VII
aussi belles Tune que l'autre. Ici, au milieu de ses disciples qui succombent au sommeil, Jésus sent la sueur d^angoisse Tenvahir et ses forces morales s'enfuir et "lisser hors de lui :
En moi sens le plus fort débat Qu'oncques endura créature.
Regarde ma frôle nature, Père, vois ton lîls chanceler; Regarde les gouttes couler De sueur pénible à merveille, De sueur comme sang vermeille.
O Père, ne m'oublie mie; Regarde la forte agonie Que mon C(pur ne peut plus souffrir.
O Père, à toi me viens offrir, Allègc-mni cette sentence.
Mais la Grûce, %uréc par l'intervention de saint Michel, descend sur Jésus ; et il se relève. Ses yeux, qui n'ont pas quitté le ciel, se sèchent et s'emplissent de lumière et d'ardeur. Il est redevenu l'Hercule chrétien, vainqueur de la mort : « douleur, où est ton aiguillon? O mort, où est ta victoire? » Et il s'écrie :
Je sens en moi une envie soudaine De fourbannir cette crainte mondaine, Qui dans ses lacs mon cœur avait saisi; Et, en voyant toute nature humaine Qui sans ma mort ne peut avoir merci.
Je suis tout prêt et à mort me soumets.
En vain le corps, qui n'y consent jamais, Conti'e douleur se roidit et rebelle ; L'esprit est prompt nonobstant la chair frôle, Et le vouloir sensuel est dompté.
J'entends ta voix, 6 Père, qui m'appelle.
Soit faite donc ta haute volonté.
Et, comme iin de scène, Jésus réveillant les disciples endormis et leur disant tout simplement, ce qui peut faire quelque honte à nos déclamateurs modernes :
Or, levez-vous, mes doux amis.
Il n'est plus temps d'être endormis :
C)\ VA LIVRER LE FILS DE l'hOMME.
... Va ainsi va le drame, toujours plus simple et toujours plus fort, jusqu'à la consommation du forfait et jusqu'au sacrifice définitif. Car, « accomplir faut les
écritures ». C'est la fatalité de ce drame chrétien et de ce drame moderne, et je prie, un instant, qu'on y réfléchisse. Je ne suis pas bien sûr de la fatalité dans le drame antique et je la saisis à chaque instant dans le drame moderne, j'entends jusqu'à ce moment où les idées religieuses ont fléchi et n'ont plus été mêlées d'une façon constante à la trame de nos pensées et de nos sentiments. I^e drame moderne est mille fois traversé de cette idée qiiil y a un dessein de Dieu, et que les bons sont ceux, qui y adhèrent, soit à y coopérer, soit à le subir, et que les méchants sont ceux qui s'y dérobent. Dieu veut le bien. Il permet que l'homme ne le veuille pas. L'homme se sent divin à le vouloir contre son intérêt et ses passions. Il se sent déchu à ne pas le vouloir ou à le vouloir lâchement. Et de là le drame du devoir, le drame du remords et le drame de la conscience.
Mille fois, dans le drame moderne, l'homme est un être, non pas mené par la fatalité, mais qui la cherche pour s'y soumettre, et qui, la trouvant, recule devant elle et {^^émit d'être si faible qu'il recule. Kt peut-être bien que si Schlegel a inventé la fatalité comme ressort du drame antique (car il me semble bien que c'est lui qui Ta inventée), c'est parce qu'on regarde toujours les lointains avec des lunettes et l'antiquité à travers les idées modernes, et le drame ancien à travers le drame nouveau; et si nous voyons si pleinement la fatalité dans la tragédie des anciens, ce n'est pas tant qu'elle y soit plus que dans la nôtre, que ce n'est qu'elle y est moins, et que nous l'y mettons d'autant plus qu'elle est davantage dans celle où nous avons coutume.
De cette tragédie moderne à fatalité cherchée et trouvée par les hommes, à dessein de Dieu compris par l'humanité^ le Mistère de la Passion est comme le type : « Accomplir faut les Ecritures ». Elles y sont accomplies divinement.
« Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton œuvre est achevée ; ta divinité est fondée. Désormais, hors des atteintes de la fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux conséquences infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrances qui
n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté la plus complète immortalité. Pour des milliers d'années le monde va relever de toi. Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu deviendras à tel point la pierre angulaire de rhumanité qu'arracher ton nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'en ses fondements. Entre toi et Dieu on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale que tu t'es tracée, des siècles d'adorateurs. »
Il est vrai, et elles sont justes autant qu'elles sont belles, ces graves paroles du dernier des Pères de l'Eglise (car l'Eglise a ses Pères prodigues); mais cependant je ne puis m'empêcher de me rappeler ces paroles, graves aussi, de Victor Hugo :
Une chose, ô Jésus, en secret, m'épouvante ; C'est Tccho de ta voix qui va s'affaiblissant.
Et aussi le petit mot tranquille, net et tranchant de Voltaire :
Tu visitas le monde et ne l'as pas changré,
Ilclas! il est un peu vrai aussi; et il n'est pas impossible qu'en riant du rire que vous savez et dont retentissaient souvent les anciens Mistères, le Malin ne répète le mot passablement terrible du malicieux. Le huitième tableau du drame de la Passion, si ce drame en a sept, c'est l'histoire humaine. Il ne donne pas complètement raison à Jésus. Il le laisse grand, il le laisse héroïque, il le laisse divin, et il lui serait assez difficile de ne pas le laisser tel ; mais il ne démontre pas qu'il fût pratique. Est-il bien vrai que rien ne se perd? Il me semble bien qu'il y a eu ici et là quelques sacrifices inutiles. On me répondra que, si les sacrifices étaient sûrs d'être utiles, ils seraient sans mérite. Je crois, Monsieur, que vous exagérez. Le sacrifice reste
une chose peu commune ol de quelque valeur, même quand le sacrifié sait qu'il sauve les autres certainement. On voudrait, tout de même, que Jésus eût réussi ; et cela ne semble pas encore absolument démontré. Il est vrai que Thumanité n'en a pas encore fini avec elle-même. Il reste toujours de l'espoir.
En attendant et en espérant, lisez la Passion des frères Greban accommodée à la faiblesse de nos facultés d'assimilation. Je ne serais pas étonné que les frères Greban eux-mêmes, qui s'ajustaient au goût de leur temps, mais qui étaient hommes de goût, la trouvassent plus belle en sa réduction moderne qu'en son amplification médiévale.
Ivmuj: FA(;UET.