SCÈNE II
JONES, HERMANN, habillé en petii-maitre Anglais c'est-à-dire avec un surtout qui lui descend jusqu'au milieu des jambes, dont le collet^ d'une couleur tranchante^ est très large; son chapeau est énorine ainsi que sa catogan,
HERMANN
Je venois sur le bout du pied, dans la crainte que tu n'eusses travaillé cette nuit.
JONES
Je ne me mets à l'ouvrage que quand mon père m'y force, et je me sauve les trois-quarts du temps.
HERMANN
On disoit qu'une vapeur mortelle t'avoit suffoqué, ainsi que ton père, William Sentfort.
JONES
Tu vois qu'il n'en est rien... Mais changeons de propos, je t'ai pris pour un créancier et j'allois t'assommer,
HERMANN
Je suis un galant homme, qui n'a jamais été créancier de personne. Il vaut mieux être débiteur; on est partout le bienvenu. Je ne tourmente qui que ce soit pour le payer; et quand on me tracasse,
33 Le Viiidangeur
Je ne suis pas endurant. Il y a quelques jours qu'un gredin de cordonnier vint me demander de l'argent; je lui dis trente fois inutilement que je n'en avois pas; le manant ne voulut jamais en démordre. A la fin, je m'impatientai, et lui fis descendre les marches de mon escalier quatre à quatre. Il tomba, et j'eus le plaisir de le voir disloqué. Depuis ce tems là pas un seul n'ose y revenir, et je suis en paix comme un grand seigneur. Il faut des exemples.
JONES
Ces impitoyables coquins me menacent de ne plus travailler pour moi, et c'est tant mieux : ils seront tout d'un coup payés, et j'en trouverai d'autres.
HERMANN
Comme il y a encore six mortelles années, avant que vienne l'édit qui déclare quites tous les débiteurs envers leurs créanciers; il est absolument nécessaire de casser les bras et les jambes à queiques-uns d'entre eux.
JONES
C'est un parti que je prendrois volontiers, mais je crains l'éclat, à cause de mon père et de sa fa» mille.
HERMANN
Bon, ton pêrel... il ne se couche qu'à cinq heures du matin et dort comme une marmotte.
sensible 33
JONES
Mais ma mère est éveillée comme un écureuil ; et ma sœur jabote comme une pie.
HERMANN
A propos de ta sœur, ta mère ne veut donc pas me la donner en mariage ?
JONES
Non; elle dit qu'elle aimeroit mieux la voir noyée, attendu que tu es un libertin sans état, un joueur sans argent, un intrigant sans honneur, et que tu feras une mauvaise fin.
HERMANN
C'est une vieille folle qui radote. Je lui laisserois de bon cœur son bijou chéri, si elle vouloit seulement me compter la dot.
JONES
Oh ! elle ne se laisse pas entamer sur l'argent.
HERMANN
Il faudra que je me passe du sien; et puis d'ailleurs, je ne suis pas pressé. Je lorgne une grosse brune que je veux rafler à quelque prix que ce soit.
JONES
Est-elle fille ou femme?
HERMANN
Ohl ce sent ses pions qui ont été à dame, et qu vont comme ils veulent.
Pour moi, je m'en tiens, quant à présent, à Miss Arlowe, c'est une réjouie commère, qui amuseroit un régiment. Nous nous donnons tous les soirs rendez-vous dans la taverne du gros Fripport ; et c'est à qui Taura. Mais je me flatte d^avoir la préférence, parce qu'elle prend toujours mon bras lorsqu'elle veut retourner chez elle.
HERMANN
Ne demeure* t-elle pas dans le vieux Londres, dans une petite rue adjacente au Strand, chez une Blanchisseuse de bas ?
JONES
Justement, au troisième.
HERMANN
Je la connois; je me suis trouvé plusieurs fois avec elle dans les guinguettes de Chelsea, et nous y avons ri comme des fous. Elle m'a donné dans l'œil; j'ai projeté de lui parler de près.
JONES
Ne va pas sur mes brisées, ou nous nous brouil-
sensible 35
lerions ensemble. Tu pourras t'en accommoder dans six mois. En attendant je te cède Miss Jenni.
HERMANN
Fi donc; c'est une bégueule, avec ses yeux baissés, son air modeste, elle m'ennuie à la mort.
JONES
Elle m'ennuyait tant aussi, que j'ai pris le parti de la quitter.
HERMANN
Tu l'as séduite, je crois ; comment as-tu faitpour la mettre à la raison.
JONES
Elle m'a donné bien de la peine ; je Tai leurrée par une promesse de mariage. Je suis cependant fâché qu'elle soit devenue mère ; elle 'est toujours à vouloir m'attendrir avec son enfant,
HERMANN
Bon, on les laisse dire. S'il falloit épouser [toutes celles que l'on trompe....
JONES
La petite Jenni se contenteroit de pleurer ; mais sa mère, qui est d'une humeur violente, emportée, ne cesse de me harceler jusqu'ici, elle vient me soutirer à force de menaces et d'injures. Je prends tout ce que je puis à la maison pour le lui donner; et.
avec tout cela, je ne saurais faire taire cette maudite femme là : elle fera quelque jour une scène.
HERMANN
Et ton père ne se doute pas encore de ta vie libertine ?
JONES
Non ; mon père est un oiseau nocturne, qui travaille sous terre, et qui ne sait pas ce qu'on fait dans le monde pendant le jour.
HERMANN
Les mines dégoûtantes que vous creusez ensemble, deviendront un jour pour toi des mines d'or.
JONES
Il est vrai qu'il convertit en bon argent de vilaines espèces. Je le laisse travailler avec ses garçons et je vais me divertir. Mais il m'aime, et me passe bien des fredaines. Cependant, pour me faire changer de conduite, et afin de me rendre digne d'être son successeur, il veut me marier fort avantageusement.
HERMANN
Quelle est la dulcinée qu'il te destine ?
JONES
C'est la fille du Boucher de notre voisinage ; il dit qu'elle est remplie de sentiment.
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HERMANN
Oh, oh ! à ce que je vois, ton père va d'une extrémité à l'autre. Et toi, te prêtes-tu à ce mariage ?
JONES
Ma foi, non. La prétendue est' pourtant gentille, douce et propre. Mais je suis ensorcelé de Miss Arlo^re ; elle me fait tourner la tête. Voilà un petit cœur d'or que j'ai escamoté à ma sœur, et que je veux lui porter ce matin.
HERMANN
Parbleu, fais moi le plaisir de m*y mener avec toi ; j'appuierai ton amour.
JONES
Je le veux bien. Mais il est encore trop de bonne heure ; elle s'est couchée tard ;\ nous irons ensemble sur le midi.
HERMANN, averccvant deux fleurets sur une table.
Eh bien, en attendant, je vais te donner une leçan. Des grivois tels que nous doivent savoir se battre à coups de poing, et à l'arme blanche.
{Ils prennent chacun un fleuret, et font assaut.)
HERMANN, porîaut la main à sa joue.
La peste du maladroit ! Deux lignes' plus haut, il me crevait un œil,
38 Le Vuîdangeiir
JONES
Que diable aussi, pourquoi ne te mets-tu pas en garde ?
HERMANN
J'y étois ; mais tu pousses à tort et à travers, comme un vrai brutal.
JONES
Ma foi, si tu ne sais pas mieux te défendre, ce n'est point ma faute. Va te faire panser.
HEBMANN.
Si, au lieu d'un fleuret, j'avois mon épée, je t'apprendrois, à tes dépens, à être plus adroit et plus honnête.
JONKS.
En vérité, je ne te crains pas plus d'une façon que de l'autre ; et si nous n'étions pas ici, tu verrois. Tu n'es qu'un querelleur et un fanfaron.
HERMANN
Il t'appartient bien, vil excrément des pays-bas, d'apostropher un homme comme moi ! J'ai servi sur terre, tandis que ton père et toi vous travaillez, comme les taupes, dans l'obscurité.
JONES
Est-ce que je ne te connois pas aussi ? Ton père étoit Porteur de chaise, et ta mère est morte à l'Hôpital. Tu fais le faraud; parce que tu as servi
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dans un Régiment, mais on t'en a chassé; et si tu figures dans le monde, ce ne sera qu'à Tiburne.
HERMANN
Prends garde que je ne t'y fasse aller au premier jour. Te souviens-tu du vol que tu as-fait chez ce bijoutier de Westminster, après avoir enfoncé pendant la nuit, le devant de sa boutique ?
JONES
Oh ! je ne te crains point 5 tu étois mon complice.
HERMANN
C'est toi, scélérat, qui m'as suborné : voilà ce que c'est que de voir mauvaise compagnie !
Oui, tu as raison, je me suis déshonoré avec toi.
HERMANN
Il te sied bien d'avoir tant d'insolence.
JONES, quittant sa redingote, et se mettant dans la posture d'un athlète.
Tiens, il ne s'agit pas de tout cela; vuidons notre querelle en braves Anglois.
HERMANN, sc préparant aussi à se battre. Je le veux bien.... Mais non, je ne dois point te battre chez toi : je te rencontrerai dans la rue.
JONES, lui donnant un coup de poing.
Sors d'ici, infâme escroc.
{Ils se gourment et se prennent au collet,)