AVANT-PROPOS
MM. L. de la Tourrassc cL Gailly de Taurines nous présentent, dans ce volume, une réduction du Misière de la Passion des frères (ireban (car il faut écrire mistère, comme au moyen âge, et parce qu'ils avaient raison de l'écrire ainsi; misière venant de minislerium et non pas de muslerion), de ce mistère de la Passion qui faisait la joie et Tédificalion de nos pères de i^5o à i5oo.
MM. de la Tourrasse et (iaillv de Taurines, frères (ireban du vinj^^ième siècle, ont pensé qu'à travers les 34,575 vers du mistère du quinzième siècle (pour ne parler que de la version primitive; car, aux mains des continuateurs l'œuvre s'est gonflée, je crois, jusqu'à 60,000) il y avait à détacher les scènes et morceaux essentiels — enii quocl tollere velles — et à construire ainsi un drame sacré très lisible, très jouable, d'un très réel intérêt, qui serait du Greban et qui ne serait pas tout Greban, ni tous les Grebans; qui nous rendrait toute la physionomie d'un drame sacré du moyen âge et qui aurait cette concentration que nous demandons aujourd'hui aux choses dramatiques.
Il me semble qu'ils y ont parfaitement réussi.
Leur Passion est forte, vigoureuse, en grand relief, en grandes lignes très nettes et d'une composition harmonieuse autant que claire, de nature à faire une très grande impression sur les esprits.
l'n prologue, sept tableaux, un épilogue. Prologue et épilogue servent comme de cadre. Ils sont entours du sujet. Ils servent à montrer le monde divin et le monde infernal s'intéressant au drame mystique qui
s'agite et se déroule sur la terre. Ils pourraieiil être retranchés, à la rigueur, à la représentation ; dans le livre ils sont nécessaires, pour montrer comment les pieux auteurs du quinzième siècle, très philosophes, situaient, pour ainsi parler, le moment dans i éternité.
Le drame proprement dit est en sept tableaux, très courts. C'est à savoir le Jour des Hameaux; la (]ène; Jésus au Jardin des Olives; Jésus devant (]aïphe; Jésus devant Pilate; le (Chemin de la Croix ; la mort de Jésus. Cette distribution, très judicieuse, est à merveille pour la progression dramatique. Elle mène Jésus du triomphe éphémère à la mort et au martyre, du (]apitole <i la Roche Tarpéienne; et voilà le point de vue humain; voilà le passage du bonheur au malheur qui constitue Tessence de la tragédie d'après Aristote, de même que le passage du malheur au bonheur constitue la comédie. — ^ïais bien plutôt, cette composition conduit Jésus du triomphe humain, qui est l'entrée à Jérusalem, à travers ces péripéties qui sont le Jardin des Olives, et Caïphe et Pilate et le Calvaire, jusqu'au triomphe divin et éternel qui est la mort sur la croix.
C'est ce qui est exprimé, avec d'autant plus de i'orce que ce Test dans le langage simple d'un pauvre homme, par le centurion qui veille aux pieds du crucifié.
Le vrai ne peut plus se celer:
Qui n'a créance, c'est siniplesse:
Jésus fait la terre trembler.
Et lui rend toute la détresse Qu'il a endurée en ce lieu.
Par quf»i vraiment, je le confesse.
Il était ("hrist, le fils de Dieu !
Ce beau dessin soutient à lui seul cette composition grande et simple. Mais que d'agréables et touchants détails! C'est au moment où Jésus est reçu en triomphateur dans la cité sainte de son peuple; c'est au moment où le peuple crie autour de lui : »< ^'oici notre roi, notre sire... Hosanniih /ilio Darid ! >» que Jésus répond, se parlant à lui-même :
Jiamentatiou.
Désolation.
Sur toi venir \iù Fille de Sion.
Jérusalem, noble cite fleurie, Je pleure et plains ta franchise bannie, Ton los éteint, ta grani beauté ternie, Quelle ruine orjçueil t'aura valu !
Je viens à toi, en humblesse assimplie, De repentir te requiers et supplie; Mais tu me hais et n'as de moi voulu.
Honore Dieu; je t'apporte sa loi;
Pourquoi ne veux te convertir à moi?
Je te chéris, ô ma fille bénigne;
Par ma mort, las, tu connaîtras ton roi.
Jérusalem, pleure, pleure sur toi.
Tu périras jusques à la racine!
Et cette voix de celui qui vit (et qui meurt) dans Tavenir, s'opposant à la voix de ceux qui ne vivent que dans le moment présent, est le contraste le plus dramatique.
Dramatique encore et de quelle sorte ! la scène entre Marie et Jésus au troisième tableau. C'est la perle de la Passion de Greban. Elle est recueillie avec zèle dans toutes les histoires littéraires. Je ne résiste pas au plaisir de la parcourir et de la commenter encore en partie. « Notre-Dame » supplie son (ils de ne pas habiter cette cité peu sûre et de ne pas abandonner sa mère pour « se donner à ceux qui veulent le détruire ».
Ma mère, je me dois conduire Ainsi que mon père Ta dit.
Les supplications recommencent^ sur un ton plus humble, plus douloureux, plus assourdi, comme un fhrène antique. Elles ont des agenouillements, des eneloppemenls et des caresses :
A Dieu ne plaise, mon cher fils, IMen que mon amour s'y oppose.
Que j'empêche si haute chose.
Humble, sans répugner jamais, A votre vouloir me soumets.
Mais aussi n'est-il pas licite, Que moi, votre mère petite, Vous consentiez un peu ouïr Kt en quelque chose obéir?
Daignez écouter ma requête, O fils tant doux et tant honnête.
Vois le ventre qui t'a porté, Kt le sein qui t'a allaité
Le temps do ta lendi'c jcuiit'sst'.
Kl considère nia faiblesse Qui ja résister ne saurait Au grief deuil (jui nie viendrait A te vnir la mort endurer.
Et c'est alors le duel, le conilit serré, vers à vers, mot contre mot, où les répliques se croisent rapides, ou plutôt se heurtent et retentissent l'une contre l'autre ; et, à travers tout cela, une profçression clans l'horreur, clans la honte glorieuse de la morl avilissante ((u'il faut subir :
Ah! s'il faut (jue eela s(^ fasse.
Du moins aeccn-dez-uioi la }j:rùee Que la mort soit Ijrève et léjrère.
— Je mourrai de mort 1res anière!
— Non j)as fort vilaine et hfuiteuse?
— Mais très fort i}::nominieuse !
— Doncques I)ien loin, s'il est permis?
— Au milieu de tous mes amis!
— Mourez donc comme les barnns!
— Je mourrai entre deux larrons !
— Du moins en secret et sans voix !
— Je serai haut pendu en croix.
— Vous serez au moins revêtu?
— Je serai attaché tout nu.
— Attendez rûp:e de vieillesse !
— En la force de la jeunesse I
— Ne soit votre sanjç répandu !
— Je serai tiré et tendu.
Tant qu'on nombrera tous mes os ; Kt sur tout mon flanc et mon dos.
Frapperont j)écheiu*s de mal pleins ; Puis fouiront mes pieds et mains De plaies profondes et grandes.
— A mes maternelles demandes Ne donnez que réponses dures !
— A(:(X)MrMH FAIT i.ns KcniTin^s.
Est-elle filée, cette scùne-là ! Est-elle menc'^e d'une main sûre de son principe à ses dernières extrémités et à son point culminant et au mot j^rave, fort, concis, rude et, aussi, solennel comme l'Eternité, qui la résume ot qui en exprime tout le sens et tout l'esprit? C'est d'un très grand art, quoique parfaitement simple.
Je voudrais encore m'arréter devant ce beau tableau du Christ au « Jardin des Olives ». Quand je dis tableau, c'est diptyque qu'il faudrait dire : « Jésus faiblissant » — « Jésus réconforté »>. Les deux toiles sont