rythmés!
Dans une autre xàtrine, Rodin a recueiUi des fragments de l'âme indoue ; des parties de bas-rehefs de Mahavellipore et du Mont-Abou ; des bronzes du xiv« siècle et des miniatures du xvii*^ siècle.
Avec (luelle passion il parle encore des temples de ce merveilleux art klimer! Le palais d'Angkorvat, surtout, où une frise, dite des Apsaras, représente d'extraordinaires petites danseuses, aux visages souriants, aux bras recourbés, aux jolis torses, arrondis et pleins! Petites danseuses charmantes, aux yeux ingénus, qui se survivent dans les danseuses actuelles de l'Extrême- Orient !
Et quels éléphants énormes, magnifiques, mangés par les luxuriances d'une flore fantastique ; lourdes têtes pensives qui émergent des arbres, des feuilles-parasols et d'une terre pleine de sucs ardents !
Voyez une autre vitrine. Ici, c'est un peu de l'âme de la Chine monstrueuse. Des spécimens de l'art bouddhiste, des bas-reliefs extraordinairement réalistes. Puis, des fragments de déhcates peintures du x^ siècle, des peintures d'animaux et d'enfants ; et des paravents décorés de toutes les flammes de l'or et de la couleur !
Voici encore des cloisonnés des Mings, des porcelaines et des sculptures sur bois taoïstes du xviii® siècle.
Autre vitrine : le Japon.
Statues de bois, peintures bouddhistes, voici de nouvelles richesses. Puis des estampes, des céramiques, des netzkés, bois et ivoire, des xvii^ et x\aii6 siècles ; tout cet art charmant, déhcat, pittoresque, ingénieux, qui a représenté des enfants, des animaux, des grotesques, et qui sont patines en tons de pain d'épices ou de chicorée. Admirables bibelots familiers que Rodin a égrenés, çà et là, et qui allège la gravité des fragments de pierre que l'on vient de considérer, près d'eux !
Et maintenant, des miniatures persanes voisinent avec des tapis ; et des figures d'églises romanes précèdent des fragments, choisis, d'art ogival.
Mais ses pièces les plus rares, Rodin les conserve à Meudon ; et il y a telles de ces très antiques effigies, déjà notées, qui s'effritent littéralement, dès qu'un peu d'air se glisse sous la cage de \erre qui les abrite.
Figures enlevées au vide absolu des tombeaux !
A l'exemple d'Edmond de Concourt, Rodin pourrait, aussi, touchant sa villa de Meudon et ses collections, publier une seconde Maison d'un artiste; car combien j'oublie de pièces curieuses, extraordinaires, dans cette rapide revue d'ensemble.
De l'art moderne, Rodin n'a retenu — je l'ai dit — que quelques peintures.
A l'hôtel de Biron, au-dessus de son bureau de travail, il garde une peinture : un torse de femme, peint par Renoir.
Mais, rien ne vaut pour lui la découverte d'une sculpture antique, que ce soit un torse grec, une lionne assyrienne ou un masque chinois !
Aussi un milliardaire américain ne saurait s'intéresser une minute à une telle collection !
Avril içij.
ESSAI DE CATALOGUE
ANNEES
1864. I/homme au nez cassé.
1865-1870. Travaux chez Carrier-Belleuse.
1871. Buste d'Alsacienne.
1872-1877. Frises de la Bourse, à Bruxelles ; et travaux décoratifs divers.
Buste du D' Thiriar.
Divers autres bustes.
I/Age d'airain.
Travaux décoratifs au Palais du Trocadéro. 1878-1879. Tête de saint Jean-Baptiste prêchant. Divers.
1880. Saint Jean-Baptiste prêchant.
Travaux à la manufacture de Sèvres.
1881. Eve.
Divers.
1882. Bustes de Jean-Paul Laurens et de Carrier-Belleuse. Divers.
1883. Buste d'Alphonse Legros.
Divers.
1884. Bustes de Victor Hugo et de Dalou.
1885. Buste d'Antonin Proust.
Divers.
ESSAI DE CATALOGUE
ANNEES
1886. Buste d'Henry Becque.
Le Baiser.
Première esquisse du monument à Victor Hugo.
1887. Persée et la Gorgone.
1888. L'homme qui marche.
Premiers Bourgeois de Calais.
Divers.
1889. Statue de Bastien-Lepage.
Groupe en plâtre des Bourgeois de Calais.
La Pensée.
Médaillon de M. Octave Mirbeau.
Divers.
1890. La vieille heaulmière.
Buste de Castagnary.
Divers.
i8gi. Frère et sœur.
Etc..
1892. Buste de Puvis de Chavannes et d'Henri Rochefort. Monument à Claude Lorrain.
1893. Divers groupes : plâtre, bronze et marbre.
1894. Orphée et Eurydice.
Divers.
1895. Les Bourgeois de Calais (bronze).
1896. Groupe plâtre du monument à Victor Hugo.
1897. Études pour le Balzac.
Divers.
1898. Balzac.
Divers.
1899. Monument du Travail (maquette).
Buste de Falguière.
Divers.
ESSAI DE CATALOGUE 245
ANNEES
iqoo. Statue du Président Sarmiento.
1901. Victor Hugo (marbre pour le musée du Luxembourg).
Divers.
1902-1903. Divers groupes.
Les ombres (3 grandes figures — plâtre).
Etc., etc..
191 14. Le Penseur 'bronze).
Buste d'Eugène Guillaume.
Divers.
1905. Paolo Malatesta et Francesca do Rimini. Décoration de la villa du baron Vitt.i Bustes divers.
Monument à RoUinat.
1906. Bustes divers.
1906 1912. Bustes ; groupes et travaux divers.