COMPLAINTE DES FILLES
Auxquelles on vient d'interdire l'entrée des Thuileries , à la brune (i)
De la plus sensible douleur, Nous avons l'âme pénétrée, Une cabale conjurée Pour mortifier notre honneur Nous a contre vent et marée, Après deux siècles de bonheur, Fait enfin défendre l'entrée De ce promenoir enchanteur, Où nous avions le privilège De convoquer soir et matin L'Amour, et le riant cortège
(i) Nous réimprimons à la suite du Vuidangeur sensible cette curieuse facétie de l'avocat Marchand qui parut le i" novembre 1768, (i3 pages in-8°) et dont la rareti est excessive.
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Des Jeux qu'il conduit par la main.
Ce sont tes tours, cruelle envie, Tu répands par-tout ton venin ; Tu te montres du genre humain La plus implacable ennemie; Et sur le sexe féminin Tu repais sur-tout ta furie.
A la Ville comme à la Cour, L'on voit des soupçons, des allarmes, Et l'on fait la guerre à l'Amour En rendant hommage à ses charmes.
François, que vous êtes cruels!
Si ce Dieu dans quelques retraites Voit fumer l'encens des mortels, Bien tôt des langues indiscrètes Frondent son Trône et ses Autels.
Du favorable et doux mystère On lève hardiment le manteau[; Sans savoir tout voir et se taire, L'on veut arracher le bandeau Qui couvre l'enfant de Cithère; Et pour éteindre son flambeau En le prenant dès le berceau.
L'on blâme avec un ton sévère Ce que soi-même on voudroit faire.
Non, il n'est plus de charité; Tout est l'objet d'une critique Quoi qu'à l'utilité publique On se consacre avec bonté
des Filles
Par goût ou par nécessité ; Il faut toujours que le cynique Prêche et fronde avec âcreté.
Depuis qu'on fait un édifice Dans un Palais jadis fameux, Par le concours des Amoureux Nous n"'avions plus qu'un bel hospice, Où tous les Amours ténébreux Avoient encor le bénéfice De donner l'essor à leurs jeux.
Dans un réduit tranquille et sombre Loin du commerce des humains Le bienfaisant Dieu des jardins Nous favorisoit de son ombre Sans scandaliser les voisins.
Le doux mystère et la Verdure Déroboient aux yeux nos attraits, Et nous y dissertions en paix Sur les effets de la nature.
Quelquefois sur un verd gazon On se livrait à la saillie, Le plaisir dictoit la leçon, Et quelques instants de folie Valoient un siècle de raison, Quand la Pratique étoit polie, Et qu'on rioit à fraix commun.
D'autres fois l'on faisoit sa pause ] Sur un banc loin des importuns, Et la fleur fraîchement éclose
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Nous embaumoit de ses parfums.
Dans le secret et le silence Nous prenions l'air sous les berceaux Où nous n'avions que les oiseaux Pour témoins de notre alliance Et bien souvent notre présence Y prévenoit de plus grands maux.
Pour goûter nos plaisirs champêtres Un gros Financier, un Robin, Un Ecolier, un vieux bouquin Et quelquefois des petits Maîtres Venoient encenser nos appas :
D'autres guidés par l'habitude En se cachant à petits pas Venoient à notre solitude Dans une modeste attitude Pour nous complimenter tout bas, Et nous donner la certitude Qu'Amour ne les tourmentoit pas.
Nous jouissions d'un sort tranquille.
Et voilà qu'un esprit malin Vient nous chasser de notre asyle, Et qu'un règlement inhumain Dont retentit toute la Ville, Nous ôte notre gagne-pain, Sans égard pour l'homme fragile Qui sent l'aiguillon clandestin D'un tempéramment indocile,
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Et qui du sexe féminin
Pour avoir un sommeil bénin
Invoque la ressource utile.
Faudra-t-il donc sur les remparts Gagner tristement notre vie ?
Braver les vents ou les brouillards, Les odeurs, la crotte et la pluie, Pour amadouer des soudars, Qui ne nous payent qu'en liards, Et qui pour un rien en furie Lancent des coups et des brocards Suivis de grosse maladie?
Nous avons un Roi bienfaisant.
Qui veut que tous ses sujets vivent, Du fruit de leur petit talent, Pourvu qu'exactement ils suivent Un régime simple et décent.
Or, c'est nous faire trop d'injures, Que de nous bannir d'un jardin Où l'on admet soir et matin Les plus abjectes créatures, Des poliçons et des vauriens.
Sans compter les chats et les chiens Qui vont y faire leurs ordures.
Nous ne choquons point le coup d'œil, L'Opéra fini, l'on abonde.
Et nous n'avons jamais l'orgueil De nous fourer dans le beau monde.
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Que l'on expulse des Palais Les Vendeurs de colifichets, Ou les marchands de contrebande, Le peuple ne criera jamais ; L'intérêt public le demande :
Mais nous qui faisons un métier Favorable aux désirs de l'homme, Devroit-on nous sacrifier ?
Il faudroit du moins comme à Rome Nous assigner quelque quartier, Où pour une modique somme On nous permit de travailler D'étaler et de détailler.
Faut-il donc avoir équipage Et loger au premier étage ; Faut-il avoir des diamants, De grands laquais, et le visage Couvert de rouge jusqu'aux dents Pour jouir du bel avantage De dévaliser les Galants, Sans éprouver aucun orage ?
L'Amour aime les pauvres gens A la Ville comme au Village.
Il faut donc qu'on trouve à Paris De la marchandise à tout prix ; De tous les temps c'est un usage Parmi nous comme en tout pays, Et l'Etranger doit rendre hommage Aux droits que nous avons prescrits
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Contre les loix du Mariage,
Dont nous ne traçons qu'une image.
Si ceux qui se sentent épris D'un fumet de libertinage Par nous risquent d'être punis, Ce n'est pas un si grand dommage.
C'est leur faute, s'ils y sont pris. Jadis dans le Jardin d'un Prince Les chiens de Ville et de Province Avoient de fréquens rendez-vous :
Ils commettoient des indécences , Mais de sévères ordonnances Les exilèrent bientôt tous.
Le fouet en main, un grand Suisse Leur faisoit faire l'exercice, Crioit, les assommoit de coups, Et leur faisoit honte du vice.
Devons-nous craindre que sur nous On exerce ainsi la justice?
Le gouvernement est trop doux Pour nous traiter comme une Lice, Et quand il veut qu'on nous punisse, A l'Hôpital sous les verroux, Par Ordonnance de Police, On nous fait porter un cilice Pour gagner la gale et des poux :
C'est bien assez pour nos cinq sous.
Il faut un peu qu'on nous pardonne, C'est par fois la fragilité,
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Et plus souvent la pauvreté
Qui pour subsister, nous ordonne
De barbouiller la chasteté!
I 'on cède au besoin qui commande, Quand on est pressé par la faim,
Et quand nous marchons au serein C'est moins pour avoir de la viande Que ce n'est pour avoir du pain.
Notre corps, notre houpelande Composent notre Saint-Crespin :
II faut bien en faire une offrande, Dès que d'ailleurs on n'a plus rien, Puisqu'aux termes de la légende Se laisser mourir n'est pas bien Pour peu qu'on ait le cœur chrétien.
A midi l'on mange la soupe.
Le soir il faut encore souper,
Et nous avons beau galopper,
La disette est toujours en croupe
Sans autre moyen d'échapper.
Il faut du bois, de la chandelle.
L'on veut acquitter son loyer,
Ou faute de pouvoir paver
On met nos meubles en cannelle.
Plus pour la Capitation
On nous met encore en dépense,
Mais de cette imposition
L'on devroit nous donner quittance.
Tout le monde scait en effet
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Que c'est par tête qu'on la met.
Et ce n'est pas cette partie
Qui nous fait gagner notre vie ;
Mais pour nous on change l'objet ;
Ainsi malgré notre industrie,
Il ne nous reste rien de net.
Le Règlement qui nous pourchasse,
Nous chagrine et nous embarrasse ;
Nous n'avions plus qu'un seul réduit
Où nous trouvions quelque profit.
Et le Gouverneur nous en chasse.
Comment faire i Le pain est cher,
Faudra-t-il donc en pet-en-l'air
Aller racrocher dans les rues,
Ou nous montrer à demi-nues.
Même dans le fort de l'hyver ?
Non, car on y verra trop clair :
Nous serions bien-tôt reconnues :
Le Guet est un rude ennemi,
La Police qui nous tourmente
A rendu la Ville éclatante
Dans la nuit comme en plein midi.
Et les filoux en ont gémi.
Sur nous dès la première affaire
On aura bien-tôt mis la main,
Et l'intraitable Commissaire
Nous fera mettre à Saint Martin,
Où l'on couche avec le chagrin,
Le désespoir et la misère.
Ainsi, plaignez notre destin,
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Citoyens, dont le caractère A la bienfaisance est enclin.
Si l'on doit assister son frère, L'on dpit aider aussi ses sœurs :
Procurez-nous quelques douceurs L'on priera pour vous à Cithère, Et l'Amour suppliera sa mère De vous accorder ses faveurs; Mais nos vœux seront inutiles, Le Public fut toujours ingrat, Et par des propos inciviles Il aggravera notre état; Sans pitié, sans reconnoissance, Il badine des maux d'autrui :
Sa vive humeur, son inconstance Le font plaisanter sur la France Comme il feroit sur l'ennemi ; Et pour dissiper son ennui, Il se raille avec complaisance De ceux qui travaillent pour lui, Dès qu'il les voit dans l'indigence.