DE CATASTROPHE EN CATACLYSME
1870. — Je suis bien vieux, hélas, et voici qu’il me semble recommencer la vie, j’ai revu les jours brillants, les panaches, les triomphes du premier empire avec le second, et je revois aussi, hélas! les tristesses de 1814. Le canon aura été la musique de ma jeunesse et l’accompagnement funèbre de ma vieillesse, je suis né au temps des tueries révolutionnaires, et nous reverrions ces égarements horribles et stupides que ,r/ je n’en serais pas surpris. Mes pauvres sœurs sont mortes à temps, moi j’aurai l’amertume de finir dans les bouleversements, perdu dans un brusque reflux de la barbarie humaine.
Janvier 1871. — Nous en avons vu de belles !
D'abord pour commencer par la tête de colonne de la maison, mon concierge est socialiste ! Depuis les premiers troubles, il pérore dans les réunions publiques, et peu à peu il est devenu l'une des fortes têtes des comités démocratiques, un des meneurs du quartier. Aussi jamais la maison n’a été plus mal tenue, il pense, et sa femme, occupée à recopier ses élucubrations et sa corres-
Le concierge est socialiste.
Le Dix- neuvième Siècle.
pondance, n’a guère le temps de donner un coup de balai à l’escalier; si les citoyens locataires veulent avoir leurs lettres à l’heure, ils peuvent bien descendre à la logé. Je n’ose pas le renvoyer, il ne cache pas le profond mépris que je lui inspire en qualité d’exploiteur du peuple et m'a fait comprendre que je n’en avais pas pour longtemps, le joug de l’infâme capital devant être brisé prochainement.
J'ai d’étranges voisins en ce moment. Au premier étage, dans l’appartement à côté du mien, au second, dans les deux grands appartements donnant sur le boulevard, les locataires ^ étant partis au commencement du siège, la
Le vibrant saiiiard municipalité, prévenue par mon concierge socialiste, m’a fourré des gens de la banlieue. J’ai à côté des chiffonniers de Clichy dont les cahutes ont été démolies par l’autorité militaire, une famille nombreuse, deux vieux, leur garçon et sa femme, trois grandes filles et deux enfants, plus deux chiens, tout ça en tenue de chiffonniers, se servant de tout comme en pays conquis , mangeant avec la vaisselle , s’allongeant dans les fauteuils et couchant dans les lits de mes pauvres locataires. C’est comme un rêve pour ces gens-là, ils souhaiteraient un siège à perpétuité. Les hommes touchent trente sous, les femmes quinze sous par jour, ils reçoivent des bons de pain, des bons de fourneaux municipaux et ils travaillent encore un peu, pour s'amuser seulement, dit le vieux, qui ne sort jamais sans sac. Que font-ils de tout ce qu’ils ramassent ainsi par les rues, je les soupçonne d’avoir converti une pièce de l’appartement en dépôt de chiffons. Au second étage, autre transformation, ce n’est pas un entrepôt de chiffonniers, c’est une ferme. J’ai des gens de A'oisy-le-Sec, une famille de paysans réfugiés avec toute leur basse-cour. Ils prétendent avoir mangé tout de suite leurs lapins et leurs volailles, mais j’ai entendu longtemps au-dessus de moi des coins-coins de canard et sans nul doute ils les ont gardés le plus longtemps possible pour les vendre aux prix de famine. Mes pauvres plafonds !
Enfin au troisième, j’ai depuis deux ans le célèbre Saillard père, le
Les Mémoires d'une Maison.
révolutionnaire à la belle barbe, démocrate, socialiste, communiste. Il est mal avec mon concierge, tous deux se traitent en-dessous de mouchards. Mais auprès de l’immense Saillard père, mon socialiste de concierge n’est qu’un ciron. Saillard père est un des trois ou quatre cabotinsétoiles des réunions publiques — des dieux pour le pauvre troupeau de moutons enragés qui les écoute bouche béante, — sa présence annoncée sur l’affiche fait salle comble.
Appartement réquisitionné.
Saillard père me témoigne encore plus de mépris que mon concierge.
— Monsieur, me dit-il avee son accent méridional (il ne daigne pas m'appeler citoyen), votre bicoque est bien placée, c'est un point stratégique, quand la cause du peuple l’exigera, nous vous l’emprunterons pour en faire le centre d'une position fortifiée... Et si ça va mal, eh bien, nous sauterons tous avec!
11 remue sa barbe noire en débitant ses douceurs et me regarde avec
Le Dix-neuvième Siècle ,
ses yeux railleurs ; il tiendra parole, il nous fera sauter peut-être, mais je jurerais bien qu’il ne sautera pas.
Mars 71. — Décidément je regrette ma Vésuvienne de 48, la citoyenne Eusébie Lamisse ! Saillard est parti habiter les hauteurs, mais il a cédé son logement à un citoyen plus farouche encore, qui organise dans mon immeuble un corps franc, les Enfants perdus, composé, à ce qu’il me semble de jolis chenapans. La maison est pleine de chassepots et de revolvers; sur le trottoir, devant l’ancien poste des Yésuviennes transformé en bureau d’enrôlement, auprès des fusils en faisceaux avec des
Le corps franc.
pains embrochés dans les baïonnettes, les Enfants perdus boivent et fument. Dans l’escalier, on marche sur d’autres Enfants perdus couchés en travers des marches. Encore si ces Enfants perdus n’avaient pas de cantinières, mais le bataillon en possède trois, toutes trois constamment munies de leurs chassepots, trois drôlesses sortant de je ne sais où, qui boivent et fument avec le bataillon, qui s’amusent à perquisitionner, à désarmer ou à arrêter les gens suspects de tiédeur vis-àvis de l’aimable Commune. Déjà les Enfants perdus, en réponse à des observations polies, ont parlé de me fusiller en me traitant de Versaillais. Comment tout cela finira-t-il ?
Mai. — C’est fini. Ma maison et moi, nous sommes encore vivants ou à peu près. Ma maison a retrouvé sa barricade de chaque révolution,
L es Mémo i res d 'une ’M ai s on.
Ijo
revue et augmentée chaque fois. Celle de Juin était une barricade de poche auprès de la citadelle construite ainsi qu’il me l’avait promis, par le citoyen Saillard père. Et cette fois, nous avions du canon, deux pièces braquées sur le Château-d’Eau. Dès l’entrée des troupes de Versailles, ma maison a été envahie par les fédérés, qui ont percé les murs et bordé les balcons avec tous les matelas de la maison. C’est à peine si j’en ai pu sauver un pour m’installer dans un petit cabinet de débarras sur la cour. La bataille a été dure. J’en ai suivi de l’oreille toutes les péripéties, m’attendant avec philosophie à attraper quelque éclat des nombreux obus qui ont pénétré chez moi avec effraction.
Quand nos braves petits troupiers sont entrés à leur tour — par les brèches — j'avais pris machinalement un livre; c’était Rabelais, et dans le vacarme de la bataille, mes yeux étaient tombés sur cette phrase : « J'appelle pantagruélisme certaine gaieté d’esprit confite en mépris des choses fortuites. » Est-il rien de plus fortuit qu'une balle pénétrant tout à coup dans l’habitat de lame et la chassant d’un vieux corps usé ?... Celte simple phrase me rasséréna. Bah ! tout ça passera ! le soleil luira encore après l’orage, il naîtra encore des millions et des millions de bons, braves et honnêtes Français pour nous consoler des vilains citoyens de l’heure présente.
La balle ne vint pas. Après un effroyable tintamarre de coups de fusils, de cris, de vociférations, de courses éperdues, des fracas de portes enfoncées et de fenêtres volant en éclats, la porte de mon refuge s’ouvrit brusquement et dans la fumée apparut un brave garçon en pantalon rouge, se présentant la baïonnette en avant.
— Ah ! fit-il en la relevant, il n’y en a plus ?
— Probablement, répondis-je, puisque vous voilà!
Nous nous étions compris. Je le suivis, la barricade était emportée, la maison prise. Malgré le mépris des choses fortuites prêché par Rabelais, mon cœur saigne. Quelle dévastation! des trous partout, et dans toutes les chambres, des fusils jetés, des uniformes, et même des cadavres.
Juin 71. — D’après devis d’architecte, j’en aurai pour 40,000 francs de réparations. Aïe ! Qui va me les prêter ?
Juillet. — Mon ancien concierge le socialiste qui a réussi à se tirer de la bagarre, pose sa candidature au conseil municipal. Je ne lui donnerai certes pas ma voix, mais il peut la dédaigner, plusieurs milliers d’élec-
Le Dix-neuvième Siècle.
teurs porteront certainement son nom aux urnes. Paris, la Ville-Lumière (après le grand éclairage au pétrole de la Semaine sanglante, on
Candidat au conseil.
peut sans marchander lui donner ce nom), aura l’honneur de le compter parmi ses édiles.
Note du compilateur ,
1887. — Mon vénérable cousin Ponto n’étant plus, les Mémoires d’une maison parisienne s’arrêtent ici. Je ne trouve après juillet 71 que des mémoires, des devis, des papiers timbrés, des assignations, des significations d’avoué, mille autres paperasses désagréables et enfin, dernière relique, l’affiche de la vente au Palais de justice, tout cela pêlemêle avec des paquets d’actions dont je tirerai bien vingt-cinq centimes au poids. Mais j’ai voulu revoir la maison dont mon vénérable cousin m’a légué tout au moins le souvenir et j’ai rapporté de mon douloureux pèlerinage les éléments d’un petit appendice à ces mémoires.
La maison a toujours belle apparence, avec un aspect de bâtisse neuve dû aux grandes restaurations de 71. Au rez-de chaussée, aucune trace du style égyptien primitif. J’ai vu le concierge, le successeur du portier jacobin, du vieux soldat, du portier molesté par les rapins, etc. , etc. Ce concierge trônant majestueusement dans une loge ou plutôt un écrin tout en glaces, acajou et velours rouge, est un monsieur très chic que mon cousin aurait certainement pris pour un ancien magistrat s’il