‹ Le XIXe siècleChapitre 59 sur 74 · VIVE I A 11 I S · texte numérisé non relu

VIVE I A 11 I S

Quand j’aurai dit que ma grande salle, éclairée par de larges fenestrages à vitraux blancs laissant passer toute la lumière, possède un grand balcon fermé, une cage vitrée portée en dehors sur un encorbellement, et dans un angle, à droite de la cheminée, une délicate petite tourelle où je m’en irai lire en regardant fder par-dessus les arbres les bateaux sur la Seine, j’aurai montré, je pense, que je suis maintenant un homme de goût, lîrrr ! quand je pense aux glacials salons Louis XIV ou même aux boudoirs Louis XV d’une si mièvre coquetterie!... A l’extrémité de la grande salle, en face de la cheminée, mon architecte voulait placer un piano. Oui, un piano I Mais un piano arrangé dans le style français xvc — xx° siècle, non pas la hideuse caisse à lapins en palissandre, mais quelque chose dans le genre des beaux buffets d’orgues gothiques. Malheureusement je ne suis pas musicien... néanmoins nous repenserons au piano ogival.

Mon architecte tient à me prouver que le style ogival, non pas celui des brasseries moyen âge, nées des confuses aspirations artistiques qui travaillent la foule, mais le vrai, le pur style repris au point môme où il fut délaissé, peut s’appliquer à tout et répondre aux besoins les plus modernes. Ainsi il a tenu à me donner le gaz dans le jardin et les pièces de service et m’a dessiné pour cela des becs très simples, mais d’une jolie courbe ; il a tenu à me donner une salle de billard comme en aurait pu posséder quelque riche bourgeois de la belle époque. Ma chambre à coucher est luxueuse et pourvue de toutes les richesses du confortable moderne, mais elle a du style et j’aurai plaisir à la considérer quand je me réveillerai dans le grand lit exécuté sur ses dessins qu’on vient d'apporter avec quelques bancs et quelques tables... C’est le commencement du mobilier, je vais avoir à m’occuper de remplir d’objets d'art, de

Le Dix-neuvième Siècle.

La cheminée de la grande salle.

curiosités de haut goût ma superbe maison, je veux dans trois mois pendre la crémaillère avec mes amis et confrères les collectionneurs... si deux ou trois ne vont pas se pendre eux-mêmes de dépit en sortant de chez moi j’y perdrai mon nom. Ah ! il faut que j’écrive à ma cuisinière pour la faire venir, elle devra songer dès maintenant à ce fameux dîner de crémaillère, consulter ses auteurs, méditer, réfléchir...

... Malédiction! En additionnant les comptes de ma maison, je m’aperçois que presque tout mon capital va y passer ! Quelle catastrophe !

Les Tribulations d'un homme de goill qui n'en avait pas. 253

Me restera-t-il seulement trois ou quatre mille francs de rentes lorsque j’aurai payé les entrepreneurs et les artistes, j’ose à peine l’espérer! C’est ma faute, c’est moi qui ai de jour en jour agrandi le plan primitif, ajouté, amélioré, embelli... Mon petit hôtel modeste est devenu presque un monument de grand art des caves au grenier !... Ah ! pourquoi faut-il qu’après toutes mes tribulations antérieures le vrai goût me soit enfin venu !...

Hé bien, non, je ne regrette rien, je vivrai dans mon colfret artistique, même vide, comme jadis a vécu mon cousin Poullcticr au milieu de sa collection. Pourvu qu’il me reste assez de revenu pour avoir tous les jours un œuf sur le plat ou un hareng saur à déjeuner je serai encore heureux !

Je viens d’écrire en étouffant mes regrets à la fameuse cuisinière; je lui rends sa parole, qu’elle entre chez Monseigneur!

... Le dincr de crémaillère a eu lieu, je n’avais pas d'autre invité que mon ami l’architecte. J’ai fait moi-môme sauter une omelette au lard dans la grande cheminée ; des sardines et du gruyère complétaient le dîner arrosé d’un joli petit cru à quatorze sous le litre.

In vrai festin !

Colobry, de la maison Colobry et Ci0, Dentelles et barèges , au carré Saint-Denis, debout devant une petite glace accrochée à une fenêtre, se faisait la barbe d’une façon nerveuse et saccadée.

Le Dix-neuvième Siècle.

— Non, non, dit-il, s’arrêtant tout à coup et se retournant le rasoir à la main, vers sa femme et sa fille assises toutes deux dans le fond de la pièce, non, non, non et non!

Lajeune fille avait la tête basse. Mme Colobry, au contraire, levait fièrement la sienne, coiffée d'un bonnet aux vastes ruches, avec des pointes de rubans dressées çà et là.

— Non, Octave est un charmant garçon... tout ce que vous voudrez ! d’accord!... continua M. Colobry, scandant chaque bout de phrase d'un coup de rasoir, mais... en un mot... il ne présente pas une surface

suffisante pour en faire un gendre de la maison Colobry et C‘e, la première dans les barèges!... D’ailleurs, nous avons le temps, le moment n’est guère joli et le commerce est trop malade pour qu’on puisse songer... Allons bon, encore des braillards !

Les accents d'une Marseillaise mugissante et peu harmonieuse venaient d’éclater du côté du boulevard à travers les roulements des voitures et presque aussitôt déboucha une troupe d’hommes en blouse, se tenant tous par le bras ; tous criant et chantant, ils s’arrêtèrent tumultueusement devant la porte Saint-Denis et, la Marseillaise terminée, commencèrent le Chant des Girondins.

— Encore les ateliers nationaux ! fit M. Colobry, reprenant son rasoir, toujours

du bruit ! comment ça fimra-t-il ?

Tiens! tiens! tiens! fit M. Colobry. . , .

— Pourquoi avez-vous laissé commencer,

vous autres, en février? dit aigrement Mm0 Colobry, mais laissons ces

braillards et discutons, car il faut en finir! Octave ne peut pas toujours

attendre, tu le lanternes depuis assez longtemps, ce garçon, et puis, pour

tout dire, Louise n’est pas de ton avis sur Octave, n’cst-ce pas, ma

Louison? ne rougis pas, Louisettc, et parle, lu en as bien le droit!

— liens ! tiens! tiens ! fit M. Colobry en laissant définitivement son

rasoir et en se penchant pour voir, oh ! oh ! ça devient sérieux !

ENTiSTF

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