D’UN HOMME DE GOUT QUI N’EN AVAIT PAS
J’étais encore un enfant cl’une douzaine d’années, lorsqu’un jour, c’était quelque temps après 1830, mon père, me conduisant chez mon cousin Poulletier, déposa dans mon esprit le premier germe de ce qui devait être ma vocation dans la vie. Ce germe
r, mais
Le Dix-neuvième Siècle.
quand scs racines eurent lentement pénétré, enlacé et entortillé les fibres de mon individu, quelle poussée vigoureuse au dehors tout à coup !
— Tu sais, Tancrède, me dit mon père, tu es le seul héritier de ton cousin. On doit toujours avoir le respect des parents à succession, je me suis plu à t'inculquer ce précepte, mais comme la succession de celui-ci ne se composera guère que d'un tas de vieilleries, de bêtises sans valeur, c'est à toi de mesurer la dose de ce respect à la juste valeur successorale de notre vieux parent. En un mot, il est inutile de lui marquer de la vénération, tout à fait inutile ! Songe que ton père est millionnaire, et que le cousin Poulletier doit posséder dans les deux mille francs de rente, le malheureux!... Je t’entends, mon enfant, tu vas me dire : « Mais pourquoi, papa, me conduisez-vous, moi, fds de millionnaire, faire visite à un cousin de deux mille francs de rente ? » — Enfant, j'ai le sentiment de la famille autant que personne, mais je comprends, en effet, que je serais parfaitement ridicule si je n'avais un but en te menant chez lui. Notre cousin Poulletier est un drôle de corps, il a gâché sa vie... Nous avons commencé ensemble dans le même bureau, et s’il avait voulu faire comme moi, il serait peut-être parvenu presque au même point que moi. Voici mon but : Mon exemple t’enseigne ce qu'il faut faire dans la vie pour arriver à la considération et au million, ou pour les conserver, je veux que notre visite chez Poulletier te montre ce qu'il ne faut pas faire.
Ainsi préparé par ce discours, j’arrivai chez notre parent. De la personne de M. Poulletier, je ne dirai pas grand'chose. C’était un petit homme maigre à l’air très vieux, vêtu d’un vieil habit râpé qui avait au moins trente ans de date, d'une culotte courte, également râpée, et de bas bleus fortement reprisés. Ce qui me frappa d’étonnement, ce fut l'appartement. Figurez-vous cinq ou six immenses pièces, hautes de plafond et éclairées par de larges fenêtres, remplies jusqu’au plus invraisemblable encombrement de vieux meubles, de tableaux, de statuettes de toutes tailles, d’armures, de bibelots qui me parurent inouïs et fantastiques.
— Hein ! quel bric-à-brac ! me dit mon père, amuse-toi, regarde tout ça, on te le permet...
— Mais ne casse rien, me dit M. Poulletier en me jetant un regard effrayé dans lequel je lus clairement qu’il aurait préféré m'attacher avec une corde sur le palier.