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UNE PORTE DE PARIS ASSIÉQÉ

Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry.

— Halte ! cria le capitaine Colobry, on fera la noce tout de suite !... Ce n’était pas pour la reculer, ce que j’en disais, c’était pour vous expliquer mes motifs...

— Je comprends très bien vos motifs... Vous avez raison... Oui, oui, aussi je suis furieux maintenant après les insurgés, je voudrais marcher pour en finir plus vite...

— Je ne veux pas d’un gendre enragé, sacrebleu ! mais je vais trembler pour ma fille maintenant. Tu veux donc, animal, me faire repentir

La compagnie Colobry.

d'avoir dit oui ? Mais j’ai dit oui, alors j’ai pour devoir de veiller sur toi maintenant, malgré toi, et je remplirai mon devoir!

— C’est bon, c’est bon, je ne dis plus rien, dit Octave en rentrant dans les rangs des gardes.

Le capitaine Colobry respira. Il profita du répit pour déboucler un peu son ceinturon et pour s’essuyer le front.

— Hé bien, capitaine, dit une voix derrière lui, est-ce que nous restons là ? Quels sont les ordres? Voilà les mobiles qui filent devant... Pendant que nous sommes en train, nous prendrions bien encore une couple de barricades...

Le Dix-neuvième Siècle.

Le capitaine Colobry se retourna, c’était maintenant son ex-réfractaire, l’homme de lettres, qui parlait de pousser en avant.

— Encore un enragé ! grogna- t-il en dedans, je n’ai pas une deuxième fille à lui donner, à celui-là !

— Monsieur, cria-t-il en renfonçant son shako, je l’ai déjà dit, il y a une nuance entre la témérité et la bravoure ! Je sais ce que j ai à faire!... Nous allons nous établir ici pour tenir le quartier en cas de retour offensif des insurgés.

Tournant le dos à son interlocuteur, le capitaine prit une dizaine d'hommes et alla réquisitionner une boutique vide au bout de la rue pour en faire un poste avancé ; il plaça des factionnaires partout, occupa la barricade avec le reste de sa troupe et s’établit avec Octave dans une autre boutique pour attendre les événements en veillant avec sollicitude sur son futur gendre.

Dan? la petite boutique au milieu du brouhaha des gardes entrant et sortant, des gens apportant des nouvelles généralement invraisemblables, le capitaine Colobry écrivait à sa femme :

Chère Amie,

Deux mots à la hâte pour te rassurer, toi et Louisette. Nous avons pris sept barricades et nettoyé d'insurgés tout le faubourg Saint-Denis. Nous couchons sur nos positions. Grâce à notre élan, nous n’avons que trois blessés. Octave s’est si bien comporté que, ma foi, je suis revenu sur ce que j’avais dit. Oui, sur une barricade que nous venions de conquérir, je lui ai accordé la main de notre Louison. Elle m’embrassera double au retour, j’espère.

Envoie-nous à souper. Quelques bonnes bouteilles surtout. Les hommes de la compagnie vont manger dans une gargote de la rue, mais en raison des circonstances je tiens à dîner un peu plus gentiment avec mon gendre et quelques-uns de ceux qui se sont distingués.

Par la même occasion, recommandez donc un peu la prudence à ce diable d’Octave, c’est votre rôle à Louison et à toi maitenant !

Alexandre Colobuy.

Le Dix-neuvième Siècle.

L’enlèvement de la barricade.

Le garde national qui porta le billet du capitaine à sa femme revint au bout d’une heure avec la bonne de Colobry. Outre les provisions, celle-ci apportait deux lettres, une pour le capitaine et une pour Octave :

Mon Ami,

Tu as pris sept barricades. C’est ta part, tu as fait bien assez pour la société, je te défends d’en prendre une de plus. Laisses-en aux autres. Je t'en supplie, songe à ta famille et veille sur Octave... Le pauvre garçon, j’en ai peur, cherche à se distinguer pour gagner tes bonnes grâces, empêche-le de s’exposer. Veille sur lui, c’est ton droit et c’est ton devoir. Il arrive des troupes et des masses de gardes nationaux de province, vous pouvez vous reposer, revenez le plus tôt possible.

Mon cher Octave,

Je connais mon mari, il est bouillant et audacieux comme à vingtcinq ans. Il ne songe pas que moi et Louise nous vivons dans des

Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry.

transes horribles et il va de l’avant sur les canons ! Octave, vous ôtes son gendre maintenant, vous avez le droit de lui faire des observations, de modérer son ardeur, de le retenir môme... C’est sur vous que je compte. Veillez sur lui, je vous en prie, c’est votre devoir et reveneznous tous les deux le plus vite possible.

Votre belle-mère,

J. Colobry.

Pendant les deux jours de bataille qui suivirent, le capitaine Colobry exécuta rigoureusement la consigne donnée par sa femme, il veilla avec soin sur la santé de son gendre et réprima toute velléité d’imprudence. Octave, obéissant aux recommandations de sa belle-mère, fit de même et ne quitta pas son beau-père d'une ligne pour l’empêcher de se laisser surprendre encore par sa vieille ardeur.

La compagnie Colobry ne prit donc plus aucune barricade, elle se contenta de faire un petit service d’ordre en seconde ligne. Elle eut encore cependant des hommes mis hors de combat, mais ces blessés furent des imprudents qui suivirent en volontaires des colonnes lancées dans les mauvais quartiers. Le réfractaire habitué de l liôtel des Haricots fut un de ceux-là, il n’avait pas de beau-père ni de gendre pour le retenir.

Un mois après la maison Colobry portait sur son enseigne :

COLOBRY, Gendre et Cic

DENTELLES ET BARÈf.ES

Ayant donné sa démission de capitaine de la garde nationale quelque quinze années après 48, M. Alexandre Colobry croyait à bon droit sa carrière militaire bien finie. Depuis longtemps retiré des affaires, il vivait tranquillement de ses rentes dans un appartement de la rue *** avec sa femme, sa fille, veuve d’Octave, passé malheureusement de vie à trépas en 1865, et son petit-fils Gustave, né au commencement de 1852, gentil garçon, beau parleur, et déjà étudiant en droit.

Mais 70 arrivant avec sa terrible série d’épreuves et de malheurs, M. Colobry se trouva par les circonstances, malgré ses droits incontestables au repos, malgré scs soixante-huit ans, amené à reprendre le harnais, suivant son expression de vieux capitaine. Trentecinq ans de service dans la garde nationale, trente-cinq ans de gardes consciencieusement montées aux Tuileries du temps de Louis-Philippe, à l’hôtel de ville ou à l'Etatmajor, sous la République et l’Empire, avec les campagnes de 1830 et 1848 pour ou contre le gouvernement, c’était bien suffisant, mais il était écrit qu'à ces beaux états de service M. Alexandre Colobry devait encore ajouter quelque chose.

Quand on organisa les nouveaux bataillons de la garde nationale, M. Colobry ne fut pas le dernier à offrir scs services d'ancien officier, il

Le garde national Colobry en 70.

Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry. 271)

s'était d’ailleurs acquis une certaine réputation dans son nouveau quartier en causant stratégie et plans de campagne depuis le commencement de la guerre. Les nouveaux gardes nationaux, <\ peu près tous en bizets dans les premiers jours, écoulaient avec considération ses avis et, pleins de bonne volonté, manœuvraient sous -ses ordres, occupant des postes, patrouillant fiévreusement et apprenant même les premiers mouvements de l’escrime à la baïonnette. Pour commencer tout alla bien, le capitaine Colobry n’eut que de la satisfaction avec ses hommes, ils étaient sérieux, presque graves, ils furent infatigables tant que l’école de peloton eut pour eux les attraits de la nouveauté, mais quinze journées ne s’étaient pas écoulées, que la situation changea. M. Alexandre Colobry, nommé capitaine d’acclamation et considéré d’abord comme un vieux lapin, devint pour ses hommes un raseur, un ratapoil et toute sa popularité passa subitement à un sergent, qui travaillait la compagnie en sourdine depuis les premiers jours.

Le sergent était marchand de vins, il est vrai, et les exercices avaient lieu devant sa boutique, de sorte que les gardes nationaux, tout en manœuvrant, en apprenant à marcher, à doubler les files, ne pouvaient s’empêcher de regarder du côté du comptoir de zinc. Ils devenaient inattentifs, plaisantaient, s’offraient des tournées et quand l’attraction des litres rangés en bataille sur le comptoir était trop forte, ils quittaient les rangs peu à peu, l’un après l’autre, avec une certaine vergogne d’abord, puis ouvertement. Le capitaine Colobry criait à l’indiscipline. On riait. Que diable, on n’était pas des prétoriens de l’Empire !

Enfin la compagnie, habillée, équipée, marchant suffisamment en ligne, s’en fut prendre sa première garde aux remparts, à la porte de Montrouge, pour assurer l’ordre dans la lamentable cohue de paysans de la banlieue qui rentraient dans Paris avec leurs meubles empilés dans tous les véhicules possibles.

Le capitaine Colobry avait mis son vieil uniforme ; sa tunique et ses épaulettes de l’ancienne garde nationale détonnaient au milieu des vareuses de la nouvelle, l'opposition profita de cette faute et la compagnie à peine arrivée à son poste décida sur la proposition des meneurs (pie de bons républicains ne pouvaient conserver un capitaine à tendances réactionnaires. Séance tenante les gardes procédèrent de nouvelles élections et M. Alexandre Colobry apprit avec stupéfaction au milieu

Le Dix-neuvième Siècle.

des quolibets et des gouailleries, que son sergent passait capitaine et que lui-même n’était plus que simple garde.

Certainement il y avait là un motif plus que suffisant pour rentrer sous sa lente, mais M. Colobry jugea qu’il devait à ses anciens subordonnés l’exemple de la discipline et il monta stoïquement sa première garde sur le rempart pendant que le sergent allait se faire mettre des galons d’or à son képi.

En rentrant au logis bien décidé à ne plus retourner à la compagnie,

En patrouille.

comme il se préparait à dire à sa femme et à sa fdle la conduite indigne de ses ex-subordonnés, ces dames ne lui laissèrent pas le temps de parler, son petit-fils Gustave était là et Gustave parlait de s’engager dans la mobile. Ah, comme on reconnaissait bien dans cet écervelé de dixlmit ans le sang bouillonnant de son grand-père, le tempérament risquetout de ce chercheur de coups ! Puisque c’était la faute du grand-père, c’était au grand-père à lutter contre ces velléités guerrières, il allait prendre Gustave dans sa compagnie pour le garder sous son aile et refréner son ardeur à l’occasion...

— Mais je n’ai plus de compagnie !

11 allait dire que ses hommes lui avaient enlevé son grade, mais pour sauvegarder sa dignité devant sa famille il arrangea un peu la chose.

ts- FACTION AU REMPART

Victoires et conque tes d' Alexandre Colobry. 281

— J'ai donné ma démission, dit-il, pas de discipline, mauvais esprit, détestable tenue sous les armes, ali, ce n’est plus là l’ancienne garde nationale !

— Tu vas reprendre ta démission, dit Mrac Colobry, qui ne connaissait pas d’obstacles, tu te montreras sévère avec tes hommes et ça marchera, voilà tout ! 11 faut que tu gardes Gustave, car enfin c’est loi qui as fait le mal en lui passant tes idées de plaies et bosses, c’est à toi de l’empêcher de faire des folies... Sa mère est dans les transes comme je l’étais autrefois, lorsque tu marchais sur les barricades en entraînant ce pauvre Octave.

— Vous ne connaissez rien à tout cela, dit M. Colobry, ma démission

est donnée, je ne puis la reprendre, d’ailleurs ils ont nommé un autre capitaine. Je ne suis plus que simple garde et je refuserai dorénavant tous les galons, tous les grades, c’est tout à fait fini, je ne veux plus commander à ces hommes ! Mais je vais faire inscrire Gustave à la compagnie, nous monterons nos gardes au bastion ensemble et je veillerai sur lui !

Gustave discuta longuement, il voulait rejoindre un bataillon de la mobile où il avait des amis du quartier Latin, il voulait goûter à la vie de siège qui commençait, camper dans les villages abandonnés de la banlieue, guerroyer pour de bon, enfin. Mais sur les instances de sa mère, il finit par accepter la combinaison.

Les événements marchaient, Paris était fermé. Ce qu’il y avait de troupes, soldats ou mobiles arrivés de leurs provinces en pauvres

Le Dix-neuvième Siècle.

blouses d’uniforme tenait les villages en avant des remparts, les matelots occupaient les forts, navires de pierre à l’ancre autour de la ville. Le canon des forts avait commencé son formidable concert de tous les jours et de toutes les nuits, il tonnait sur la campagne en apparence déserte, sur les jolis villages, maintenant dévastés, barricadés et remplis d'ennemis.

M. Colobry et son petit-fils Gustave, simples gardes, allaient régulièrement tous les quatre ou cinq jours au rempart avec leur compagnie. Le reste du temps était aussi bien employé; le domaine de la compagnie, la rue depuis le marchand de vins du coin jusqu’à la boutique d’un distillateur devant laquelle s’assemblait une autre compagnie, était comme une petite place de guerre ; la garnison, la 6° compagnie du ***e bataillon, l’emplissait journellement du bruit de ses tambours ou des sonneries de ses clairons.

Tous les matins coup de clairon pour l’appel en armes dans la rue et la distribution de la solde; quand il n’y avait pas de service commandé, longues dissertations politiques ou stratégiques menant jusqu’à midi, exercices de temps en temps suivant la fantaisie du capitaine, quand il faisait beau, par exemple, et reprise jusqu’au soir de la discussion des actes du gouvernement ou du général Trochu. A certains jours, gardes à monter à la mairie , aux boucheries , au secteur , marches et contremarches, élections d’officiers, revues passées par le chef de bataillon. C’était la vie de toutes les rues et de toutes les compagnies dans ces premiers jours du siège. Partout c’était la même agitation, les mêmes clairons, les mêmes tambours, partout des compagnies montant ou descendant de garde, des factionnaires, des postes, des rassemblements et des discussions politico-militaires devant les cafés et les débits, dans les réunions où les meneurs, les faiseurs de grandes phrases, les dangereux débitants de balivernes, tous les terribles raseurs déchaînés par les événements, s’en donnaient à cœur joie et commençaient leur œuvre d'affolement de Loulc une population.

Au rempart, M. Colobry et Gustave, leur faction de jour faite, commençaient à s’ennuyer; d’abord on avait eu la mise en état de défense, les sacs à terre, les casemates, les traverses, les canons, tout un décor étrange et nouveau qui évoquait des idées terribles d’écrasement sous les bombes, de pluies d’obus et d’assauts furieux comme à Sébastopol ; mais on se familiarise vite avec tout; déjà blasés, voyant le siège tourner

Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry.

en blocus, ils n'avaient plus maintenant pour distraction que les parties de bouchon des camarades.

La nuit, encore une heure de faction dans le noir, sur le talus, du haut duquel on distinguait au loin la silhouette d'un fort, illuminée de temps à autre par un coup de canon dont la détonation roulait lugubrement, suivie à quelques secondes de distance comme un écho par l’explosion de l’obus, là-bas, dans la mystérieuse campagne pleine de Prussiens.

L’hiver vint, jetant sur la ville assiégée son grand manteau blanc; l'enceinte déroulait sous le ciel gris ses lignes brisées et les triangles de tous ses bastions de neige, avec des renflements, des ballonnements, des bosses qui étaient des casemates, des abris, des traverses ou des baraquements; les factionnaires emmitouflés, encapuchonnés, le nez rouge

Le bastion sous la neige.

et les mains engourdies marchaient lourdement dans la neige le long des courtines, en soufflant des nuages de vapeur. Les nuits longues et noires étaient sinistres, avec les coups sourds du canon roulant de plus en plus, et l’on s’attendait à recevoir'bientôt les premiers obus des batteries prussiennes en construction sur les hauteurs .

Comme M. Colobry ne cachait pas son mécontentement de la tournure que prenaient les événements et déblatérait hautement contre le gouvernement, il avait retrouvé quelque popularité dans la compagnie ; on savait qu’il s’était battu aux journées de juin, — il ne disait pas contre qui — crânement battu, cela suffisait. On l’écoutait lorsque devant le poêle du baraquement il développait d'infaillibles plans pour briser le cercle d’investissement. Gustave, très bonne langue de futur avocat, se lançait aussi, mais il était irrégulier, il manqua plusieurs fois la garde, disparaissant pour aller promener son uniforme embelli par trois mois de siège dans

Le Dix-neuvième Siècle.

les cafés du quartier Latin. Il retrouvait là des amis, tous militarisés comme lui, des gardes nationaux, des moblots en permission. Tout avait changé, les garçons de café eux-mêmes servaient en soldats citoyens, quelques étudiantes seules étaient restées, désorientées et délaissées; il fallait apporter son pain pour dîner et se contenter d’une nourriture quelque peu coriace, croquée à grand effort, à la lumière de chandelles plantées dans des

bouteilles. N’importe, on riait. Gustave y retourna trop souvent, laissant son grand-père monter tout seul sa garde. Un jour son capitaine le prévint, il allait faire quelques jours de prison au secteur, à moins, puisqu’il avait une belle écriture, qu’il ne consentit à se laisser nommer caporal-fourrier. La prison ou l’avancement, Gustave préféra monter en grade ; nommé fourrier, il prit tous les matins le livre des ordres chez le marchand de vins capi- Gustave. taine, et s’en alla au secteur dans l’arrière-

boutique d’un autre marchand de vins, écrire l’ordre du jour sous la dictée d'un sergent-major. Plus de gardes à monter ; l’ordre copié, le livre reporté chez le premier marchand de vins, il était libre.

A la fin de décembre, la 4e compagnie fut transformée en compagnie de marche. C’est ici que M. Colobry se montra héroïque : sur les objurgations de sa femme et de sa fille, il ne suivit pas les sédentaires versés dans les autres compagnies. Cela ne l’entraîna pas trop loin, car le bataillon ne fut pas désigné pour la sortie de Buzenval et continua simplement à monter ses gardes au bastion, au-dessus duquel passait maintenant avec régularité les obus prussiens. Son petit-fils ne faisant plus de service, M. Colobry prétexta des rhumatismes pour laisser la compagnie toute seule coucher aux remparts.

La fin était arrivée, M. Colobry dans ses discours se montra sévère ; on n’avait pas voulu se servir de la garde nationale, on avait tout fait pour endormir son héroïsme, on l’avait trompée, bernée, livrée! C’était bien la peine que des vieux comme lui eussent repris le fusil pour être contraints de le déposer aussi honteusement. Il ne servirait plus, il abandonnait le bataillon !

Et ainsi, se promenant en amateur avec Gustave dans l’après-midi du 18 mars, il eut l’imprudence de critiquer les dispositions des barricades

Victoires et conquêtes d'Alexandre Colobry.

en construction aux deux bouts de sa rue. Il s’y connaissait, sacrebleu, ou le savait bien, il en avait vu depuis juillet I8.‘10! Gustave ne perdit pas l’occasion de placer quelques belles tirades, il lui fallait bien s’exercer, essayer l’effet de sa parole sur les masses, lui, futur avocat, homme politique de l’avenir.

— Un vieux lapin, le père Colobry !... Très crâne, le petit, il a un beau battant.

Telles furent les impressions des constructeurs de barricades. On

Le 18 mars.

suivit les avis de M. Colobry, on déplaça quelques tas de pavés. Les fortes barricades de juin 48 — « Les citadelles du peuple ! » clama Gustave — étaient ainsi, elles défendaient les carrefours de telle façon, faisons comme en juin 1848!

Le lendemain, la victoire de l'insurrection étant décidément incontestée, les insurgés fédérés devenant le gouvernement, il y avait encore moins à se gêner pour dire son fait au gouvernement tombé; M. Colobry passa la journée à contempler avec des regards de père les barricades de sa rue, « ses barricades , » allant de l une à l’autre, faisant modifier une embrasure ici, creuser un fossé là. Le marchand de vins

Le Dix-neuvième Siècle.

capitaine ne possédait plus qu'une faible bribe d’autorité, il n'avait pas vu les barricades de 1830, ni celles de 48! D’ailleurs il comptait maintenant des détracteurs dans la compagnie, ce capitaine, c’était nn faux frère, un réactionnaire à son tour évidemment, n’avait-il pas refusé des crédits à ses hommes, de nombreux crédits ! On proposa donc à M. Colobry de lui rendre son ancien grade, mais un éclair de prudence l’empêcha d’accepter le chassé-croisé.

— Non, je suis vieux, mes forces me trahiraient peut-être, je reste simple combattant...

Gustave enrageait de n’avoir pas cinq ou six ans de plus. Une révolution aussi complète, un pareil bouleversement, quelle aubaine pour un aspirant homme politique ! Mais hélas, il ôtait venu au monde trop tard, tout lui passerait devant le nez ! Etait-ce désolant que ses parents n'eussent pas eu l’intelligence de le mettre au monde quelques années plus tôt! Pour se consoler, il retourna plus souvent au quartier Latin, qui commençait à se repeupler. Là aussi tout était en effervescence, on se retrouvait, on se contait ses aventures, ses dangers, ses espérances ; le quartier arrivait aux honneurs avec la nouvelle révolution qui comptait parmi ses chefs des notabilités bien connues sur le Boni’ Midi’ et même à Bullier.

Gustave, accablé sous le poids de cette gênante jeunesse qui lui faisait si bêtement manquer le coche, fit une rencontre sur le trottoir du boulevard Saint-Michel. C'était un nommé Nivette, ancien ami, ou plutôt une simple connaissance, un brave garçon extrêmement bohème, qu’on appelait l'ingénieur Nivette parce qu’il était ancien élève de l'école centrale ; Gustave l’avait connu autrefois traînant sa grande barbe noire du matin à la nuit dans tous les cafés du quartier, et révolutionnant Bullier par ses audaces chorégraphiques. Sous l’Empire, entre deux séances de café, la célébrité de Bnllicr écrivait des articles scientifiques pour les journaux révolutionnaires et vivotait assez maigrement. Comme ils avaient pris en ce temps-là quelques bocks, ils se tutoyaient, ce dont Gustave n’était pas peu fier. Il l’avait perdu de vue pendant le siège et le retrouvait revêtu d'un uniforme à larges revers rouges, en képi galonné et en bottes fortes, mais la figure mélancolique, ce qui netait pas jadis dans ses habitudes.

— Qu’est-ce que tu fais ? dit l’ingénieur Nivette, comment, simple caporal, quand lu devais être quelque chose comme secrétaire de membre de la Commune au moins ?

Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry.

— Et toi ?

— Oh moi, dit négligemment l’ingénieur Nivette, tu vois, capitaine d’état-major détaché au comité central, service des mines et fougasses, chargé pour le quart d’heure d’étudier sérieusement différents projets pour la défense... J’ai été réquisitionné, forcé d'apporter le secours de mes lumières, mais c’est tout à fait provisoire, mon petit, je vais lécher les mines et fougasses, ça m’embête, je ne suis pas en train de faire de la science... La presse, vois-tu, il n’y a que ça, en temps de révolution surtout, il n’y a que ça pour vous pousser un homme. Je me sens horriblement ambitieux ! Tu me vois dans un état transitoire et passager, officier supérieur tout bonnement, mais je serai mieux que ça avant six

semaines, car je vais avoir le levier qui soulève le monde, car je fonde un journal ! Veux-tu en être ? Saisis le chignon de l’occasion qui passe ! Prenons toujours un bock !

— Voilà, reprit l’ingénieur Nivette quand il eut installé parmi les chaises du café ses bottes, ses éperons et son sabre qui l’embarrassaient délicieusement, mon journal s’appelle l 'Escarmouche. Hein ! joli litre pour la situation actuelle, titre de combat, Y Escarmouche ! avec des titres de rubriques épatants : « En vedette , » « La bataille, » « En tirailleurs, » « Coups de clairon, » etc. Vois-tu ça d’ici ? Qu’est-ce que tu veux que je te réserve ? Avec Y Escarmouche, je ne me donne pas trois mois pour devenir membre du gouvernement. Toi aussi, Liens, je te promets une sous-préfecture pour commencer ! Mon premier numéro est prêt, nous l’avons fait à deux ou trois copains, mais ce qui me défrise,

Le Dix-neuvième Siècle.

c’est que mon bailleur de fonds m’a glissé dans les doigts, une canaille qui s’est vendu sans nul doute à la réaction, et il me manque trois cents francs pour l’imprimeur et le papier... oh ! Y Escarmouche arrêtée pour trois cents misérables francs ! Mais j’y pense, ta famille est calée, tu es d’une race de propriétaires, toi, puisque justement notre ami Fauque, mon second à Y Escarmouche, mon second aux mines et fougasses, car je l’y ai fait entrer, quoiqu’il n’y connaisse rien, ni moi non plus, du reste, notre ami Fauque a l’honneur d 'être locataire de ton grand-père, rue d’Assas, et je me rappelle qu’ils sont en froid parce que ton grand-père a encore le préjugé du terme... Eh bien ! quelle occasion pour ton grand-père de laver la tache imprimée sur son front par sa situation de vil proprio et de se créer des amis dans le camp de la Révolution ! En subventionnant légèrement Y Escarmouche, il sauve sa tête et du même coup il assure ton avenir ! Allons lui proposer l’affaire, hein ?

— Non, non, dit Gustave, je lui en parlerai ce soir et je te reverrai.

L’ingénieur Nivette ayant demandé deux autres bocks développa son

plan de journal et commanda tout de suite au moins dix articles à Gustave. La misérable difficulté des trois cents francs pour le premier numéro devait être surmontée, Y Escarmouche paraîtrait. La vente paierait les numéros suivants. Gustave ferait la politique extérieure et surveillerait les infâmes menées des puissances étrangères. De plus l’ingénieur Nivette lui trouverait une situation plus relevée que celle de caporal, il allait s’en occuper pendant que Gustave traiterait avec son grand-père l’affaire des fonds. Rendez-vous fut pris pour le soir.

— Allons, chaud ! chaud ! dit l’ingénieur Nivette en se levant, le temps presse! Je file, moi, je suis accablé, j’ai rendez-vous avec un colonel au café de Madrid.

Juste comme le premier numéro de l’ Escarmouche paraissait, les affaires se gâtaient pour la Commune. Les bataillons fédérés en marche sur Versailles avaient été culbutés au lieu de culbuter le gouvernement légal qui s’obstinait, oublieux de la tradition, à ne pas accepter bonnement sa chute ainsi que le faisaient de si bonne grâce ceux que Paris changeait depuis le commencement du siècle.

— Tant mieux ! dit l’ingénieur Nivette qui dans sa chambre meublée, rue de Seine, présidait la table de la rédaction, tant mieux. Paris allait sortir imprudemment de son rôle et méconnaître sa mission en s’annexant Versailles. C’était une erreur, une forte boulette ! Je trouve, moi, que la séparation entre Paris et la province n’est

pas assez complète, la province doit

f Discussions stratégiques,

être 1 étranger pour nous! Paris, ville

libre, a tranché tous les liens qui l’attachaient au reste de la France, â cet immense troupeau routinier qu’il lui fallait traîner et remorquer

Le Dix-neuvième Siècle.

dans la voie difficultueuse du progrès ! Quelles belles destinées pour Paris, ville libre, autonome! C’est joli, Paris, ville libre, gouvernée par un bourgmestre, avec colonies à Nogent et à Asnières...

— En attendant, on se bat à Neuilly.

— Retrempons nos courages, citoyens, qu’ils soient à la hauteur de notre mission ! c’est la grande lutte, la lutte suprême qui commence ! dit l’ingénieur Nivette, mais ne gâchons pas de la copie, note ce que je viens de dire, Gustave, et fais un article pour le numéro prochain... chaud ! chaud ! il faut que X Escarmouche ait l’air d’être écrite avec une plume trempée dans le cratère d’un volcan, du feu ! de la flamme ! Paris a soif de notre parole, six mille vendus pour notre premier numéro ! Immense succès ! soignons notre second. Branle-bas de combat sur le vaisseau de Lutèce ! avant partout! feu par tribord et bâbord!...

— Mais, dit Gustave qui avait l’air ennuyé, c’est que mon bataillon est désigné pour aller à Boulogne ou lssy, aux avant-postes attaqués par les Yersaillais...

— Il ne fautpasy aller ! dit énergiquement l’ingénieur Nivette; d’abord, ne sommes-nous pas sur la brèche, nous autres, au premier rang, armés de nos plumes, nos redoutables plumes!... J’arrangerai ça, tiens, veuxtu être aide de camp d’un général? mon ami le colonel est passé général... C’est gentil ça, aide de camp, un bel uniforme dans le genre du mien, ça te va-t-il ?

Gustave réfléchit un moment.

— Ma foi, dit-il, j’ai des scrupules, les Yersaillais après tout sont des soldats français...

— Mais rien ne dit que mon ami le général voudra commettre des imprudences et s’en aller là-bas où ça chauffe... Voyons, veux-tu être aide de camp?

— Non, merci, j'aimerais mieux autre chose, une petite sinécure dans l'enregistrement ou ailleurs. Qu’est-ce qu’une bonne révolution? C’est celle qui fournit à tous les citoyens l’emploi de leurs facultés, moi je suis sinécuriste par vocation, la révolution doit me fournir une sinécure...

— Et toi, Fauque, veux-tu le sabre d’aide de camp?

— Moi, fit le nouvel interpellé, je tiens à ma tranquillité, j’ai demandé à Raoul Rigaud une carte de mouchard, je suis tranquille, si l’on m’ennuie pour me fourrer de la garde nationale, je montre ma carte. Voilà,

Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry.

et no dites pas de mal de ces jolis cocos de la Commune, ou je vous fais fourrer dedans...

— Ils sont jolis, les membres de la Commune, s’écria l’ingénieur Nivette, tous à peu près taillés sur le même patron, des bonshommes barbus jusqu’aux yeux, des crânes étroits d’ahuris révolutionnaires, vides ou

La compagnie de Gustave défendait Neuilly.

fêlés, et tous, sauf quelques meneurs, mâchant et remâchant les phrases qu’ils ont lues dans nos journaux...

— Prends garde, Nivette, je sors ma carte!

— Voyons, laissons ces grands hommes!... Comme ça m’a l’air de se gâter, j’en ai assez du comité central, j’ai demandé â un ami de la Commune — pas un des ahuris, non, un pas bête avec qui j’ai pris pas mal d'absinthes — une situation dans un ministère, à l’instruction publique, ou une place dans les tabacs, quelque chose de confortable. Si la Commune triomphe, je garde ma place, si elle tombe, on respectera peutêtre les situations acquises...

— Voilà l’idéal, dit le sinécuriste, demande deux places et passe-m’en une.

— J'en ai demandé six... pour avoir le choix, j’en passerai aux amis. En attendant, mon petit Gustave, pour qu on ne t’ennuie pas â la garde nationale, tu viendras avec moi, je te réquisitionne au nom du comité central !

Le lendemain, un marin de la Commune, un imberbe faubourien de dix-sept ans, armé d un sabre de cavalerie et de deux revolvers passés

Le Dix-neuvième Siècle.

à la ceinture, remettait chez Gustave, au grand émoi de son concierge, une immense lettre cachetée de rouge et portant le timbre du comité central d'artillerie. L’enveloppe imposante contenait simplement ceci :

Commune de Paris Comité central d' artillerie

Au nom du comité central le citoyen Gustave est requis de venir prendre un vermouth à quatre heures au café de Madrid.

Pour le Comité Nivette.

D'autres estafettes, tantôt des marins, tantôt des cavaliers, apportèrent des ordres du même genre les jours suivants ; Gustave eut soin d’en semer les enveloppes dans le couloir de sa maison. Bien que l’on pourchassât les réfractaires, personne n’inquiéta Gustave. Allez donc tourmenter un citoyen qui reçoit des lettres aussi importantes. Chaque jour Gustave sortait d'un air affairé et s’en allait rejoindre l’ingénieur Nivette au comité central ou au café. L 'Escarmouche était morte malheureusement au bout de quatre numéros, mais Nivette en projetait un autre, un journal d’opposition, car en attendant sa place dans un ministère tranquille il se sentait devenir réactionnaire. Nivette ne pouvait non plus décrocher une situation pour Gustave. Pour le tranquilliser du côté de la tourmentante garde nationale, il lui fabriqua une réquisition pour le service des poudrières. Gustave parut même dans le courant du mois de mai revêtu d’un uniforme à revers rouges, chaussé de superbes bottes, et galonné comme Nivette ; il était attaché au bureau de son camarade.

L’ingénieur Nivette devenait mélancolique ; depuis quinze jours il cherchait son titre de journal et ne le trouvait pas; c’était la faute du grand branle-bas de la bataille, ça devenait sérieux, horriblement sérieux, on se bombardait, on se fusillait! Comment ça finirait-il décidément? Et il faisait son absinthe d’un air soucieux, en regardant cavalcader les généraux de la commune avec leurs étranges escortes et passer les bataillons, — enfants perdus, lascars ou simples gardes nationaux — les renforts pour Neuilly qui suivaient le boulevard à grand fracas de tambours et de clairons, très crânes jusqu’à la place Vendôme, puis qui modéraient leur allure en arrivant aux Champs-Elysées et finissaient souvent par

Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry.

rebrousser chemin sous un prétexte quelconque. La Commune avait pourtant promis de faire inscrire les noms des héros tombés au champ d'honneur sur des tables de marbres érigées dans les mairies, mais cette séduisante amorce tentait peu de monde ; même les ardents, ceux qui tonnaient dans les clubs, les patrouilleurs ou perquisitionneurs les plus convaincus y regardaient à deux fois avant de se risquer dans les parages

malsains hantés par les obus versaillais. La compagnie de Gustave ayant eu l’imprudence de dépasser Passy, derrière elle on avait levé le pontlevis, et elle ne rentrait pas, forcée de se couvrir de gloire sous Bergeret lui-même , dans les combats dont rendaient compte si éloquemment les télégrammes de :

Guerre à Exécutif,

commençant toujours par ces mots :

« Brillante victoire. Attaque des Chouans sur notre gauche — ou sur notre droite — repoussée... les Versaillais ont perdu 1,500, ou 1,800, ou 2,500 hommes, etc... »

De victoire en victoire cependant la fin était arrivée, l’armée était entrée dans Paris et refoulait de quartier en quartier les débris des bataillons de marche, de francs-tireurs ou de marins qui depuis deux mois défendaient Neuilly et le périmètre attaqué. Ces malheureux, deve-

Le Dix-neuvième Siècle.

nus des soldats par une campagne de deux mois, formaient encore le principal noyau des combattants sur les innombrables barricades dont Paris sctait hérisse, lorsque le grand branle-bas de la nuit du 21 Mai, le tocsin, la générale et le canon avaient annoncé l’entrée des colonnes versaillaises.

La bataille prenait des proportions formidables ; par-dessus la fusillade allumée sur une ligne immense, le tonnerre des canons secouait les maisons. Des flammes et des tourbillons de fumées noires ou blanches montaient dans le ciel rouge. Les Tuileries flambaient en un colossal brasier, le Palais de Justice brûlait, 1 Hôtel de Ville commençait à s’allumer. Les chefs de la Commune réunis sur les hauteurs de Belleville, tout près des Prussiens, chez qui, la besogne faite, ils devaient trouver un refuge, faisaient tirer par bordées les gros canons de marine échelonnés des Buttes-Chaumont au Père-Lachaise. Des rafales d’obus tombaient sur les points incendiés; Montmartre occupé par la troupe répondait.

Gustave, pâle et la tête basse, était rentré chez lui le lundi, ramenant l’ingénieur Nivette aussi décontenancé que lui, et tous deux dépouillant les uniformes galonnés avaient repris des vêtements civils. Dans la rue en émoi, la garde nationale occupait les barricades reconstruites exactement comme elles étaient le 18 Mars, lorsqu’on les avait élevées sur les indications de M. Colobry, et en attendant l’attaque, buvait, se chamaillait, pérorait, perquisitionnait et recherchait les réfractaires. Les hommes faisaient ouvrir toutes les persiennes et enlever les rideaux des fenêtres, patrouillaient ou s’étendaient sur le trottoir, écoutant d’un air effaré le bruit des obus qui passaient heureusement par-dessus les toits. Plusieurs fois déjà des officiers haletants étaient venus chercher la compagnie pour la conduire comme renfort sur des points où les fédérés faiblissaient. — « Ordre du général ! — Ordre du colonel ! » Mais chaque fois, ces officiers avaient eu beau conlérer avec le capitaine, prier ou menacer, la compagnie n’avait pas voulu bouger de la rue. Elle défendrait son quartier, sa barricade, que chacun en fasse autant et que les généraux aillent au diable ! Tout de même, pour faire semblant d’être occupés, les hommes reprirent la chasse aux réfractaires ou se mirent à remuer des pavés et à créneler des maisons. Qnelques hommes trouvèrent le moyen de disparaître, d’autres prirent prétexte de l’aggravation de la situation pour boire davantage .

L’ingénieur Nivette était furieux; justement il venait de se faire nommer

Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry.

ingénieur dans les tabacs, — la place tranquille de ses rêves — et maintenant que les fédérés résistaient à outrance et brûlaient Paris, il devenait bien peu probable qu’une Ibis l’insurrection étouffée, le gouvernement légal respecterait les situations acquises, oui, bien peu probable.

— Les brutes ! disait-il à M. Colobry, en recroquevillant son grand corps dans les habits un peu étroits prêtés par Gustave, les brutes! Toute cette bélitraille de l’IIôtel de Ville, un tas de grossiers forbans sans aucun sens politique ! Ficher le feu partout, en voilà des manières! Ils appellent ça une révolution, c’est une démolition plutôt, une marmelade apocalyptique, un escarbouillement colossalement idiot! Ils nous gâtent nos révolutions, voilà, si Y Escarmouche vivait encore, je le leur dirais... Mais j’y pense, pourvu que les Versaillais ne nous cherchent pas chicane pour nos articles de Y Escarmouche ? Ah, si j’avais pu faire mon second journal! j’avais enfin trouvé le titre : En arrière! un titre superbe, cela rachetait Y Escarmouche , qui n’était plus qu’une simple bêtise de jeune homme. En arrière! joli titre! oui, mais les fédérés m’auraient fusillé...

Comme il expectorait encore un tas de brutes! vigoureux à l’adresse des citoyens de la Commune, des coups sourds d’abord et encore étouffés, puis plus violents, retentirent dans le mur mitoyen entre la maison Colobry et la voisine ; c’était la péripétie, tous prêtèrent l’oreille, évidemment on travaillait à ouvrir à coups de pic et de pioche un passage dans le mur. Cela dura une bonne demi-heure, puis tout d’un coup une pierre céda et une tète de garde national apparut dans l’ouverture.

— As pas peur ! c’est les amis ! dit-il en éclatant de rire à la vue des visages pâlis de la famille Colobry, c’est pour mieux recevoir les Versaillais que nous abimons un peu les baraques...

Les pierres continuaient à tomber, enfin un passage suffisant fut ouvert et quatre gardes nationaux plus ou moins animés par le travail, ou avinés, pénétrèrent dans l’appartement.

— Là! dit en jetant son pic sur le parquet l’un d’eux, un gros rouge enroué, d’un air plus jovial que méchant, en place, repos ! Ça va bien, quatre maisons de trouées depuis la barricade, nous verrons tout à l’heure à continuer pour communiquer avec l’autre rue derrière. Je connais la baraque, plus rien qu’un mur à percer pour avoir une retraite... Hon, autre affaire maintenant! ça sent diantrement le réfractaire, le propriétaire, et le réactionnaire ici ! Eli bien, citoyen Colobry, c’est donc comme

Le Dix-neuvième Siècle.

ça qu’on abandonne les amis? et vous êtes des officiers encore, des grosses légumes, si c est gentil, je vous demande? Voyons, vous, le papa des barricades ? Nous laisser en plan, vous un ancien de 30 et de 48 ! C’est-il convenable !

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda M. Colobry.

— Parbleu ! C’est bien simple, Ces barricades, c’est de la belle ouvrage, vous nous avez aidés à les faire, faut maintenant donner un coup de main aux amis pour ne pas les laisser prendre ! Voilà les Versaillais dans le quartier, on dit qu ils sont cernés, nous allons défendre notre rue crânement!... Vous voyez le feu d’artifice, ça devient rigolo...

— Où sont les Versaillais, sergent? demanda Gustave, qui connaissait l’homme depuis le siège.

— Ab, vous voulez en manger, vous, le petit, vous précipitez pas, ils

s’amèneront tout seuls avant peu, ils sont à deux rues d’ici...

La mère de Gustave, qui ne perdait pas la tête, venait de sortir des verres et une bouteille de cognac.

— Une politesse ne se refuse pas, dit le sergent, avancez, les autres ! c’est que la soif donne rudement depuis quatre jours... Trinquons toujours en attendant que nous descendions tous ensemble pour la grosse besogne, car moi, voyez-vous, je ne connais que ça, vous nous avez aidés à la faire, notre petite barricade, et des conseils par ci et des conseils par là, faut que vous nous aidiez à la défendre !... à la vôtre, citoyenne !

Mmc Colobry avait tiré son mari à part.

— Tu vois, c’est ta faute ! Qu’avais-tu besoin de te mêler encore de garde nationale et de barricades, de recommencer tes anciennes imprudences de 48! Toujours ta rage de combats et de bagarres ! En Juin, tu as entraîné Octave, tu as failli, avec tes folies de risque-tout, faire tuer le père de Gustave, et maintenant, c’est Gustave lui-même, ton petit-fils unique, que tu vas faire fusiller !... Mon Dieu ! Mon Dieu ! Non, ça ne se peut pas, c’est à toi de le tirer de là, trouve un moyen !

Les gardes nationaux buvaient le cognac que leur versait libéralement

— Brûlons tout !

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