‹ Le XIXe siècleChapitre 58 sur 74 · I.a cuisine · texte numérisé non relu

I.a cuisine

donner aux visiteurs une bonne idée de l'immeuble et de son propriétaire.

Je passe tout de suite à la salle û manger; sa principale décoration, c’est la cheminée, une cheminée si haute qu'un monsieur en chapeau de haute forme moderne s’y meut l'aise sans se baisser et si large que 1 on peut tenir â quatre sur les bancs placés de chaque côté de 1 itre et se chauffer les pieds sur les landiers, confortablement assis et récréé par la \ue du grand tournant de la Seine qu'une petite fenêtre sous le manteau permet d’apercevoir.

Cette cheminée est un petit monument, une petite pièce dans la grande ; elle porte sur deux jambages très avancés à belles colonnettes sculptées. Le linteau surmonté d’un gable fleuronné est décoré par trois médaillons sobrement exécutés, le plus grand placé au milieu du gable représente Messire Gaster, ‘premier maître ès arts de ce monde , comme dit Rabelais, et les deux autres Souffretê, mère des Neuf Muses et Caresmeprenant , patron des Chicanous.

N’allez pas croire que nous ayons négligé la cuisine, pièce importante et pourtant beaucoup trop sacrifiée dans les maisons modernes ; bien au contraire, la mienne devant être à la fois laboratoire et musée culinaire a été l’objet de tous nos soins. Une cuisine doit être gaie ; dans la mienne, l’air circule, la lumière joue partout, apportant son allégresse rayonnante.

La vaste cheminée est déjà pourvue de tous ses engins, la grande table de chêne massif occupe le milieu de la pièce, je compte accrocher aux murailles les plats, les lèchefrites, les bassines, acheter de grands vaisselliers bretons et les garnir de faïences à décors bleus et rouges et compléter l’ensemble par une grande horloge dans sa boîte et une ou deux fontaines de cuivre portées sur des pieds de fer forgé. Si ma cuisinière n’est pas contente!... Il me faudra une cuisinière digne du cadre, c’est-à-dire savante et gaillarde à la fois, une provinciale surtout, quelque grande et forte Normande, haute en couleur, fine de bec et fignoleuse de petits plats. On m’en a signalé une qui vient de perdre son maître, un vieux médecin célibataire de province et qu’un évêque cherche à s’attacher. Elle hésite parce que son ancien maître était voltairien. Je serai tout ce qu’elle voudra, mais je la veux ! et nous la verrons à l’œuvre quand l'heure d’allumer les fourneaux sera venue.

La salle à manger donne dans la grande salle, le hall, comme disent les anglomanes. Ce sera la pièce principale de mon musée, je distribuerai là-dedans les vieux bahuts, les dressoirs, les armures, les statuettes, les bois sculptés, les tapisseries, les portraits des ancêtres que j’aurais pu avoir. Il n’y a encore rien de tout cela ; quand l’hôtel sera prêt, je partirai à la chasse aux antiquités, je connais les bons endroits maintenant. Ma grande salle a aussi une grande cheminée, c’est la troisième de la maison et c'est la plus importante, elle se relie à la balustrade ajourée en quinte-feuilles d’une tribune placée à quatre mètres du parquet sous le plafond à grosses poutres, en pendant avec une seconde tribune plus

Les Tribulations d'un homme de goût gui n'en avait pas. 2Î51

large à l’autre bout do la salle. Au-dessus d’une frise symbolisant les douze mois de l'année sur le linteau de la cheminée, se dresse un écu armorié ! Hélas! je n’ai pas d’armoiries de famille, mais, me souvenant que mon grand-père était un soldat du premier Empire, j'ai placé en cimier son casque de dragon à la crinière échevelée ; pour supports, j’ai pris Adam et Eve, nos très authentiques ancêtres, et dans le champ de l’écu, à défaut d’autre chose, j’ai inscrit ma devise :

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