‹ Le vrai RodinChapitre 14 sur 15 · II. \i<\i KO m s · texte numérisé non relu

II. \i<\i KO m s

l.*HOMMli gri MARCHI. (Photi'Krapliir pr;sr li^ii» la ct»ur d'I.otinrur d* l'HAlcl de Bin^n.)

« Mais comme elles savent danser (a dit Théophile Gautier), les fauves gitanas au teint de cigare, aux yeux de braise, à la hanche provocante, en tannant de leur pouce la peau brunie du pandéro ! Quel feu. quel entrain, quelle vexve dans cette maigreur passionnée, dans cette pâleur ardente 1 »

Toutefois, ce voyage n'a pas laissé à Rodin les traces l)rofondes de ses voyages en Italie et de ses visites à Londres, où il revint line fois pour le plaisir de montrer à son ami Desbois les statues du British Muséum.

L'Italie surtout reste le pays envié, le pays auquel Rodin songe toujours; et son contentement fut grand quand, au printemps de la dernière année, il put aller placer, à Rome, sa statue de l'Homme qui marche', dans la cour d'honneur du Palais Farnèse.

Il a raconté lui-même, dans une interview, comment, néanmoins, il avait placé cette statue, presque seul ; je veux dire sans la participation officielle de l'Ambassade de France h Rome et sans l'autre participation de l'Académie de France.

Pour le bon renom de la France, le maire de Rome, M. Nathan, heureusement, le fêta. On ne crut pas alors au geste d'un cambrioleur venant se débarrasser d'un chefd'œuvre au miheu de la cour d'un Palais. Pendant ce temps, l'ambassadeur français évoquait sans doute la gloire passée de feu Guillaume, de l'Institut, deux fois directeur de l'Académie de France à Rome ; et, cette dernière, par son accablante imbé*cillité, indiquait à un futur rapporteur du budget des Beaux- Arts pas trop

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ignare combien sa suppression enfin votée serait un bienfait sans limite pour l'Art !

Mais cette comédie anière n'est point terminée. Il reste à édifier le socle de cet admirable Homme qui marche ; et Rodin devra réunir « toutes les herbes de la Saint- Jean » pour pouvoir enfin, en paix, dresser sa statue sur son piédestal. Il devra retourner à Rome, pour arriver à bout des dernières embûches. Quelle pitié ! Croira-t-on vraiment plus tard une pareille aventure, quand on en retrouvera l'anecdote détaillée ?

Je sais bien que Rodin aura une compensation à revoir les musées affectionnés, à revoir le palais Barberini, le musée des Thermes, le Moise de Michel- Ange, à Saint-Pierre-aux-Liens, le musée Kircher, le palais Doria, le palais Colonna, le musée Barracco (si abondant en beaux antiques), le musée du Capitole, l'Académie de Saint-Luc, le musée du Latran, et la Chapelle Sixtine et les plus miraculeux antiques du Vatican.

Mais, aussi bien, n'est-ce pas Paris qui dicte la conduite de l'ambassadeur de France à Rome, et les non moins aimables agissements de l'Académie de France ?

Je comprends à la rigueur que la Commission du Musée national de Stockolm se soit rendue ridicule en refusant, en 1897 (il y a bien du temps déjà !) le plâtre de la Voix intérieure, offert par Rodin. Ces gens-là ne savaient pas ce qu'ils faisaient ; mais les Commissions de Paris, les Amateurs d'art de Paris, les Amants de la Beauté de Paris,

toutes ces comiques sociétés d orphéonistes, à c^uoi songent-elles, bon Dieu ! alors qu'en Amérique, le plus simple Musée convoite passionnément des œuvres de Rodin ?

Allons, messieurs les porte- mirlitons, saxophones, cornets à bouquin, un salutaire mouvement : remontez une fois pour toutes dans vos guimbardes et détalez jusqu'à Palaiseau !

Entre temps, Rodin continuera à créer des œuvres et à aimer la France. Car il ne craint pas, malgré son âge, d'accomplir encore de longs trajets pour aller voir une œuvre d'art qu'on lui signale.

Il a déjà parcouru toute la France, de l'Est à l'Ouest, et du Nord au Sud. Combien de dimanches il a passé devant et dedans les cathédrales, par exemple, puisant encore de nouvelles forces dans sa foi adiuirative ! Il va vers les chefs-d'œuvre d'autrefois, comme on allait jadis aux pèlerinages, avec le même sentiment ému et préparé par de longues méditations. J'envie son ami, M. Gabriel Ilanotaux, (jui a la joie, l'été, de le recevoir souvent dans sa villa de campagne du département de l'Aisne; car, les entretiens de Rodin, en voyage, c'est un haut et fécond enseignement.

Ali ! quel regret que son génie et son âge remf>êchent de faire partie, lui aussi, d'une Commission artistitjue et historique, pour la sauvegarde des derniers chefs-d'œuvre de France ! Il faut entendre Rodin parler de certains vestiges d'art, attaqués, p<iur comprendre de quel salutaire appui serait sa parole.

Hélas ! que de niais courtisans de Ministères vont en mission à sa place, et parlent en... leur nom! Aussi M. Maurice Barrés vivra assez pour voir jeter aux décharges publiques la dernière église et le dernier clocher.

Mi:udon-\'aj.-Fleury !

C'est ainsi que l'on a baptisé le joli coin de banlieue parisienne où Rodin, depuis longtemps, abrite toutes ses rêveries et mûrit tous ses grands projets.

Meudon-Val-Fleury ! Ce val est adorableraent séduisant et boisé ; et, au-dessus de sa courbe gracieuse, il semble que passent et repassent les plus beaux nuages du monde et les plus majestueux soleils!

Meudon-Val-Fleury ! oui, si près de Paris, plus rien de la banlieue chantée jadis par Raffaëlli ; plus d'arbres grêles, dolents, mais d'abondantes toufïes d'arbres, des buissons de hêtres et d'ormes, des panaches de chênes géants et de hauts peuphers !

Et le coquet village rustique part de la gare pour escalader les hauteurs !

\'ieilles maisons d'autrefois, aux graves visages renfermés, aux baies prestiue toujours closes, et maisonnettes aussi d'aujourd'hui, avec des jardinets, des chiens, des gamins tapageurs, et maisonnettes, quelquesunes même en bois, tout en bois, un rêve exaspéré

d'employé qui a voulu vivre à la campagne, et qui a édifié sa maison, comme il a pu, au petit bonheur !

Toute cette verdure, toute cette paix, Rodin fut conquis.

Justement, il y avait des mois qu'on cherchait à vendre, perché sur la hauteur, au-dessus de la hgne du chemin de fer, une sorte de pavillon Louis XIII, aux briques rouges et au toit élevé. Sa propriétaire, M^^e Delphine de Cols, s'était vite lassée de son caprice : le pavillon isolé, et trop de chemineaux inquiétants qui rôdent par là en la belle saison.

Rodin, lui, ne redoutait ni la solitude ni les vagabonds de la banlieue ; et il acquit pour une quarantaine de mille francs la villa des Brillants (ainsi l'appelle-t-on), sise avenue Paul-Bert.

Tout de suite, il s'y installa ; et il ne fut pas longtemps à voir tout le parti qu'il en pouvait tirer, en y comprenant le jardin, qui descend selon la pente molle du terrain.

Il chercha les emplacements des premiers ateliers d'abord ; et, dès qu'ils furent édifiés, arriva tout un peuple de statues.

C'était un choix fait dans les atehers de Paris, le plus bel ensemble que Rodin pût alors réunir. Car il comprit tout de suite que là, à IVIeudon, il vivrait le meilleur de sa vie, et si à l'abri, si isolé de tous.

En effet, un importun hésite tout de même à prendre un train, et à gagner au haut d'une station, après dix minutes de marche, une villa où on ne l'attend point ; puis, il y a encore une longue allée bordée d'iris et de

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marronniers, avant que d'arriver à la petite barrière de la cour, où pend une sonnette. On a tout le temps ainsi de méditer sa démarche ; et j'espère que beaucoup qui étaient venus pour voir Rodin à Meudon, en se disant qu'après tout un grand artiste doit recevoir tous ses admirateurs, j'espère que beaucoup de ceux-là, au dernier moment, sont repartis, contents, en somme, d'avoir vu le paisible pavillon, et d'avoir entendu aboyer le chien niché à l'entrée.

C'est qu'aussi, d'ensemble, cette villa est un peu celle de la Belle au bois dormant, quand on passe sur la route. Elle est, là-bas, cachée dans les arbres; et, tout autour d'elle, de rares maisonnettes, disséminées, ne sont point vivantes. Il y a même, au bout de la route, bordée de champs et de potagers, et avant de redescendre par une autre route, dans le creux du val, une villa qui. il y a bien longtemps, fut, sans doute, brûlée et qui, aujourd'hui, tombe en ruines.

Elle fut coquette, jadis, à en juger par des tourellespigeonnières et par des découpures de toits ; puis, il y eut des jeunes femmes, peut-être, qui veillaient sur deux cages d'oiseaux, jetées dans l'herbe ; et qui animaient de leurs rires une salle de bain, dont on voit encore la baignoire dorée !... Mais si vous voulez en savoir davantage, n'interrogez personne ; on ne sait pas dans le pays!... et, ma foi, il vaut peut-être mieux, malgré l'invraisemblance, songer tout uniment à quelque villa gallo-romaine, saccagée par des Mercenaires 1

Rodin n'a modifié en rien le plan même de la villa

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des Brillants. Il n'eut jamais le temps de s'attarder aux rêveries d'un petit rentier, qui projette, à propos de sa* bastide, des reconstructions et des améliorations dignes d'un empereur romain. Les diverses chambres demeurèrent donc telles qu'elles étaient, mais elles se meublèrent d'objets d'art.

IvC jardin, lui, par contre, subit une transformation fastueuse. De jardin de banlieue, de jardin de villa parisienne, il devint peu à peu un jardin antique.

Je me suis souvent amusé à penser que le verger archaïque d' Alcinoiis (décrit dans VOdyssée) était presque celui que j'ai vu et que je revois à la villa des Brillants, tout orné d'édicules, de bassins et de statues. L'aspect des beaux sites que l'on aperçoit ici à travers les arbres fruitiers, il était ménagé également jadis au moyen de belvédères ou d'exèdres. Les plus magnifiques horizons étaient, pour les artistes grecs, des décors propres à faire ressortir leurs œuvres. Or, Rodin pense de même, lui qui, dans les coins propices de son jardin, a placé tant d' œuvres d'art pour que la nature les fasse valoir.

A d'autres moments, à Meudon, au miheu du jardin, on évoque aussi les retraites que Catulle aimait à Tibur et à Sermione sur le lac de Garde, — ou les jardins de Cicéron, à Tusculum et à Pouzzoles. Et ces ressouvenirs ne sont point écrits par affectation de pédanterie, mais simplement parce qu'il y a, dans ce jardin hors les murs de la \^ille, tant de fragments antiques, tant de charmantes statues et tant d'exquises

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stèles, que l'on est bien forcé de songer à ces « jardins pour la conversation » que les Romains, artistes et lettrés, affectionnèrent d'une façon si absolue et avec un goût si excellent !

Et puis les visiteurs du jardin de Meudon éprouvent encore une vive joie à découvrir une sorte de petit lavoir, orné d'un simple masque — et un bassin, au-dessus duquel s'èploicnt de beaux arbres. C'est tout près de là que dort un amour de marbre, sur une stèle décorée. Le petit dieu de ce jardin ! Et il est si familier et si doux, endormi sur une peau de lion, que des pigeons viennent se poser, confiants, sur sa joue.

Des cygnes animent le bassin, et duvettent de leurs plumes les plates-bandes et les allées ; et des paons, posément, orgueilleusement, se promènent, ou s'installent sur un fragment de marbre.

Car, partout, disséminée sous les arbres ou droite ou couchée dans les allées, elle est accueillie, la Beauté antique. Et Rodin lui a fait un si joli sort, a si bien choisi pour elle le coin favorable, que l'on ne songe jamais à la plus légère critique : tant de choses amassées que l'idée viendrait vite d'un dépôt de pierres.

Voyez également avec quel art consommé Rodin a fait réédifier dans son jardin une façade d'un château du xviii^ siècle, élevé autrefois à Issy. Érigée sur qucl<iucs marches, elle offre l'aspect d'une ruine admirable ; et son fronton qui se découpe en plein ciel est du plus noble dessin. C'est un décor, qui, placé à l'écart, complète superbement l'aspect du jardin, comme le

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hall, venu de la Place de l'Aima (au temps de l'Exposition dernière), met un air de grandeur souveraine dans l'ensemble de ce jardin intime, vrai jardin d'un artiste — et toujours, j'y reviens, — car cela tout le temps ici s'accuse — si loin de nous !

Je l'ai revu aujourd'hui ce jardin, par un beau jour de fête, un lundi de Pâques tout ensoleillé et tout blanc de la neige blanche et rose des arbres fruitiers.

On voyait là-bas, comme toile de fond, les coteaux de Sèvres, de Saint-Cloud, de Suresnes, de Garches et le Mont-Valérien et les toits d'usines d'Issy-les-Moulineaux. Tout cela miroitait et se fondait dans la chaleur; tandis que la Seine, tranquille, s'étalait, portant de lents et pacifiques bateaux. On entendait des cris d'enfants, des claironnements de coqs et le fracas des trains qui démarraient. Dans des prés, des vaches paissaient. Des tableaux de Paul Potter, si la foule des promeneurs endimanchés, maladroits et hilares, évoquait une fresque copieusement comique de Jean Vebcr.

Iv'air était si doux que des aéroplanes et un dirigeable évoluaient, dans un grondement rapide, au-dessus du joli jardin antique. Paysage de féerie du Théâtre du Châtelet ! I^es champions de l'air au-dessus des ruines : torses, bustes, fragments de la Grèce et de Rome.

Et, toujours, de partout, j'étais dans la neige des cerisiers, des pêchers et des poiriers en fleurs. Le grand paj'sage se pâmait un peu sous le soleil. La villa et les ateliers m' apparaissaient maintenant comme un temple élevé tout au sommet des cités industrieuses ; et c'était

Paris, là-bas, sur la droite ; Paris et le viaduc du Pointdu-Jour; Paris et la tour Eiffel, toute dorée.

Et je songeais à la Place de l'Alnia, au hall installé à l'aube de ce nouveau siècle.

Le hall de la Place de l'Aima! Il était si glorieux, hier; il apparaît si intime ici, malgré son formidable spectacle. Quel labeur a créé toutes ces statues, a animé toutes ces ligures ! Elles sont là, tumultueuses ou sereines, passionnées ou tranquilles, debout ou couchées ; et toutes, quand on les examine avec obstination, p>ortent la splendeur vivante de ce modelé qui a fait saillir tous les plans, et a accusé toutes les profondeurs du modèle humain. Peuple blanc, peuple de plâtre ou de marbre, personnages dantesques ou mj'thologiques, quelle nouvelle création du monde est renfermée ici, avec toutes les passions ! Les voici toutes les statues que vous avez vues passer aux heures enchantées de votre vie ; les voici les amants éperdus, les faunes, les faunesses, toutes les mythologies et toutes les sensualités, et tous les frémissements de la vie, et toutes les douleurs, et toutes les angoisses ! Voici la Vie, toute la Vie !

Voici l'Age d'airain, le Penseur, le Printemps, la Pensée, l'Emprise, les études des Bourgeois de Calais, V Homme au nez cassé, le buste de Dalou, Eve, le Balzac, le Saint Jean, l'Appel aux armes, le Monument Sarmiento, l'Ugolin, la Parque et la Convalescente, les bustes, les torses, les fragments, la Vie ! toute la Vie !

Et, dans une autre partie de ce domaine d'un noble artiste, se dresse une nouvelle verrière, celle-ci consacrée

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à une magnifique collection d'antiques, des marbres jaunis, dorés par la patine du temps, des fragments : torses, visages mutilés, que Rodin a recueillis dévotieusement, et auxquels il rend visite, presque chaque jour ; œuvres de maîtres anonymes qui ne furent jamais plus aimées, et, on peut l'affirmer, plus intelligemment comprises. L'Egypte, la Grèce ! Rodin a fait la part égale à ces deux terres admirables; et, patiemment, amoureusement, il a voulu connaître tous leurs mythes, toutes leurs légendes et tous leurs mystères.

Avec quel art, avec quelle éloquence, il commente toutes ces formes que le temps a rudement polies, quelquefois effacées ! Ah ! quel catalogue superbement imagé il eût pu établir, ce maître, pour tous ces chefs-d'œuvre arrachés, pour un moment, à la destruction inéluctable ! J'ai pensé souvent, en l'écoutant, à ce que les archéologues nous disent, sur les mêmes sujets, en comparaison. S'ils savaient, ces gens-là, tout ce qu'il y a à découvrir chez les antiques, dans les antiques, en les considérant seulement, de la bonne manière, par exemple : avec une observation et une connaissance du modelé, qu'ils ne peuvent pas, bien entendu, approfondir ! Ah ! les gens de l'Ecole d'Athènes, les professeurs- jurés d'art, les improvisateurs issus de l'Ecole normale, dont le plus mémorable type fut, sans conteste, feu Larroumet, quelles sottises ils profèrent, quelles ridicules opinions ils émettent !

Et ils continuent, toujours! Des éditeurs leur ouvrent toutes grandes leurs portes, parce qu'ils se parent d'un titre officiel ; parce qu'ils ressassent des

idées centenaires ; parce qu'ils aflârraent que, la Musique exceptée (on ne sait trop pourc|uoi !) tous les arts leur sont familiers ! S'ils savaient ! S'ils savaient !

Ce qui est certain, c'est qu'une leçon de Rodin domine toutes les leçons des Instituts. Ah! tenez, les pions, allez donc à Meudon ; et écoutez le maître, quand il regarde un de ses antiques ; il vous expliquera tout le modelé, tout le caractère de l'œuvre; et vous ne vous promènerez plus peut-être, ensuite, à travers les antiques du Louvre, avec des airs égarés, passant sans voir devant des chefs-d'œuvre ; et ne faisant des stations que devant d'autres chefs-d'œuvre que vous ne comprenez pas mieux, mais au sujet desquels on vous a transmis des ordres tout faits d'admiration.

A Meudon, Rodin c(^iiscrvc', avec des peines infinies, sous des vitrines hermétiquement closes, d'autres fragments antiiiues. L'air les menace, ceux-là ; s'il pénètre, des parties se désagrègent, tombent en poussière. Jamais moribonds ne furent mieux soigné*s, ne furent mieux défendus contre l'àpreté du temps. Ht les formes en sont encore si délicates et si merveilleuses !

Ces pieux hommages rendus au passé, Rodin, conmie s'il s'était laissé faire, a hospitalisé, dans sa villa, bien des œuvres modernes, également. Il garde ainsi des peintures de Falguière, de Carrière, de Zuloaga, et, avec quelques œuvres de divers autres jx-'intres, un admirable tableau de Van Gogh : le portrait de feu le père Tanguy, le marchand de tableaux, sur un fond d'estampes japonaises.

LE VKAI RODIN

Mais, comme pour rejoindre l'antique, à travers tout cela, voici, maintenant, une œuvre du moyen âge, un grand Christ en bois peint ; un Christ à tête de vagabond, de dégénéré déprimé, dont le thorax remonte en se creusant, et dont les pieds se recroquevillent dans le massacre des plaies. Cette œuvre est une authentique merveille. Je crois qu'elle eût fait hurler de joie Hiiysmans. Elle vaut, sans conteste, le terrible Christ de Mathias Griinewald, qui appartient maintenant au musée de Carlsruhe, et que le grand écrivain cathohque a décrit, avec des mots corrosifs, dans Là-bas.

Dressé contre le mur d'une chambre, en somme, assez petite, ce Christ en bois penche de tout son air hébété ; il est las de souffrir ; et rimbécilhté a figé ses yeux. Il est exténué de maigreur ; et ses bras et ses jambes sont tendus, prêts à se déchirer. Le sculpteur anonyme prit assurément pour modèle un de ces serfs que tous les maux à la fois accablaient ; et, misérable, sans doute, lui-môme, il offrit ainsi à Dieu, pour mieux l'implorer, leur double souffrance ! . . .

Il faut redescendre dans le jardin pour échapper à cette hantise d'angoisse ; il faut revoir le petit dieu qui dort toujours, si posément, avec cette mine un peu gonflée que Donatello exprima avec tant de bonheur ! Il faut retrouver les paons qui, maintenant, font la roue, devant les cygnes indifférents.

Alors le charme de ce jardin si rare agit. On conçoit qu'un jour des jeunes hommes, des artistes viendront ici en pèlerinage, et qu'ils se demanderont comment

RODIN A MEUDON 2ii

une telle œuvre put être accomplie par un seul, malgré tout son génie ! et, à ce moment-là, les dernières injures, les critiques les plus péniblement exhaussées, seront toutes oubliées. Peut-être cependant restera-t-il encore la hideuse réclame en bois qu'un mercanti impose comme un témoignage si humain d'irrespect et de... muflerie — et cela sur un terrain sis devant le jardin même de Rodin ; de façon que, du chemin de fer, en regardant la villa des Brillants, on ne puisse s'empêcher de voir cette réclame en planches 1... Peut-être, même, y aura-t-il toujours un Etat protecteur et un Institut de faux artistes, de quémandeurs officiels, de convalescents de l'Art, de bossus et d'aveugles ; mais qu'importe, tout cela n'empêchera pas ce logis de constituer un de ces héritages qui honore toute une Nation !

JE vais donner ici quelques-unes de ces brèves pensées, qui sont pour Rodin les fruits savoureux de ses profondes observations.

Sculpture, architecture, paysages et toute nature vivante, tout est l'objet de ses méditations. Alors, il a pris l'habitude d'écrire sur des feuilles volantes des notes, jolies notes d'album, qu'il réunira sans doute un jour pour en composer un précieux livre d'artiste.

En regardant un Petit torse, sculpture mutilée du bel âge classique, il a écrit :

« L'âme se pose sur les chefs-d'œuvre. Nous n'avons | une âme que pour cela. »

Et ce développement :

« Qu'est-ce que vous appelez la vie ? Une chose qui vous excite, vous pénètre en tous sens. Il n'est pas nécessaire que ce torse saigne, il ne dirait rien de plus. Il n'est pas besoin non plus qu'il me parle par une bouche — qui, d'ailleurs, lui manque. Toutes les critiques de ce qu'il n'est pas entier ne l'amoindriront pas. L'âme ainsi n'a pas besoin de tout le corps. L'âme des pierres est

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ainsi dans la parcelle, plus entière que la nôtre qui abandonnerait un tronçon tel que celui-ci !

« Est-il donc étonnant que je vive continuellement avec les antiques : poètes plus puissants que certains qui existent ? Les antiques ont créé des âmes qui vivront dans nos vitrines plus que nous-mêmes ! »

Lisez cette observation, toujours enregistrée devant le Petit torse :

« La pensée que me suggère ce torse est nombreuse, infinie. Je puis écrire devant lui sans m'arrêter. Est-ce que je l'apporte avec moi, cette pensée ? Est-ce que je la mets moi-même dans ce marbre ? Non. Car, lorsque je ne le vois plus, je sens tarir aussitôt cette flamme de la vie ; elle cesse en moi, c'est donc lui qui la possède ! »

A propos de ce Petit torse, quelle sensation encore !

« Une chose antique est imitable. ]Mais celle-ci a une âme. Ce ventre, est-il pareil aux autres ventres de marbre ? Pourquoi les marbres vivent-ils ? La chair est-elle donc devenue marbre cette fois ?

« Les ombres ne tremblent-elles pas ?... on les voit bouger. La pensée de l'homme, une fois abritée dans un livre, dans le marbre, est plus vivante que la nôtre ; mais elle peut être opprimée. Ce marbre a été enterré. »

Le même petit chef-d'œuvre dicte cette pensée : « Ce marbre conseille mieux les sculpteurs qu'un professeur. Il me chuchote des secrets ; il me les dira de plus eu plus fort, si je lui reste fidèle ; il me donnera

une âme pareille à celle de son ami, le sculpteur grec, qui l'a modelé.

« La i)ensée de Dieu n'est-elle pas par le monde, germe fécond enfermé dans un cerveau, puis dans une ordonnance de pierre ; et les magiciens, qui sont les poètes, ne la captent-ils pas ? Ne la contemplent-ils pas pour leur œuvre ? Des sculpteurs ne s'en approchent-ils pas ? N'en laissent-ils rien à la postérité ? ... Oui.

« Il n'a pas de chair inutile. Regardez, pour ne pas abîmer cette mesure, cette fraîcheur. Son modelé est notre guide. Respectez ce printemps ! »

Puis, toujours devant le Pciit torse, palpitant d'amour :

« Nous trouvons la vie mauvaise, c'est notre faute.

Nous la renfermons dans des enfantillages. Nous nous

méprisons les uns les autres. Que penserait-on des

arbres si l'on soupçonnait cela d'eux ? »

Ne vous étonnez pas, maintenant, que ce petit torse admiré, ait inspiré ce cri du sculpteur :

« Triomphe, mère des voluptés ! J'ai peur de bouger ce torse, d'en changer l'éclairage. L'effet est dans les lombes. Je l'ai tourné sur la selle. Il a dans ses confins les séductions de la femme. Le pli qui redouble la fesse est peu marqué. Sur la cuisse, passages, souplesse gracieuse, charmes sacrés, peu appuyés. Mont de Vénus qui fait que la plus faible, la plus enfant a une volonté terrible.

« Magie pour dompter notre destinée, obstacle du charme féminin qui retarde le penseur, le travailleur,

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l'artiste, qu'il inspire en même temps. Compensations pour lui qui joue avec le feu.

« Est-ce que ce siège des voluptés réveille des souvenirs ? Mais le nouveau venu ne devine-t-il pas aussi l'oracle, la prophétie de cette chose men'eilleuse entre toutes ? Les cuisses rapprochées double caresse. Jalouses, enfermant le ténébreux mystère, le beau plan d'ombre rendu plus marqué par la lumière des cuisses.

« J'entends le merle en te dessinant, petit torse, jardin des plaisirs.

« Comme cette grâce s'est assombrie ! Une nuit, un crépuscule vient de s'étendre, pénétré de cette vie plus intense qui se voile naturellement ; pouvoir des formes géométriques ; jamais la dureté des mauvais artistes.

« Ce que ce voile d'ombre laisse voir, c'est cet endroit du flanc où l'os de la jambe glisse dans sa cavité, où au toucher la paume des mains s'emplit naturellement des formes. Les cuisses, protectrices des pudeurs, adoucissent alors leur chair et les satinent.

« Ah ! cette émotion que la main éprouve dans la caresse du modelé ! »

Amoureux des paysages et des fleurs, Rodin a épingle, çà et là, ces notes :

« Sans ombre, sans lumière, le ciel bleu est profond. La beauté s'est installée sans effort dans ces allées. Cette jeunesse dans son orgueil. Les verts sont éclatants jusque dans leur ombre. »

Ailleurs :

« Fleurs. Cette tige est grosse ; elle jette ses boutons

IDÉES ET SENSATIONS 2iq

en l'air comme des encensoirs. Les boutons se touchent comme des oiseaux au fond d'un nid. De la verdure tendre, de la symétrie, je ne sais quelle mollesse de beauté ! »

Ou bien :

« Petits pétales s'ouvrant, vifs comme les ailes de l'Amour. »

« La présentation de ces f>étales enroulés et endormis, c'est le bouton grossi et porté mollement à vos yeux.

« Ce culot, comme une jolie tasse verte, supporte, avec quel amour, ces pétales qui maintenant se i)enchent outrageusement dehors, servent de collerettes à ceux qui sont encore au centre, penchés, les uns devant les autres. Au centre, des graines vertes sont enchâssées par l'orfèvre Dieu. »

Ou ces jolies images :

« Fleurs. Elles étendent leurs petites mains au soleil. » « Cette musique comme si on respirait une rose : parfum de la musique. »

Lisez à présent cette pensée, toute pour les fleurs : « Comme je me suis dispersé, je rassemble maintenant ma \'ie aujirès des fleurs.

« Jeune, je ne les connaissais pas : c'était pour ma sœur. Vieux, je suis dans la joie. Dieu se révélant et \'énus tout ensemble, sont là. La volupté couvre le monde ; et le seul instinct des femmes l'a toujours compris ! »

Voici un coin de pa^-sage :

a20 LE VRAI RODIN

« Un petit mouvement de soleil s'est fait, mais il laisse le paysage comme avant dans un repos humide. On s'aperçoit du bonheur des campagnes quand on les voit de loin : on sent qu'elles sont bénies et protégées. Le beau temps s'élargit ; les persiennes du paysage s'ouvrent. »

Et ces aspects de fleurs :

« Cette petite fleur de marronnier, de profil et de face, a une tête de lion héraldique.

« L'aubépine est toute jolie. La charmante feuille, aux fleurs si vives.

« La petite aubépine couchée sur une table, c'est la grâce même ; toutes ses petites feuilles et fleurs vous regardent. »

La forêt, à Bruxelles, lui inspire ces notes brèves, impressionnistes :

« Des feuilles, branches délicates de vert sur vert ; au delà, des tiges noires, rares, barrant le ciel.

« C'est tellement sombre que l'on voit à peine l'arrivée de l'arbre sur le terrain de feuilles sèches.

« Le jour enfin pénètre. Quantité de jeunes arbres touffus, arbres nombreux : fond d'aquarium qu'on dessine par un jour douteux, du haut, du gris.

« Cette lumière si indécise. Pays des brumes. Le vert des arbres confondu avec les feuilles jaunâtres, rouges.

« Au seuil, un seul arbre éclairé : le premier, à l'avantgarde ; les autres confondus, entrevus à peine. »

Cette image d'autrefois :

« Dans la forêt, la bonne Notre-Dame ! Cette petite chapelle se présente comme les paysannes, les naïves, les petites filles ; mais elle est le repère du chemin pour le voyageur, le touriste.

« Elle est un centre, un carrefour ; on va la visiter comme les boutiques publiques, autrefois. »

Cette note :

« La forêt paraît avoir des trous. L'arbre, ses feuilles sont détachées sur des trous noirs ; et des fûts continuent à s'enfoncer, éclairés de raies roses dans le bas. annonçant la profondeur. »

Ce souvenir :

'« Chère forêt de Grœnendael !... C'est là peut-être que j'ai trouvé ma Muse sauvage ! '

Parfois la sculpture épouse le paysage :

« Le xviii*" siècle est dans la donnée du plan égyptien, mais plus près pourtant de la donnée du gothique. Le spliinx égyptien, plus énorme, plus orné, est notre cathédrale : les grandes lignes silencieuses et la croupe des nefs ; les tours constituent son cou altier.

« L'homme se retrouve, du reste ; il tourne pour se retrouver mille ans après ; le feu qui produit ses élans est notre cœur.

« Combien de fois j'ai vu. dans ces attirantes et captivantes sculptures du xviii*^ siècle, cet immense principe !

« Etant jeune, étant sculpteur, longtemps j'ai, sans doute, cherché le charme, la chose qui me surpassait

et qui donnait raison aux amateurs, de trouver dans le XVIII® siècle de grandes œuvres d'art que les professionnels ignorent, parce qu'avec leurs œillères, ils se mentent et ne voient plus le plan qui n'a de style que par ses franges, mais qui est éternel comme la Nature, émanation directe qui tient tout et courbe les vrais artistes sous sa vérité, dussent-ils être à quatre mille ans de distance !

« La vérité n'a pas d'âge !

« Quand ce sphinx modèle son corps dans l'amoncellement des brumes, quand il apparaît lointain, quelle poitrine ne tremble pas d'impression ? aussi lorsque ce temps qui passe outre, avec son cortège de pluie ou de lumière, laisse voir le monstre !... il se lève immense comme le génie de l'homme, et l'admiration arrive comme une amie à vos côtés. »

Voici d'autres notations ; des paysages d'architecture et des portraits de femmes, pris çà et là :

« Le Pont du Gard étonne d'admiration. Depuis deux mille ans, il parle au paysage, et le paysage sauvage et vaste lui répond. Lumineuse pensée en pierre de l'homme qui réveille ceux qui, jusque-là, avaient été insensibles. La beauté de la main de l'homme produit comme la main de Dieu des âmes nouvelles et transformées. »

Une Arlésienne :

« Cette fleur est toute du pays. Ses beaux cheveux noirs, le chignon à l'antique. Ces adorables femmes savent mourir dans la nature embaumée ; leur grâce est

IDÉES ET SENSATIONS aaj

suspendue sur les siècles ; et elles gardent le souvenir du peuple divin : les Grecs.

« L'antique est confondu avec le bonheur de ma jeunesse ; il est plutôt toute ma jeunesse ! »

Ce cri :

« Oh ! calme et profonde jouissance quand, à propos d'une fleur aimée, on résume sa vie ! Quand l'énorme monstre laisse l'àme d'amour prier, c'est un hommage pieux au Créateur. Quand, èi propos d'un modèle, il recule de quatre mille ans en arrière, l'homme admire la soHdité de l'ouvrage où il n'y a pas trace d'usure. Vous le savez, filles des Abbruzzes, vous. Grecques altières, qui posez pour moi ; vous le savez, vous, qui, I)olies par la continuation des grâces, réapparaissez entières de style et de beauté ! »

Au musée du Louvre :

(I Tous les dieux ont été nos dieux d'élégance. Aujourd'hui, ils sont nos dieux du modelé. »

A Bruxelles, portraits de femmes :

X Tous les fonds de Rubens sont gris comme le ciel du pays. Toutes les chairs sont éclatantes comme les femmes du pays ! »

<( Trois petites blondes. Elles restent, se détournent ; elles nous ont vus. Elles feront cela toute leur vie, et c'est assez, et c'est la vie des femmes, et c'est le charme de la vie des envoyées de Dieu ! »

« Trois autres sont là. Elles paraissent comme le lait qui se gonfle. Elles écarteront tout insensiblement

pour vivre, comme cette journée a écarté les autres jours. »

« Les trois grâces revenues. Elles n'ont encore qu'une

grâce enfantine. Ces roses petites filles seront les femmes

terribles de l'avenir. L'instinct leur donnera le monde ! »

A propos de Sainte-Gudule :

« Combien de fois j'ai cru l'apercevoir !... Hier, et en face, j'ai cru lui reprocher tous ses défauts ; défauts que je lui avais donnés.

« Telle est l'ignorance ; elle ne se contente pas d'ignorer : elle critique. »

« Sointe-Gudule m'a regardé avec la perfection de la Joconde. »

« Les effets de Sainte-Gudule sont délicieusement délicats comme ceux de la Renaissance.

« Cet autre petit chef-d'œuvre, la Place de l'Hôtel-de- Ville qui lui répond, gracieusement ! »

« Il faut revoir ce que nous avons mal vu. »

Et, en rentrant à Paris, Rodin note ceci :

« Je vote pour que le plus athénien des conseillers

envoie les statues aux gravats, et qu'il réserve à Paris la

pureté de son goût.

« Mais lesquelles choisira-t-il ?

« Moi, je suis déjà suspect : Becque, Hugo, Le Penseur. »

« L'on érige des statues équestres comme on fait

des maisons. Cela n'a pas besoin de beauté, et n'a pas

d'importance ! »

Il retrace son admiration ancienne, celle d'hier et celle d'aujourd'hui :

« Comprendre ! c'est ne pas mourir ! Pour moi, les chefs-d'œuvre antiques se confondent dans mon souvenir avec toutes les félicités de mon adolescence ; ou plutôt, l'Antique est ma jeunesse elle-même, qui me remonte au cœur maintenant et me cache que j'ai vieilli. Dans le Louvre, jadis, comme des saints à un moine dans son cloître, les dieux olympiens m'ont dit tout ce qu'un jeune homme pouvait utilement entendre ; plus tard, ils m'ont protégé et inspiré ; après une absence de vingt ans je les ai retrouvés avec une allégresse indicible, et je les ai compris. Ces fragments divins, ces marbres vieux de plus de deux mille ans, me parlent plus haut, m'émeuvent plus que les êtres vivants. Qu'à son tour le siècle nouveau médite sur ces merveilles et tâche de s'élever jusqu'à elles par l'intelligence et l'amour. Il leur devra ses meilleures joies. L'homme peut être le forgeron de son bonheur...

« L'Antique et la Nature sont hés du même mystère. L'Antique, c'est l'ouvrier humain par\-enu au suprême degré de la maîtrise. Mais la Nature est au-dessus de lui. Le m^-stère de la Nature est plus insondable encore que celui du génie. La gloire de l'Antique est d'avoir compris la Nature. »

Ailleurs, il dira :

« La nature ne rate jamais rien, elle. Elle produit toujours des chefs-d'œuvre. Voilà notre grande et seule école à tous ; les autres écoles sont faites pour ceux qui n'ont ni instinct ni génie !

« Dante, dans sa Dimfic comédie, a rassemblé, pour

évoquer le ciel, une foule d'images ; mais il est dans la nature, le ciel. Oui, une vierge, par exemple ; un parterre de fleurs magnifiques ! Nous ne pouvons rien imaginer de plus beau !

« En art, du reste, on ne crée rien ! on interprète la nature selon son propre tempérament, voilà tout ! »

Et il note ceci :

« Les anciens ont obtenu, avec un minimum de gestes, par le modelé, et ce caractère individuel, et cette grâce empreinte de grandeur qui apparente la forme humaine aux formes de la vie universelle. Le modelé humain a, chez eux, toute la beauté des lignes courbes de la fleur. Et les profils sont fermes, amples comme ceux des grandes montagnes : c'est de l'architecture. Surtout, ils sont simples ; ils sont calmes comme les serpents d'Apollon. »

Enfin, la Vénus de Milo lui fait écrire ces remarques éloquentes :

« Peut-être les dénominations anatomiques ont-elles eu cet effet déplorable d'imposer aux esprits le préjugé de la division des formes corporelles. La grande ligne géométrique et magnétique de la vie en reste comme brisée dans le regard du passant : ces analyses théoriques ont altéré, chez les non-initiés, le sens du vrai.

« Le chef-d'œuvre proteste contre cette idée factice et fausse de la division. Ces formes concordantes, qui passent les unes dans les autres, comme ondulent les nœuds du reptile, et qui se pénètrent soudainement, c'est le corps, dans sa magnifique unité.

« Livré à lui-même, l'ignorant n'aperçoit que les détails apparents des choses ; la source de l'expression, la synthèse, seule éloquente, lui échappe. Il est regrettable que la description anatomique apporte, en quelque sorte, des arguments à l'ignorance plastique des foules en appelant par des mots leur attention sur les diverses parties dont se compose l'architecture corporelle. Ces mots pédants, biceps, triceps brachial ou crural, et tant d'autres, ces mots courants, bras, jambe, n'ont point de signification, plastiquement. Dans la synthèse de l'œuvre d'art, les bras, les jambes ne comptent que s'ils se rassemblent selon des plans qui les associent en un même effet. Et il en est ainsi dans la nature, qui ne se soucie pas de nos descriptions analytiques.

« Les grands artistes procèdent comme la nature compose, et non pas comme l'anatomie décrit. Ils ne sculptent pas tel muscle, tel nerf, tel os pour lui-même ; c'est l'ensemble qu'ils visent et qu'ils expriment ; c'est par larges plans que leur œuvre vibre dans la lumière ou entre dans l'ombre.

« Ainsi, du point d'où je regarde la Vénus de Milo, tout le profil de trois quarts est ruisselant de clarté, tandis que le côté opposé baigne dans l'ombre. A peine, vers le bas du profil de trois quarts, distingue-t-on des demi-teintes. Plus haut, plus loin, la tête s'élève et règne, modelée par les clairs-obscurs, cependant que les lignes reposantes, les lignes penchées du dos concertent leurs mélodies lentes. Quelle condescendance expriment les longues lignes douces de ce dos et la fuite des reins dans la demi-teinte !

« Sublime orgueil du marbre ! Vie tranquille de l'âme corporelle ! La nature est une harmonie ininterrompue.

« Considérez la Vénus sous tel profil que vous voudrez. Celui que nous admirions tout à l'heure est d'une beauté qui appelle, qui impose l'idée de l'éternel ; mais déplacezvous, voici un autre profil : il est également marqué du sceau de l'impérissable. Tous, ils sollicitent l'admiration et la tendresse, ils sont heureux, à l'aise dans l'air calme,

« Cette figure a la variété et la liberté d'ime fleur, et l'artiste, penché attentivement sur elle, se relève, rehgieux : il a entendu parler Vénus.

« Je tourne autour d'elle ; voici un autre profil, et je regarde la figure. Il y a de l'ombre dans cette bouche ; tout à l'heure il n'y en avait pas ; au dessin s'est ajouté le modelé, et les lignes qui hésitaient se décident. Le bord des lèvres est un peu ourlé, le bord des narines aussi, ce sont les signes de la jeunesse. Cette bouche est d'un dessin d'école, mais sur un plan de maître. L'erreur serait de chercher la commissure des lèvres. Tout est dans le plan de la tète, de la joue. Cette joue, qui m'apparaît en profil perdu, cette joue est toute la Sculpture, comme une vertu est toute la Vertu. — O bouche si simple, si naturelle, si généreuse ! Elle retient des milliers de baisers ! Impossible d'échapper à son charme. Le plus ignorant visiteur lui-même en est touché. Comme on voit bien que la femme a posé pour la divinité !

« L'àme des formes respire dans la vie profonde de ce corps palpitant. Je vois sa magnifique armature d'os comme je vois ses pensées. Toute cette grâce, cachée

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et présente, organisée si fortement ! Par delà cette forme douce comme le miel, où l'œil ne surprend ni noirs ni éclats, mais où la vie coule sans cahots ni sursauts, claire comme l'eau vive, on sent si bien la résistance d'une ferme et puissante charpente ! Soutenue par ces bases qui ne faibliront pas, assurée de leur solidité, la chair bondit avec allégresse, comme si elle voulait échapper à ces ombres redoublées qui s'épaississent sous les seins pour les faire surgir, tandis que la lumière ardente semble émaner du torse.

« Et la haute figure adorable fait à tous l'accueil complaisant de la vie.

« Les ombres, le jeu divin des ombres sur les marbres antiques ! On peut dire que les ombres aiment les chefsd'œuvre. Elles s'y accrochent, elles leur font une parure. Je ne retrouve que chez les Gothiques et chez Rembrandt de tels orchestres d'ombres. Elles en\'ironnent de mystère la beauté, elles nous versent la paix et nous permettent d'écouter sans trouble cette éloquence de la chair, qui mûrit, qui ampUfie l'esprit.

« Cette éloquence darde sur nous la vérité, diffuse comme la lumière. C'est le rayonnement de l'allégresse. Quelle secrète émotion m'envahit devant la grâce méditée de ce modèle. Passages ineffables de la lumière à l'ombre ! Inexprimable splendeur des demi-teintes I Nids d'amour ! Que de merveilles qui n'ont pas encore de nom dans ce corps sacré ! »

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