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LA DILIGENCE

La dernière diligence.

Cela finissait toujours ainsi, tout voyageur de marque devait après son premier repas au Soleil d'or , monter à la chambre de Henri IV devenue la propre chambre du père Le Bègue; celui-ci faisait passer la revue des

Au relais.

meubles, tous du temps, montrait le lit de Henri IV, authentique, quoiqu’un peu de style ||§!|||tY«jw Louis XIII, et ne tarissait pas en aventures survenues au bon roi Henri pendant son séjour. Encore un peu tous les événements du règne de Henri IV se seraient passés dans cette chambre, sauf bien entendu l’affaire de la rue de la Ferronnerie. Ali ! pourquoi Henri IV avait-il quitté le Soleil d'or ce malheureux jour-là ! On n’était pas non plus sans parler de Gabrielle qui bien certainement avait aussi habité l’hôtel, la tradition il est vrai, ne lui attribuait pas de chambre, mais était-ce bien une raison, hé ?

Le père Le Bègue clignait de l’œil et riait de ce grand rire qui faisait tressauter son respectable ventre.

Quand on quittait la chambre de Henri IV, on emportait la conviction

Le Dix-neuvième Siècle.

que le père Le Bègue du temps avait dû dire au bon roi : « Sire, nous avons Rocquigny pas loin d’ici, un site romantique que je vous recom- 4" . mande, c’est l’affaire d’une jour¬

née, Mmc Le Bègue vous fera un joli pâté... par la même occasion, le donjon étant mal habité par un tas de ligueurs, vous pourriez amener du canon et nous faire une belle ruine. . . »

Et alors Gabrielle avait souri et Henri IV s’était écrié: «Ventre S1 Gris, vous avez raison, père Le Bègue ! »

A la table d’hôte, quand par suite de l’arrivée de nouveaux voyageurs, un petit froid se faisait sentir, ces souvenirs

En excursion au vieux donjon.

historiques habilement jetés sur le lapis, mettaient la conversation en train ; ce diable de Henri IV a toujours eu le don d’enhardir les timides et de dégeler très vite les renfrognés !

Que de figures défilaient à la table d’hôte de ce Soleil d’or , si bien placé sur la grande route de l’Est.

Les Anglais d’abord, si nombreux depuis 1815, sur toutes les grandes routes de France ; au Soleil d’or , sans parler des milords mangeant a part avec milady, le fond de la table d’hôte était toujours formé par une bonne demi-douzaine d’insulaires baragouinant, masticant et consultant sans cesse leurs guides, même en faisant travailler les mâchoires nalio-

La dernière diligence.

nales. En ce temps-là les Anglais à tous crins que nous connaissons n’existaient pas, la barbe était impropcr , ils étaient tous rasés comme des diplomates dont ils affectaient la gravité. Le père Le Bègue ne les aimait pas, en outre des raisons d’inimitié nationale, ils avaient des torts particuliers, ils prononçaient Henneraïquaitt et disaient shokincj au seul nom de Gabrielle. Mais ces Anglais fournissaient au Soleil d’or quelques-uns des ses rayons sous la forme de guinées, et le père Le Bègue, à ce point de vue, leur accordait sa considération. De plus les misses aidaient à supporter les raides gentlemen, les Anglaises s’efforçaient alors de ressembler aux romanesques vignettes gravées sur acier de leurs keepsakes, les longues boucles blondes tombant sur les épaules leur

La perfide Albion.

donnaient un air éthéré, rêveur et mélancolique ; on les appelait les fdles d’Ossian...

Voici maintenant, à côté du groupe anglais, des Parisiens en route pour Bade, un gros banquier et sa femme entraînant dans son sillage un Sigisbée compromettant. Le père Le Bègue en souvenir du Vert-Galant rit du gros banquier qui se figure que c’est pour le charme de sa conversation personnelle que le brillant dandy l’accompagne. Hier pendant que le banquier était retenu à l’hôtel par sa correspondance, sa femme est allée à Rocquigny avec le Sigisbée... A l’autre bout, quelques lions du boulevard en déplacement font sauter des bouteilles couvertes d’une noble poussière, extraite du caveau réservé du Soleil d'or. Ces deux personnages replets et graves à côté du groupe bruyant, sont des diplomates allemands en train de causer des petites affaires de la confédération, des intrigues de la Prusse pour gagner quelques voix à la Diète, de M. de Metternich et des finesses de la politique autrichienne. Une marquise italienne maintenant, à moins que ce ne soit une chanteuse, le père Le Bègue hésite encore, jolie, dans tous les cas, une brune aux yeux immenses

Le Dix-neuvième Siècle.

au mieux avec un superbe garçon, un Français du midi, toujours penché vers ses boucles noires et lui contant des douceurs presque à haute voix, ce qui scandalise la famille anglaise de tenue si correcte et si digne à table, mais qui va tout à l'heure emporter dans ses chambres six bouteilles de Porto et que les garçons et fdles de service de l'hôtel seront obligés de fourrer au lit. Voici la célèbre Mlle A. et le non moins célèbre

Voyageurs pour la table d’hôte.

M. P>. , deux comédiens de la Comédie-Française appelés pour des représentations à Bade. Quelques jeunes gens de la ville sont venus dîner à la table d’hôte du Soleil d’or pour contempler ces deux astres à l’aise. Et tout autour de la table, des négociants, des fonctionnaires en tournée, un peu de menu fretin, puis le groupe des pensionnaires du pays : M. de B. un jeune viveur en train de croquer une fortune de quinze mille livres de rentes et qui va prochainement s’engager aux chasseurs d’Afrique ; un gros réjoui de célibataire oisif qui passe sa vie au Soleil d’or , arrivant à onze heures du matin et ne partant que le soir après dix heures ; puis M. le directeur de l'enregistrement les jours où il ne dîne pas en ville

La dernière diligence.

dans les maisons où l’on cherche à le marier, et enfin un charmant garçon qui va prendre prochainement la meilleure étude de notaire de la ville.

Quelques voyageurs dînent dans les chambres. Il y a pour le moment au Soleil d’or un monsieur et une jeune dame, très mystérieux d’allures et qui ne se montrent que le moins possible. Un enlèvement, le père Le Bègue a vu cela du premier coup d’œil. Et vraiment il a été sur le point de leur donner la chambre de Henri IV.

La chambre cle Henri IV.

Le père Le Bègue vieillit et grossit encore. Le seigneur ventripotent du Soleil d’or initie sagement son fils à tous les détails de la direction de l’hôtel : les voyageurs, le personnel, la maison, la cave, gouvernement important. Le père Le Bègue songe qu’avant peu d’années il lui passera le sceptre du Soleil d'or ; mais auparavant il doit marier sa fille Julie, élevée dans le meilleur pensionnat de la ville, une charmante enfant qui se tient au bureau à côté de sa mère.

L’avenir de Julie est arrêté d’avance; dans trois ans, quand elle entrera dans sa vingtième année, elle épousera Casimir Bardin, le fils d’un gros marchand de vins de Mâcon, une des premières maisons de Bourgogne, qui depuis quarante ans fournit le Soleil d'or.

La prospérité du Soleil d’or continue. On parle beaucoup cependant de la fameuse invention moderne des chemins de fer, prônés par les uns, attaqués et ridiculisés par le plus grand nombre.

Ces chemins de fer ! Une folie ruineuse et dangereuse! Les cassecou seuls confieront leurs os à ces absurdes machines. H y a bien une petite ligne qui marche dans les environs de Paris, mais qu’est-ce que cela prouve, chacun sait que les Parisiens sont des risque-tout. Pour le moment ce petit chemin de fer est un joujou à la mode comme autrefois les montagnes russes, mais cet instant de vogue passera et les vieilles diligences continueront à rouler sur toutes les grandes routes.

Les diligences ont aussi leurs accidents, c’est vrai, elles versent quelquefois, mais bien rarement. Le personnel est soigneux et dévoué. Vous

La dernière diligence.

vous rappelez cette diligence des Laffitte et Caillard surprise de nuit par une inondation de la Loire? Plus de route, plus rien. L’eau monte jusqu’aux roues, de véritables vagues battent la voiture et menacent d’emporter le véhicule avec les voyageurs épouvantés ; mais le conducteur, comme un capitaine à bord d’un navire en détresse, contient son monde, apaise les clameurs, rassure les femmes; le postillon prend un cheval, s’en va chercher à la nage du secours à une lieue de là et revient avec des barques...

Et cependant, voilà que la Chambre vient de discuter une loi sur les chemins de fer et de voter un créditde 126 millions, destiné aux premiers travaux d’un grand réseau de voies ferrées. Des ingénieurs parcourent le pays, plantant des piquets, traçant des plans, étudiant des projets de lignes, coupant la route ici, plaçant un viaduc là, traversant telle ville et laissant de côté telle autre qui pousse des furibondes réclamations ; tout est sens dessus dessous, tout le pays est remué par d’interminables discussions, des intrigues locales, des disputes qui gagnent comme une traînée de poudre et font explosion au fur et à mesure que les lignes avancent... Bien des gens haussent les épaules de tout ce tintamarre pour une invention destinée à tomber misérablement après avoir dévoré des sommes folles, mais d’autres, moins nombreux il est vrai, combattent énergiquement pour l’idée nouvelle. Bah ! ils ont à cela un intérêt, quelconque, ils ont des terrains à céder ou du fer à fournir pour les machines !

En attendant les joyeux postillons et les conducteurs des Nationales ou des concurrences se rient bien des fameuses locomotives qui menacent de les remplacer, ils font claquer gaillardement leurs fouets et les feront claquer longtemps encore sur les grandes routes.

Les ingénieurs et les capitalistes ont travaillé cependant. Il ont logé au Soleil d’or et le bon Soleil d'or les a nourris. Ah, père Le Bègue, que n’as-tu pour ces gens-là pris un chef de l’école des Borgia? L’état de légitime défense eut excusé cette dérogation aux lois de l’hospitalité de la vieille auberge.

Les temps sont venus ! Pleurons maintenant la décadence et la ruine soudaine du Soleil d’or.

C’est fini, ce chemin de fer dont on avait tant ri entre la maison de poste et l'hôtel, ce chemin de fer est fait! Et non seulement il est fait, mais ce qui est beaucoup plus fort c’est que les trains circulent. 11 s’est

Le Dix-neuvième Siècle.

trouvé des voyageurs pour risquer leurs os, les premiers trains ont passé, et les horribles locomotives n’ont dévoré personne. La preuve est faite !

On ne rit plus maintenant au Soleil d’or ni à la maison de poste ; depuis dix-huit mois une inquiétude de jour en jour grandissante s’est emparée du père Le Bègue, depuis dix-huit mois on ne reconnaît plus les postillons, les bons drilles d’autrefois, dans ces mélancoliques et silencieux cavaliers.

« Le chagrin monte en croupe avec eux. »

Plus de claquements de fouet joyeux sur les grandes routes, plus de gaillardises lancées aux jolies filles en passant, plus d'airs de bravoure

Les postillons se rient Lien des fameuses locomotives.

sur la trompette en arrivant au relais, la trompette s’est tue le jour où, croisant une ligne ferrée, elle a entendu le sifflet de bête d’apocalypse de la locomotive !

La dernière diligence va passer devant le Soleil d’or.

Le service finit aujourd’hui faute de voyageurs. La lutte est désormais inutile, la diligence s’avoue vaincue et la maison de poste ferme aujourd’hui...

line amère tristesse poigne le cœur du père Le Bègue. Voyez-le sur le pas de la porte du Soleil d’or , la mine défaite, le regard fixé sur la grande route déserte. 11 n’a plus l’aspect prospère d’autrefois, et son gilet flotte sur son ventre autrefois si majestueux.

Tout est triste autour de lui. Au lieu de la réjouissante musique des assiettes et des casseroles remuées dans la cuisine et dans l’office, des allées

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