VIEILLE
Quand arrivait le premier jour de i chaque trimestre, les grandes épo-
/ ques de l’année pour tous les rctrai- ^ ^ tés ou pensionnés de ^
l’État, le petit An- ^
^P^toine Ponto, assis -- au fond de l’étude,
^ sur sa chaise de simple saute-
ruisseau ou de quatrième clerc, pouvait presque se considérer comme le successeur de Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, etc. ; car il passait en revue, ce jour-là, tout ce qui restait dans la ville de S... des armées de Sa Majesté l’Empereur et roi, tout ce qui, parmi les vieux débris des anciennes guerres, revenus au pays natal ou échoués dans la petite ville, avait jusqu’alors échappé aux coups de la faux régulière et infatigable du Temps.
Ce n’était pas la grande revue nocturne du poète, mais c’était presque aussi macabre, dans son réalisme cruel, ce défilé devant le pupitre du petit clerc des vieux soldats courbés par l’âge, fatigués, amaigris, desséchés pour la plupart, ou, — plus rarement, — gonflés et empâtés, abîmés parfois, enlaidis et dépoétisés par les infirmités et les décrépitudes, les vulgarités et les misères de la vie.
Parmi tous ceux qui venaient signer leur certificat de vie et toucher le trimestre des maigres pensions, salaire de peines et de dangers inouïs, indemnité des pintes de sang versé ou des membres perdus en de lointaines batailles ; parmi cette cohorte de vieux de la vieille, il y avait de vigoureux et nobles spécimens de ce type du vieux soldat, un des quatre ou cinq grands types éternels de tous les âges et de tous les pays, de vieilles moustaches énergiques, de superbes têtes blanches frappées comme des médailles et dignes du crayon de Charlet ou de Raffet.
Le petit clerc, assez dédaigneux des clients ordinaires, paysans ou citadins, se montrait poli et plein d’égards pour tous ses visiteurs trimestriels, pour les pauvres invalides, impotents, sourds, à demi tombés en enfance, ne comprenant ou n’entendant plus guère, comme pour certains autres aux nez rubiconds, vieux drôles dépourvus de toute vergogne, qui avaient dû, certes, en leur temps, en faire de belles, lâchés par toute l’Europe. Mais, lorsque se présentaient devant son pupitre quelquesuns de ces grands vieillards droits et fiers, héros obscurs de la prodigieuse épopée, il laissait voir une particulière et respectueuse admiration.
Il les rédigeait de bon cœur, les certificats de vie des vieux braves aux rangs éclaircis à chaque trimestre ; cela seul lui agréait de toute l'insipide besogne qui lui était dévolue d’un bout de l’année à l’autre, du grossoyage assommant sur lequel il dormait à l’ordinaire. Au diable les actes et le papier timbré, cette revue des vieux pensionnés, c’était de la belle et bonne poésie, c’était un écho affaibli des jours terribles et des grandes guerres passées qui roulait soudain dans l’étude, comme nn
Les Vieux de la Vieille.
dernier éclair des anciens canons qui venait illuminer les cartons moisis.
Pour se consoler de la besogne prosaïque ou répugnante, des ventes et des baux, des partages de paysans où chaque lambeau de bien est âprement disputé et comme tiré aux dents par chacun, des liquidations longuement élaborées, de l’entortillement formaliste des moindres affaires, du spectacle des intérêts en lutte, des gens qui se chamaillent, qui s’écorchent ou qui se pillent, le petit clerc avait ainsi, à jour fixe, comme une envolée dans un idéal surhumain, le défilé des vieux débris et la conversation du commandant Hector Clausse.
Les pensionnés.
Ancien officier d’artillerie de la garde impériale, le commandant Hector Clausse, une des plus hautes tailles de l’ancienne armée, maigre et comme desséché, se tenait droit encore et portait haut une tête aux méplats fortement accusés, aux lignes franches qui semblaient creusées dans un bloc de chêne, par le ciseau vigoureux d’un sculpteur. Des yeux vifs et clairs qui cherchaient toujours l’œil de l’interlocuteur, une bouche quelque peu railleuse sous la brosse blanche des moustaches, corrigeaient ce que l'ensemble des traits pouvait montrer de raideur et appelaient la sympathie. Logé dans un petit appartement à deux pas de l’étude, le commandant Clausse arrivait toujours le premier, le jour du trimestre, devant le pupitre du clerc et, son paraphe droit comme une lame de sabre apposé au bas du certificat de vie, il s’asseyait volontiers pendant une heure ou deux pour assister au défilé des anciens compagnons d’armes en causant avec le petit Antoine Ponto. Entre le petit clerc et le
Le Dix-neuvième Siècle.
vieux soldat séparés par prés de soixante années, un courant de sympathie s’était établi malgré la différence des âges , deux natures pareilles s’ é taient devinées et comprises, deux âmes chaudes et enthousiastes, montrant pour les banalités et les platitudes sociales un dédain calme et railleur chez le vieux soldat, violent et emporté chez le rageur petit clerc.
Fils de tout petits commerçants, petits épiciers dans la petite ville, qui rêvaient de faire de lui un homme de chicane, un greffier, ou peutêtre, gloire suprême, un notaire, Antoine Ponto, par une loi de contraste que l’atavisme seul expliquerait, était un garçon bouillant, nerveux, un brin exalté, qui faisait aussi bon marché du notariat que de l’épicerie, mettait au même rang les chandelles et le papier timbré, et ne demandait au Ciel d’autre grâce que de faire arriver au plus vite le premier jour de sa dix-huitième année, jour béni et très prochain, qui lui permettrait d’envoyer promener le Code et lui mettrait en main, au lieu d’un porte-plume de clerc, un fusil ou un sabre de troupier.
Depuis son enfance, les récits d’un grand-père, vieux soldat, les souvenirs d’un oncle paternel, officier supérieur â la fin du premier Empire et mort dans les derniers jours de la grande tragédie, la vue des soldats, les passages fréquents de troupes dans la ville d’étape, les retraites avec les tambours et les trompettes de la garnison éclatant chaque soir au premier coup de huit heures, tout avait contribué à faire naître et à entretenir le fanatisme militaire du garçon. Les premières victoires du second Empire l’avaient encore surexcité ; il se les rappelait, ces victoires dont le nom éclatait soudain dans une apothéose de drapeaux et de lanternes vénitiennes à toutes les maisons; il se rappelait les tambours des pompiers parcourant la ville par une belle après-midi de soleil, ou le soir à la lumière des torches, et sur toutes les places, le maire, ceint de son écharpe, lisant après les roulements des tapins civils, les dépêches annonçant la victoire d’Inkermann, la prise de la tour Malakoff ou la victoire de Turbigo, la victoire de Magenta, la victoire de Solférino et enfin, la plus récente de toutes, la prise de Pékin après Palikao. Et les pavoisements soudains, les illuminations spontanées et les salves d’artillerie de la garde nationale en l’honneur des soldats de France, des braves petits pioupious toujours dehors, combattant un peu partout sous tous les ciels, en Europe, en Afrique, en Asie, en Amérique, répandant leur sang sous tous les climats et pour toute autre chose souvent, hélas ! que l'intérêt sacré de la France.
Les Vieux de la Vieille.
Oh ! ces roulements victorieux des tambours aux grandes journées^ les cœurs les plus endormis sursautant soudain, toute la ville sentant passer au-dessus d’elle comme un souffle d’ivresse héroïque et planer lame de la vieille Gaule guerrière, comme ils enflammaient, ces joyeux tambours, le cœur et la tête du petit Ponto ! C’est déjà bien lointain, hélas, mais leur retentissement n’est pas tout à fait éteint, et parfois son oreille croit encore entendre vaguement leur sourde rumeur... Roulements du passé ou roulements de l’avenir, qui peut savoir au juste ?