PARIS EN FLAMMES
Victoires et conquêtes il' Alexandre Colobry.
la mère de Gustave et Nivelle leur tenait tète. Tous prêtaient l’oreille cependant à la fusillade qui se rapprochait.
Tout à coup M. Colobry frappa sur la table.
— Ecoutez, dit-il, vous savez, citoyens, que je suis un ancien ! Le moment est venu de tout vous dire, la barricade que vous voulez défendre va sauter, elle est sacrifiée... C’est un piège, demandez au citoyen qui est là, le citoyen Nivelle, du comité central...
— Hein? Plalt-il ? fit Nivette interloqué, moi je ne suis rien et je ne sais rien...
— Inutile de tergiverser, citoyen Nivette, le moment est venu, puisque les Yersaillais sont à deux pas...
— Dépêchons-nous , dit un garde qui regardait par la fenêtre,
voilà les camarades qui nous appellent, c’est l’attaque sans doute...
— La barricade va sauter, s’écria M. Colobry, elle a été minée par l'égout qui passe dessous, quand les Yersaillais l’escaladeront, tout sautera ! \ous comprenez que le citoyen Nivette ne pouvait pas le dire d avance, crainte de trahison... Courez prévenir vos camarades...
— Sapristi ! dit le sergent en retournant à son verre pour le vider, vous êtes sûr de la chose?
— Oui.
— Eh bien, allez les prévenir vous-même, alors, nous, nous filons en arrière. ..houst! les enfants, en cerfs! Vous, l’ancien, allez faire filer les autres.
— Dépêche-toi! dit M“* Colobry en poussant son mari, vite, c’est pour Gustave.
Le Dix-neuvième Siècle.
— Mais... fit M. Colobry, hésitant à sortir.
— Allons! allons! dit le sergent, courez donc, tonnerre de sort! Fautil qu’on vous pousse ?
Quand il arriva dans la rue, M. Colobry décontenancé aperçut la barricade en grande agitation, des gardes nationaux embusqués derrière les pavés, le fusil baissé, d’autres hésitant et regardant en arrière.
— Ohé ! ohé ! cria le sergent en détalant vers le bout de la rue , attention, les autres !
— Qu’est-ce qu’il y a? demandèrent les gardes se retournant le doigt sur la détente.
— U y a que la barricade est minée, dit M. Colobry haletant, on vient de prévenir du comité central, minée par l’égout, elle va sauter...
— Cré tonnerre ! Qu'est-ce qu’il dit, le vieux blagueur ? demanda un caporal aviné.
— Laisse donc parler, dirent les autres inquiets, le citoyen est un ancien, un bon!
— La barricade doit sauter, fit M. Colobry d’une voix saccadée, dès que les Versaillais seront dessus, vous n’avez pas un instant à perdre... filez vite !
— Ohé ! ohé ! cria de l’autre bout de la rue le sergent qui se démanchait le bras à faire des signaux d’appel.
— Vous voyez bien...
Sans en demander plus, les gardes dégringolèrent des pavés et se mirent à fuir en deux files sur les trottoirs et M. Colobry se trouva seul. Comme il levait la tête par-dessus les pavés, il vit de l’autre côté des troupiers en pantalon rouge en file aussi sur les trottoirs accourant sur la barricade.
Les Versaillais! Enfin! 11 était temps ! D’instinct M. Colobry tira son mouchoir de sa poche et l’agita au-dessus des créneaux pendant que de l’autre main il abattait le guidon rouge oublié par les insurgés. Une minute après il était entouré de lignards surpris à la vue de cet homme en veston, coiffé d’une pacifique calotte grecque.
— J’ai fait sauver les fédérés, dit M. Colobry en remettant le guidon rouge à un officier, je leur ai dit que la barricade minée devait sauter à votre arrivée et ils ont décampé...
Gustave était sauvé. Le vétéran de Juin, l’intrépide M. Colobry, avait couronné sa carrière en enlevant à lui tout seul et sans coup férir une
Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry.
barricade défendue par une compagnie entière. Et pendant «pie la bataille continuait, pendant que défilaient les lignards de l’armée de Versailles, les braves soldats sortant à peine de la grande guerre et des rafales de plomb ennemi pour venir affronter les balles et les bombes françaises, pendant que la très inutile, très encombrante, et très nuisible institution de la garde nationale achevait de s’éteindre et que Paris continuait à brûler, M. Colobry chaudement félicité pour sa courageuse conduite par les braves troupiers, rentrait chez lui avec l’allure modeste qui convient aux héros.
Gustave et l’ingénieur Nivette passèrent encore de mauvais quarts d’heure; par bonheur ils en furent quittes pour l’inquiétude, l’affaire de la barricade prise par M. Colobry ayant fait fermer les yeux sur leurs erreurs de jeunesse. Gustave d’ailleurs atout racheté en devenant pendant trois ans le secrétaire d’un député de la droite à l’Assemblée nationale, ce qui a depuis, il faut le dire, considérablement nui à sa fortune politique.
11 n’est pas devenu député de Paris, ni même conseiller municipal, cl s’en console en vivant des rentes à lui laissées par son grand-père.
LE CAFÉ JEANNISSON
Situé dans une des antiques rues du quartier Latin, aux grandes vieilles maisons semblables à de vieux nids pleins de jeunesse, comme la rue de Seine, la rue Saint- André-des-Arts et bien d'autres, le vieux café Jeannisson est une véritable institution qui a vu, tout autant que l’école de droit ou l’école de médecine, défderdans ses murs des générations d’étudiants, souvent plus
Le Dix-neuvième Siècle.
empressés à s'asseoir sur ses banquettes, — les bancs de la faculté de boire et de manger à discrétion, du moins dans les premiers jours du mois — qu’à s’en aller bâiller aux leçons de droit ou perdre l’appétit à celles de médecine.
Prenons le café Jeannisson au temps de la Restauration au moment où par la coquetterie de Mme Jeannisson il vient d’être remis de fond en comble à neuf; nous sommes en 1828, Paris est prospère et gai, il a un ministère libéral, Martignac en attendant Polignac, il a une préoccupation, à la fois poétique et guerrière, et assez lointaine pour ne pas être une inquiétude : la Grèce révoltée ! On demande une expédition, on ne parle que de Missolonghi et de Morée, de Canalis et d’ibrahim, de pachas, de clephtes et de belles jeunes captives.
Mme Jeannisson vient de tout rajeunir chez elle, dans l’antique gargotte d’écoliers nommée Caffê de Picardie avant la Révolution et baptisée ensuite le Veau qui boit à l'imitation du Veau qui tette et du Veau qui mange, les deux célèbres restaurants de la place du Châtelet.
Cette appellation démodée ne convenant pas du tout àla jeune Mme Jeannisson, elle vient de profiter de la remise à neuf pour décorer son établissement du nom plus simple et plus comme il faut de « Café Jeannisson ».
Les peintures sont fraîches, la décoration toute neuve ; à la place des vieilles gravures à la manière noire représentant Echo, Zéphyre et autres figures mythologiques qui ornaient la salle du Veau qui boit, Mme Jeannisson a suspendu quatre lithographies de la Nouvelle école dont il suffit de rapporter les légendes pour faire concevoir l’échcvellement poétique :
Première lithographie, à droite : O ciel , l’infâme!
Deuxième lithographie, à gauche au-dessus du comptoir et du peigne à la girafe de Mmc Jeannisson: Encore un moment de bonheur , c’est peutêtre le dernier !
Troisième et quatrième lithographies, au-dessus de la grande table de la pension: La mort attend le parjure /et Saura-t-il, époux et père, réparer les torts de l'amant ?
Mmc Jeannisson serait-elle romanesque ? On prétend qu elle a été guidée dans ses choix par un client, rapin de l’atelier Gros.
Du mobilier du Veau (qui boit il ne reste rien qu un habitué de trente ans, un vieux célibataire ancien employé qui pendant trente
Le Café J eannisson.
années, assis sur un rond de cuir fourni par les différents gouvernements qui se succédaient, pinça imperturbablement de la lyre et aligna sur le papier «les contributions des élégies, des églogues et des odes sur mille sujets intéressants et neufs comme la pluie et le beau temps. Il cherche depuis les premiers balbutiements de sa muse, c’est-à-dire depuis sa sortie de nourrice, un sujet de poème descriptif dans la manière de Delille et il ne l’a pas encore trouvé. Ses longues méditations à la poursuite de ce poème ont été dans son bureau la cause de bien des erreurs qui ont torturé les cerveaux de toute l’administration et mis en mouvement toute la machine bureaucratique, jusqu’à la cour des comptes inclusivement. La France y a perdu l’argent de quelques contribuables oubliés par le poète élégiaque, mais elle n’a pas eu un poème descriptif de plus, ce qui fait plus que compensation. Aujourd’hui le poète est presque découragé, la nouvelle école le terrifie et il est sur le point, depuis six mois, de se décider à quitter le café Jeannisson, horrible résolution, pour ne pas se rencontrer avec un autre poète, jeune et chevelu celui-là, et prêt à se livrer avec les autres romantiques, à tous les excès qui se peuvent commettre à l’aide d’un dictionnaire de rimes !
Toute la pension est à table et fait disparaitre le dîner à belles dents. On cause, on rit, on s’interpelle, malgré la dureté des côtelettes. O vaillantes dents de la jeunesse, ne bronchant jamais devant aucune besogne !
— Je constate que notre ami Dutocq, le philhellène distingué, n’est pas encore parti pour la Grèce.
— Je dois trente francs à mon tailleur, je ne partirai que lorsque j’aurai trouvé cette somme, qui veut me la prêter? J’avais déjà réuni sept livres dix sous, mais ayant commis l’imprudence de laisser voir mes capitaux, il m’a fallu les employer en une partie de campagne à Meudon.
— Avec Malvina ?
— Prends garde, Dutocq, il dit Malvina tout court.
— Je le lui ai permis... Du reste, les Grecs u’ont rien perdu à mon voyage à Meudon, j'ai composé sur Missolonghi une ode emflammée...
— Qui a fortement embêté Malvina.
— Qu’en savez-vous, jeune carabin ?
— Je l’ai appris par une amie d’une amie de Malvina, laquelle amie en bâillait par contre-coup, tant l'effet de vos vers est violent !
— Oh ! messieurs, une idée sublime qui me passe par la tête, une
Le Dix-neuvième Siècle.
invention destinée à rendre d’immenses services à l’humanité souffrante, j’invente le Bâillomètre, destiné à mesurer l’ennui qui se dégage d’un ouvrage quelconque en vers !
— Bravo !
— Désormais, avant d'acheter un livre ou de s’engager imprudemment dans la lecture d’un poème ou même d’un sonnet, on éprouve ledit poème
ou le dit sonnet au bâillomètre et l’on est fixé ! Plus de malheurs dans les familles !
— Plus de léthargiques enterrés vivants !
— Mais comment trouver le zéro ?
— J’y arriverai ! Je braverai tous les périls ! pour commencer j’essayerai avec une douce élégie de notre ami M. Francolin, élève de Delille et de l’administration des contributions directes...
— Essaye avec Delille lui-même, tu trouveras le zéro !
— Oh ! messieurs ! respect au génie !
— Ne faisons pas de peine à M. Francolin.
— Cristi, que cette côtelette est dure! M. Francolin, vous me fournirez une élégie pour mon Bâillomètre. Vous n’aurez pas à vous plaindre de ma magnificence, je vous récompenserai royalement... tenez, je vais vous payer d’avance, je vous offre le sujet de poème épique après lequel vous soupirez inutilement: La Côtelcttiade, poème en douze chants, c’est à-dire la lutte d’un jeune homme plein d’appétit contre une côtelette de Mmo Jeannisson, lutte pleine de péripéties dramatiques et d’accidents...
Mme Jeannisson, intervenant dans la conversation : Est-il méchant!
— Madame Jeannisson pour le punir, servez-lui une seconde côtelette !
— Monsieur Francolin, vous savez que mon volume de vers va paraître, mon éditeur se traîne presque à mes genoux pour obtenir les dernières pièces...
— Je vous félicite, moi je n’ai publié que quelques élégies dans les gazettes et, il y a dix-huit ans, une ode sur la naissance du roi de Rome !
— Conspirateur ! Monsieur Francolin, si on savait ça !
— J’en ai fait une plus longue sur la naissance du duc de Bordeaux !
— Silence! messieurs! J’ai trouvé un titre admirable pour mon volume
Le poète Francolin.
Le Café Jeannisson .
un titre idéal pour estourbir les bourgeois et pour faire se pâmer les dames et les demoiselles romantiques :