‹ Le XIXe siècleChapitre 32 sur 74 · ANNÉES AGITÉES · texte numérisé non relu

ANNÉES AGITÉES

Février 4848. — Certes, lorsque avec les fortes têtes de ma compagnie je réclamais la Réforme, je ne pensais pas du tout renverser Louis-Philippe. Quels événements ! Quelle catastrophe ! J’étais pour les banquets, je souhaitais la chute du ministère Guizot, ■ — j’allais dire Polignac, vieux souvenir de 1830. Je voulais l’adjonction des capacités, comme on disait dans un jargon politique dont je sens aujourd’hui tout le ridicule, mais je voulais l’ordre surtout, l’ordre dans la liberté, l’ordre avec le Roi !... Patatras ! tout est par terre !

Et dire qu'hier soir, je me suis couché content, triomphant... on avait la réforme avec un ministère vraiment libéral... et tout à coup des clameurs épouvantables me réveillent en sursaut, je cours à ma fenêtre et j’aperçois sur le boulevard noir de monde une chose horrible, indistincte d'abord, s’avançant à la lueur rouge des torches...

Un tombereau marchant lentement dans la foule, aux quatre coins de ce tombereau, un homme armé, accroché d’une main et brandissant de l'autre une torche, et dans le tombereau plein jusqu’aux bords, des cadavres, des cadavres sanglants, convulsionnés, horribles, entassés les uns sur les autres, des cadavres auxquels les secousses du pavé donnent

des tressaillements tragiques qui semblent vraiment des appels de la mort à la vengeance.

La funèbre vision passe lentement, elle passe comme un cauchemar, le boulevard redevient noir. Non, je n'ai pas rêvé, en me penchant j’aperçois au loin vers la Bastille les teintes rouges des torches et j’entends courir la grande clameur : Vengeance ! Vengeance !

... Aujourd’hui tout est fini. L’échauflourée du boulevard des Capucines a mis le feu à la mine; ces cadavres des victimes, promenés à la lueur

des torches avec une mise en scène farouche, ont donné le signal de l’insurrection, les barricades semblent avoir poussé d’elles-mêmes dans le noir de la nuit, au coin de chaque rue, à chaque carrefour, et les premiers rayons du jour éclairent sur les pavés amoncelés un fourmillement d’insurgés de tout âge, de toute condition.

Ma barricade.

en blouse, en veste, en redingote, en tunique de garde national...

A l’angle de mon balcon, lorsque j’ouvre ma fenêtre, je trouve un gamin de seize ans installé sur la corniche, les pieds posés sur les premiers pavés d’une haute barricade, un bras passé dans les barreaux du balcon et l'autre appuyé sur un fusil de munition.

— Bonjour,, citoyen, fait le gamin en riant, ça va chauffer tout à l’heure, vous dérangez pas, vous pourrez, si le cœur vous en dit, tirer sur les cipaux de votre fauteuil !...

... Pourvu que Lamartine nous sauve maintenant!

Les Mémoires d’une Maison.

10 mars. — Planté un arbre de la liberté devant ma porte. Un tas de gens que je ne connais pas sont arrivés avec un peuplier arraché je ne sais où. C’est un arbre de liberté que les citoyens ont l’amabilité de m’offrir. J’ai dû les aider à faire un grand trou dans mon trottoir, puis, comme je connaissais le cérémonial, je suis allô chercher M. le curé de Sainte-Elisabeth pour bénir notre arbre. Après la bénédiction, pendant laquelle les citoyens ont été très convenables, ceux qui fumaient ayant même éteint leurs pipes, arrosage de l’arbre. Il ôtait très altéré, cet arbre de liberté, car il m’a bu une quarantaine de bouteilles.

15 mars. — Les maçons réparent les avaries de ma maison. J’en aurais au moins pour 1500 francs, c’est plus qu’en 1830.

15 mai. — Que de transes, que d’émotions depuis février. Tous les jours presque c’est une manifestation, une émeute ou une fête, un défdé, un cortège, un banquet, une illumination, une bousculade, une descente des faubourgs ou une montée des ateliers nationaux, que sais-je ! De ma fenêtre sur le boulevard, je vois le commencement, le milieu ou la fin de tout cela. Rien de trop grave jusqu’à présent, mais que sera la fin ?

J’ai peut-être été trop prompt à faire réparer les avaries de février.

Je ne reconnais plus ma maison ni mes locataires.

Goussard fils, le grand épicier, parle dans les clubs; ce garçon est ambitieux, il est déjà capitaine de la garde nationale, président de plusieurs comités électoraux et autres. Il me traite de vieux réac. L’ancien magistrat, l'ami des artistes, s’est sauvé en province; il avait laissé son appartement

On arrose l’arbre de la liberté.

Le Dix-neuvième Siècle.

en garde à un jeune neveu basochien qui a planté là ses études et s’est engagé dans la mobile. A côté, l’ancien appartement de Frédérick était occupé depuis deux ans par une dame Eusébie Lamisse, rentière fort tranquille, encore assez jolie personne, bien qu’ayant visiblement dépassé les trente-cinq printemps qu’elle se donnait, un peu boulotte peut-être, mais de belles mains et un visage d’un ovale grassouillet très agréable, d’un joli teint et encadré de longues anglaises splendidement blondes et bouclées.

Je savais vaguement que cette dame s’occupait de littérature et publiait de temps en temps dans des revues qu’on ne lisait guère des vers qu’on ne lisait pas. Voilà tout à coup que cette rentière tranquille, ce basbleu jusqu’alors inoffensif, se transforme en ardente révolutionnaire, en réformatrice de la société ! Cela lui a pris vers le 15 mars. Ce jour-là je fus surpris, en rentrant d’une promenade, de trouver sur ma porte une plaque portant l'indication suivante :

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