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CAPITAINE AU R O Y A L- ÉPI C I E R

Le modèle fourni, les gamins s’étaient empressés de le reproduire jà profusion jusque par delà les limites du quartier, dans des parages où le nom de l’honorable marchand de denrées coloniales demeurait pour les passants une obscure énigme. Bientôt le pain de sucre de Goussard , capitaine au Royal-Epicier fut aussi répandu que le nez de Bouginier, le « Crédeville voleur » ou la poire de Louis-Philippe.

Pétrus et ses amis affectaient, en passant devant Goussard, de faire le salut militaire en chantonnant :

« Ne raillons pas ceux d’là garde épicière ! ... »

Locataires tranquilles.

Goussard avait beau effacer lui-même ou faire effacer par ses garçons

folies carnavalesques

Les Mémoires d’une Maison.

le pain de sucre en bonnet à poil, il reparaissait toujours. La lithographie s’en est mêlée. La Caricature de Philipon vient de publier un dessin de Pétrus représentant une patrouille de pains de sucre à buffleterics et à bonnets à poil, commandée par un Goussard héroïque très reconnaissable.

Et Goussard affolé, après un échange de lettres injurieuses avec l’artiste, parla le premier d’un duel pour en finir. Pétrus sauta sur l’idée. Immédiatement deux de ses amis, boutonnés jusqu’au col et prenant des mines féroces, arrivèrent chez l’épicier et le sommèrent de constituer des témoins. Après trois jours de pourparlers et de disputes entre les témoins des deux adversaires qui prétendaient chacun à la qualité d'ofiensé, Goussard et deux amis, négociants et officiers comme lui, partirent un beau matin pour Vincennes. Pétrus sortit derrière eux, rejoignit ses témoins qui l’attendaient dans un fiacre. On arriva dans le bois. Les témoins de Goussard, pendant que celui-ci restait fièrement les bras croisés, examinaient deux sabres d’officier apportés sous un manteau. L’adversaire et ses témoins descendirent de leur fiacre à quelque distance et Pétrus, marchant le premier, s’avança, une hallebarde à la main, la pointe en avant, vers le groupe Goussard stupéfait.

Un témoin de Goussard m’a rapporté le dialogue échangé entre les deux ennemis.

— Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur ? demanda Goussard.

— Ça, c’est la hallebarde de mes pères, répondit Pétrus, c’est mon arme !

— Votre arme ! fit Goussard reculant devant Pétrus toujours en garde.

— Oui!

— Vous prétendez vous battre à la hallebarde?

— Vous prétendez bien vous battre au sabre ! Vous êtes un homme de guerre, vous, monsieur Goussard, le sabre est pour vous une arme familière, tandis que moi, paisible homme d’étude, je n’ai jamais pratiqué que les sabres de bois et encore dans ma plus extrême jeunesse! Dans ces conditions, si je croisais le fer avec vous, vous auriez bien vite raison de mon inexpérience, vous m’embrocheriez comme une mauviette! Je suis brave, mais soigneux de ma peau, je ne me laisserai pas égorger par un bretteur sans essayer de me défendre. Voilà !

— Monsieur ! balbutia Goussard, il était convenu avec vos témoins...

— S ils ont consenti au sabre, je les désavoue! fiez-vous donc à l’a-

Le Dix-neuvième Siècle.

mitié ! Heureusement, si mes témoins sont disposés à me laisser éventrer, égorger, ou estropier, moi, je m’insurge !... Ecoutez, tout ce que je

puis vous concéder, c’est ceci, vous combattrez au sabre, puisque vous tenez au sabre et moi à la hallebarde qui rétablit un peu l'équilibre entre votre force et mon infériorité... allons, en garde!

Les témoins se précipitèrent entre la hallebarde de Pétrus et Goussard, qui ne trouvait plus un mot à dire. On discuta longtemps et chaudement. Pétrus cria plus fort que les autres, puis Goussard et ses témoins rengainèrent leurs sabres, Pétrus releva sa hallebarde et chacun partit de son côté.

1842. — Mon toit a l’honneur d’abriter M. Frédérick Lemaître, le célèbre acteur. Frédérick, le grand Frédérick est mon locataire depuis deux ans. 11 me tutoie depuis dix-huit mois ; cette familiarité avec un grand homme fait ma joie, aussi je passe sur certaines choses que je ne pour-

Des actrices !

rais permettre à d'autres locataires. Certes, ma maison est une maison tranquille et mes locataires sont des gens sages et paisibles, du rez-dechaussée, occupé par la grande épicerie Goussard fils, au deuxième, et du troisième aux mansardes, mais le deuxième étage, en sa qualité de sanctuaire d’un grand artiste, a droit à des licences, à de nombreuses licences. Ce deuxième étage est bruyant, irrégulier, fantaisiste, noctam-

Répétitions à domicile.

Les Mémoires d'une Maison.

bule, révolutionnaire ; sa devise est : désordre et génie ! Il y vient, il y demeure des actrices... très variées ! Peut-on exiger d’un artiste la sévérité de mœurs d'un bon bourgeois ! Fermons les yeux ou plutôt ouvrons les tout grands quand nous rencontrons ces dames dans l’escalier. Elles sont toutes belles et toutes remarquables par quelque attrait particulier, des yeux noirs — des yeux de drame — des cheveux extraordinaires, de grands airs ou des mines drôles quand il est pour la gaieté... que sais-je, il a tant de goût !

Le grand artiste donne parfois des déjeuners dinatoircs et soupatoircs, comme il dit en me tapant sur le ventre, des déjeuners qui durent jusqu’à deux heures... de la matinée du lendemain.

Le grand artiste étudie ses rôles à des heures indues parfois, et je suis réveillé en sursaut au milieu de la nuit par des cris, des hurlements ou des pleurs qui m’inquiètent d'abord, mais à travers lesquels je distingue bientôt des tirades en prose ou en vers qui me tranquillisent. Je tends l’oreille pour écouter et j’ai ainsi par bribes la primeur du grand drame qui va bientôt faire courir tout Paris, à la Porte-Saint-Martin ou à l’Ambigu.

Personne ne se plaint ! Il y a un ancien magistrat qui demeure précisément sur le palier de Frédérick; ni le magistrat ni sa femme, une vieille dame sévère pourtant, ne

font la moindre observation à leur voisin. Je ne dis pas

. Non, ne troublons

qu ds ne soient quelquefois ennuyés la nuit quand Fré- pas le grand ari-i . ... .. tiste!

derick est en veine de tapage, mais le matin venu ils

sourient avec indulgence. Ce diable à quatre de Frédérick a conquis

toute la maison !

D’ailleurs tous mes locataires sont amateurs forcenés de spectacle. Peut-il en être autrement quand on habite le boulevard du Crime, au milieu de tous les théâtres, en face ou à deux pas du cirque Olympique, des Tolies-Dramatiques, des Délassements-Comiques, lorsque les affiches des pièces en vogue vous tirent par les yeux, lorsque tous les jours à partir de quatre heures on voit les queues se former devant les barrières, et, tranquilles d’abord, devenir bientôt agitées, gouailleuses, tapageuses ; lorsque l’on croise tous les jours sur son trottoir tous les jeunes premiers, tous les traîtres, tous les comiques, toutes les jeunes premières et ingénues de Paris, lorsque, les soirs de première, on entend

Le Dix-neuvième Siècle.

d’acte en acte, les spectateurs, encore émus et transportés, raconter la pièce, expliquer la marche des événements, commenter, discuter, faire des suppositions sur la suite, chercher à deviner le dénouement, répéter les mots de la pièce ou les grandes tirades à effet...

Frédériclt appelle le portier Pipelet et le portier ne se fâche pas ; au contraire, il paraît flatté.

— Pipelet, quand tu recevras du papier timbré, tu me feras le plaisir de ne pas le monter, n’est-ce pas, vieux cloporte ?

— Oui, monsieur Frédérick!

Oh ! si c’était un autre !

Mme Eusébie Lamisse.

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