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LE VIEUX COLLECTIONNEUR

Les Tribulations d'un homme de goût qui n'en avait pas. 223

Aujourd hui que j ai appris à connaître tout ça, comme disait mon père, je revois, lorsque je repense à l’appartement de mon cousin, les chefs-d œuvre des ouvriers artistes du moyen âge, des huchicrs-mcnuisiers qui turent de si étonnants sculpteurs sur bois, les merveilleux bahuts, les crédences, les coffres à ferrures, les grandes chaires sculptées, les panneaux de boiseries démontées... Sur les tablettes des dressoirs brillaient les buires de cuivre, les plats écussonnés, les vidrecomes, les

— brocs, les aquamanilcs, étincelaient les émaux incrustés ou peints de Limoges, les grès de Flandre et d’Allemagne émaillés ou coloriés, vibraient les reliquaires, les monstrances, les verreries de Venise et de Bohême aux formes étranges...

Une pièce était consacrée aux faïences de toutes les époques et de toutes les provenances. Je ne fis que les entrevoir. Interrompant sa conversation avec mon père, M. Poulletier se précipita pour en fermer la porte et me conduisit dans une autre salle garnie d’armures de chevaliers, d’armes accrochées aux murs et de ferronneries de toutes sortes, vieilles enseignes, coffres de fer, appliques, serrures, heurtoirs, etc. Au moins là, je ne pouvais rien casser, je ne pouvais guère faire de mal qu'à moi-même. M. Poulletier était plus tranquille.

Le Dix-neuvième Siècle.

Je restai là-dedans une demi-heure, puis mon père revint me prendre. Il jeta un regard de dédain sur toutes ces vieilleries, évita de se frotter aux armures à cause de la poussière, et nous partîmes.

— Au revoir ! dit négligemment mon père sur le pas de la porte, bien du plaisir 1... Vieux maniaque, ajouta-t-il en entendant M. Poulletier faire grincer derrière nous les pênes d’une serrure ultra-compliquée et pousser des verrous formidables, croit-il pas que des voleurs seraient assez bêtes pour s’attaquer à ses vieux bibelots !

— Eh bien, tu l’as vu ! continua-t-il quand nous fûmes dans la rue, quel toqué ! Et dire pourtant que Poulletier était un garçon bien doué et qui aurait pu arriver à quelque chose s’il avait voulu appliquer ses facultés et sa persévérance au commerce !... Il a été trente ans employé de ministère, petit employé même, car il n’a jamais pu devenir souschef de bureau et tel que je le connais, toujours dans les brouillards, absorbé par sa chasse aux bibelots, je pense que le gouvernement qui le payait n’a pas dû y trouver son compte. Toujours est-il qu’avec les petits héritages qu’il a recueillis et sa retraite d’employé il aurait pu tenir actuellement sept ou huit mille livres de rente ; au lieu de cela, il n’en possède peut-être pas dix-huit cents, car il a tout dépensé à mesure, courant les ventes, les marchands de bric-à-brac, fouillant les boutiques de ferrailleurs, et poussant même parfois jusqu’en province quand il apprenait qu’on démolissait un couvent, un château, une vieille église, ou qu’on débarrassait les greniers d'un vieil hôtel... Le vois-tu, penché sur le papier du gouvernement, rêver à ses trouvailles au lieu de travailler sérieusement, au lieu de faire du zèle et de songer à son avancement ! Le vois-tu attendre avec impatience l’heure de quitter son bureau pour faire sa tournée sur les quais et chez les revendeurs ! Dis, le vois-tu? Combien de fois, au risque de mécontenter ses chefs, a-t-il dû arriver en retard, partir trop tôt, prendre des congés et feindre même des maladies pour donner plus de temps à sa passion. Et le voici sur ses vieux jours, réduit à la portion congrue, rognant même sur cette portion pour se payer encore quelque vieillerie de temps en temps ; le voici, vivant seul dans ce grand appartement encombré, frottant ses bibelots, balayant ses chambres et faisant sa cuisine lui-même, car il ne peut même pas se faire préparer sa nourriture par sa portière... Il s’enflammait tout à l’heure en me racontant ses trouvailles, ses bonnes occasions, les antiquités achetées à vil prix, les bahuts gothiques échan-

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gés pour une bonne commode d’acajou, les saints de bois trouvés dans les matériaux de démolitions ou les ferrures enlevées au poids ! Soit, il a eu tout cela pour pas grand’chose, mais à sa mort cela se vendra pour rien, je le lui ai dit et nous nous sommes quittés un peu en froid...

Je ne revis jamais le vieux M. Poulletier. Il vécut encore une quinzaine d’années ; cette dernière période de son existence fut, m’a-t-on

Une trouvaille!!!

dit, gâtée par le sentiment de la mort prochaine et par le désespoir d’abandonner ses collections, la chair de sa chair, l’àme de son âme ; enfin, ne pouvant les emporter dans le grand voyage, il légua à l’heure de trépasser, plein d’amertume et non résigné, toutes ses antiquités à l’Etat. Mon père était mort quelque temps auparavant, me laissant encore arrondi le million dont il m’avait parlé le jour de la visite chez mon cousin. Hélas, il ne me trouvait guère à son gré, mon pauvre père, il se plaignait de mon peu d’entente aux affaires, de ma froideur pour le commerce et l’industrie, et bien souvent, il en vint à me jeter à la face comme une injure des :

— Tiens, tu ressembles presque à Poulletier !

Donc je me trouvai, à sa mort, à la tête de soixante-dix mille livres de rente, d’une remarquable inaptitude commerciale, d’une forte tendance à l’ennui et d’un mauvais estomac. Que pouvais-je faire et devenir avec un seul avantage compensé par de tels défauts ? De quel côté me

Le Dix-neuvième Siècle.

tourner ? Que devais-je demander à la vie ? Après mûres réflexions, je compris que je ne pouvais guère compter que sur les pures jouissances intellectuelles. Mais lesquelles ? Je ne me sentais ni artiste, ni poète, je n’avais aucun goût pour la science. La politique? S’agiter, se remuer comme un écureuil en cage, adopter une crécelle quelconque et l’agiter frénétiquement, faire beaucoup de bruit pour faire croire qu’on est quelque chose, qu’on pense quelque chose, qu’on vaut quelque chose, secouer nos institutions comme on secoue un prunier pour ramasser des prunes. C’était tentant, puisque je ne me sentais bon à rien. C’était à la portée de mon intelligence, mais j’étais déjà riche, j’avais l’âme douce, et je m’ennuyais tant moi-même, que je ne tenais pas à ennuyer les autres.

Tout à coup, le souvenir de mon vieux parent le collectionneur traversa ma pensée. Ah ! il avait été heureux celui-là, heureux et sage, il s’était donné des goûts, une manie, une bonne toquade, et, sacrifiant tout le reste à la satisfaction de cette toquade, savourant tous les jours les âpres sensations d'une chasse jamais fermée, les battements de cœur du Peau-Rouge sur une piste et les joies du triomphe après la conquête d’une pièce rare, il avait joui jusqu’à la fin du bonheur le plus complet qu’il soit donné à l'homme de goûter sur cette terre. Si je me faisais collectionneur ? Tous les détails de la visite faite avec mon père au vieil antiquaire me revinrent. Je me rappelai l’air parfaitement guilleret de cet homme maigre et râpé, buvant de l’eau claire et se fricotant luimême en un coin de son musée un œuf sur le plat pour son dîner, je me rappelai scs manières, sa façon de glisser, en causant, une main caressante sur ses bibelots, et lorsqu’il passait d’une pièce dans une autre, l’éclat de ses yeux qui révélait des jouissances inconnues au reste des mortels.

Si je me mariais aussi ? Je n’avais pas de goûts mondains, j’aimais la vie tranquille, le mariage devait tout à fait me réussir. Une collection, une femme aimante, les joies calmes et reposantes du foyer, les douces mais intenses émotions artistiques, oui, le bonheur était là !

Je m’ouvris de mes projets à quelques amis. Collectionner, c’est bientôt dit, mais quoi? Se marier, avec qui? Je manquais de connaissances spéciales et même, je dois l’avouer, de goût artistique. Cela me viendrait plus tard, avec l’expérience évidemment, mais en attendant cela me manquait totalement. Un de mes amis me frappa sur le ventre.

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— Je vous trouverai une femme , en attendant faites-vous biblio¬

phile, dit-il, collectionnez les livres rares, les éditions introuvables, les merveilles typographiques . Voilà une source d’émotions délicates!

— Mais j’avoue à ma honte que je ne puis lire sans migraine que les

feuilletons de mes journaux; après ma dose quotidienne des Mystères de Paris ou des Trois Mousquetaires , mon estomac littéraire est rassasié...

— Qu’est-ce que ça fait! Vous vous contenterez de regarder les reliures !

Cet ami revint quelques jours après, la mine affairée.

— Prenez votre chapeau, dit-il, et suivez-moi. Je viens de dire à votre cocher d’atteler : dépêchons !

— Où allons nous ?

— Vous le verrez. En attendant, s sachez que j'ai votre affaire, rapportez- vousen à moi, vous serez content ! Nous allons chez un ami, un monsieur à qui j’ai déjà parlé de vous... L’ami de mon ami était un collectionneur ; sa spécialité, c’était la faïence ; je ne vis, dès l’entrée, accrochés aux murs ou rangés dans des vitrines que plats, assiettes, aiguières, pots, fontaines, plats à barbe, cruches, fiascones, figurines, médaillons, etc., etc. Le collectionneur, aidé de sa fille, jolie et distinguée, nous faisait les honneurs de ses faïences; la jeune fille donnait des détails sur les provenances des objets, leurs qualités, leur pâte, leur dessin, bref, un véritable cours. Mentalement je prenais des

Les armures.

Le Dix-neuvième Siècle.

notes. Rouen, Delft, Faenza, Gubbio, Nevers, Pesaro, décor bleu, polychrome, style persan, émail, couverte, tout cela dansait dans ma tête. Enfin mon ami m’entraîna ; j'étais charmé, je commençais à être connaisseur.

— Eh bien ? me dit-il dès l’escalier.

— Délicieuse, exquise, superbe ! m’écriai-je.

— Vous prenez feu plus rapidement que je ne pensais avec votre caractère... très jolie, en effet!

— Et si bien conservée!...

— Comment, conservée, si fraîche, vous voulez dire?

— J’en suis ravi, transporté, merci, mon ami, de me l'avoir fait connaître ! Voyons, il faut aller rapidement en besogne, ne me faites pas languir, je sens que j’en tomberais malade...

— Fichtre ! Quelle flamme ! Calmez-vous donc un peu !

— Non, dites-moi tout de suite combien?...

— Je vois que dans vos transports l’esprit positif ne vous abandonne pas tout à fait. Vous pensez bien que je n’ai pas été sans prendre quelques petites informations avant de vous amener. La dot est de...

— Comment, la dot? Le prix voulez-vous dire? Je veux acheter...

— Comment, le prix? Comment, vous voulez acheter? De quoi parlez-vous ?

— Et vous-même ?

— De la jeune fille!

— De la collection !

11 y avait quiproquo. Je fus presque forcé de m'asseoir dans l'escalier. J’étais désespéré, plus de collection, une fausse joie!

— C’est dommage, dit mon ami, M"° Lecoudray faisait bien votre affaire, elle est charmante, la dot est faible, mais vous m’avez dit l’autre jour que vous cherchiez le bonheur et non un supplément de richesse...

— Je n’ai eu d’yeux que pour la collection, mais en effet je me souviens, la jeune fille est charmante... mais les faïences mon ami, les faïences ! !...

— Eh bien, tout peut s’arranger ! Vous-même, vous n'avez pas fait mauvaise impression. M. Lecoudray me l’a dit. Epousez et un jour vous hériterez des faïences!

— Attendre ! impossible, le père est jeune encore, je n’aurais pas la

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palicncc. Je ne veux pas m’exposer à désirer pour mon beau-père une bonne fluxion de poitrine...

Mon ami réfléchit une minute.

— Ecoutez, dit-il, tout peut s’arranger, laissez-moi faire !

Tout s’arrangea si bien que huit jours après la collection était chez moi et que nous étions mariés, la jeune fille et moi, avant que six semaines se fussent écoulées ! J’avais payé la collection et sans marchander, vous pensez bien ; mon beau-père ne lésina pas davantage sur la dot, mais il négligea de la verser. Il me glissa dans l’oreille qu’il était sur la piste d’une affaire superbe, une vraie trouvaille, des objets d’art étonnants !

Ma lune de miel de mari dura moins longtemps que ma lune de miel de collectionneur. Chose étonnante, ma femme qui jadis faisait valoir devant les visiteurs avec tant d’amour les faïences de son papa, ne leur donna plus un coup d'œil quand ces délicieuses majoliques et faïences appartinrent à son mari. Elle avait bien d’autres choses en tète. Hélas ! ma femme ôtait mondaine ! 11 me fallut courir les soirées, les bals, les réceptions ; il me fallut donner moi-même des soirées et des bals ! ! ! Ah ! l’existence tranquille que j’avais rêvée ! Ah ! les joies du foyer ! Le travail mondain sans trêve, au contraire, exécuté en habit noir sous la direction de ma femme qui me tirait durement par la bride quand j’essayais de regimber! La lutte quotidienne, les disputes, l’enfer! J’en vins rapidemment à maudire ma collection ; mes faïences m’exaspéraient et je ne pouvais manquer d’avoir à tout instant leur miroitement sous les yeux, puisque mes lambris en étaient garnis du haut en bas. Enfin, un soir que des notes de couturières s’étaient mêlées à une discussion sur la nécessité de courir à un concert et deux soirées, ma femme, dans un mouvement d’exaspération, envoya promener sur le parquet une buire italienne et deux cornets de Delft. Justement exaspéré, je cassai à mon tour deux ou trois de mes vieux Rouen et je refusai de bouger. C'était le. commencement, ma femme avait pris goût à la casse qui sou-

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lageait ses nerfs bien mieux que l’eau de fleurs d’oranger ; en huit jours, un tiers de ma collection fut en miettes. Pour sauver le reste, je pris le parti de filer doux, et sans murmurer je suivis docilement ma femme à toutes les soirées où il lui plut de me traîner. Mais cette tardive soumissionne suffisait sans doute pas à mon altière épouse, car à chaque instant je constatais une avarie dans mes faïences rares. Que faire? Je consultai encore mon ami.

— Ne vous tourmentez pas, la faïence est trop fragile, il vous faudra

trouver autre chose à collectionner. En attendant, je vais vous chercher un amateur pour ce qui reste de votre collection.

Mon obligeant ami allait vite en besogne ; une semaine après, mes faïences étaient vendues, avec une notable perte, il est vrai, pendant que ma femme était en conférences chez sa modiste.

— Consolez-vous, me dit mon ami, elles étaient fausses !

— Fausses !

— Oui, votre beau-père avait été chargé de leur placement par des fabricants d’antiquités... Je l'ai su trop tard, je n’ai pas voulu vous le dire avant de vous avoir trouvé un amateur... Ne vous plaignez pas, c’est votre apprentissage de collectionneur...

— Mais, l’amateur à qui je viens de les repasser?

Le Dix-neuvième Siècle.

— Bah ! c’est un débutant aussi, quanti il s’y connaîtra, il les repassera à un autre.

Ainsi mon beau-père m’avait berné, ainsi pendant quelques mois j’avais admiré des imitations frauduleuses. Hélas ! ma femme n’était-elle pas, elle aussi, une imitation frauduleuse d’épouse honnête et tranquille? Comme j’étais plongé dans ces pénibles réflexions, elle revint de chez sa modiste.

— Votre ami que je viens de rencontrer, m’a dit que vous veniez de faire une bonne affaire avec nos faïences, peut-être douteuses... Je suis enchantée que vous soyez en fonds, j’aurai à vous parler ces jours-ci de quelques petites notes...

Je frémis en dedans; après une réponse évasive, je pris mon chapeau et je sortis. J’avais l’argent sur moi et j’étais décidé à ne pas rentrer avant de l’avoir dépensé. Une idée m’était venue. Je m’étais souvenu tout à coup de la sage précaution de M. Poulie tier, mon cousin, qui m’avait jadis, lors de ma visite avec mon père, tiré de la chambre aux fragiles faïences pour me conduire dans la salle aux armures où je ne pouvais rien casser. J’abandonnais la faïence pour le fer ! Le lendemain profitant encore d’une absence de ma femme, les acquisitions que j’avais faites un peu partout, aidé par l’infatigable goût de mon ami, étaient rangées dans mon appartement transformé en musée d’artillerie. Panoplies d’armes de toutes sortes, épées à deux mains, rapières du xvi° siècle, dagues, poignards, miséricordes, pertuisanes, hallebardes, fauchards, arbalètes, mousquets, entassement d’armures de toutes les époques, c’était superbe ! Un reître du temps de la Ligue et un chevalier du xivc siècle montaient la garde de chaque côté de ma porte, ma salle à manger était garnie d'une rangée d’hommes de fer, la lance en main ou appuyés sur leurs bonnes épées; enfin aux quatre coins d’un grand lit gothique acheté par la même occasion, quatre guerriers veillaient, graves et la visière baissée.

Oui, c’était superbe ! Et je comptais beaucoup sur la fréquentation de ces hommes de fer pour m’endurcir dans les luttes de la vie conjugale, pour me faire à leur exemple une poitrine d’acier, une âme dure et résistante sur laquelle glisseraient toutes les attaques.

Quel coup de théâtre à l’arrivée de ma femme ! Pendant quelques minutes elle resta muette d’ahurissement.

— Et moi qui n’aime que le Louis XV! s’écria-t-elle quand elle recouvra

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la parole, quelles vieilles horreurs que tous ces bonshommes de fer ! Vous voulez donc me faire mourir de frayeur que vous m'imposez leur compagnie jusque dans ma chambre à coucher!... Et moi qui voulais justement vous faire une jolie surprise ! Sachant que nous avions une certaine somme devant nous, j’ai voulu changer notre ameublement et

Mon lit.

nous arranger un nid Pompadour ! Mes achats sont faits, les tapissiers viennent demain, j’ai des boiseries Louis XY, des panneaux délicieux, des dessus de portes de Boucher, des meubles Rococo de toute beauté... Je vous déclare que vos troupiers de tôle et fer battu vont déménager ! S’ils couchent ici, je pars tout de suite ! Eux ou moi, choisissez.

O vieilles armures qui avez résisté à tant de chocs, ô bonnes cuirasses sur lesquelles tant de coups ont été frappés dans les dures batailles, donnez-moi donc un peu de votre vaillance et de votre solidité !

— Non, madame! ma collection d’armures ne déménagera pas! Elle se rit de vos colères et vous ne la casserez pas en morceaux comme les faux en céramique privée de monsieur votre papa !

Après une lutte de trois heures, une transaction fut signée entre ma femme et moi. J’ajoutais à notre appartement celui d a côté, plus petit, et ma femme était libre de le disposer à son gré, en style aussi Pompadour qu’elle voudrait.

Le Dix-neuvième Siècle.

C’est ainsi que j’eus deux collections au lieu d'une, car lorsque je rapportais de l'hôtel Drouot ou de chez les marchands quelque morion ou quelque pertuisane, je croyais devoir acheter pour ma femme quelque bibelot xvin0 siècle. Ah! je n’étais pas encore en pur acier comme mes armures! Et c’est étonnant comme le xvmc siècle était déjà cher. Je me rappelais le temps où les commodes à ventre et les pendules rocailles se donnaient pour rien...

Hélas! l’influence du style Louis XV devait rapidement se faire sentir sur ma femme ; on ne vit pas impunément dans des meubles ayant peutêtre appartenu à la Dubarry, ou bien à MUes Du thé, Guimard et autres folâtres personnes très tendres quoique de style rocaille. Quelques doutes avaient déjà traversé mon âme, un jour vint où il me fut impossible de

Faïences révolutionnaires.

douter, ma femme était tout à fait Louis XV ! Et moi qui vivais honnêtement pendant ce temps-là sous la garde de mes quatre chevaliers ! Inutile, n’est-ce pas, d’entrer dans les détails très Pompadour de mon malheur, les juges et avocats qui s’occupèrent de mon procès en séparation me témoignèrent unanimement, en pouffant de rire il est vrai, une douce commisération et m'accordèrent, après de joyeuses audiences, la séparation sans marchander.

Par malheur, notre contrat de mariage avait été tellement soigné par mon beau-père, qu’il fallut tout vendre chez moi. Les casques et les armures qui m’avaient si peu défendu, suivirent à l’hôtel des Ventes les bibelots Louis XV à l’influence corruptrice. Et je me retrouvai garçon comme devant, avec beaucoup de rentes, beaucoup de cheveux, beaucoup d’illusions en moins. Je restais collectionneur, mais sur quoi, sur quelle branche du collectionnisme allais-je me jeter? Je possédais des

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terrains à Passy, je me fis bâtir un petit hôtel là-bas dans les arbres, et je me mis à chercher avec quoi je le remplirais.

Mon ami Jobic, le peintre très connu maintenant, alors bien ignoré, critiqua beaucoup ma bâtisse.

— C’est ignoble, c’est crétin, dit-il, c’est du pur xixe siècle, votre boîte à dominos percée de fenêtres, il n’y a vraiment qu’un moyen d’arranger cela !

— Quel moyen? Dites vite !

— Voilà, c'est d’y ficher le feu, mon ami, ou, si le remède vous parait

Le livre.

trop radical, de bourrer l’intérieur de tableaux, oui, c’est votre unique ressource, si vous ne voulez pas . être irrévocablement rangé parmi les idiots !

J’étais navré, mais quand je lui eus acheté quelques toiles, Jobic s’adoucit un peu.

— Ce n’est pas votre faute, si vous n’avez pas de goût, dit-il, c’est la faute du siècle ! Ce siècle est stupide, vous êtes comme lui, c’est tout naturel ! Il lui a manqué un peintre pour lui tracer sa voie. Voyez sous Louis XIV par exemple, le véritable auteur du grand siècle, c’est Lebrun, c’est lui qui a inventé votre grand roi, et les grandes perruques, et Versailles... Lebrun a ordonné et le siècle a marché droit dans la voie

Le Dix-neuvième Siècle.

tracée par le peintre. Et ce polisson de xvme siècle, c’est Boucher qui l’a fait, c est lui qui a mené la grande farandole, Louis XV avec ses Pompadour et ses Dubarry, les grands seigneurs et les grandes dames, les danseuses, les financiers, les actrices, les petits abbés, les Manons !... David arrive avec ses Romains et ses Grecs, avec la sévérité et la ligne, raide comme le couperet de la guillotine, et voilà les falbalas, le rococo, cl toute la société par terre, \oltaire ny a été pour rien du tout, croyezmoi, la peinture suffisait ! A certaines époques, en signe de deuil on se rasait la tête, David a tellement bouleversé les gens du xvmc siècle qu’ils se sont mis à se raser la tête... jusqu’au cou! David passé, notre xix0 siècle n’a pu trouver le peintre conducteur, il est resté embourbé, allant à bue, tirant à dia, donnant des coups de tête à droite et à gauche, en avant et en arrière, sans parvenir à se constituer un style pour ses monuments, ses maisons, ses meubles et ses habits... Le grand peintre du xixe siècle, c’est Meissonnier avec ses bibelots de tous les styles et de toutes les époques, donc le siècle ne peut être que bibelotier; renonçant définitivement à faire quelque chose lui-même, il se dépouille de toute personnalité et s’installe en garni dans le mobilier des autres siècles... Et il a raison ! Collectionnez, collectionnez, entourez-vous d’un entassement de vieilles jolies choses, pour tâcher de ne pas voir les platitudes toutes neuves, les rangées de boîtes carrées qui constituent nos villes modernes, habitées par des gens qui se passent des tuyaux de drap aux jambes, s’enfournent dans un sac noir, se mettent encore un tuyau sur la tête et se croient habillés !

Tout enflammé d’ardeur, je me mis à courir les ventes avec mon ami Jobic qui daignait mettre son flair artistique à ma disposition. Mais hélas, comme tout avait renchéri ! Ce qu’on avait pour cent sous du temps de M. Poulletier se vendait mille francs maintenant ! J’essayai de la province, il était passé aussi le temps des trouvailles dans les fermes, des bahuts gothiques servant de coffres à avoine troqués pour un bon coffre en bois blanc par de naïfs paysans, tout était raflé. Ce qui pouvait rester, tout ce que les marchands avaient dédaigné, était coté à des prix fabuleux. Je revins un peu découragé. Pourquoi ne m’y étais-je pas pris à temps? Quelles belles occasions à l’époque où je ne m’y connaissais pas ! Cependant ma maison s’emplissait de petites pièces à la portée de mes moyens, brocs, plats d’étain, cuivres, ferrailles, landiers, etc., mon salon avait l’air d’une cuisine moyen âge ; j’avais rempli deux pièces d’une collection de bassinoires décorées et historiées, sur lesquelles je me proposais vaguement d’écrire un livre.

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