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UNE BELLE OCCASION

Les Tribulations d'un homme de goût qui n'en avait pas. 241

— Je connais un monsieur, dis-je, qui possède cinquante-deux Corot dans une armoire et qui les laisse vieillir...

— Il a tort, le Corot perdra en vieillissant, parce qu’il y en a trop sur la place et qu’il y en aura bien davantage dans vingt ans, puisqu’il s’en fabrique encore tous les jours pour les amateurs nouveaux... Le Corot jeune, exécuté alors qu’il avait tout son talent et qu’on ne lui en rccon-

Les estampes.

naissait pas du tout, se tiendra davantage... Mais j’y pense, si vous voulez des Corot, faites-les donc vous-même...

— Vous vous moquez !

— Pas du tout ! Rien de plus simple, avec quatre leçons vous y arriverez : une leçon de frottis pour le brouillard, une leçon de frottis pour les arbres vaporeux, une leçon pour faire les branches d’arbre d’un seul traita main levée et une leçon de taches pour les petites figures. Il ne vous faudra pas plus de trois mois pour posséder une jolie collection de Corot très poétiques !...

Le Dix-neuvième Siècle.

Après maintes recherches et réflexions, je crus avoir trouvé ce qu’il me fallait, et quand je fus bien résolu, je me brouillai avec mon ami pour ne pas me laisser décourager dès le commencement par ce tueur d’illusions.

La valeur toute jeune et toute neuve en laquelle j'avais placé ma foi, c était l’impressionnisme! Pourquoi pas? Millet et Corot ont été dédaignés à leur naissance, mais le corotisme est un culte maintenant, et le milletisme une religion jusqu’en Amérique. Manet devient une valeur sérieuse, pourquoi les impressionnistes ne deviendraient-ils pas quelque chose, eux aussi? Un monsieur lancé dans l’impressionnisme m’a dit qu’avant peu cela deviendrait un placement de père de famille.

Je me suis donc lancé et j’ai réuni environ cent cinquante toiles impressionnistes, des échantillons de tous les maîtres. Je n’y voyais d’abord, je l’avoue, que des marmelades bleues, rouges ou violettes, surtout violettes, mais les premiers mois d’initiation passés, j’ai commencé à m’y reconnaître ; oui c’était bien la mer ou le ciel, oui, les arbres de mes tableaux étaient bien des arbres, — à peu de chose près du moins!

Tout alla bien pendant quelque temps, je passais de longues heures dans la contemplation de mes chefs-d’œuvre et je faisais tous mes efforts pour en extraire les sensations exquises dont on m’avait parlé. Ma galerie augmentait tous les jours peu à peu, je cédais les bibelots dont j’étais fatigué pour acheter quelques-unes de ces toiles magistrales et suggestives : carrés de choux, bords de rivière, marines, etc., etc... D’un seul bloc je vendis ma collection d’estampes modernes, de gravures et eaux-fortes précieuses des maîtres contemporains, et ma collection de livres illustrés, mes chers exemplaires sur hollande, vélin ou japon, à grandes marges, avec états des gravures espacés depuis le moment où il n’y a encore presque rien sur le cuivre et celui de la dernière morsure, avec remarques, dédicaces, etc..., avec le prix je pus m’offrir encore une trentaine de séduisants morceaux de peinture de l’avenir.

Un coup terrible me frappa subitement. Je m’aperçus un matin que j’avais sinon tout à fait des hallucinations, du moins des troubles de la vue très sérieux. Les pavés me semblaient bleus et les visages des passants violets, les arbres me paraissaient avoir, au lieu de feuilles, des pains à cacheter de couleurs crues et je voyais des bateaux-mouches, fanaux allumés, naviguer sur le boulevard...

Sur l’ordonnance d’un oculiste qui diagnostiqua un empoisonnement

Les Tribulations d'un homme de goût qui n’en avait pas. 243

de l’œil par les verts minéraux, je vendis ma collection, — à forte perte, hélas! — et je m’enfermai tristement dans mon musée vide. Hélas, que faire? que devenir? Je n’avais plus de goût pour aucun bibelot ou objet d’art, tout me semblait blafard et décoloré. Le monde pour moi n’était plus qu'une collection de pâles pierrots. Un ami compatissant me donna une idée. — Faites une collection d’affiches, me dit-il, couleurs vives mais franches et saines pour l’œil, et c’est tout neuf, il n’y en a encore qu’une cinquantaine d’amateurs sur cette piste...

Je commençai le jour même en achetant à mon ami un fonds de collec-

La chasse aux affiches.

tion commencée et en allant le soir enlever sur les boulevards extérieurs avec un pot d’eau chaude et une éponge des affiches de théâtre illustrées. Ah, je me sentais renaître ! Ces délicieuses émotions de la chasse et du danger, je les savourais dans leur plénitude, car il y avait peine et danger dans mes expéditions à la recherche de l’affiche curieuse ! Mais peu à peu mon musée se garnissait : affiches de bals avec danseuses fantaisistes, de magasins de nouveautés donnant des toilettes grandeur nature, annonces de romans terribles avec portraits de l’héroïne et scènes d’horreur, affiches politiques, révolutionnaires, socialistes, anarchiques, je recueillais tout. Dois-je dire que je recueillis aussi dans les premiers six mois deux condamnations à vingt-quatre heures de prison ? Ce fut à ce moment-là que je m'aperçus que je n’avais plus le sou, mes collections diverses achetées dans les hauts prix et revendues chaque fois à perte

Le Dix-neuvième Siècle.

m’avaient tout dévoré. Soit, je vivrai de privations, il n’y a pas besoin d’être un Vatel pour accommoder ça soi-méme et je m’en tiendrai aux affiches qui ne coûtent rien à collectionner... quand on ne se fait pas pincer par les sergents de ville.

« Dégradation de monuments publics, » un mois de prison! j’ai été pris en train d’enlever toute une bande d’affiches collées sur les planches entourant un monument de grand homme politique en construction.

Pendant que je faisais mes trente jours de prison, la fortune envolée revenait chez moi. On perçait une rue à travers mes terrains de Passy et une Société financière m'offrait quinze cent mille francs de tout le lot.

Un mois en prison, c’est long, on a largement le temps de se refroidir pour une collection ! Quand je fus libre et que mon affaire avec la Société financière fut réglée, je résolus de me séparer, au mieux, de mes affiches. Hélas! je ne trouvai d’amateur qu’au poids. Néanmoins ce fut la seule affaire où je ne perdis pas trop, puisqu a part le premier fonds je n’avais payé ma collection qu’en journées de prison.

Mais qu'allais-je faire de mes loisirs et de ma nouvelle fortune ? Grave problème ! Recommencer ma vie de collectionneur, parbleu, maintenant que j’avais la science, le goût, l’expérience! Par exemple, rien que du pur, du vrai, de l’insoupçonnable ! Pour commencer, je devais me faire bâtir un contenant digne de recevoir le contenu, une sorte de coffret pour ma collection future. Je découvris un architecte élève de Viollet le Duc, qui eut véritablement mérité de vivre au xiu° siècle.

— Monsieur, me dit-il, notre architecture nationale a subi une dure maladie de quatre siècles, mais la convalescence commence. Cette maladie, venue d’Italie, de Rome, « l'unique objet de mon ressentiment »,

une espèce de choléra des édifices, a commencé avec la prétendue Renaissance et ses placages romains. Elle éclata brusquement avec François Ier, arrêtant la vieille sève française et corrompant notre sang; les ordres poussaient sur les façades et gagnaient, gagnaient toujours. Deuxième phase. La maladie donne son maximum d’intensité sous Louis XIV : tout 1 organisme est atteint, il y a partout enflure, boursouflure, délire et folie... Sous Louis XV, troisième phase de la maladie, la peau des édifices crève, les efflorescences du style rococo sont véritablement des ecchymoses et de l’exfoliation épidermique. Le cycle est parcouru, 1 architecture est à plat, elle ne souffre plus, mais elle est incapable d un effort et ne peut même ouvrir l’œil. On a essayé de tout dans notre siècle pour la galvaniser, rien n’a réussi, impuissance absolue à créer le moindre style, rien que des placages, restes confus de la terrible maladie, ou des boîtes carrées. C’est la mort ! Allons-nous donc être obligé pour réagir de revenir franchement au commencement, à la hutte de feuillage des temps préhistoriques? Enfin, à force de penser à ces choses douloureuses, les yeux fermés pour ne pas voir les hideux produits des maçons modernes, des esprits sages ont trouvé le remède. Rayons ces quatre siècles de maladie de notre mémoire, faisons comme s ils n avaient pas existé et reprenons la tradition interrompue à la fin du xv° siècle, retournons à notre vieux style national laissé de côté depuis la maladie et redevenons franchement ogivaux et flamboyants!... Et ça commence, et vous verrez ce que nous donnera de beau, de grand, et aussi de neuf, le développement logique et régulier de cette vieille architecture, saine, forte et solide, employant logiquement les ressources modernes suivant les besoins modernes!... Laissez-nous faire et vous verrez dans cinquante ans nos gares gothiques, nos ponts, nos marchés, nos bourses, nos maisons de rapport gothiques...

— Pour le moment, je désire seulement un petit hôtel pour loger moi et ma collection future...

Nous passâmes deux bons mois penchés sur les plans de mon petit hôtel, a discuter, arranger, ajouter, améliorer, transformer ; deux mois de terrible occupation, d’entretiens qui n'en finissaient plus et de courses d éludes. Enfin 1 œuvre fut attaquée, les murailles commencèrent à sortir de terre au milieu d’un jardin bouleversé et à se dresser fièrement, dominant des hauteurs de Passy l’immense gâteau de pierre étalé sur les deux rives de la Seine et formé de somptueux hôtels lourds et

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ostentatifs et de maisons plates, banales véritablement avec outrecuidance et provocation.

Mon édifice prenait de jour en jour bonne tournure, il montait et pointait gaiement ses clochetons dans le ciel, il dépassait un peu en importance mes intentions premières, mais j’étais emballé. J’avais voulu une tourelle d’escalier très décorative, et fait ajouter une galerie à jour par ici, un balcon fermé en encorbellement par là, des lucarnes très ornées plus haut, des sculptures dans les pignons, des crêtes aux combles...

J’avais fait soigner la salle à manger, mon intention étant de recevoir

Sous le vestibule.

la fourchette à la main les collectionneurs mes confrères, pour leur donner occasion d’admirer l'impeccabilité actuelle de mon goût artistique.

Dès l’entrée dans la maison, dès la porte, ornée de ferrures en chardons de fer forgé et d’un marteau provenant d’une vieille maison de Flandre, ils devaient être saisis, j’y comptais bien, par une admiration non exempte de jalousie. Je dois dire avant de passer cette porte qu’au début j’avais demandé un pont-levis et en guise de sonnette un cor attaché à une chaîne, mais mon architecte avait combattu victorieusement mon idée.

Le Dix-neuvième Siècle.

— Je ne vous fais pas lin château, mais un hôtel bourgeois, soyons logique, me dit-il.

Et tout ce que j’avais pu obtenir, c’était de faire du vestibule une espèce de corps de garde.

— Ça, c’est possible, il est permis de supposer qu’un jour de trouble, vous pouvez avoir besoin de repousser une attaque ; donc, je puis vous fortifier votre vestibule !

De sorte qu’il renforça la porte cavalière et perça une meurtrière à côté de la porte réservée aux piétons. Je devais placer à cette meurtrière un arquebusier du xvi° siècle et sur un banc de pierre à côté toute une

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