‹ Le XIXe siècleChapitre 66 sur 74 · CABARET ARTISTIQUE · texte numérisé non relu

CABARET ARTISTIQUE

Bien changé le café Jeannisson. Le successeur de Jeannisson en a fait une brasserie moyen âge : La Brasserie Panurge , mauvaise imitation du Chat noir. Il a des vitraux multicolores sur lesquels des lansquenets, de gros moines et des ribaudes du xvc siècle se livrent à des libations formidables. 11 a des sièges en faux vieux chêne, un mobilier moyen ûge, des peintures à sujets un peu vifs. Enfin, les garçons ont été remplacés par des demoiselles à jupes courtes, des poupées poudrederizées à frimousses hardies ou prétentieusement langoureuses.

— Angélina, deux bocks blonde !

— Tiens, bonjour, mon petit, je ne vous reconnaissais pas, voilà les deux bocks, on ne vous voit plus depuis des temps, offrez-moi donc une cigarette...

— J'étais en province, ma petite !

— Dis donc, Charles, tu plaides déjà?

— J'espère bien ne jamais plaider ! je tàte le terrain politique, j’étais parti pour une grève... de braves mineurs à chauffer, à empêcher de caner, histoire de préparer une candidature future!

— Moi, mon cher, j’ai passé la Seine. Maintenant j'habite là-haut, Montmartre.

Le Dix-neuvième Siècle.

— Le centre intellectuel ! Tu fais décidément de la littérature ?

— Tout à la littérature! J'écris çà et là... qu’est-ce que tu lis donc que tu m’ignores aussi honteusement?

— Qu’est-ce que je lis? Rien que les journaux politiques! Je suis toujours à la Chambre, mon pauvre vieux...

— Pour quiéter tes cervicales circonvolutions, fais couler dessus le ruisselet de mes vers...

— Je t’en prie, 11e parle pas volapuk !

— Soit, c’est pour te dire que je suis décadent et même symboliste... Veux-tu que je te lise quelques-uns de mes poèmes? Je n’ai pas ma lyre, mais je peux les dire tout de même.

— Fumiste !

— Tu as tort! J'en ai dit quelques-uns dans une soirée l’autre jour pour réagir après de la musique russe et des monologues de Coquelin... mes vers ont fait beaucoup d’effet...

— Il y a eu bousculade dans l’escalier pour se sauver?

— Tu l’as dit! C’est un succès très flatteur pour moi. La musique que l’on déchiffre à première vue, c’est de la musiquette; ainsi de la littérature, je l’ai proclamé dans la Revue pessimiste et décadente!... non, laisse-moi te lire quelque chose :

Mire, perçant les nubes estelées Dans leur orbe parabolant Virantes comètes échevelées Carambolant et convolant Emmi planètes lunelées!...

— Au revoir !

— Avez-vous vu Sarah dans le drame de Sardou?

— J’ai perdu trois louis hier soir, à un petit bac de famille assez gentil, il va falloir que je lape encore papa, ça sera dur, je tâcherai de me rattraper aux courses dimanche prochain !

— Mon vieux, certainement je suis content d’avoir quitté la boîte et d’avoir passé mon bachot, mais d’un autre côté ça m’embête. Ainsi j'avais une réponse : « — Qu’est-ce que vous faites, jeune homme? — Je prépare mon bachot!... » Maintenant je ne peux plus invoquer le bachot pour me donner du bon temps, ah, j’aurais dû le rater encore cette année! Rate le tien, mon ami, rate-le avec soin !

Le Café Jeannisson.

— Merci. Encore deux mois à rester potache et ensuite le volontariat. Si je ne venais de temps en temps sécher un bock ! Angélina, lié ma petite, deux bocks !

— Voilà, fais-moi donc une cigarette.

— El quelles nouvelles de la boite, infortuné potache?

— Tu te rappelles, le petit Gaston ?... Il avait presque fini son roman naturaliste et pessimiste, lorsqu’on l’a pincé... tu sais qu’il aura du talent... vrai, il y avait des scènes à enfoncer Zola... et très empoignant, je t’assure, quelque chose de fouillé, deludié!... on l’a flanqué à la porte net!

— Monjour, comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu lais depuis qu’on ne t’a vu?

— J’ai perdu trois louis hier soir !

— Je commence ma médecine ! Rudement tannant, mais il faut arriver !

— Moi, je vais faire mon droit, en douceur, par exemple !... j’ai une respectable tante qui me fera bien l’amitié d'avaler son râtelier d’ici peu, mettons trois ans, je patienterai jusque-là, je pourrai ensuite envoyer promener mes jurisconsultes...

— Moi, j’ai une idée de génie! Je fais ma médecine, soit! C’est dur, mais la vie n’est pas dorée pour tout le monde. Aussitôt reçu, je m’établis quelque part, dans un bon endroit, et je m’arrange pour épouser la première cliente riche qui réclamera mes soins ! Tu vois, je ne suis pas trop ambitieux, je ne demande qu’une cliente, une seule, jeune, jolie, riche, demoiselle ou divorcée ! Oh ! si je pouvais deviner pour quelle maladie elle viendra me consulter, cette cliente idéale dans l’œil de qui j’ai pris la résolution de taper, mais je n'étudierais que cette maladie-là et me moquerais bien des autres !

— Très bien, et si malgré tes bonnes résolutions, elle ne veut pas de toi, ta cliente idéale ?

Le Dix-neuvième Siècle.

— Et la suggestion? Je l’hypnotiserai, mon ami, je vais dans cette intention étudier spécialement l’hypnotisme chez Charcot, on fait bien prendre des médicaments par la suggestion, je ferai prendre le médecin! Et je lui suggérerai, à cette chère cliente, ma fiancée future, l’idée de m’adorer, de me choyer, de me mettre dans du coton , ça sera tout bonnement délicieux !

Le décadent

Le Dix-neuvième Siècle.

gros bourg de basse Normandie, le lor mars 1848, en entrant dans la chambre de son fils Hubert, étudiant en médecine.

Ce ne fut pas de 1 étonnement, mais de la stupéfaction, de l’ahurissement et presque de l’effroi, une combinaison de sentiments variés d’une telle intensité, qu il en demeura cloué devant la porte sans pouvoir avancer.

— Malheureux enfant! balbutia-t-il, et moi qui venais te chercher, t’arracher à ce terrible Paris, aux dangers de la Révolution !... Ce fusil, malheureux garçon, ce fusil, que fais-tu de ce fusil ? il n’est pas chargé ?

— 11 ne l’est plus, répondit Hubert en riant, il ne me reste pas môme une cartouche....

— Mais... mais... d’où vient ce fusil ? demanda M. Gandelot, restant planté sur la porte; enfin, qu’est-ce qu’un étudiant en médecine peut faire d'un fusil de munition ?

— Ma foi, papa, je l’ai ramassé sur une petite barricade devant le poste du Château-d’Eau, au Palais-Royal, dans un moment où ça chauffait un peu...

— Imprudent! Aller dans ces endroits... en des moments pareils... Que dira ta mère ! Et tu l’as rapporté, ce fusil ?

— Dame, s’il faut tout avouer, je m’en suis servi d’abord un petit peu... il venait de tomber des mains d’un pauvre diable qu’une balle en plein front avait renversé. J’ai ramassé le fusil, j’ai pris sa giberne, et ma foi, j’étais lancé, j’ai fait comme les autres dans la bagarre...

M. Gandelot se décida enfin à s’avancer, il prit une chaise, la cala sur ses pieds pour s’assurer de sa solidité et se laissa tomber dessus plutôt qu’il ne s’assit.

— Envoyez donc vos enfants à Paris, des jeunes gens tranquilles, de famille respectable, pour qu'ils y deviennent des insurgés ! C’est la faute à ta mère ! Moi je peux m’en laver les mains, je voulais te mettre à Caen, mais madame a voulu Paris ! « Mon fils est étudiant à Paris ! » oh ! les femmes! oui, je le lui dirai, étudiant en barricades, voilà ! Une honte !

— Pourquoi ça ? Vous retardez joliment en Normandie ! fit le jeune Hubert, ici, au quartier, nous sommes tous pour la Révolution, pour la liberté, qui reprend enfin son essor et va briser les fers des peuples, de tous les peuples ! Tu ne suis donc pas la marche des événements, tu ne vois donc pas toute l'Europe en rumeur, et prise à notre exemple de la grande fièvre !...

Tête fêlée.

— Une attaque de fièvre chaude !

— C’est le grand mouvement de rénovation de 8D, étouffé par la Sainte- Alliance, qui reprend, pour triompher celte fois!

— Les bêtises cjui recommencent !

— Les grandes choses au contraire ! Tout ce qui bouillonnait dans les âmes des peuples, dans les cerveaux des poètes et des penseurs depuis un demi-siècle, toutes les aspirations de la génération précédente vers un idéal de justice et de liberté, vers la fraternité des nations, le renversement

Il «lemeura cloué devant la porte.

des vieilles barrières, — frontières qui séparent les peuples et préjugés qui divisent les castes — la main offerte aux peuples de bonne volonté, la pointe des baïonnettes mise sous le nez des tyrans ! Le réveil des nations écrasées, l'union des peuples libres ! Et le progrès social, la véritable égalité, les lumières répandues, les lois refaites, une répartition plus équitable du travail de tous...

— Socialiste maintenant ! Ce n’est pas assez d’être insurgé, le voilà qui devient socialiste, un enfant de bonne famille, trois générations de pharmaciens... Malheureux garçon, et tes études ? et tes inscriptions à l’École de médecine ?

— Mes études ? fit Hubert en riant, vraiment, papa, jusqu’à présent la médecine ne m’a jamais séduit et maintenant je me sens moins que jamais en train.

— Il n’est que temps de te tirer de là ! Dans quelles transes sommesnous, ta mère et moi, depuis huit jours ! Dès que nous avons su la bataille

Le Dix-neuvième Siècle.

finie, quand les diligences ont repris leur service, je suis parti pour venir te chercher ! Allons vite, fais ta malle, j’ai retenu ta place aux messageries...

— Mais je ne pars pas !

— Comment, tu ne pars pas ? Nous étions trois pères dans la diligence, qui venions chercher nos garçons, M. Degove, dont le fils fait son droit, et M. Morel, qui a un garçon commis...

— Degove et Morel partiront s’ils veulent, moi je reste... Quitter Paris maintenant, alors que tout est en effervescence, que les événements sont déchaînés... ah, mais non ! Je te demande bien pardon, mais c’est impos¬

ai. Sulpice Gandelot.

sible !... aux vacances prochaines tu verras comme je serai sage là-bas... si nous ne sommes pas aux frontières, alors !

— Tiens, veux-tu que je te dise, tu es une tête fêlée !

Et la pauvre poule effrayée de l’imprudence de son fils le canard, le pharmacien épouvanté d’avoir couvé un insurgé, dut après s’être bien convaincu de l’inutilité de ses efforts pour enlever son fils, reprendre le chemin de sa petite ville, avec le chagrin de voir à la diligence les fils Degove et Morel revenant au bercail sous l’aile de leurs pères. Pendant tout le trajet il demeura songeur, absorbé péniblement et comme perdu dans des recherches difficiles, jusqu’au moment où tout à coup il se frappa le front. Il y était ! il avait trouvé ! C’était la faute de sa femme. Jadis un oncle de Mmc Gandelot, poussé par l'esprit d’aventures, s’était enrôlé au moment de l’expédition d’Egypte ; il n'était jamais revenu, on ne l’avait jamais revu, sa femme ne l’avait pas connu, n’étant pas même

Tête fêlée.

encore née, n’importe, tout le mal venait de cet oncle, cl c’était ainsi que l’esprit d’aventures mystérieusement transmis dans le sang, sautant par-dessus toute une génération, venait tourmenter le fils de trois générations de tranquilles pharmaciens.

Hubert Gandelot pour rien au monde n’aurait consenti à quitter Paris. Le soir même du jour où son père avait tenté de l’arracher au Paris révolutionnaire, il devait prendre part, à côté de Barbés, de Martin Bernard et de quelques autres républicains aussi fameux, à un grand dîner donné pour célébrer l'étonnante surprise, le triomphe inattendu de la cause.

L’amphytrion était le parent d’un des camarades d’Hubert, un digne et

Diner politique.

excellent homme qui s’était pris d’amitié pour le jeune étudiant. Fils de 1830, de cette fougueuse génération lancée à la hussarde à travers la politique, l’art ou la littérature, sabrant toutes les vieilles idées du vieux monde, Marc Guilpin, un romantique comme les autres, mais un romantique de la politique, avait été mêlé à toutes les conspirations, batailles ou bagarres du règne de Louis-Philippe. La période militante de sa vie semblait passée, cependant; établi, devenu commerçant notable, il était resté aussi ardent qu'au jour où, dans le cloître Saint-Merry, il faisait le coup de feu avec un groupe d’étudiants, ou qu’en 39, lorsque après la condamnation mort de Barbés il coopérait, pour empêcher l’exécution, à l’enlèvement du bourreau de Paris, la nuit même où le roi signait la grâce de l’insurgé.

Les convives du diner triomphal étaient tous d’anciens combattants

Le Dix-neuvième Siècle.

par la plume ou le fusil, tous d’anciens conspirateurs, quelques-uns môme des vétérans du carbonarisme de la Restauration. C’était la vieille génération devant la jeune, représentée seulement par Hubert qui regardait de tous ses yeux ces hommes dont il connaissait, par la légende formée autour de leurs noms, les hauts laits et les épreuves. Tous étaient des vaillants et comme ils n’avaient été qu’à la peine et jamais à la victoire, comme ils n’avaient jamais tenu un instant le pouvoir, cette chose terrible, et facilement salissante, ils étaient restés les purs, les intègres, les héros poétisés par le malheur.

Tous avaient pour la cause versé leur sang et donné une part de leur vie, leur jeunesse à tous passée dans l’exil ou les prisons. Quelques-uns avaient été condamnés à mort. Combien d’années de prisons comptaientils tous ensemble? Il y avait un Polonais échappé aux mines de Sibérie, où il était resté de 1831 à 1840, et un Italien, un ancien carbonaro de Milan, qui avait résisté à quinze années de Spielberg.

Barbés et quelques autres sortaient à peine du romantique Mont-Saint- Michel, une prison bien mal choisie, car le vieux Mont-Saint-Michel semblait une prison de mélodrame, une sorte de Bastille, plus terrible que l’autre, avec la mer pour horizon et les sables mouvants pour fossés et l’abbaye-forteresse donnait de sa poésie aux prisonniers politiques que l’on confiait à ses hautes murailles battues depuis des siècles par les flots et les brises. Barbés était devenu sujet de romances, Hubert avait entendu sa mère, femme de bourgeois, chanter doucement la Sœur du prisonnier :

Marc Guilpin.

O bon geôlier, laissez-moi voir mon frère,

C’est du pain blanc que je veux lui donner !...

Et il avait plus d’une fois franchi avec son père en des jours de fête les quelques lieues qui séparent le mont de sa ville natale, pour contempler les sombres et mystérieuses constructions que Ton disait pleines de cachots et il avait frémi à tout ce que Ton racontait des vaines tentatives d’évasion des prisonniers politiques, de Barbés, entre autres, descendant avec une simple corde dans l’abîme et se cassant la jambe sur les rochers.

Tous ces échappés de Sibérie, du Spielberg ou du Mont-Saint-Michel

Tète félêe.

savouraient la joie du triomphe. Pour la plupart, c’était la liberté matérielle retrouvée subitement; pour les étrangers, c’était l’espérance. La Révolution secouait encore une fois le vieux monde, l'Italie frémissante se préparait; allait-elle enfin briser le joug des Tedeschi?la Pologne écrasée et morcelée allait-elle se redresser sur sa couche sanglante?

Mais déjà cependant des défiances et des colères se devinaient à la façon quelque peu amère dont on parlait du gouvernement provisoire; on discutait les actes et les hommes, on récriminait, on touchait môme à Lamartine, à l’idole Lamartine, on traitait de réactionnaire l’auteur des

— C’est la faute de madame Gandelot.

Girondins , dont Hubert tout enflammé sentait encore les grandes phrases bruire dans sa tête ! C’était donc ainsi que débutait cette République qu’il croyait être le commencement d’une ère de concorde ! Et le jeune homme, tout neuf en politique, fut très surpris d’apprendre de ces vieux lutteurs que la vraie bataille allait commencer.

Aurait-il jamais fait un parfait bourgeois, le canard couvé par M. Gandelot, poule paisible et même mouillée, s’il ne s’était trouvé sur le brûlant pavé de Paris à une époque où ceux-ci s’arrangeaient deux-mêmes en barricades et où s'échappait des cerveaux en éruption comme une lave d’idées généreuses, d'utopies plus ou moins folles et plus ou moins dangereuses, toutes bouillonnantes, embrouillées, et mêlées forcément à bien des scories. La lave coulait et déjà les incendies s’allumaient par toute l’Europe, déjà le volcan projetait des blocs qui devaient forcément retomber et] écraser quelque chose. L’incendie et l’écrasement ne feraient-ils que nettoyer et assainir la vieille Europe, ce tas d'édifices enchevêtrés,

Le Dix-neuvième Siècle.

étayés tant bien que mal depuis le grand tremblement? Que resterait-il après la crise? Secret de l’avenir.

Rempli déjà de confuses mais violentes aspirations vers ce qu'il croyait être la justice, naïvement et résolument idéaliste, Hubert, sous la secousse de Février, fut précipité tout à fait hors de la vie régulière et bourgeoise pour laquelle il avait été élevé. Aiguillé par le hasard dans une direction et vers un milieu qui convenaient sans doute à sa vraie nature, la couche d’idées reçues craqua bientôt et il devint de plus en plus, sous le souffle des événements, l’aventureux canard qui faisait trembler le pacifique pharmacien Gandelot.

L’échappé du Spielberg.

— Ils me traitent de vieux réac ! Voilà où nous en sommes après trois mois de République, disait le bouillant Marc Guilpin à Hubert, quand je discute avec mes amis les balivernes socialistes du jour et que je leur dis que tout le socialisme me parait consister en l’étude des moyens possibles pour arriver à faire de tout travailleur travaillant un petit bourgeois sur la fin de sa carrière, les uns me répondent communisme et liquidation sociale, les autres fourniérisme, phalanstère, Icarie, etc., puis tous s’entendent pour me traiter de réac ! Vous verrez, Hubert, ça finira mal! Tenez, ils sont toujours à parler des haines de classes ! Est-ce que vous croyez à la haine des classes? Allons donc, on la fait naître à force d’en parler ! Il n’y a plus de castes! Est-ce qu'il existe entre la bourgeoisie et le peuple une ligne de démarcation infranchissable ? S’il y a un fossé, les ponts ne manquent pas, ou plutôt le fossé est si mince qu’il est incessamment franchi des deux côtés, par du peuple enrichi par le travail qui passe bourgeois et par des bourgeois appauvris qui retournent au peuple... La noblesse elle-même me parait très légitime, aussi bien celle des rois et des croisades, que celle créée par Napoléon sur les champs de bataille de l’Empire, elle représente du sang versé et des services rendus il y a quatre siècles ou bien hier... Maintenant qu’elle ne possède aucun privilège injuste ou abusif, la noblesse est décorative et archéologique, comme nos cathédrales ! Et elle est ouverte comme la

Le Dix-neuvième Siècle.

bourgeoisie, parbleu ! Que ceux qui désirent des titres se préparent, si la grande guerre qui menace éclate, il y en aura à enlever à la pointe du sabre !...

Hubert et Marc Guilpin causaient ainsi le 15 Mai, en revenant ensemble de la Chambre où la tumultueuse journée d’émeute, prélude des journées sanglantes du mois suivant, venait de s’achever par l’entrée tambour battant de la garde mobile et de la garde nationale dans la salle de 1 assemblée envahie, par la bousculade du gouvernement établi pour deux heures à la place de l’autre et par l’arrestation de Barbés et d’Albert.

— J’ai suivi toute l’affaire d’aujourd’hui, j’ai vu à la Bastille le commencement de la manifestation en faveur de la Pologne.

J y étais aussi, dit Hubert, et, ma foi, je me suis laissé entraîner...

— Vous êtes jeune, moi je suis un vieux renard fort méfiant, reprit Marc Guilpin, je sympathise avec la Pologne, mais je me suis contenté de regarder, j’ai vu défiler par les boulevards avec leurs bannières,, les manifestants bras dessus bras dessous aux cris de Vive la Pologne. Secours à nos frères d’Allemagne et d’Italie! La guerre!... C’était le prétexte, mais bientôt, quand j ai vu arriver et se mêler aux premiers manifestants très sincères, les bandes des clubs, les montagnards, avec les manches relevées, et des pistolets et des baïonnettes passées dans leurs grandes ceintures rouges, j’ai bien compris que mon ami Barbés allait faire des bêtises... C’était la revanche du 16 Avril! Mais la garde mobile et la garde nationale ont montré les dents, vous les avez vues tout à l’heure marcher avec des volontaires bizets dans leurs rangs contre 1 Hôtel de Ville? Il n’y a pas eu de sang versé parce qu’il n’y a pas eu résistance, mais gare aux prochaines rencontres !

Mais 1 Europe! dit Hubert, voilà l’Italie en grand péril, et si la France ne s’en mêle pas, la liberté sera écrasée partout, à Francfort comme à Vienne, à Pesth, ou à Milan! La manifestation a été détournée, noyée dans la démagogie... Ce que nous demandions, c’était l’intervention de la France, avec cette déclaration de Lamartine sur nos drapeaux : « La seule conquête que nous voulions au delà du Rhin et des Alpes , c’est l amitié des peuples affranchis ! » Ce matin, à la Bastille, j’ai serré la main à votre ami Colombani, l’échappé du Spielberg, j’ai vu des Polonais, des Allemands, des Italiens, tous pleins d’espoir, et à cette heure probablement bien attristés!...

Tête fêlée.

— Certainement, car avant peu les clubistcs île Blanqui, les montagnards de Caussidière nous donneront assez d’occupation, croyez-moi, pour que nous n’ayons pas le temps de regarder du côté des frontières !...

— Tant pis! nous en avons assez de toutes ces agitations stériles, assez de manifestations et assez de fêtes de la Concorde, du Travail, de la Fraternité, etc., de processions de jeunes filles en blanc et de plantations d’arbres de liberté, nous avons assez entendu de déclamations dans les clubs, clubs des Montagnes, club Des droits de l’homme , Club des clubs, trop de clubs ! Nous avons assez admiré les hommes de Caussidière et ses municipaux à cheval, en blouses, avec leurs ceintures et leurs cravates rouges et leurs grands sabres! J’ai eu un instant la pensée de m’engager dans la garde mobile, où j'ai des amis, hier étudiants comme moi ou hommes de lettres, qui ont été élus officiers...

— Et votre médecine ? Pourquoi ne continuez-vous pas tout simplement vos études?

— Parce qu’elles m’ennuient ou m'écœurent! Je ne suis pas fait pour être médecin, j’ai l’épiderme trop sensible, dit Hubert en riant, je ferais un étrange guérisseur, je crois que j’achèverais mes malades pour leur éviter des souffrances !

— Diable ! je ne vous confierai pas ma peau quand vous serez docteur !

— Je ne le serai jamais ! Tenez, tout à l’heure, en sortant de la Chambre avec les bandes de démoc-socs, j’ai pris une résolution... je ne serai pas exposé à me trouver dans Paris le fusil à la main, d’un côté ou de l’autre des barricades...

— Quelle résolution?

— Permettez que je me taise encore, je vous la dirai bientôt.

Hubert Gandelot, tempérament impatient, quand il avait pris un parti,

passait vite à l’exécution; le 16 mai au matin, quand Paris était encore sens dessus dessous des bousculades de la « journée des deux gouvernements », il donna congé de sa chambre d’étudiant, vendit les meubles envoyés jadis par le papa Gandelot, vendit ses livres de médecine — très peu coupés — et partit pour la Normandie.

Son père, dont le 13 mai avait renouvelé les transes, à son aspect parla de tuer le veau gras. Enfin, le garçon cédait à ses objurgations répétées, enfin, la menace de couper les vivres avait produit son effet!

Le Dix-neuvième Siècle.

Le bon pharmacien dans sa joie voulut aussitôt faire oublier cette grave mesure qu il menaçait de prendre pour le mois prochain, depuis des mois, et il mit tout de suite cent francs dans la main de son fds.

— Tu ne dois pas avoir la poche bien garnie ! Tiens, fais des parties de billard si tu veux, mais ne fais pas de barricades ici, mon garçon, ah! ah!

Et deux jours après, Hubert disparaissait sans tambours ni trompettes. La veille, après avoir bâillé toute la journée dans la pharmacie, il s’était, pendant toute

la soirée, montré très expansif avec ses parents, il

A 1 L4ex-chasseur de

les avait embrassés avant de gagner son lit presque chamois, aussi longuement qu’au temps où il n’était encore qu’un petit enfant...

Ainsi il était reparti pour Paris ! M. Gandelot n’y comprenait plus rien. Décidément, c’était la faute de sa femme, le Sang de l’oncle qui reparaissait chez sa tête fêlée de fils.

Hubert n’eut rien à apprendre à Marc Guilpin quand il le revit à Paris, celui-ci connaissait par l’ex-prisonnier du Spielberg la résolution d’Hubert. Et d’ailleurs que pouvait dire l’ancien conspirateur ? le républicain assagi soudain par trois mois de République, ne s’était-il pas en son temps jeté lui-même dans les dangereuses aventures ? Colombani partait pour l’Italie ; resté à Paris parce qu’il pensait pouvoir y servir plus utilement sa cause par ses relations avec les hommes au pouvoir, l’impatience le rongeait maintenant et il partait avec un jeune fils de dix-huit ans, rejoindre dans Milan, enfin délivré des griffes de Radetsky, les bandes italiennes réunies aux troupes piémontaises.

11 rapatriait avec lui une dizaine d’ouvriers italiens, tous ayant plus ou moins eu maille à partir Le rolonais. . 1

avec les Tedeschi, parmi lesquels un ancien chasseur de chamois de la région des Alpes, obligé de se sauver après une rixe avec les habits blancs, rixe où le couteau avait joué un rôle, et devenu, de libre coureur de montagnes, frotteur à Paris depuis des ans et des ans.

Hubert ne fit que toucher à Paris ; après le dîner d’adieu chez Marc

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