REPOS ET TRANQUILLITÉ
1815. — MUo Rose Cabry vient de rentrer d’Espagne avec sa mère. Elles sont venues nous reprendre leur ancien logement . Et la chatte Blanchette ? Sur cette question qu’on lui pose, la maman lève les bras au ciel;
l’infortunée Blanchette n’a même pas vu les Pyrénées ; avant la frontière, les ordonnances du général avaient volé le panier et fait un civet delà chatte. Ces dames ont raconté leurs aventures, leurs voyages à travers l'Espagne ; leurs campagnes, dois-je dire, à la suite des armées, tantôt poussant en avant et s’établissant avec le quartier général dans un palais de grande ville, ou suivant le général à quelque expédition, à quelque siège; logeant dans des couvents abandonnés, dans des bicoques plus ou moins délabrées, s’accommodant forcément de tout et chantant à l’état-major les refrains des Variétés, aussi bien sous les ombrages des patios mauresques qu’entre les quatre murs de quelque fonda dévastée, près des tranchées de siège, au bruit des canonnades. Elles ont vu le feu, assisté à des batailles, souffert de la faim, mangé du
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cheval, couru des dangers et failli plus d’une fois être enlevées par les guérillas.
A vivre cette existence, la grosse maman, si posée autrefois, a pris l'air et les façons d’un vieux troupier, elle jure en français, en espagnol et même en polonais; elle a dû, dans la retraite, apprendre à monter à cheval et, trottant éperdument avec les convois, laisser secouer ses 1 GO 1 ivres pendant bien des étapes.
Nous avons pour locataire au-dessus de nous un vieil émigré rentré depuis quelques mois, après vingt-deux ans d’exil. Une ruine, un débris ! C’est un vieux, maigre et courbé, flottant dans un habit à grandes basques; sa culotte nankin et ses bas tirc-bouchonnent sur ses jambes sèches, il a un grand chapeau à cornes en bataille sur une perruque poudrée à longue queue. Le pauvre homme, revenu tout seul après avoir laissé tous les sienslà-bas, sous la terre d’exil, attend dans son petit appartement sa part de l’indemnité nationale. Après les premiers jours passés à courir Paris dans une sorte d’ivresse mélancolique, le vieil émigré a senti monter dans son âme et la submerger peu à peu des flots d’amertume. Quel changement en si peu de temps ! Quel bouleversement ! Ce pays est-il bien le sien? De la société que cet homme du xvui° siècle
Leçons de lecture.
a connue il ne reste rien; les gens,
les institutions, les mœurs, tout a disparu pour faire place à un monde nouveau qu’il regarde effrayé et dépaysé.
Et par un coup du hasard, comme le hasard en produit plus souvent qu’on ne pense, cet émigré qui végète misérablement depuis si longtemps et vit aujourd’hui de ses derniers écus en attendant son indemnité, cet homme ne se doute pas qu’au-dessous de lui, dans le luxueux appartement du premier étage, l’épais bonhomme gonflé de richesse et de goinfrerie qu’il croise parfois dans l’escalier, doit une partie de sa fortune à la démolition de son château patrimonial, il ne se doute pas que cet homme a brisé à coups de pioche l’écusson de sa famille, et renversé, pour en vendre les pierres, la demeure élevée par ses ancêtres.
1817. — Le Café Egyptien arrivé à fin de bail ferme. Il était démodé.
Le patron, fervent bonapartiste, n’avait plus pour clients que des officiers en demi-solde. Un magasin de denrées coloniales s’installe à sa place. Notre démolisseur du premier a été emporté par une attaque d’apoplexie, occasionnée non par une indigestion, mais par la fureur de n’avoir pu se faire admettre malgré de longues instances aux mardis dinatoires et chantants d’une Société de gastronomes émules de Grimod de la Reynière et du fameux Jury dégustateur.
Le vieil émigré vient enfin de toucher son indemnité, elle est moins forte qu’il ne le souhaitait, mais comme il est seul, sans famille, elle va lui permettre de vivre convenablement. Il a renoncé à l’idée de retourner dans sa province et de chercher la place de son château pour
Aux Tuileries.
en réédifier au moins une tour; il reste à Paris, il prend l’appartement du démolisseur. Chassé-croisé.
La maison est très tranquille : l’émigré au premier, nous au second, et dans les étages supérieurs, rien que des employés de ministère logés ici pour être plus près de la campagne, des bosquets de Belleville et des champs de Ménilmontant. Nous avons un chef de bureau et un sous-chef, et quelques commis à 2,000 ou 1,800 francs. Quelques-uns de ces messieurs, tous très comme il faut, viennent le dimanche faire la partie de cartes avec mon père. Mes sœurs ont pris la direction de la maison ; après quelques années leur chagrin est devenu mélancolie résignée. Leurs six mois de mariage, la transplantation en Espagne à la
Les Mémoires d'une Maison.
suite des régiments impériaux, les terribles épreuves, tout cela doit leur faire l’effet d’un rêve. Mais les sabres accrochés dans leurs chambres, la présence d’une adorable petite fdle blonde leur rappellent que tout est vrai, que tout a été vécu.
Ma sœur Eugénie a donné à sa fille le nom de Dolorès en souvenir des catastrophes d’Espagne. Dolorès de Nozals est bien le plus charmant petit diable que l’on puisse imaginer; vive, rieuse, toujours en courses et en jeux à travers l’appartement, faisant voltiger ses cheveux blonds dans des sauteries qui bousculent les meubles, elle est l’animation et la joie de la maison.
Qui croirait à voir le bon grand-papa faire danser la petite fille sur ses genoux que cet homme a connu Fouquier-Tinville et Robespierre aux mauvais jours de la Terreur?
Chaque matin, pendant qu’Eugénie s’occupe de Dolorès, l’habille, la coiffe et lui donne une leçon de lecture très mouvementée qui commence dans une chambre et finit à l’autre bout de l’appartement, Louise, qui a pris la direction du ménage, s’en va aux Halles avec notre petite bonne faire les provisions de la journée.
L’après-midi on sort. Mes sœurs promènent Dolorès sur le boulevard, à la place Royale ou, dans les grands jours, aux Tuileries. Mon père va lire les gazettes, le Constitutionnel surtout, car il est libéral, grand partisan de Decazes et chaud admirateur de Béranger. 11 pousse quelquefois jusqu’aux Tuileries avec mes sœurs, mais s’éloigne avec horreur de la Terrasse du bord de l’eau, rendez-vous des ultras, des voltigeurs de Coblentz, abonnés du Drapeau blanc et de la Quotidienne.
1818. — Une nouvelle figure dans la maison. Nous avons comme locataire, tout en haut, un vieux monsieur toujours en habit d’une vieille coupe et en culotte courte. Je le prenais d’abord pour un émigré pauvre, mais il parait que c’est un peintre jadis célèbre, aujourd’hui oublié et dédaigné ; il était à la mode à la fin du règne de Louis XV, ses scènes galantes et légères, ses fines estampes ravissaient le monde frivole du xvin0 siècle, cette belle et légère société se retrouvait là-dedans comme dans un miroir. 11 est bien question aujourd’hui de frivolité et de légèreté ! Ce pauvre monsieur est une épave du siècle dernier, il y a un air de désolation lamentable dans ses traits tirés, dans la grimace de sa lèvre, dans toute sa personne.
Ces jours-ci, il est rentré furieux avec deux petits cadres sous le bras
Le Dix-neuvième Siècle.
et une vieille toile à la main. — Croiriez-vous, messieurs, nous dit-il en nous croisant dans l’escalier, croiriez-vous? J’en étoufle, parole d’honneur ! Je les retrouve dans le bric-à-brac, sur le pavé du Pont-au-Change !
— Quoi donc, monsieur!
— Ceci, deux œuvres de moi, deux gouaches que je fis au bon temps de ma jeunesse, vers 1764, je crois, et que Mmo de Pompadour me paya cent louis chacune !... Deux choses très remarquables, j’ose le penser
encore, et que je retrouve dans la boue pêlemêle avec des horreurs étalées par les marchands de bric-à-brac des ponts ! Et savez-vous pour combien cet ignoble marchand me les a cédées? Pour sept livres dix sous les deux ! Abomination ! Et avec les cadres, les'propres
Dans le bric-à-brac.
cadres exécutés pour Mmc de Pompadour !... Ce qui peut me consoler, c'est que j’ai acquis du même revendeur pour onze livres cette toile de mon maître Boucher. Le grand Boucher ! onze livres ! Une toile couverte de boue, maculée, mais que je vais nettoyer avec respect. .. Onze livres! Boucher ! Leur révolution, je l’avais prévue, je l’avais prédite dès les premiers tableaux de leur David ! Quel symptôme ! El ils n’ont pas voulu me croire !
De temps en temps le vieil artiste et l’émigré causent ensemble. Ils doivent gémir en duo ; l’émigré charge Voltaire de tous les excès de la Révolution, le vieux peintre n’accuse que David; pour lui, le serment des Horaces annonçait clairement la guillotine.
1824. — Masœur Félicité se marie, un fort joli mariage, mais amené si
Les Mémoires d'une Maison.
drôlement ! Mon beau-frère, riche et joli garçon, est le fils d’un ancien conventionnel préfet de l’empire. En 93, mon père, le citoyen Arsenic Morlaux-Rois, a beaucoup connu certain député de Picardie, pur entre les purs, le farouche citoyen Mesnil, ultra-Dan toniste, puis Robcspicrriste forcené jusqu’en Thermidor, devenu sous l’empire le baron Mesnil de la Hugnotière, très dévoué préfet de S. M. l’empereur et roi, l’un de ses meilleurs fournisseurs de conscrits-chair à canon.
C’est dans les quelques soirées où nous allons chaque hiver que nous avons connu le fils du baron de la Hugnotiôre, très séduisant valseur qui plut tout de suite à Félicité. Le jeune homme étant devenu notre ami après toute une saison de sauteries, nous ne fûmes pas étonnés de voir un jour M. de la Hugnotière chercher à faire la connaissance de mon père. C’était dans une soirée chez notre banquier, les deux pères présentés l’un à l’autre par le maître de la maison causaient pendant une valse.
— Voyons, il me semble... il me semble... nous devons nous être rencontrés jadis, à une
Le fiancé de Félicité.
triste époque...
— C’est possible ! En effet, votre figure ne m’est pas inconnue...
— Je crois vous avoir vu chez Fouquier-Tinville.
— Cet abominable Fouquier! Il fallait bien faire preuve de civisme!
— Oui, dit mon père, il y avait là, dînant régulièrement tous les décadis, un citoyen Arsène...
— Une canaille! il doit avoir été guillotiné avec les autres, dit le baron.
— Non, fît mon père.
— C’est dommage ! Avez-vous connu alors, puisque vous fréquenLiez Fouquier-Tinville, un nommé Mesnil, député à la Convention ?
— Parfaitement, un gredin ! répondit mon père, a-t-il été raccourci?
— C’est moi le gredin! s’exclama le baron.
— Et moi, je suis le citoyen Arsène, la canaille!
— Bien, nous tenions autant l’un que l’autre à nos têtes ! dit le baron, je vois que nous avons besoin de renouer connaissance pour nous apprécier mieux... j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille pour mon fils.
Le Dix-neuvième Siècle.
Les jeunes gens assistaient épouvantés à l'entretien; à cette conclusion qu’ils n’attendaient plus, ils poussèrent un soupir de soulagement et Félicité se laissa tomber sur la banquette.
Et c’est ainsi qu’un mois après, une belle voiture blanche emmenait à l’église la petite baronne Mesnil de la Hugnotière.
1828. — Le temps passe. Pendant quelques années, la vie de la maison a continué sans changement. Mes sœurs ne se sont pas remariées. Comme il y a quinze ans, tous les matins, ma sœur Louise s’en va aux Halles, pendant que ma sœur Eugénie s’occupe du ménage, et l’aprèsmidi est consacrée à la promenade. Dolorès est maintenant une belle jeune fille de seize ans que l’on nous demandera en mariage un de ces jours. Nous sommes redescendus au premier étage. Tout le monde vieillit, hélas ! Coup sur coup, de grands changements sont survenus, mon père, longtemps vert et solide, baisse bien depuis quelque temps. Le vieil émigré et le vieux peintre sont partis presque ensemble, puis le portier lui-même, le père Schmidt, l’ancien soldat.
— Et moi, je suis le citoyen Arsène, la canaille !