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COU R D AUBERGE

La dernière diligence.

et venues dans la cour bruyante, des hennissements de chevaux, des rires des servantes, des appels des voyageurs, un silence morne règne dans la cour et par tout l’hôtel. Plus de flambées dans la grande cheminée, plus de plats rissolant et chantant sur le fourneau, les assiettes sont rangées dans les armoires elles casseroles restent suspendues à leurs clous. On trouverait même, ce qui ne s’est jamais vu depuis deux cents ans, quelques grains de poussière ternissant les rayons du soleil sculpté sur

L’ennemi.

le manteau de la cheminée. Hélas, l’hôtelier n’est pas atteint seul, le cœur du père souffre aussi. L’époque fixée avec les Bardin pour le mariage de Julie est passée, les Bardin tergiversent depuis tantôt un an, et sous des prétextes spécieux reculent cette union depuis si longtemps convenue. Julie très fièrement a fait écrire au fils Bardin qu’elle lui rendait sa parole. Le père Le Bègue espère encore, il s’attend vaguement à voir arriver son vieil ami Bardin avec le jeune homme, et sans le dire Julie elle-même espère aussi.

Si le Soleil d’or est vide, ce n’est pas que les voyageurs manquent à la ville, il y en a plus qu’autrefois, au contraire, mais c’est désormais le chemin de fer qui les amène, et le chemin de fer passe de l’autre côté du pays à deux kilomètres du Soleil d’or et de l’ancienne grande route. C’est le Cheval Blanc , l'ancienne concurrence du Soleil, une misérable auberge où ne descendait que le fretin des voyageurs et les Gaudissarts de seconde catégorie, qui a hérité de la vogue du Soleil d’or , avec un autre hôtel tout neuf bâti à côté de la gare et baptisé du nom prétentieux A' Hôtel des cinq parties du monde !

Plus de voyageurs dans l’immensité du vieil hôtel, à peine deux ou trois personnes qui se regardaient hier d’un air effaré, perdues aux

Le Dix-neuvième Siècle.

quatre coins de la table d'hôte. Quels dîners lugubres maintenant Les pensionnaires de la ville eux-mêmes, les ingrats, sont allés où va le monde, à l’hotel de la gare ! Enfin suprême tristesse, personne ne demande plus à voir la chambre de Henri IV.

M. Le Bègue a dû vendre six de ses chevaux, on ne conduit plus personne <à la forêt, au chêne d'Agnès Sorel, au croûlant donjon de Rocquigny... Quand par hasard il pense à Rocquigny, le père Le Bègue ne peut s’empêcher de regarder sa maison, le plus croulant du donjon et du Soleil cl’or aujourd'hui, c’est bien le Soleil d’or ! Ce qui le navre, c’est que des promeneurs vont toujours et iront encore pendant des siècles contempler la vieille ruine, mais ce sont les voitures du Cheval Blanc ou de X Hôtel de la gare qui les conduisent et les conduiront, tandis que plus jamais le Soleil d'or ne reverra les départs bruyants, les joyeuses cavalcades d’autrefois.

Le pâté pour Rocquigny , un des triomphes de la maison, fini ! Le chef d'ailleurs est parti. La nécessité de se séparer de ce vieux collaborateur, un des rayons de la vieille gloire du Soleil cl’or , a été pour le père Le Bègue horriblement douloureuse. Mais il le fallait bien, le chef se croisait les bras devant ses fourneaux éteints; et il est parti et le père Le Bègue a su peu de jours après, qu’il était entré à X Hôtel des cinq parties du monde, près de la gare, c’est-à-dire qu’il avait capitulé devant la locomotive triomphante et passé à l’ennemi !

Le vieux pavé du roi, l’ancienne grande route, est abandonné peu à peu. Plus de diligences, plus de roulage même, les marchandises prenant le chemin de fer, elles aussi. Sur la route silencieuse et déserte le regard morne du père Le Bègue n’aperçoit que des bandes d'oies, un chien errant et une petite voiture de paysan traînée par un âne, descendant la côte d’où jadis dévalaient avec tant de fracas diligences, landaus, berlines et chaises de poste, se suivant, se pressant, se dépassant et s’accrochant quelquefois.

Désolation des choses, le vent souffle et fait grincer au bout de sa potence de fer forgé et tortillé, la vieille enseigne, le soleil qui se balance là depuis plus de deux siècles ; le père Le Bègue lève machinalement les yeux, ces grincements de l’enseigne lui semblent des gémissements et lui vont douloureusement au cœur.

Enfin, au sommet de la crête apparaît la diligence, elle descend, elle se rapproche rapidement, mais quel changement, hélas, plus de fan-

La dernière diligence.

tare de trompette ni de claquements de fouet; elle arrive et l’oreille du pôre Le Bègue ne perçoit que des grincements d’essieux et ce bruit de ferraille et de carreaux secoues particulier aux véhicules vides. Le postillon est descendu lourdement à terre, les derniers garçons d’écurie de la maison de poste causent avec le conducteur au lieu de s’empresser à dételer les chevaux.

Le père Le Bègue s’est avancé, oui, la diligence estbien vide, personne dans le coupé, personne à la rotonde, aucun édifice de malles sous la bâche et dans l’intérieur, un seul voyageur, un vieux curé replet qui ferme son bréviaire.

Le père Le Bègue le connaît, ils se saluent.

— Bonjour, monsieur Le Bègue, dit le gros prêtre en descendant, c’est la dernière fois, vous savez, j'ai voulu en profiter, j’avais affaire à l’archevêché, je me suis dépêché pour revenir avec la diligence... car à mon âge, voyez-vous, on n’aime pas le changement et je me défie encore de leur chemin de fer ! Nous sommes en retard, le conducteur restait des temps infinis aux relais ; avez-vous encore une petite place à la table d’hôte ?

S’il y avait une petite place à table d’hôte !

— Monsieur le curé, vous aurez la table tout entière, dit le père Le Bègue en s’efforçant de rire,

Son dernier espoir s’était envolé ; jusqu’à la dernière minute il s’était figuré que son vieil ami Bardin allait descendre de la diligence pour l’accabler de reproches amicaux sur sa susceptibilité et arranger le mariage de Julie.

Pas de réponse à la lettre qui leur rendait leur parole, c’est que le père et le fils préféraient venir pour s’expliquer de vive voix. Et personne!

Comme le père Le Bègue se dirigeait avec son unique voyageur vers la salle à manger, le facteur venait d’entrer, et tirait une lettre de sa boite. Le père Le Bègue, le cœur sautant, reconnut sur l’enveloppe le timbre de la maison Bardin.

Abandonnant le curé qui s’installait à un bout de l’immense table d’hôte, le pôre Le Bègue rentra dans son bureau où sa femme, son fils et Julie elle-même accouraient, ayant vu le facteur.

Personne ne dit mot. Julie, sans souffle, adossée au grand pupitre portant les livres du Soleil cl'or , regardait la lettre que son père parcourait d’un œil rapide.

Le Dix-neuvième Siècle.

— C’est le dernier coup, dit le père Le Bègue d'une voix que l'angoisse faisait trembler, écoutez, je passe les balivernes:

«Vous avez eu raison, mon cher Le Bègue, d’examiner froidement et sérieusement si nous ne nous étions pas trop laissé entraîner par une vieille sympathie et si les motifs qui nous avaient fait autrefois songer à

M1Ie Lebègue.

ce mariage présentaient en réalité pour nos enfants des garanties suffisantes de bonheur. Le mariage est une chose grave, etc., etc., les pères de famille ont pour devoir, etc., etc... J’avais aussi de mon côté fait ces réflexions, je ne vous le cache pas, mais notre parole étant donnée, nous nous considérions comme liés; vous nous la rendez, je vous rends la vôtre et nous n’en resterons pas moins bons amis... »

Le Soleil d’or a vécu.

Les temps sont écoulés. La vieille enseigne qui pendant deux siècles et plus, avait vu des générations de voyageurs passer sur la route royale est décrochée et sans doute se rouille par terre au fond de quelque boutique de ferrailleur. Les Le Bègue ont disparu. Les bâtiments de l’iiôtel ont été achetés pour un marchand de grains, et transformés en magasins, de môme que la maison de poste a été arrangée en raffinerie de sucre.

La route déserte, le vieux pavé du roi, s’allonge toujours entre ses deux lignes d’arbres qui ne voient plus passer personne et qui semblent se demander avec étonnement l’un à l’autre, quand bruit le vent dans leurs branches, où sont allées ces grandes circulations d’hommes, de

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