I.e zouave Jean Bernille
l’honneur de connaître, ainsi que je le le disais tout à l’heure...
— Ah, le jour où j’ai fait la connaissance de Jean Bernille, il a fait chaud et j’ai bien pensé que c’était le dernier de ma vie !
Figure-toi, c’était à Sedan, je débutais mal dans le métier, il faut en convenir, je tombais dans la défaite et l’écrasement sous le nombre; pour ne pas rester dans la ratière de Sedan, le 3e zouaves fit une tentative désespérée et réussit à percer les lignes prussiennes. Ce ne fut pas sans
Sur la Loire.
Le Dix-neuvième Siècle.
mal et sans laisser une longue traînée de morts et de blessés. A un certain moment, je ne sais plus où vraiment, car tout cela m’est resté brouillé comme le souvenir d’un accès de fièvre, comme nous arrivions à un petit bois, nos fusils brûlants, nos sabres-baïonnettes rouges ou tordus, je jetai un regard en arrière et je vis, encore en plaine, un vieux zouave qui se retournait vers les batteries prussiennes avec un geste de moquerie bien soldatesque... Au même instant des dragons prussiens qui venaient de nous charger reformaient leur escadron un peu abîmé et un officier se lançait au galop sur le zouave. Celui-ci rechargeait son arme, je le vis laisser venir le cavalier sans broncher, plier les jambes en levant le bras, le fusil tendu horizontalement pour parer le coup de sabre, et quand l’officier emporté par son cheval l’eut dépassé, l'abattre de son coup de fusil. Les dragons prussiens revenaient, je n’en vis pas davantage, tout disparut dans la fumée ; le vieux zouave devait avoir été sabré ou écrasé sous l’escadron. J’entendis vaguement dire autour de moi que c’était le vieux Jean Bcrnille, un ancien, décoré, couvert de médailles, rengagé pour la guerre et arrivé d’Afrique depuis huit jours avec le dépôt. Et ce fut tout. Des anciens zouaves, des vieux de tous les champs de bataille d’Afrique, de Crimée ou d'Italie il n’en restait guère! Presque tous tombés en Alsace, dans les Ardennes ou sur la Loire. Nous n’étions plus que des jeunes, cependant j’entendis plusieurs fois parler de Jean Bcrnille par les quelques anciens que balles et obus avaient épargnés, mais pour eux comme pour moi il était bien mort.
La guerre terminée, on nous embarque pour l’Algérie en insurrection sans que nous ayons le temps de souffler; j’étais toutjeune, un imberbe sergent de zouaves de vingt et un ans et je voyais pour la première fois le ciel d’Afrique, mais j’étais enchanté de venir guérir mes engelures au soleil africain.
Notre colonne manœuvrait en Kabylie à la poursuite du chef de l'insurrection Bou Mezrag et l’on venait de me laisser avec une quinzaine d’hommes, zouaves et mobiles du Tarn, dans un vieux blockhaus gardant une route du Djurjura. Depuis deux jours nous étions seuls, surveillant les pentes désertes, écoutant le bruit lointain des canons de la colonne et regardant monter des fumées de villages incendiés. L’ennui commençait à nous gagner dans notre isolement et nous portions envie aux camarades de la colonne, malgré leurs fatigues et leurs dangers...
Tout à coup quelques détonations nous font regarder tout près de nous
Le zouave Jean liernillc.
du côté d’un petit bois d’oliviers et nous apercevons alors des burnous blancs s’agitant tumultueusement et à cent mètres en avant d’eux, un individu marchant à côté d’un petit âne chargé de paniers. L’individu ne se pressait pas, il arrêtait de temps en temps son âne et abrité derrière les paniers tirait un coup de fusil sur les burnous. Je courais déjà avec quelques moblots pour dégager l’homme poursuivi, lorsque celui-ci donnant un coup de trique à son bourriquot, se mit à trotter vers nous en nous faisant signe de rentrer. Les burnous blancs s’étaient massés à cinq
ou six cents mètres et il en venait, et il semblait en sortir de tous les rochers.
L’homme poursuivi arrivait sur nous. Je n’oublierai jamais sa figure, c’était un gaillard .assez grand, très barbu, sec et hâlé, déjà vieux, mais de structure solide et raide encore, un de ces hommes tout en os et muscles avec juste ce qu’il faut de chair pour maintenir le tout et pas une once de plus. C’était un ancien soldat, son costume le disait : il était vêtu d’un veston blanc et d’un large pantalon de coutil retenu par une ceinture rouge et serré au mollet dans de petites guêtres. Une chéchia de zouave posée de côté découvrait une partie de son crâne garni d’une végétation rousse dure comme des crins de brosse ; rousse également avec quelques bouquets de poils gris, la longue barbe qui lui tombait sur la poitrine. Je n’eus guère le temps alors de l’examiner; pourtant dès le premier instant tous les détails me sautèrent aux yeux: je vis son
Le Dix-neuvième Siècle.
regard énergique, le ruban de la Légion d’honneur sur son veston et la courte pipe incrustée dans le coin de sa bouche au milieu des crins rouges.
— Vite, dit-il en poussant son bourriquot, rentrez le pont, les petits, ou les arbis nous tombent dessus !
Notre blockhaus était une construction carrée en gros madriers élevée sur un soubassement de pierres qu’elle surplombait sur les quatre faces. Un ouvrage en terre et pierres sèches défendu par un fossé entourait ce réduit.
On entrait dans l'ouvrage par une coupure fermée d’une barrière en simples chevaux de frise ; par bonheur, en nous laissant dans le blockhaus, on avait par précaution coupé le fossé et jeté une sorte de petit pont de planches posées sur un chevalet.
En un clin d’œil, sous la direction de l’arrivant, les planches furent rentrées et nous bouchâmes notre porte avec des pierres et de la terre.
— Maintenant nous avons le temps de respirer, mais ouvrez l’œil et préparez vos chassepots, dit l'homme en allant à son bourriquot.
Pendant que nous surveillions les Arabes du haut de notre rempart, il enlevait les paniers du bourriquot et les montait par l’échelle dans le réduit du blockhaus. 11 redescendit ensuite et vint à moi.
— Puisque nous allons avoir à travailler ensemble, il est bon que nous nous connaissions, me dit-il en dégageant un peu son ruban rouge des crins rudes de sa longue barbe, Jean Bernille, ex-sergent de zouaves, cinq citations à l’ordre, trente-cinq ans d’Afrique et solide au poste encore !
— Jean Bernille ! m’écriai-je en reconnaissant tout à coup le vieux zouave de Sedan, vous êtes vivant?
— Un peu, mon neveu !
— Vous étiez à Sedan, à notre trouée après la bataille?
— Oui, j’étais rentré en amateur aux zouaves.
— Alors, c’est vous qui avez abattu cet officier de dragons... Je vous croyais bien mort, vous aviez disparu sous les chevaux.
— Dame, quand j’ai vu venir les cavaliers, je me suis cru fricassé aussi, mais je me suis flanqué à terre le long d’un cheval mort, les autres dadas ont sauté par-dessus leur camarade sans appuyer, j’en ai été quitte pour quelques coups de sabre dont un m’a irisé la coloquinte juste assez pour me barbouiller de rouge sans me faire trop de mal. Me voyant ainsi
SOLDAT d’a F R IQ.U E
Le zouave Jean Bernille .
ÎHI
arrangé, les dragons m’ont laissé. La nuit venue, quand mes écorchures ont été un peu engourdies, je suis parti à la bédouine, à quatre pattes d’abord, pour gagner les bois, puis sur les guibolles avec mon chassepot pour canne et ma baïonnette à fourrer dans le ventre à celui qui m’aurait embôté en route, et j’ai eu la veine de gagner les ambulances de Belgique où l’on m’a dorloté tant que je n’ai pas été sur mes pattes... Canaille de temps, va ! Plus moyen de se voir les yeux dans les yeux, on est démoli à distance !...
Jean Bernille appuyé au parapet me conta son histoire.
Retraité depuis dix-huit mois, il avait obtenu une petite concession du côté d’Aumale et plantait tranquillement ses choux, lorsque les nouvelles de 70 lui étaient tombées sur la tête comme un coup de massue. Il avait été malade pour la première fois de sa vie, les reins cassés, les jambes molles et la tête à moitié fêlée par les invraisemblables défaites, auxquelles il ne pouvait se résigner à croire ; puis, lorsque la solidité lui était un peu revenue, il avait laissé la clef de sa maison à un colon voisin et s’était embarqué pour Marseille. On le connaissait, il avait obtenu de rentrer dans les rangs juste quelques jours avant Sedan. Et il avait encore pu, en sortant des ambulances de Belgique, gagner l’armée de la Loire et faire trois mois de campagne d’hiver, dans la boue, la neige et pire que cela, la défaite, trois mois de rage et de misère !...
La guerre terminée, il avait regagné sa vieille Afrique et son gourbi de colon. Il tombait en pleine insurrection, cela ne l’inquiétait pas, il en avait vu tant d’autres, tant de révoltes, tant de chefs déployant l’étendard vert, et soulevant les tribus ; mais à peine réinstallé chez lui, enveloppé dans le soulèvement, dans les razzias, dans les incendies de fermes et de villages français, il avait dû battre en retraite, emmenant sur son bourricot toute sa fortune, deux paniers, l’un rempli de ses frusques, l’autre d’oignons.
— Un peu plus j’étais rasé, dit Jean Bernille, au gué aune lieue d'ici,
Zouave des premiers temps.
Le Dix-neuvième Siècle.
je tombe clans les Ouled-el-Aziz, je reconnais l’agha Ben-Ivassem, avec qui j’avais pris le café il y a trois semaines, et l’animal me crie en riant : — Jean Bernille, rends-toi, ou je te coupe le cou ! — Rends-moi mon café d’abord, fils de chien ! que je lui crie en me défilant derrière mon bourricot. Il m’envoie un coup de fusil qui touche Jacquot à l’oreille et le fait trotter, moi je cours pour rattraper le bourricot en réservant les deux coups de mon flingot... Voilà tous les Ouled-el-Aziz à nos trousses, nous trottons dans les pierres où les cavaliers ne peuvent passer et je gagne un peu d’avance par bonheur. Ils me canardent, je réponds, mais à ma fantaisie, suivant les bonnes occasions, j’en décroche deux ou trois et j’arrive ici sans avaries. Voilà ! Maintenant, attention au coup dur !
— On cognera sergent !
— Combien sommes-nous ici? Zouaves et moblots, dix-sept en me comptant, bon ! Eh bien, les garçons, attention à ouvrir l’œil et taper dur, il ne faudra pas nous effaroucher si nous avons tout à l’heure sept ou huit cents arbis sur les bras, j’ai vu mieux que ça, moi dans les temps, sans remonter jusqu’à Constantine, et nous nous en tirerons si nous avons du nerf!
— Nous en aurons ! déclarai-je.
— Ces arbis que vous voyez là-bas, dit-il, c’est un contingent des Ouled-el-Aziz qui s’en va rejoindre Bou-Mezrag, ils vont essayer de nous avaler, mettons-nous en travers et nous leur casserons les dents, fiezvous à moi, je m’y connais, et dans quelques jours la colonne rapplique par ici et te vous les cueille en douceur !...
L’attaque annoncée par le vieux zouave vint. Je ne te la raconterai pas. Tu peux te figurer ce que fut cet assaut donné par cinq cents Bédouins à notre pauvre petite fortification. 11 est certain que si nous n’avions pas été prévenus, conseillés et puissamment aidés par Jean Bernille, nous étions pris et passés au fil des flissas. En un quart d’heure nous avions devant nous deux cents cavaliers et deux ou trois cents fantassins, une fraction de la tribu des Ouled-el-Aziz qui, ayant attendu les premiers succès de l’insurrection avant de se soulever, désirait se faire pardonner son retard par une petite victoire. Nous étions dix-sept fusils en comptant celui de Jean Bernille qui en valait plusieurs. Nous ne devions courir à l’échelle du blockhaus qu’en cas de malheur et comme dernière ressource, lorsque le retranchement serait pris. Par bonheur
Le zouave Jean Bernille.
notre fortin était presque inabordable sur trois côtés et nous ne pouvions être assaillis que de face. En laissant un homme pour surveiller l’escarpement, nous pûmes recevoir l’attaque avec seize fusils.
11 y eut un moment de bousculade terrible, les Bédouins parvinrent jusqu’au parapet et sans la baïonnette de Jean Bernille, c'était fini de nous. Ereintés, les Arabes renoncèrent à l’escalade, les plus enragés restèrent sur l’escarpement à tirailler, pendant que d’autres, dans le fossé, enlevaient les morts et aidaient les blessés à remonter.
Nos hommes encore tout enragés tiraient dessus, Jean Bernille fit cesser le feu.
— Voulez-vous leur ficher la tranquillité à ces braves Bédouins, s’écria-t-il en arrêtant les moblots, ils ont l’attention d’enlever
Spahi.
ceux qui ont le coco claqué et vous leur
envoyez encore des prunes ! Comprenez donc, tas de jobards, que s’ils les laissaient pourrir dans le fossé, demain nous ne saurions plus quoi faire de notre nez, ça manquerait joliment de vinaigre de Bully dans l’établissement !
De notre côté, nous avions un mort et trois égratignés. Nous enterrâmes le mort derrière le blockhaus et les blessés, poussés par Bernille, montèrent eux-mêmes se coucher.
— Ça n’est pas tout, nous dit Jean Bernille quand le soir tomba, je connais mes Bédouins, ils viendront encore nous faire une petite visite cette nuit, ils sont furieux et voudront se rattraper de la danse qu’ils ont reçue tout à l'heure. Je vous en préviens, ça sera plus sérieux que dans le jour, mais après nous avons des chances pour qu’ils nous laissent tranquilles...
Les mobiles se regardaient en faisant la grimace. Pauvres garçons, jetés tout à coup en Algérie, ils sentaient encore dans les jambes le roulis du bateau. Comme ils croyaient rentrer chez eux après les terribles aventures de la campagne de France, au lieu de les licencier, on les avait embarqués et lancés contre les tribus révoltées. Ils ne connais-
saient rien du pays où ils se trouvaient comme égarés et n’avaient aucune idée de la guerre africaine.
— Allons donc! s’écria Jean Bernille qui s’aperçut de l’effet produit par ses paroles, voilà-t-il pas ! Nous en avons vu bien d’autres, nous, les vieux d’Afrique! Voyons, vous venez de la grande guerre, avec le grand or¬
chestre des canons Krupp et tout le tremblement ! Le gouvernement vous donne une contre-marque pour une pantomime militaire à grand spectacle et vous vous plaignez ! Vous êtes bien dégoûtés, mes canards! nous avons eu de plus mauvais morceaux à avaler dans les temps, nous autres ! Voyons, il s’agit de montrer que les troupiers d’à présent valent les anciens, crebleu ! et que vous avez les dents solides aussi ! C’est entendu, n’est-ce pas, on leur flanquera un coup de torchon remarquable, des atouts à ramasse tes quilles et fiche le camp, une pile telle que le diable en prendrait les armes !
— Oui ! oui ! firent les moblots enlevés par le discours du vieux soldat.
— Et d’ailleurs vous savez, avec les Arabes, pas de milieu, il faut enlever le pompon, sinon, couic !
Jean Bernille passa la main sur son cou d’une façon significative.
— Un homme prévenu comme ça en vaut quatre ! dit-il en enlevant son fusil d’un geste énergique, d’ailleurs, mes petits, nous sommes encore des bons et ils ne nous feront pas passer le goût du champoreau. Je
Le zouave Jean Bernille.
me suis trouvé dans une diablement plus fichue passe, moi qui vous parle et je suis encore là ! tenez, regardez la preuve !
Jean Bernille souleva sa grande barbe et nous montra sur les cordes nerveuses de son cou la cicatrice d'une longue estafilade.
— Oui, vous voyez j’ai eu le cou mal coupé dans les temps. Et savezvous d’où ça vient?... C’est un souvenir de la retraite de Constantine !... J’étais comme vous alors, un jeune homme, un conscrit du
La brèche de Constantine.
2° léger, j’arrivais en Algérie et je n’avais jamais rien vu !... Vous avez l’avantage sur moi, vous n’êtes plus desclampins, puisque vous avez déjà six mois de campagne... moi j’étais tout neuf, innocent comme ma petite sœur! A l’attaque de la porte d’Al-Kantara j’attrape une balle, je tombe et je ferme l’œil... Je n’étais pas mort tout à fait, mais dame, je ne valais guère mieux!... Quand je me sentis revenir peu à peu, je somnolais bercé par je ne sais quoi, je rêvassais, mais voilà qu’un tintamarre de tous les diables à mes oreilles, des hurle ^ ments et des coups de fusils me font rouvrir tout à fait l’œil et je me vois avec d’autres blessés encaqués dans une prolonge d’artillerie et tout autour, dans la bousculade, les Arabes à cheval tourbillonnant et tombant sur nous et le bataillon du 2° léger en carré avec Changarnier sur son cheval au milieu... C’était la retraite! Quelle bagarre, mes enfants, une fusillade du diable, un froid de chien et nous autres
Le Dix-neuvième Siècle.
les blessés, nous regardant effarés, avec la fièvre, gelés, fricassés jusqu'aux moelles! Les anciens attendaient sans rien dire, les jeunes déliraient, appelaient leurs mamans!... Tonnerre! moi je fermais encore les yeux de temps en temps et j’oubliais l’affaire... Tout d'un coup il y a du mouvement, je vois de grands diables d’Arabes arriver sur notre prolonge, leurs grands couteaux à la main... Mon voisin de droite avait reçu un atout et passé l’arme à gauche, mon voisin de gauche, un ancien, pipait dans une pipe éteinte... il monte un Bédouin sur notre prolonge, des bras nus tirent la tête des blessés en arrière et les flissas se lèvent... Aïe! C’est alors que je me sens saisir tout d’un coup par les cheveux... pas moyen de bouger, bzignn, je vois briller une lame et je me sens entamer le cou... corbleu de corbleu ! Mais la canaille de Bédouin ne me décolle pas tout à fait, il lâche sa Hissa et me tombe sur les épaules enfdé d’un bon coup de baïonnette et saignant sur moi tout le sang de son âme ! C’était le bataillon Changarnier qui nous dégageait, juste à temps pour ma boule crebleu ! et notre prolonge reprend sa marche, nous emmenant avec tête ou sans tête, toujours dans les coups de fusil... J’en suis revenu, au premier bivouac les majors m’ont recollé ce qui me sert à fumer ma pipe, et vous voyez que ça tient toujours depuis trente-six ans !
Les moblots se mirent à rire, ils étaient rassérénés, le vieux soldat leur avait insufflé son énergie et sa confiance.
JeanBernille avait pris le commandement du blockhaus; le soir venu, la moitié des hommes monta se coucher et l’autre moitié veilla. A deux heures du matin les hommes reposés redescendirent, le vieux zouave les espaça sur le talus en leur recommandant la vigilance et lui-même resta appuyé au parapet le fusil prêt, ses petits yeux de chat s’efforçant de percer le noir de la nuit. Pendant quelque temps rien ne bougea, nous commencions à espérer que la nuit se passerait tranquillement, lorsque Jean Bernille me toucha le bras. On ne voyait rien, mais dans le grand silence le bruit d’une pierre roulant sous un pied nu lui était parvenu, les Arabes se glissaient vers le blockhaus, il n’en doutait pas.
Et l’attaque de la journée se renouvela plus furieuse et plus obstinée. Au premier bruit les hommes d’en haut étaient descendus. Malgré notre fusillade, les Arabes descendirent dans le fossé et grimpant les uns sur les autres escaladèrent notre talus ; nous sautâmes dessus comme des enragés, à la baïonnette, je ne ressentais aucune crainte ni même au-
Le zouave Jean Bernille.
cun ennui de me trouver dans cette bagarre, j’agissais avec une sorte d'entrain furieux qui m’empêchait de sentir môme les coups. Et il faut croire que j’en reçus quelques-uns car je me retrouvai plus tard avec des contusions, une épaule à moitié démanchée et quelques coupures légères. Quand la baïonnette de Jean Bernille eut embroché le dernier Arabe entré chez nous, quand nous eûmes le temps de souffler, nous étions tous à peu près de même, tous éreintés, suants et saignants. Cette fois nous avions deux morts et quelques blessures sérieuses.
Les Arabes avaient emporté leurs blessés et même les cadavres restés chez nous que nous avions rejetés dans le fossé. Quand ils eurent disparu, Jean Bernille demanda un homme de bonne volonté pour aller avec lui chercher quelques légumes dans un maigre petit champ cultivé sous les rochers à deux cents mètres du blockhaus.
— Pourquoi faire ? lui dis-je, pourquoi risquer de vous faire tuer pour quelques malheureuses salades, quand nous avons ici des rations pour un mois?
Je n’aime pas les haricots,
Encore moins les lentilles,
chantonna le zouave. Non, je me fiche bien des quatre salades de là-bas, c’est pour faire semblant seulement ! Vous ne comprenez pas la petite frime, jeune innocent? Les arbis nous voyant risquer notre peau pour si peu de chose, vont en conclure que nous n’avons plus rien à nous mettre sous la dent.
— Et puis après ?
— Et puis après ? Eh bien ils se diront qu’il est inutile de perdre encore du monde dans une troisième attaque quand avec un peu de patience ils peuvent nous avoir par la famine. Et pendant qu'ils perdront leur temps, nous croyant affamés, la colonne reviendra. Voilà ! maintenant quand nous allons revenir au galop, attention à tirer sur ceux qui nous poursuivront.
Jean Bernille descendit avec précaution dans le fossé, suivi d’un mobile muni d’un grand sac et se perdit dans l’obscurité. Pendant dix minutes qui nous parurent bien longues, nous ne vîmes ni n’entendîmes rien puis tout à coup des coups de feu éclatèrent suivis de grands cris. Des ombres reparurent en haut du fossé et se laissèrent glisser pendant que nous tirions à notre tour sur des formes blanches.
Le Bédouin est là.
Il t’ajustera.
Mais il te ratera !
Le Dix-neuvième Siècle.
Le tour est joué ! dit Jean Bernille en sautant dans le fortin, et sans bobo pour nous !
— Jean Bernille ! cria en français un Arabe que nous ne pouvions
apercevoir, toi faim maintenant, toi fichu, je te couperai le cou !
— C’est encore Ben-Kassem, dit le vieux zouave en riant tout bas, tu me paieras mon café, vieille canaille !
Comme l'avait prévu Jean Bernille, le siège se changea en blocus. Nous n’en fûmes pas fâchés ; éreintés comme nous l’étions, je ne sais trop si nous aurions pu sortir vainqueurs d’un troisième assaut. Nous nous contentâmes de faire bonne garde et de tirer sur tout Arabe se montrant à bonne portée.
Dans l’inaction du blocus, tout en surveillant les Arabes, nous passions notre temps autour de Jean Bernille qui réchauffait tout le monde de sa verve et vous mettait du cœur au ventre des moins dégourdis. Nous étions pleins de confiance et très gais, malgré notre situation vrai- ~) ment aventurée. Jean Bernille avait défendu de chanter pour ne pas manquer à notre rôle de faux affamés, sans quoi nous aurions chanté.
Nous fredonnions seulement, le a Zaatcha. temps était beau, le soleil agréable,
rien ne nous manquait; baste, nous pouvions attendre.
— Patientons, la colonne reviendra, elle a un tout petit tour à faire dans les montagnes, des villages à enlever, des tribus à razzier, ensuite
Le zouave Jean Uernille.
en route pour nous dégager, ne nous laissons pas couper la tète avant son arrivée, ça ne serait pas poli !
« Il y a trois lieues d’Alger à la maison Carrée,
« Les petits chasseurs font ça dans leur journée ! »
Jean Bernille nous expliquait l’Algérie, à nous les nouveaux venus, et nous racontait les coups durs, comme il disait, auxquels il avait pris part depuis son arrivée en 1836.
Chasseur.
C’était un Lyônnais, je l’avais deviné à son accent de la Croix-Rousse, un fds de vieux soldat de l’Empire ; dès ses dix-huit ans, il s’était enrôlé dans un régiment d’Afrique pour voir du pays. Pour ses débuts au 2° léger, il avait eu la première expédition de Constantine, la retraite et sa décollade mal réussie, comme il disait. L’année suivante, la deuxième expédition de Constantine lui avait fourni l’occasion de prendre sa revanche ; il venait alors de passer aux zouaves, dont la réputation commençait et qui, dans l’assaut de la brèche et la bataille de rue en rue, firent honneur à leur chef Lamoricière.
— J’étais revenu à Constantine au deuxième siège, nous dit Jean Bernille, je faisais partie de la colonne d’assaut avec le 47e, et en arrivant en haut, j’étais rudement content, je prenais ma revanche de l’année d’avant et de la peur que les Moricauds m’avaient faite dans la prolonge aux blessés ! Je sautais donc de joie, patatras, voilà les ruines qui éclatent, et je saute en l’air pour de bon, je reçois un tas de briques sur le dos qui me flanquent par terre et me mettent le nez en capilotade... Je n’étais pas mort, je me relève avec quelques autres, je me tâte, rien de cassé ! Une seconde colonne arrive à nous heureusement et nous nous lançons dans leurs satanées rues embrouillées, canardés de partout et enlevant les maisons l’une après l’autre, tapant comme des sourds et chargeant à la baïonnette dans les cours et sur les terrasses, vous voyez ça d’ici !...
/.<? zouave Jean Hernille.
La ville nettoyée, la kasbali prise, tous les drapeaux arborés pour nous narguer abattus, voilà les autorités à nos genoux, les vieux à grandes barbes blanches, les belles Mauresques... Ali ! à propos de Mauresques, les Moricauds pris de venette les descendaient comme des paquets avec des cordes, dans le ravin à pic, et il y en avait des dégringolades, des écrabouillements, des femmes qui restaient accrochées à moitié route et qui criaient ! Nous nous mettons au sauvetage, voilà le plus drôle ! les camarades avaient déjà tiré de là quelques odalisques, des jolies et des huppées, et moi j’en remontais une qui allait tomber dans le Rummel, un paquet tout blanc, des voiles jusqu’aux yeux, mais
Les rats à trompe.
de fameux bracelets aux bras et aux jambes, oh hisse, oh hisse ! si le cœur me battait, je vous le demande ! Quelle aubaine ! Elle doit être gentille, sera-t-elle reconnaissante? J’en oubliais mon museau abîmé à l’assaut, oh hisse ! voilà le paquet arrivé au niveau de la galerie, ses voiles s’écartent et je manque de la laisser retomber. Une vieille juive avec un nez crochu suffisant pour six ! Le pire, c’est que les camarades la poussaient dans mes bras pour la forcer à m’embrasser... J’en ai pris la poudre d’escampette ! Heureusement qu’on a eu de meilleures occasions, mais c’est de l’histoire ancienne, motus, ne parlons pas de mes conquêtes !
Et le vieux zouave, sous prétexte de ne pas parler de ses conquêtes, entremêlait au contraire le récit de ses exploits guerriers du détail de ses bonnes fortunes. C’était son faible, il faisait toujours apparaître, mêlée à ses aventures d’expédition, quelque Mauresque aux larges yeux noirs;
Le Dix-neuvième Siècle.
il nous la montrait, dépeignait ses charmes, puis, après un clignement d’œil mystérieux à mon adresse, il s’arrêtait : « Suffit ! » et il reprenait ses histoires d’expéditions, de razzias, de surprises nocturnes, d’enlèvements de villages kabyles, ou dépitons de montagnes fortifiés.
C’était le vrai zouave, tel que cette guerre d’Afrique l’avait fait, un fier soldat, bon pour les coups d’audace rapides et les coups de collier vigoureux, homme de ressources, héroïque et chapardeur, aventureux et fantaisiste. Ce Jean Bernille avait été en son temps le digne compagnon de ce zouave qui vendait comme sa propriété à un colon nouvellement
débarqué, la salle de police dans laquelle il était enfermé, ou de ceux qui fournissaient à un officier amateur de curiosités naturelles les fameux rats à trompe, étrangeté zoologique confectionnée au moyen d’une queue de rat greffée sur le nez d’un rat vulgaire.
Les états de service de Jean Bernille étaient inscrits sur sa peau, en commençant par la coupure de la retraite de Constantine. 11 avait deux ou trois estafilades provenant deZaatcha, une fêlure du crâne de Laghouat, les cicatrices de deux balles rencontrées en Crimée, à Inkermann, et de plusieurs coups de baïonnette reçus en Italie, à Magenta, des contusions rapportées de l’expédition contre les Beni-Batten en 57 et quelques autres menues broutilles.
— Vous parlez de moments difficiles, nous en avons eu notre
NUITS CRIMF.ENNES
Le zouave Jean Dernille.
il):
compte, nous les anciens de l’armée d’Afrique ! Croyez-vous qu'Abd-el- Kadcr nous faisait rire? Un gaillard qui avait des canons, des artilleurs, des fantassins organisés en bataillons et de la cavalerie régulière !... Les cavaliers d’Abd-el-Kader, vous n’avez pas connu ça ! des gaillards ! Je conserverai toute ma vie une dent contre eux. Un jour, surpris en éclaireurs avec deux camarades, nous avons dû nous former en carré, à trois que nous étions donc, contre une trentaine de cavaliers rouges et nous étions aplatis et flambés si les chasseurs d’Afrique ne leur étaient tombés dessus !... Nous n’avions pas en ce temps-là vos chassepots qui débitent
Grand chef.
huit balles à la minute, le temps de dire ouf, nous n’avions que le vieux flingot à pierre; il fallait déchirer la cartouche, enfoncer la baguette et pendant ce temps-là l’ennemi nous tombait dessus. N’empêche que nous lui en faisions voir de toutes les couleurs tout de même, à l’ennemi, et c’est avec ce bon vieux flingot que nous avons bousculé les Marocains, pincé la Smalah et enlevé toute l’Algérie, morceau par morceau, jusqu’au dernier nid de Kabyles!
Voyez-vous, auprès des temps de la conquête, ce n’est plus que des roses maintenant, nous avons arraché les épines, nous, les vieux Africains ! Pour mon compte, j’étais au col de Mouzaïa, où le duc d’Orléans et le duc d’Aumale grimpaient avec nous comme des lapins, j’étais à la prise des forteresses de l’émir, à Isly et à l’infernale poursuite des réguliers d’Abd-el-Kader qui nous a fait manger des kilomètres dans le désert
Le Dix-neuvième Siècle.
sans boire, par malheur, et tirer la langue sous le soleil pendant des années... comme dit la romance :
Un gueux (le soleil qui vous tape sur la boule Qu’est bien capable de vous dessécher l’teint...
J’étais à Zaatcha et à Laghouat, deux morceaux durs à avaler, mais nous étions connus pour notre coup de gosier. A Zaatcha, après la bataille dans les palmiers, il y eut le siège et l’assaut, nous ne sommes pas entrés comme dans du beurre, je vous prie de le croire, mais nous sommes
entrés... Quelle marmelade! 11 fallait faire sauter les maisons par la mine, même que c’est moi qui ai réussi, après bien des camarades escoffiés, à porter un sac à poudre à la maison de Bou-Zian, leur grand chef, et qui ai fait le trou dans lequel nous nous sommes lancés, la fourchette en avant !... Il y avait du sexe dans la cambuse de ce vieux farceur de marabout, de belles femmes, mais des enragées qui vous brûlaient la moustache à coups de pistolet!...
C’est dans ces promenades que je les ai tous connus, nos kébirs, les grands chefs d’Afrique, depuis le père Bugeaud, Changarnier, Lamoricière, Yousouf, Negrier, Mac-Mahon, Canrobert, Bourbaki, Margueritte,
Le zouave Jean Bernille.
je les ai vus commencer pour la plupart, les uns aux zouaves, les autres aux chasseurs d’Afrique, dans la ligne ou les turcos.
Et la Crimée et l’Italie? Croyez-vous que ça chauffait, malgré le froid, dans les tranchées sous Sébastopol! Ces sacrés Russes étaient des gens polis, ils vous rendaient bombe pour bombe, ne voulant rien avoir à nous. Un feu d’artifice de longueur ! Et nous avancions comme des taupes, sous Malakoff, sous le mamelon Vert ou le bastion du mât, mais les Russes toujours polis venaient au-devant de nous ; nous commencions un ouvrage, crac, ils en montaient un autre en face, nous armions une batterie,
Les trous de loup.
cric, [ils en démasquaient une devant. Un déluge de prunes ! On s’y fait, même que ça devient monotone! Moi, pour m’offrir un peu de changement, j’étais passé aux enfants perdus, où les distractions ne manquaient pas : des petites promenades nocturnes en avant de nos lignes, des embuscades, ou des nuits passées dans les trous de loups sous les batteries ennemies, à tirer dans les embrasures... Savez-vous ce que c’est d’avoir pour dodo un trou dans la terre à trente mètres des batteries ennemies et de guetter sans montrer le museau les canonniers dans les embrasures, ou les enfants perdus russes qui se glissaient à plat ventre pour venir nous pincer au gîte?... Et je n’ai rien attrapé, mes deux machines d’Inkermann étaient guéries, et à l’assaut de Malakoff, le bouquet du feu d’artifice, un tremblement du diable à croire que la terre se cassait en morceaux pour s’en aller éborgner le soleil et la lune, rien non plus!... c’est-à-dire si, je me trompe, des égratignures faites par un chat... oui, figurez-vous, un petit chat resté dans une casemate où dans le grand chambardement de la tour nous venions de nous cogner avec les Russes!... Nous autres les zouaves, nous étions entrés avec les
Le Dix-neuvième Siècle.
'rl r >
Crimée et Italie.
chasseurs par la batterie Gervais et nous foncions dans la grande bousculade au milieu des coups de fusil, de sabre ou d’écouvillon et des retours des Russes qui tombaient sur nous en masses...
De cette casemate où des obstinés s'étaient défendus, je sortais le dernier peut-être lorsque [le petit chat affolé me saute à la figure, je l’empoigne, je reste une minute en arriére et... bataboum ! Cinq cent mille tonnerres tapent à la fois, je tombe par terre, le chat toujours accroché à la frimousse, roussis tous les deux, tandis que tous les camarades sautent en l’air, avec les canons et les affûts ! Une mine venait d’éclater, le petit chat russe m’avait sauvé ! Amour de minet ! Je te l’ai pris délicatement et fourré dans la doublure déchirée de ma veste. Par reconnaissance je l’ai apprivoisé et gardé jusqu’à la fin, je f ai ramené en France, et en décembre 55 il a fait, couché sur mon sac, son entrée triomphale à Paris. Et voulez-vous savoir la suite? Vous ne dormez pas, les garçons ?
— Cric, crac ! sabot! dirent les moblots.
— Cuiller à pot ! acheva Jean Bernille en homme respectueux des traditions de la caserne ; donc, avec mon chat cosaque, baptisé Malakoff et qui s’était très bien mis à apprendre le français, je défilais sur les boulevards lorsqu’un particulier anglais me demanda de le lui vendre. Ma foi,
Le zouave Jean Bernille.
comme Malakoff commençait à découcher pour courir la prétentaine et que je craignais de le perdre pour rien, je me suis laissé tenter. — Cent francs ! c’est une belle somme, ça va ! Nous nous embrassons chacun la moustache, au revoir mon vieux, te voilà rentier, bien des choses aux chattes anglaises! et voilà Malakoff vendu! Ce n’est pas fini, les camarades avaient ouvert l’œil. Tiens, tiens, joli commerce ! Comme nous attendions le départ pour Alger à la caserne de la Nouvelle-France, les zouaves s’établissent marchands de chats, en huit jours ils font une
Souvenir de Malakoff.
razzia de minets dans le quartier et vendent à d’autres amateurs, comme chats de Sébastopol, des matous qui n’avaient jamais quitté le faubourg Poissonnière !
Et l’Italie ensuite ! Des moments bigrements chauds, à Magenta par exemple où les habits blancs nous ont donné du fil à retordre, mais quelles réceptions dans les villes et partout!... Les Français étaient les sauveurs, les libérateurs, j’ai vu ça dès le débarquement à Gênes, où les femmes venaient embrasser nos crins de zouaves... Ah ! c’est comme ça? Alors nous nous serions fourrés dans la gueule des canons autrichiens. Viva l'italia! et il fallait voir avec quel entrain nous filions en avant, pour gagner les arcs de triomphe, les guirlandes de fleurs dont on nous
Le Dix-neuvième Siècle.
avait couverts d’avance... Le plus bel arc de triomphe, c’est encore les bras d’une femme, lie? C’était mon opinion particulière et il y a des camarades qui n’ont pas manqué de ceux-là, des arcs de triomphe avec des bras de grandes dames... et moi qui vous parle, à cause d’une piqûre reçue à Magenta, j’ai eu l’honneur d’être bordé, soigné et dorloté dans mon lit par une marquise italienne qui m’avait rapporté elle-même à Milan dans sa voiture, avec un officier atteint d’une prune à l’épaule, même que notre sang à tous les deux a quelque peu gâté les capitons de notre équipage... oh, cette marquise italienne ! elle avait une femme de chambre rudement bien... une crinière et des yeux... noirs comme ma pipe ! Elle a bien pleuré au départ. Enfin, suffit !...
— Cric, crac, sabot ! dîmes-nous quand le vieux zouave s’arrêta.
— C’est fini, motus sur les dames ! Mc prenez-vous pour un bavard ?
Retour de Magenta.
Nous étions bloqués depuis plus d’une semaine et nous passions nos jours et surtout nos nuits à veiller pour éviter une de ces surprises arabes comme Jean Bernille en avait vu pas mal. De la colonne pas de nouvelles, on n’entendait môme plus son canon dans la montagne. Un matin, nous aperçûmes des cavaliers galopant dans les défilés et du mouvement chez les assiégeants. Les Arabes se groupaient sous les oliviers. Notre cœur battit. Il y avait du nouveau évidemment. Bon ou mauvais ?
— Veillons au grain, dit Jean Bernille.
Les Arabes se préparaient visiblement à une attaque, une raison que nous ne connaissions pas les avait décidés, ils ne cherchaient même pas à nous dérober la vue de leurs préparatifs et leurs tirailleurs nous envoyaient des balles hors de portée.
Et nous autres, réunis sur notre talus, nous prenions nos dispositions pour les recevoir comme les deux premières fois, nous serrions nerveusement nos fusils tout en riant des quolibets en langue sabir que le vieux zouave criait déjà aux Bédouins. Nous commencions à tirer sur les plus rapprochés, lorsque de grands cris s’élevant du côté des oliviers, nous
vîmes loul à coup un escadron de cavaliers bleus et rouges apparaître dans un tourbillon de poussière...
— Les chasseurs d'Afrique !
Nous eûmes à peine le temps de les reconnaître et de songer que nous étions sauvés, les chasseurs tombaient comme la foudre sur les Arabes qui essayaient vainement de résister. Culbutés, sabrés, dispersés, ils s’éparpillèrent dans toutes les directions. Le blockhaus était dégagé, la masse des assiégeants avaient fondu comme beurre en la poêle ; il y eut peu de coups de fusil, en un instant on ne vit plus, en fait d’Arabes, que des fuyards grimpant au loin les rochers, des burnous blancs disparaissant sur les crêtes.
La colonne était encore dans la montagne à plus de trente heures de marche, mais on nous savait en danger et l’on avait lancé en avant les chasseurs d’Afrique. Quelles poignées de main avec les chasseurs et quelle émotion, deux jours après, quand la petite garnison du blockhaus défila devant la colonne pour recevoir les félicitations du général. Jean Bernille était là, serré dans sa petite veste et la chéchia crânement penchée sur l’oreille gauche.
— Ah! ah! fit le général qui reconnut son homme, c’est toi, vieux dur-à-cuire, tu fais encore le jeune homme, tu vas donner tes nom et prénoms pour t’apprendre à te mêler de nos affaires, toi, un simple pékin !
Et ce fut de la sorte que le civil Jean Bernille, ex-zouave, obtint sa sixième citation à l’ordre du jour de l’armée.
— Ali ! les vieux soldats d’autrefois ! continua mon ami quand il eut achevé l'histoire de Jean Bernille, on ne connaît plus guère cela aujourd’hui, pour le moment ! Mais viennent les circonstances et les Jean Bernille surgiront. Le présent, c’est le conscrit à éduquer, c’est la caserne, le piétinement sur place, le défilé par centaines de milliers de conscrits ennuyés, surmenés, éreintés parce qu’il leur faut apprendre vite le métier, mal nourris parce qu’ils sont trop nombreux. Le passé et malgré tout 1 avenir, c’est le soldat, le soldat par goût, par vocation véritable, Au diable les idées actuelles et les systèmes à la prussienne. Le service militaire ne sera pas toujours, il faut l’espérer, comme une corvée qu’on doit infliger sous prétexte d’égalité à tout le monde pêle-mêle, les