LA DERNIÈRE DILIGENCE
n’entoure d’une ceinture de nénuphars garnie de grenouilles les murailles du Soleil d’or , aucun pont-levis n’obstrue son seuil hospitalier ; ni créneaux, ni mâchicoulis pour la défense, le Soleil d’or, à l’entrée de la ville, ouvre ses portes à deux battants sur le pavé de la route royale et montre joyeusement sa façade accueillante, sa grande enseigne dorée et cliquetante, au bout de la longue file de peupliers, à deux pas de la Poste aux chevaux.
Le Soleil d’or n’en a pas moins ses quartiers de noblesse et ses parchemins ; il ne remonte peut-être pas aux croisades, bien que, si quelque chercheur retrouve un jour le Guide du voyageur en Palestine du temps, il ne soit pas impossible d’y voir le Soleil d’or mentionné et recommandé aux croisés de passage, pour sa cuisine et son confortable de famille, — mais on sait qu’il existait à la fin du xvi° siècle et qu’Henri IV y a couché (où le Béarnais n’a-t-il pas couché?). Et si par hasard des habitués du Grand Cerf , — la concurrence, une auberge de troisième ordre qui date seulement de 1810, — essayent d’élever un doute, on leur montrera la chambre et le lit du bon roi, c’est une preuve, cela? Donc, non seulement les origines du Soleil d’or se perdent dans la nuit des temps, beaucoup plus profondément que celles de bien des fausses baronnies fondées par quelque maltôtier enrichi, mais encore ce Soleil d’or est, depuis 1650 environ, comme un fief héréditaire se transmettant aux aînés dans la famille Le Bègue.
Les Le Bègue du Soleil d'or , une race de grands, gros et forts gaillards, devenant tous un peu trop gros et trop rouges vers la cinquantaine, et tous joyeux vivants, amis de la bonne chère, des francs vins de pays, du large rire et de la grosse plaisanterie ! La vie leur était si facile aussi. La route royale n’était-elle pas là pour amener chaque jour au Soleil d’or son flot de voyageurs et dans l’escarcelle des Le Bègue son petit ruisselet d'argent? Tout ce qui passait sur le pavé du roi était plus ou moins tributaire du Soleil d’or ; comme les Burgraves d’autrefois, les Le Bègue prélevaient sur les gens un droit de passage, mais personne ne s’en plaignait, la cuisine du Soleil d’or étant fameuse d’un bout de la route à l’autre et célébrée par les voyageurs et les conducteurs de toutes les diligences, des messageries royales, générales ou françaises, même par ceux qui ne faisaient que passer et ne goûtaient que pendant les courts instants du relais à cette cuisine, la franche et classique cuiine du vieux temps, si différente des mystérieuses triturations et
La dernière diligence.
combinaisons culinaires inventées par les cuisiniers chimistes d’à présent.
Entrons un instant dans la grande pièce où se préparent la poularde à la bourgeoise et le fameux macaroni à l’italienne, le triomphe du Soleil d’or ; la cuisine est une grande salle presque carrée de huit mètres sur
neuf avec une immense cheminée à une extrémité et des fourneaux sur un des côtés. Elle inspire un respect mélangé d’un doux épanouissement intime, cette cuisine du Soleil d'of , par ses proportions, par l’ordre et la netteté, par l’éclat de sa dinanderie et de sa ferronnerie, par le flamboiement des fourneaux et par les réjouissantes émanations des plats qui mijotent sous l’œil attentif du chef. De larges rayons de lumière entrent par deux hautes fenêtres donnant sur la cour de l’hôtel, ils font étinceler le cuivre des casseroles accrochées en ligne de bataille au-dessus d’une garniture de carreaux de faïence, ils font luire les plaques d’acier du fourneau, les hauts landiers de la cheminée, et vont accrocher des paillettes aux grands plats, aux bassines, aux brocs rangés sur des tablettes tout
Le Dix-neuvième Siècle.
en haut près du plafond aux poutres apparentes qu’aucune toile d’araignée ne déshonore. La cheminée est d'aspect seigneurial, elle porte en armoiries au-dessus de son large linteau le soleil aux rayons dorés de l’enseigne. Large et profonde comme une petite pièce, elle est garnie d’une grande crémaillère, de landiers de fer forgé compliqués d’un tournebroche à ressort qui fait exécuter de lentes cabrioles à trois beaux poulets enfdés. La flamme d’un feu clair lèche une plaque de cheminée du xvic siècle où se distingue vaguement une figure de sirène entourée de rinceaux. Devant la cheminée quelques habitués du Soleil d'or, de vrais gourmets ceux-là, sont venus humer les apéritives émanations du rôti en causant avec le chef et le patron qui tous deux sont des gaillards à langue bien pendue, vifs à la riposte et ne laissant pas tomber une plaisanterie tout en gardant l’œil sur les femmes de service et sur les casseroles.
Clic ! Clac ! Coups de fouets, airs de trompette, tintamarre montant crescendo depuis le coude de la route et s’arrêtant brusquement entre le Soleil d'or et la poste aux chevaux. C’est la diligence, le gigantesque monument roulant, immobile pour une demi-heure au relais. Le postillon à fortes bottes se met lourdement à terre, le conducteur en veste soutachée de hussard, le cornet en bandoulière, descend de son siège, les portières du monument s’ouvrent et les voyageurs sautent sur le pavé, s’étirent un instant, dérouillent leurs jambes engourdies, puis se hâtent vers la salle à manger. Tout est prêt, tout est servi, le loyal Soleil d'or n’est pas de ces auberges fallacieuses où l’on s’arrange pour faire payer aux voyageurs un dîner qu’ils ont à peine eu le temps d’apercevoir avant d’être rebouclés en diligence. Au Soleil d’or on a le temps de savourer le repas copieux et soigné, le père Le Bègue fourrera le dessert dans les poches des voyageurs qui n’ont pas la dent rapide et sûre, plutôt que de les voir, aux appels du conducteur, quitter la table non rassasiés.
Le postillon est en selle, le monument s’ébranle, l’impériale accroche au passage de menues branches de peupliers, clic, clac, airs de trompette et coups de fouet distribués à une bande de canards sortis de la bassecour du Soleil d'or , la diligence roule à grand fracas, elle est partie.
Clic ! clac ! clic ! clac ! Nouveau tintamarre sur la route, c’est le courrier ou c’est une chaise de poste, les postillons s’annoncent plus ou moins bruyamment au relais, et les camarades savent avant que le voyageur soit descendu s’il paie de bonnes guides, s’il doit être classé dans les milords, dans les ordinaires ou dans les pingres. Un seul et maigre claquement de
La dernière diligence.
mèche ! le voyageur annoncé esl un pingre qui ne donne que le pourboire réglementaire aux postillons. Aucun empressement à la porte, celui-là n’aura pas le temps de goûter à la cuisine du père Le Bègue. Trois salves de fouet, soignons le milord ! et les garçons d’écurie s’empressent autour de la chaise et le milord est bientôt installé devant un poulet rôti dans la salle à manger du Soleil cl’or. Autres coups de fouet, c’est la malle-poste, conduite par deux postillons, c’est une autre diligence, c’est une berline, c’est une « dormeuse de voyage » qui mène vers des eaux lointaines quelque noble dame souffrant de vapeurs ou quelque vieux richard goutteux.
Les véhicules variés se succèdent, la route n’est jamais vide, toujours quelque tourbillon de poussière au loin annonce quelque arrivée. Ne parlons pas des charrettes de paysans, des roulottes de baladins, des chariots de rouliers, ceux-là ne s’arrêtent point au Soleil d’or qui ne brille pas pour eux...
Le Soleil cl’or n’a pas que ces passées rapides des voyageurs du relais. Non, le Soleil d’or a des hôtes moins prompts à s’envoler, il a ses voyageurs à lui, qui font séjour en ses trente ou quarante belles chambres. La ville d’ailleurs est jolie, et les environs remarquables; il faut entendre le père Le Bègue quand il fait faire à quelque hôte nouveau le tour des lithographies accrochées aux lambris de la salle à manger.
— Voici des vues de notre forêt, vous savez, huit bonnes lieues de tour, des futaies séculaires, des eaux vives, des étangs, du gros gibier, beaucoup de sangliers... des rochers, des gorges, voici le chêne d Agnès Sorel, un arbre magnifique comme nous en avons beaucoup, il faut six hommes pour embrasser le tronc... Voici les ruines de 1 abbaye de Croix-S-Yvelin, un site très romantique, Monsieur ! Tous nos artistes vont en faire le croquis... voici le lac de Soisy, on a découvert sur les bords des ruines romaines, parfaitement romaines, Monsieur!... et enfin voici le donjon de Rocquigny, quelque chose de sauvage que je vous rjcommande, il faut une journée, on emporte son déjeuner, un joli pâté dans un panier et on déjeune dans les ruines... Ce donjon de Rocquigny, a été démantelé par Henri IV, quand il vint coucher ici... à propos, avez-vous vu sa chambre? Je vais avoir le plaisir de vous la montrer... un gaillard, Henri IV, hé, hé !