‹ Le vuidangeur sensibleChapitre 32 sur 33 · WILLIAM, JONES · texte numérisé non relu

WILLIAM, JONES

WILLIAM

Commençons par fermer toutes les portes. (// va les fermer et dit à part) : comme mon cœur est agité !

JONES

{A part.) Voilà bien du mystère! {Haut.) Mais, mon père, je suis venu pour que vous me donniez de l'argent, ouvrez-moi bien vite votre coffre-fort ; que je vous fasse mes adieux, et que je parte,

WILLIAM

Il n'est pas encore tetns ; songez seulement à me répondre. Vous avez mené une vie indigne d'un

iio Le Vuidangeur

honnête homme. Que de mauvaises actions vous aurez à vous reprocher quand la mort...

JONES

Je n'en suis pas encore là; je me porte bien : ainsi...

WILLIAM

Ignores-tu qu'on peut mourir, lorsqu'on s'y attend le moins ? Repens-toi de tes fautes... de tes crimes.

JONES

(^;7<ir^) Quel ton lugubre 1 A qui diable en a-t-il? {Haut.) Mon père, je ne comprends rien à vos discours. C'est de l'argent que je suis venu chercher.

Demande pardon à Dieu ; implore avec moi sa miséricorde... Père de tous les êtres ! quelle créature peut être parfaite à tes yeux ? Les vices sont le partage de l'espèce humaine, et la bonté est ton premier attribut. Daigne toucher le cœur de ce jeune homme, et lui faire grâce à son dernier moment.

JONES

(// rît.) Ah ! ah ! ah ! des sermons, des prières. Est-ce donc cela qu'il me faut? C'est de l'argent, et il s'agit de se hâter.

WILLIAM

Tu as raison, les moments sont précieux. Réponds-moi donc sans détour et en peu de paroles :

sensible m

n'as-tu pas abusé d'une jeune personne, sous la foi d'une promesse de mariage?

JONES

Bon I c'est une bagatelle : on ne fait nulle attention à cela.

WILLIAM

Mais la fille que vous déshonorez ne peut trouver aucun parti, et passe dans les larmes ou dans le libertinage le reste d'une vie infortunée.

JONES

Vous vous moquez, mon père, elle trouve assez de dupes.

WILLIAM

En devient-elle plus heureuse? Et les enfans, produits par un amour criminel, rejetés au dernier rang des citoyens, sans nom, sans parens, ne sont-ils pas en droit de reprocher leur naissance aux coupables auteurs de leurs jours, qui, tels que de vils animaux, n'ont songé qu'à satisfaire leurs passions I Ainsi, vous serez maudit à chaque instant par des bouches innocentes.

JONES

Mais que signifie tout cela ?

WILLIAM

N'avez-vous pas des enfants? Soyez vrai?

JONES

Oui, je crois en avoir un d'une certaine Miss Jenni, qui dit au moins que j'en suis le père.

WILLIAM

Cela suffit. Et ce malheureux que vous avez lâchement assassiné, en lui plongeant par derrière, une épée dans le corps : ne voyez-vous pas son sang qui demande vengeance ?

JONES, embarrassé.

Ah, mon père... vous savez cette aventure.... Je pensais... Il est vrai qu'emporté par la fureur, et le croyant en défense, j'ai eu le malheur de le percer.... Mais je vais prendre la fuite dès cette nuit et.. .

WILLIAM

Pouvez-vous ne pas savoir que la vie du dernier des hommes est sous la sauve-garde des Loix, et que la Nature a gravé dans nos cœurs une horreur extrême contre ceux qui versent le sang humain ?

Cessons de nous entretenir d'objets funèbres.

WILLIA.M.

La Nature et les Loix sont également intéressées à vous punir; un échafaud vous attend.. De quels traits cruels vous déchirez l'âme de votre père I

JONES

Rassurez-vous, je suis sûr de me sauver, pourvu que vous me donniez. ..

sensible ii3

WILLIAM, (après un moment de silence, et poussant

un profond soupir.

Allons, il faut s'y résoudre.... (A part,) Je crains

à chaque instant qu'on ne vienne l'arrêter... sous

mes yeux... Il faut s'y résoudre. (Haut.) Tiens,

mon fils, tu as besoin de reprendre des forces, bois

ce verre de liqueur. (// lui verse le poison.)

JONES, {avalant le poison.)

Vous êtes bien bon... Mais quel singulier goût !

WILLIAM, vivement.

Embrasse-moi, mon fils: la mort purifie nos âmes, comme le feu épure les plus précieux métaux.

JONES

Pourquoi de tels transports ? et que jvous me tenez d'étranges discours!... Vous me paraissez troublé!... Dieu!... qu'est-ce que je sens? WILLIAM, d^un ton ferme.

Il valait mieux que tu périsses de la main d'un père ; que de celle du Bourreau ; tu viens de prendre un poison mortel ; il ne te reste plus qu'à te recommander à Dieu.

jONÉs, {courant vers la porte.)

Quelle trahison abominable!... Gourons appeler du secours... O ma mère!...

WILLIAM

Arrête! Tous les remèdes seraient inutiles : que ta seule espérance soit en la miséricorde de l'Être suprême.

114 Le Vuidangeiir sensible.

JONES, s'agitant avec violence.

Qu'avez-vous fait?... je suis déchiré... Je brûle... tous les feux de l'Enfer sont dans mes entrailles.... Ah! malheureux!.,..

WILLIAM

O mon fils ! repens-toi ; songes que tu vas paraître devant un Dieu qui pardonne quand on s'amende, mais qui punit l'endurcissement du cœur.

JONES, d''une voix étouj^ée.

Ehl daignera-t-il me faire grâce... ? Mes crimes! Que n'ai-je vécu dans la sagesse!... Je meurs.... (// tombe; on le voit agité quelques instans d'hors ribles convulsions^ et enjîn expirer.)

WILLIAM, qui s'est caché le visage dans ses deux mains.

Le sacrifice est consommé, et il s'est repenti. Allons publier qu'une mort subite... {Il jette les yeux sur le cadavre de son fils.) Ah ! je le sens, la Nature reprend tous ses droits. Des pleurs inondent mon visage, elles ne tariront qu'à mon dernier soupir. Malheureux jeune homme, tu es né pour le malheur de ton père. Mais du moins tu ne déshonoreras pas ta famille.

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