FONDATION D* UN JOURNAL
Toujours la môme salle. Quelques loiles, figures, natures mortes ou paysages, accrochées au mur. Sur un panneau, caricatures piquées avec des épingles. Pour clients, quelques gens de lettres, des peintres de la nouvelle école réaliste et quelques étudiants à tendances littéraires.
— J’ai fait un article là-dessus. Courbet est un artiste génial, c'est le grand peintre moderne, à bas les autres, les mièvres et les fadasses du genre, les pompiers de l’Institut! Le réalisme, voilà la formule du siècle!
— Hein ! les Casseurs de pierre, quel morceau !
— Plus de tartines soi-disant historiques ou de vieux sujets mille fois retapés, on peint ce qu’on voit. Ce n’est pas plus malin que ça et ce système renouvelle l’art et vous démolit joliment tous ces farceurs du salon. Courbet le dit bien : Avez-vous jamais vu des anges avec des ailes dans le dos, avez-vous jamais vu le Père Eternel ou la sainte Vierge? Non! Eh bien, plus d’anges ni de Père Eternel ! Peigncz-moi donc plutôt ce joli chiffonnier qui passe la hotte sur le dos ! Voilà un crâne morceau d’une jolie couleur!
— J’ai pris l’absinthe à la brasserie des Martyrs avec un ami retour •le Belgique, tu sais, qui travaillait en 50 au Suffrage universel ?
— Où écrit-il maintenant ?
— Au Tintamarre .
— Ah! j’ai unarticle au Figaro ; il faut que j’aille demain voir s'il passe...
Le Dix-neuvième Siècle.
— Père Jcannisson ! ohé, gargottier intellectuel ! Vous avez donc été cliet sur le radeau de la Méduse? C’est de la vraie nourriture, ça, cette supposition de bifteack, cette côtelette fallacieuse?
— Autant mastiquer de l’idéal, ça n’est pas plus nourrissant !
— Coubès ne dit rien, toujours mélancolique, Coubès ! Ce sont tes amours qui te navrent ainsi ? Ce gredin de cœur ! Rince ton âme avec quelques bonnes strophes, dis des injures à Cupido en rimes flamboyantes, tu seras soulagé tout de suite, mon vieux ! C’est le remède que j’emploie en pareille occurrence, et ça me réussit toujours! Les vers, c’est la limonade Roger de lame!
— Infamie ! Je dirai à son éditeur de mettre ça en épigraphe sur son prochain volume de vers !
— Je suis mélancolique parce que je me sens pour l’instant en veine de prodigalités, oui, positivememt, j’ai besoin de jeter l’or par les fenêtres et je n’ai pas le sou !
— Monbon ami, on vient au monde sans porte-monnaie dans sa poche ; la condition naturelle de l’homme, c’est d’être sans le sou, dis-toi bien qu’à partir d'un sou toute
richesse est un accident !
Je lui chante les beautés du vieux Paris. posséder des rentes est une dérogation aux lois de la nature qui comporte pour châtiment l’imbécillité, les rhumatismes, le service dans la garde nationale, le mandat de conseiller municipal, etc., etc...
— Ça ne fait rien, je suis furieux, j’ai été roulé par un marchand, un tableau qu’il a vendu G00 francs et qu’il ne m’a payé que 120... et en fournitures de cadres encore ! Et j’ai promis d’éblouir par mes prodigalités de grand vizir certaine sultane qui va me faire un joli pied de nez.
— L’homme n’est plus le loup de l’homme, l'homme est le renard de
Le Café Jeann isson.
l’homme, c’est plus dangereux ! Il fallait rouler tun marchand et ne pas te laisser rouler !
— Dis donc, Emile, toi qui as une tournure et une pelure de richard, entre donc chez mon marchand et fais-lui le monsieur qui désire un Coubôs pour sa galerie. « Il me faut un Coubès, je meurs si je n’ai pas de Coubès ! » Ça l’engagera à venir me faire une commande et à l’arroser d’une petite avance ! C’est ça qui me rendrait service ! Voilà, c'est que j’ai une partie de campagne promise à ma sultane et j’ai peur d’en être encore réduit à la lui faire faire dans les vieilles rues... Je lui chante les beautés pittoresques du vieux Paris que l’on continue à nous démolir, mais ça ne prend pas !
— Tiens, le long des quais, sur les berges de la Seine, c'est charmant, moi, j’y passe des journées à regarder filer dans l’eau les cadavres de chiens crevés, les vieux bouchons et miroiter les maisons de la cité, la vieille carcasse de la pompe Notre-Dame et flotter les lignes des centaines de pêcheurs attirés par l’espoir de conquérir de jolies fritures de goujons nourris des cataplasmes del’Hôlel-Dieu. Et ensuite quand on est fatigué de ces spectacles enivrants, on peut philosopher avec quelque bohème de la Seine ou quelque vieux chilfonnier se chauffant au soleil...
Sur les berges.
La même salle remise à neuf. Plus de tableaux, mais beaucoup de dorures.
— C'est décidé, Machin, tu sais bien, Machin, qui faisait depuis sept ans au moins sa médecine...
— Et de la gobichonnade...
— Oui, gobichonnade et médecine mêlées, des dettes et la malédiction de sa famille ! flûte, il en a assez, il va se lancer dans la philosophie et la politique.
— C’est depuis qu’il a parlé au congrès des étudiants à Liège, cette belle résolution ? Cet infâme gouvernement qui ne l’a pas coffré en rentrant, comme il l'espérait!
— Ne blague pas ! Dans tous les cas il fonde un journal, VÈre matérialiste, organe de la pensée nouvelle, un journal de philosophie transcendante, je ne te dis que ça, et qui va en casser, des vitres ! j’en suis, et gare dessous, tu vas voir !
— Et Bobino, qu’en fais-tu ?
— Pour le quart d’heure nous mettons une sourdine à nos sentiments bobinoïens, austères penseurs républicains dans le jour, bobinoïens et bulliéristcs le soir ! Je vais te révéler nos plans ! Nous aspirons à devenir des hommes politiques, notre Ere matérialiste à grand orchestre se répand du quartier Latin dans Paris, de Paris dans le monde, nous
Le Café Jea unisson.
sommes athées, transformistes, — la sélection naturelle, l’homme est un singe qui a eu de l’avancement — on nous discute, on nous attaque, on nous tombe dessus, mais nous avons la notoriété et nous nous lançons dans la politique. Place aux jeunes ! Nous respectons les vieilles barbes, les bonzes, les pontifes, mais nous voulons leur donner gentiment une bonne poussée pour mettre à leur place la génération nouvelle ! Voilà ! En es-tu ?
— J’aimais mieux le Cri-cri ou votre dernier journal, la Pieuvre incandescente, franchement bulliéresque, celui-là !
— Fini de rire ! C’est le chahut politique que nous commençons ! Le quartier Latin, ce cerveau de la France, entre en ébullition, la jeunesse se lève et secoue le despotisme des idées... en attendant l’autre! Au milieu de la corruption générale, l’ardente et pure jeunesse, etc., etc., tu entends les tartines, en avant la musique! Un rigodon qui doit me conduire à la Chambre! Tiens, fais-nous quelques articles à l’œil et nous te promettons une préfecture quand nous serons d’un gouvernement provisoire ou définitif...
— Ah, voilà Massicot. Qu’est-ce que le paquet que tu tiens là, Massicot? Encore une pièce anatomique, je parie? Cet animal s’entend avec le père Jeannisson qui lui fait une remise pour nous couper l’appétit ! C’est encore un morceau de cadavre que tu as disséqué, carabin de malheur !
— C'est quelque chose de très joli, du nanan, un superbe cas de...
— Veux-tu bien te taire! Pas de détails! Pas un mot, ou nous te découpons aussi... Gredin ! range ça tout de suite dans un coin... et ne te mets pas à côté de moi, je t’en dispense, j'étudie le droit et pas la charcuterie.
— C’était pourtant bien intéressant, cette maladie-là!....
— Tu sais, Blanche ?
— Oui, eh bien ?
— C’est fini tout à fait! Net! Figure-toi qu’hier je monte fumerune cigarette chez Gustave, il y avait là une femme qui dès mon entrée, me tourne le dos et s’enfonce dans un livre... Tiens, une blonde, le mois dernier c’était une brune... je ne fais pas attention, chez Gustave, toujours des plumages nouveaux, j‘y suis habitué, jamais la môme ! Mais celle-ci s’obstine à ne pas souffler mot, elle tourne toujours son livre, je suis discret, mais ça me parait louche et en regardant d’un peu plus près je reconnais Blanche !
Le Dix-neuvième Siècle.
— Pauvre ami !
— J’ai accepté mon malheur avec philosophie! Le plus drôle, c’est qu’à la fin c’est Blanche qui s’est fâchée quand j’ai tourné derrière le livre et qui m’a cherché querelle! Ce que Gustave s’est fait de bon sang !
— Qui est-ce qui vient à Bullier ce soir ? Il ne faut pas manquer !
— Il y aura quelque chose ?
— Oh, un cancan monstre !
— Moi, je ne bouge pas, je me couche à huit heures, j’ai encore mal à la tête de la thèse à Marestang, voilà trois jours que ça ne va pas !
— Mâtin, il devait être joli, ce dîner de thèse ! Quel malheur que je l’aie manqué !
— Ah, c’est vrai, vous étiez en Bourgogne, vous, chez la paternité ? Vous ne savez pas? 11 était gentil, oui, mais c’est la suite qui ne l’était guère ! Après avoir arrosé le doctorat de notre ami très agréablement. . .
— Abominablement!
— Non, agréablement, c’est après que c’est devenu abominable! Nous étions tous carabins avec quelques potards... Figurez-vous qu’un ami de Marestang nouvellement établi pharmacien, — où? je ne sais, je serais incapable de le retrouver — ... nous emmène chez lui; nous avions soif, nous cherchons des liquides, rien que des liqueurs, des élixirs, des vins médicaux au fer, au quinquina, à la coca, est-ce que je sais ! Toute la nuit nous nous sommes livrés à une ripaille pharmaceutique, à la fin, nous étions, je crois, tous bien incapables de distinguer l'huile de foie de morue du quinquina... et voilà trois jours que je végète dans le marasme, sans appétit et avec une tête, oh, mais avec une tête!
— C’est bien fait.
V’ià c’que c’est.
Fallait pas qu’y aille !...
Le restaurant Jeannisson est loin d’être bondé, il y a tout au plus une douzaine de dîneurs. Pas de gaz, des bougies plantées dans des bouteilles éclairent vaguement la salle. Tous les dîneurs sont en uniforme, quelques-uns en mobiles, d'autres en gardes nationaux.
— Quel brigand de bifteack ! je suis sûr qu’il est de fiacre ! Celui d’omnibus est délicieux, mais le père Jeannisson nous donne toujours du fiacre !
— Je parie que je l’ai connu, ce cheval-là! Je le sens!... C'est celui que nous avons pris à la sortie de Huilier au mardi-gras dernier... Nous étions sept empilés dans le fiacre, tu te rappelles, à la fin nous voulions le porter, avec la voiture et le cocher... Avons-nous ri! 11 y avait Boulotte, la grosse blonde, et Julia...
— Qu'est-ce qu’elles peuvent bien être devenues, celles-là ? Mangées aussi, comme le cheval !
— Hé ! je ne dédaignerais pas Boulotte, à cette heure !
— Je l'ai rencontrée avec Bigard, le journaliste!...
— Dis donc, toi, simple moblot, tu pourrais bien dire le commandant Bigard ! Il est fortement gradé, ce héros, il commande un bataillon de guerriers très flambards, à Charonnc... la guerre à outrance, la sortie en masse, les autres en avant !
Le Dix-neuvième Siècle.
— Mais non, il est révoqué...
— Ah oui, pour sa dernière manifestation de l'Hotel de Ville.
— J'ai pris un bock avec lui il y a quinze jours, avec le petit Chose, comment donc ? qui est vaguement ambulancier, tu sais, celui qui se faisait si bien flanquer au poste par les municipaux de Bullier il y a deux ans... il est aujourd’hui de je ne sais quels comités, il parle dans les clubs et demande la Commune !
— Pauvre Boulotte !
— Boulotte, elle m’a promis sa protection quand elle serait du gouvernement.
— Allons bon, une dent qui remue, maintenant ! Ce cheval en avait-il traîné pour être si musculeux que ça!... Enfin, je pourrai toujours dire avec une légitime fierté à mes descendants : Tel que vous me voyez, mes enfants, j’ai perdu une dent au siège de Paris !