LE QUINZE AOUT
« ... Nobles lambeaux, défroque épique ;
« Saints haillons qu’étoile une croix... »
D’autres émotions, les 15 août, faisaient rêver le jeune garçon. C'était le défilé des vieux de la vieille allant entendre la messe solennelle à la cathédrale, dans leurs uniformes usés, devenus trop étroits ou trop larges, chamarrés de dorures ternies, avec de vieux plumets mélancoliques ayant, comme les hommes, la colonne vertébrale fatiguée. Les anciens de la cavalerie faisaient instinctivement bande à part et se tenaient dans les premiers bancs, à la droite du chœur. Parmi les hussards peu fringants et les lanciers au lourd schaspka, des casques brillaient ; quelques dragons, trois cuirassiers et un immense carabinier, maigre et desséché, s appuyaient, pour se redresser, sur leurs grandes lattes aux fourreaux
Le- Dix-neuvième Siècle.
bosselés ; des artilleurs à l'imiforme sombre se groupaient autour du haut bonnet à poil d'un grenadier à cheval dont les joues glabres, rasées de frais, disparaissaient jusqu’aux oreilles dans le col carcan de son uniforme. A gauche, c’était l'infanterie, un colonel de voltigeurs en tète, rouge, apoplectique, étouffant dans son uniforme trop étroit ; derrière lui se serrait un état-major de vieux officiers, de petits hommes râblés, quelques-uns presque verts encore et qui n'avaient dû servir que dans les vélites ou la jeune garde, aux derniers jours de l’Empire ; des habits bleus, passés et plissés, des shakos de toutes formes, immenses, évasés, garnis de torsades, avec l'aigle sur la plaque, passée au tripoli pour ce grand jour. 11 y avait dans le nombre quelques uniformes incomplets et quelques habits civils aux derniers rangs; mais tout ce qui n’était pas trop invalide parmi les vieux ayant tenu le fusil ou brandi le sabre dans les grandes guerres était là ; certains n’habitaient pas la ville et venaient des villages d’alentour, pour se retrouver avec leurs anciens compagnons. Mais tous les ans l’effectif diminuait, il sé faisait des vides parmi les hauts plumets ; les groupes se tassaient devant le chœur de l'église et semblaient serrer les rangs comme autrefois sous les volées de mitraille. D’un regard mélancolique, on se comptait: cette année-ci, la cavalerie avait souffert, il manquait quelques casques parmi les cuirassiers, ou l'infanterie perdait un banc tout entier. Résignés, les vieux de la vieille relevaient la tête en mâchonnant leurs blanches moustaches et essayaient instinctivement de cambrer leurs vieilles poitrines pour faire bonne contenance sous la faux invisible.
Et l’orgue emplissait l’église de sa grande voix roulante, les chants montaient vers les voûtes, graves et pleins, coupés par le fausset aigu des enfants de chœur. Dans la nef où s’alignait une compagnie de la garnison en grande tenue, éclatait à l'élévation le commandement: Garde à vous! lancé par un jeune officier sur qui, pendant tout l'office, les regards des anciens restaient attachés — Genou... terre!
Toutes les crosses de fusil sonnant sur les dalles, puis des bruits plus clairs, les fourreaux des sabres tintant à leur tour, et tous les soldats, dans le grand silence de l’église et le frémissement des cœurs, un genou en terre, les fusils baissés devant l’autel...