ÉPICIERS ET ROMANTIQUES
Juillet 1830. — Graves événements. Un orage parisien a emporté les Ordonnances, le ministère Polignac et la monarchie. La maison Ponto a reçu le baptême du feu. Quelles journées et quelles nuits! Le 28 au matin, le soleil éclaire sous nos fenêtres une barricade, élevée pendant la nuit. De notre balcon, nous en apercevons d’autres fermant les carrefours des rues avoisinantes et d’autres encore à perte de vue sur les boulevards. On a forcé les boutiques des armuriers, des fusils reluisent derrière ces tas de pavés que surmontent les trois couleurs; tous les défenseurs des barricades portent la cocarde proscrite depuis quinze ans et dans la foule apparaissent des uniformes de la garde nationale, licenciée depuis ses cris de Vive la Charte à la revue de 1827. Il fait chaud, des dames descendent des rafraîchissements aux défenseurs de nos libertés. Tout à coup la fusillade éclate du côté du Château-d’Eau. C’est une colonne de troupes en marche sur la Bastille. La Garde royale ! Les femmes se sauvent, quelques-unes continuent à faire des cartouches. Dans les boutiques, au sommet des barricades, les hommes, le fusil à la main, attendent... Le canon gronde, les boulets écorchent les forteresses parisiennes, font sauter les pavés, puis la charge retentit et la troupe paraît. De toutes les maisons on tire sur elle, un nuage de fumée enveloppe tout. Quand il se dissipe un peu,
Le Dix-neuvième Siècle.
la barricade est déserte; il y a du sang sur les pavés. La troupe est de l’autre côté, aux prises avec la barricade suivante; une demi-heure après, le drapeau tricolore est relevé et la barricade réoccupée, derrière la troupe, tenue en échec place de la Bastille.
Notre maison est criblée de balles. Mes sœurs ayant déjà vu le feu en Espagne et ma nièce, en qualité de fdle de militaire, n’ont pas eu trop
peur. Mes sœurs acclamaient les trois couleurs, le drapeau de leurs maris et s’occupaient des blessés.
Coût des trois glorieuses pour la maison Ponlo : quarante bouteilles de vin aux insurgés et 990 francs de réparations à la maison.
1831. — M. Goussard, l’épicier du rez-de-chaussée, commerçant notable est officier de grenadiers dans la garde nationale réorganisée et devenue le plus ferme appui de nos institutions. Il est superbe avec son ours )n et martial ! Sa femme dit qu’il fait honneur à la maison. Moi, je no suis que simple voltigeur en raison de ma taille modeste et de mes goûts pacifiques.
1832. — Encore un artiste dans la maison, M. Pétrus Ringard qui a pris le logement et le petit atelier de M. A..., l’élève de Boucher. Je dois dire que tout le monde se plaint du voisinage. M. Morel, l’ancien chef de bureau, un locataire de trente ans, lève les bras en l’air quand on prononce le nom du peintre qui loge au-dessus de lui, etM. Goussard, l’épicier, déclare que M. Petrus Ringard déshonore une maison tranquille.
M. Pétrus Ringard est un romantique, il reçoit toutes sortes de monde,
Les Mémoires d'une Maison.
des romantiques comme lui (« des deux sexes, » m’a dit l’ancien chef de bureau, qui le distingue au bruit des pas sur le plafond). Et des créanciers ! ajoute M. Goussard qui s’avance un peu en disant que M. Petrus reçoit des créanciers, car mon locataire ne les reçoit pas tout a fait, il les laisse carillonner à sa porte sans répondre ou leur donne audience sur son palier. 11 doit avoir en ce moment des difficultés d ordre financier, car ses amis ont un mot de passe pour se faire reconnaître.
— Suavité! Délice! crie le survenant dans la serrure.
— Qu’est-ce qui est suave? demande la voix de Pétrus de 1 autre côté de la porte.
— La potence !
— Pour qui ?
— Pour ces idiots de bourgeois ! clame le visiteur.
— Entre, tu es un frère! dit Pétrus en ouvrant la porte.
Mon portier, un honnête et paisible petit tailleur qui a remplacé le vieux soldat, a entendu une fois ce dialogue et il est descendu terrifié, pendant que Pétrus, penché sur la rampe, lui criait, avec un organe de mélodrame :
— Et pour les crétins d'épiciers et les estimables portiers !
Le portier tout ému vint me faire son rapport.
— Monsieur, il faut s’attendre à tout ; c’est 93 qui va revenir !
1833. — Ces artistes! M. Pétrus Ringard ne se gêne vraiment pas assez. Ce matin, le commissaire de police m’a envoyé chercher; un jeune homme, mis au
J J Carnaval,
poste à la descente de la Courtille pour
ébats carnavalesques exagérés se réclamait de moi. Je n’ai pas de fils, ni de neveu, je ne connais pas de jeune homme qui ait de pareils droits sur moi. Enfin j’y vais. Le commissaire me parle sévèrement. — C’est honteux, vous devriez faire comprendre à ce monsieur qu’il y a des limites aux saturnales permises ! Vous ne lui faites donc pas de morale ? Tenez-le plus sévèrement, sapristi !
Je proteste, moi, je m’indigne, je n’ai pas de morale à faire à personne.
Le Dix-neuvième Siècle.
Enfin on m’amène le délinquant et je reconnais, non sans difficulté, mon locataire Pétrus en sauvage, tatoué, emplumé et débraillé...
Nous avons dû revenir ensemble et pendant toutle trajet, cramponné à mon bras, le sauvage n’a pas cessé de me jurer une amitié éternelle.
— Je te ferai ton portrait, avectabonne, avec ton chien, en buste, en pied, à cheval, comme tu voudras !
1833. — Le peintre Pétrus Ringard continue à faire des siennes. Un de ses créanciers s’est fâché et a obtenu contre lui un jugement de prise de corps. Pétrus est menacé de Clichy, mais il se moque des gardes du commerce comme des créanciers. Dans le jour il ne sort plus et n’ouvre à personne. Il a collé sur sa porte une pancarte portant cette inscription :