SCÈNE V
TOMPSON, WILLIAM.
WILLIAM
Vous voilà donc, homme de parole : vous nous avez assez fait attendre pour dîner.
sensible pS
TOMPSON.
Ce que j'ai vu m'a ôté l'appétit.
WILLIAM
Qu'est-ce que cela signifie, et pourquoi ce ton lugubre ?
TOMPSON.
Cessez de me dissimuler votre juste affliction; je viens la partager. J'ai moi-même été témoin de toute la scène ; et vous entendez bien qu'après un pareil trait, il n'est plus question d'alliance entre nous : c'est ce qui m'a empêché de venir dîner, ainsi que je vous l'avois promis.
WILLIAM
Je suis instruit de tout, mon cher Tompson, je croyais que cette aventure pourrait seulement retarder le mariage projeté.
TOMPSON
Comment I que dites vous ! après un éclat si public, si déshonorant !
WILLIAM
Mon fils n'a fait que se défendre.
TOMPSON
Malheureusement vous êtes dans l'erreur; je vous le jure foi d'honnête homme. Il a commis, à la face, du Public, un assassinat abominable. J'ai tout vu de mes yeux. Séparé de ma femme par la
gô Le Vuidangeur
foule, je me suis long-temps promené seul ; las de la chercher vainement, j'allais me retirer, lorsque j'ai apperçu de loin votre fils escorté d'un grand Escogriffe, et d'une Donzelle à la mine assez suspecte ; ils ont paru se troubler à la vue d'un jeune homme qui n'avait pas meilleure mine qu'eux tous: le grand Escogriffe est enfin allé à sa rencontre, lui a sauté au cou ; et tandis qu'il le tenait embrassé, votre fils a fait un circuit pour le prendre par derrière, et accourant' ensuite l'épée à la main, il lui a dardé dans le dos trois coups consécutifs, qui ont fait tomber mort sur la place l'objet de sa lâche vengeance. Tous ceux qui se promenoient aux environs , se sont rassemblés, ont crié au meurtre. Votre fils s'est dérobé par une prompte fuite, mais son complice a été arrêté; et l'on assure qu'avant qu'il soit trois jours, il subira la peine due à son crime, vous sentez bien qu'avant de mourir, il nommera l'assassin, s'il n'est point encore pris.
WILLIAM
Ah, mon ami, de quel trait venez-vous me déchirer 1 On m'avait fait illusion, et je chérissais mon erreur. Je croyais mon fils malheureux et innocent. Hélas ! c'est un monstre affreux, digne du dernier supplice... Mon cœur indigné, oppressé, souffre un tourment dont rien n'approche; je ne tiens plus à la vie que par la honte et la douleur... je vais être en horreur à moi-même, à mes amis, à tous
sensible 07
ceux qui entendront prononcer mon nom ; Je passerai pour un père dont la négligence criminelle a laissé ses enfants sans éducation, ou qui les pervertit par son exemple... Tant que j'ai cru mon fils doué de quelques sentiments estimables, je me plaisais à douter de ses vices, et à me flatter que le tems le rendrait tout à fait vertueux ; je ne pouvais le détester • c'est un effort que l'honneur rend aujourd'hui nécessaire, et sous la violence duquel je vais succomber... Je conçois, sage Tompson, que toute alliance devient impossible entre nous ; je rougis même pour vous d'en avoir eu l'idée, et je n'ai plus d'autre parti à prendre que celui de me cacher aux yeux de tous les hommes.
TOMPSON.
Votre désespoir n'est que trop bien fondé ; je voudrais pouvoir l'adoucir. Cependant considérez que nous ne sommes responsables que de nos propres actions. Votre probité est généralement connue : ainsi, loin de vous blâmer, tout le monde se fera un devoir de plaindre votre infortune.
William.
Je ne puis recevoir aucune sorte de consolation, ni me livrer à ma douleur ; il faut, sur-tout, que je dérobe mes larmes à ma femme : si elle était instruite de leurs motifs, elle s'affligerait avec moi, et ses chagrins ne feraient qu'augmenter les miens. Je vous conjure, mon cher Tompson, de lui laire,
pendant quelques jours, cette horrible histoire.... Me voilà donc déshonoré !... Hélas! je comptais m'élever au-dessus de mon état par la pratique des vertus qui font le bon citoyen. Je me flattois d^être estimé de tous ceux qui me connaissent, et je n'exciterai plus que leurs mépris et leur pitié.
TOMPSON
Ne vous désespérez pas; encore une fois, les gens de bien sauront vous rendre justice. Il n'est point de famille qui n'ait son fléau, et les mœurs Anglaises ont fort bien fait de rendre les fautes personnelles. Adieu, père infortuné : votre situation me touche infiniment, et j'ai peine à retenir devant vous mes larmes.
(// sort.)