‹ Le XIXe siècleChapitre 36 sur 74 · NOUS VIEILLISSONS · texte numérisé non relu

NOUS VIEILLISSONS

1851. — Encore! Cette nuit j’ai été réveillé par un bruit de pavés sous mes fenêtres. C'était la barricade, l’éternelle barricade, que l’on recommençait. Je m’y attendais d’ailleurs, le prince Louis a fait son coup d'Etat et toute la journée nous avons eu du bruit sur le boulevard.

Goussard rayonne. Ce matin il rentre son enthousiasme à cause de quelques insurgés qui continuent à entasser des pavés. Ils ne sont pas très nombreux, à moins d’imprévu, ce sera moins grave, la maison, je l’espère, s'en tirera plus facilement qu’en Juin.

Peu de chose, comme je m’y attendais, une dizaine de coups de fusil à peine. J’en aurai pour cinquante francs.

Aujourd’hui mes balcons sont occupés militairement par la troupe qui surveille le boulevard pendant qu’on enlève çà et là quelques petites barricadettes. L’empire est fait. La grande révolution attendue pour 52 est étouffée dans l’œuf. Enfin, j'en Monsieur. avais assez! Nous allons être tranquilles, dit-on !

1855. — Rentrée des troupes de Crimée. Sous nos fenêtres pavoisées

Les Mémoires d'une Maison.

défilent les vainqueurs de Sébastopol, les soldats de l’Alma, d’Inkermannet de Malakoff !... Transports, enthousiasme, joie folle ! Le cœur me saute à voir passer les braves enfants barbus, maigres et halés, les drapeaux noirs et déchirés, les baïonnettes étincelantes, les canons luisants qui me semblent aussi des êtres animés, de vieux troupiers de cuivre... Je bats des mains, je crie... Mais je me retourne et je vois derrière moi mes deux vieilles sœurs, la figure inondée de larmes. Et je me rappelle mes deux beaux-frères rentrant glorieusement des tueries de Wagram pour aller mourir six mois après en d’autres hécatombes !

1859. — Rentrée des troupes d’Italie. Le défilé d’il y a quatre ans avec encore plus d’ivresse et de transports! L’Italie délivrée, la nation-sœur chantée depuis 1820 par tous nos poètes, célébrée partons nos écrivains, par tous nos journaux, enfin arrachée aux Pandours ! Les vieux souvenirs de 49 remués dans les cœurs, et le soleil, et tous ces noms de batailles éclatants comme des coups de cymbales !...

J’ai entendu des gens emballés parler de courir maintenant à la délivrance de la Hongrie, de la Pologne, et enfin de tout ce qu’il peut rester de peuples à délivrer dans la vieille Europe. N’importe, cette fois, mes pauvres vieilles sœurs n’ont pas voulu regarder !

Grave événement. La femme du successeur de Goussard disparue, enlevée avec sa bonne ! Elles allaient trop souvent rendre visite au camp de Saint-Maur, où les vainqueurs d’Italie se reposent de leurs fatigues. Ce camp de Saint-Maur, la folie de tout un été parisien ! Dans notre quartier pas trop éloigné de Vincennes, les petits boutiquiers partent le matin à l’aube, font leurs petites politesses aux Turcos bonos et reviennent pour neuf ou dix heures. L’épicière est restée trois jours dehors et la bonne n’est pas rentrée du tout. Il y a eu je crois des explications un peu chaudes au retour; l’épicier prétend maintenant que sa femme avait reçu une lettre pressante d’une tante malade, mais le quartier demeure persuadé que la tante était un officier de zouaves, de même que l’oncle de la bonne devait être un Turco.

1864. — Comme tout se renouvelle, comme tout change! Quand je ferme les yeux et que je pense à ce qu’était ma maison il y a trente ou quarante ans, je distingue plus nettement la transformation qui s’est opérée peu à peu, ici comme partout. Je n'ai plus ces bons locataires tranquilles d’autrefois, ces gros bourgeois vivant sans faste, sans ostentation, mais joyeusement et sainement dans une large abondance, avec un revenu

Le Dix-neuvième Siècle.

fixe et certain, se festoyant le dimanche ainsi qu’aux anniversaires, chantant au dessert les refrains du Caveau , les chansons de Desaugiers et de

Béranger; je n’ai plus ces employés plus modestes mais tenant rang de petits bourgeois, à l’abri des soucis, joyeux aussi et amis des plaisirs peu coûteux, comme la pêche à la ligne le dimanche ou le jeu de boules dans un café-guinguette; ces commerçants modestes aussi, ennemis de la poudre aux yeux, travaillant tranquillement sans âpreté au gain, sans ce furieux besoin de faire fortune très vite et n’importe comment qui tient ceux d’à présent.

Maintenant , bourgeois gros et minces ont la même morgue de grand d’Espagne, de la suffisance et de la raideur, avec des prétentions au grand luxe; le sans-façon d’autrefois est parti, tout le monde pose pour son voisin, madame ruine monsieur en toilettes, elle a son jour, on donne des soirées. Et ces prodigalités en poudre aux yeux sont payées par une mesquinerie lamentable dans les dépenses d’ordre intérieur. Ils ne ressentent aucune faim intellectuelle sans doute, car il n’entre pour ainsi dire pas de livres chez eux, pas de revues, ils se contentent d’un journal pour pâture quotidienne et madame ne connaît que son Moniteur de la Mode ou sa Gazette du Monde Élégant.

Et plus de stabilité dans les situations, tout le monde a des hauts et des bas. Le commerçant plus exposé qu’autrefois a perdu la belle tranquillité d’âme que la marche régulière du commerce lui permettait, il a mille tourments : la concurrence, le bouleversement apporté par les chemins de fer, l’exportation, l'importation, les questions de douanes qui peuvent tout d’un coup l’enrichir ou le ruiner, les échéances, les faillites... S’enrichir vite et se retirer de la bagarre, c’est le plus sûr. Le rentier est touché par les fluctuations de la bourse ; le mois dernier son capital prospérait, le mois prochain, il sera en danger. Les obligations

Les Mémoires d'une Maison

r ■ -JT

Retour de Crimée, Italie et autres lieux.

mexicaines sont en hausse, bravo !

Grand Dieu ! le crédit mobilier qui baisse encore.

Quant aux petits employés, comme les pauvres diables ont toujours les mêmes appointements qu’en 1820, ils ont bien de la peine à végéter.

Mon concierge (on ne dit plus portier) vient de me donner son compte. 11 se retire à la campagne dans une jolie petite maison que lui offre sa fdle, danseuse à l'Opéra. Quelle satisfaction pour un père et une mère ! Je me rappelle la demoiselle, une mièvre petite Parisienne aux coudes pointus, à l’oeil hardi, vive, leste du bec, que je voyais partir tous les jours avec son petit paquet en grignotant un petit pain; les parents, confiants dans ses hautes destinées, lui faisaient donner de coûteuses leçons de musique et de français. « Oui, monsieur, il faut savoir faire des sacri-

Le Dix-neuvième Siècle.

fices quand on a une enfant que tout le monde vous en fait des compliments, » me disait la maman. Et pour veiller sur cette précieuse enfant, la prudente mère ne manqua jamais d’accompagner sa fille, les jours d’Opéra, il y a des gens si pernicieux dans les coulisses !

Enfin tous ces soins ont eu leur récompense, mademoiselle a réussi à ses examens, elle est coryphée du premier quadrille et promise à un brillant avenir. Elle a pris son vol grâce à un monsieur qui lui veut du bien, et elle a pu donner à ses bons parents une modeste petite campagne près Paris avec une petite rente.

1865. — Le successeur de Goussard, l’épicier parti il y a trois ans pour s’établir dans une rue qui devait être expropriée prochainement, d’après des renseignements confidentiels , voudrait bien revenir. On ne l’exproprie pas là-bas et d'autres renseignements également confidentiels lui ont donné la certitude qüe c’était ma maison que l’expropriation devait toucher.

La vérité est qu’il est au bout de son rouleau et que cette chimérique expropriation, le rêve de tant de gens actuellement, pourrait seule le sauver.

La demoiselle de la concierge.

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