‹ Le XIXe siècleChapitre 73 sur 74 · PLAGE ÉLÉGANTE · texte numérisé non relu

PLAGE ÉLÉGANTE

0 petit Plouhic que nous avons vu naître, Plouhic bretonnant, village autrefois candide et naïf, comme tu changes avec les années, comme tu te transformes, comme tu t’agrandis ! Remarque que je ne dis pas que tu t’embellis, car je t’aimais mieux autrefois, sauvage nid de matelots, serré sur ton coin de roche au vent de la mer.

Les villas normandes, les chalets parisiens, les cottages anglais se sont multipliés, il y en a maintenant tout une agglomération après le chalet ennemi de Castel-Plouhic ; sur le promontoire qui ferme l’anse de Plouhic, il y a même un hôtel, le grand hôtel de la Plage , une haute construction à quatre étages inaugurée à la saison dernière. Mais le développement de Plouhic est arrêté par le grand parc de Castel- Plouhic qui horde la plage et accapare pour de simples arbres une situation de première classe en vue de la mer. Mmo de Saladin-Plouhic, malgré les offres les plus tentantes, ne veut pas vendre une bribe de son parc; M. Malo et le conseil lui battent froid maintenant et se tournent contre elle, bien qu’elle ait récemment institué un prix de vertu pour les Plouhicaises, lequel prix, délicate intention, ne se décerne qu’après la saison, pour éviter les plaisanteries des baigneurs sceptiques.

Avec les années, elle change aussi, hélas, Mm" de Saladin-Plouhic. Ce n’est plus tout à fait l’éblouissante Parisienne débarquée douze ans

La Châtelaine de Plouhic.

Le gros Raoul.

auparavant sur la petite plage, la baigneuse enlevant clans les plis de son peignoir les cœurs de tous ses invités et ceux des bons Plouhicais par-dessus lo marché. Son corsage a fait comme Plouhic, il s'est élargi notablement. Elle va moins souvent à la pèche aux crevettes et elle met pour se baigner un corset spécial sous son costume.

Tout autour de Plouhic des plages se sont créées et se sont développées plus ou moins vite. C’est la concurrence, les Plouhicais n’en parlent qu’avec dédain. Tout est de qualité inférieure, chez la concurrence, le sable est trop gros, les roches trop peu solides, les habitations laissent beaucoup à désirer; les bétels écorchent vraiment trop le pauvre baigneur et le baigneur lui-même ne vaut pas grand’chose comme élégance ou comme moralité.

Plouhic est bien lancé et n’aurait rien à craindre des plages rivales, n’était ce diable de parc de Castel- Plouhic qui tient la moitié de la plage

et enraye le développement naturel du pays, l’nc Société des terrains de Plouhic montée par de gros spéculateurs s’est heurtée à l’obstination de >1“' de Saladin-Plouhic, qui ne veut pas vendre une parcelle de terre. Blanche ne cédera pas, les chalets ennemis seraient trop contents.

La Société allait se dissoudre ou entreprendre une plage concurrente, lorsque l’un des associés — pourquoi ne pas dire tout de suite que c’était Raoul, le gros boursier, brouillé maintenant avec Mmc de Saladin — eut une bonne idée. Il dénicha sous les arcades de la Bourse un garçon intelligent et adroit, un fin matois, dont il avait eu l’occasion d’apprécier les ressources de toute sorte, attendu qu’il avait été gentiment floué par lui à la Bourse et chez une petite actrice du boulevard. Après l’avoir mis au courant de l’affaire, il le lança sur Plouhic, muni d’instructions détaillées, de pleins pouvoirs, avec quelques avances et promesse signée d’une part dans les bénéfices.

Beau garçon, décoré de plusieurs ordres étrangers, méridional pardessus le marché, c’est-à-dire éloquent, persuasif et enlevant, le petit Crouzès avait de grandes chances de réussir en prenant la voie indiquée par le banquier. Débarqué à Plouhic en simple touriste, en Parisien élé-

Le Dix-neuvième Siècle.

gant qui fait sa petite tournée d’été sur les plages bretonnes, il fut bientôt présenté à Mrac de Saladin par un associé de l'affaire des terrains. Les amis se faisaient rares à Castel-Plouhic, le temps avait éparpillé les anciens et les nouveaux n’étaient que d’assommants petits gommeux. Crouzès fut bien accueilli, il dîna plusieurs fois à Castel-Plouhic et trouva moyen de distraire Blanche un peu engourdie, d’organiser quelques petites parties, excursions avec pêche aux crevettes ou luttes courtoises à la nage.

— Toi, mon cher, se dit Crouzès, quand après une dizaine de jours à Plouhic il eut bien examiné l’affaire et que l’heure de dresser ses batteries fut arrivée, toi, si tu ne réussis pas cette fois-ci, c’est que tu n’es décidément bon à rien ! Tu as raté bien des coches, laissé envoler bien des occasions, gâché bien des situations... Propre à tout, tu n’as été bon à rien, puisque tu n’as même pas su devenir un homme politique, le moment est venu de racheter toutes tes bêtises par un coup de maître ! La Fortune est ici, il s’agit de jouer serré et de lui enlever d’un seul coup la délicieuse corne d’abondance ! Hardi-là, houp !

Il allumait un cigare avec une lettre de Raoul qui le pressait d’agir : « Il paraît que vous avez fait bonne impression, mon gaillard ? La plage, « me dit notre ami, vous admire tous les jours piquant des têtes sur le « radeau avec Mme de S..., pêchant la salicoque avec Mme de S..., ou « jetant au sortir de l’eau le peignoir sur les nobles épaules de Mmo de S... « Les mauvaises langues prétendent même que vous êtes déjà fort avant « dans ses bonnes grâces ! Oh ! oh ! Le moment me paraît venu d’en- « tamer la petite négociation... Chaud! chaud! Frappez fort! Ces ter- « rains vont causer un tas d'ennuis à Mme de S... Le conseil municipal , « furieux de son opposition aux intérêts de Plouhic , va débaptiser le « boulevard Saladin , il ij aura peut-être des procès... V intérêt bien « entendu de Mme de S... serait de se débarrasser d'un parc dispen- « dieux et inutile, etc., etc. Proposez-vous comme intermédiaire, faites- « vous fort de tirer un bon prix de ces terrains qu’elle a payés jadis « 3.000 francs, dites que vous obtiendrez en nous serrant la gorge deux « cent mille et faites valoir le joli bénéfice. »

— Oui, mon bonhomme, pensait Crouzès, deux cent mille, c’est joli,

M. Malo en redingote.

LA l’LAÜL

La Châtelaine de Plouhic.

comme tu dis, et ensuite ces terrains divisas en tranches, avec un petit lancement, avec un peu de boniment dans les gazettes, donneront bien quinze cent mille francs! Gentille spéculation! .Mais comme je n’ai qu’un douzième dans le bénéfice, ma part serait trop maigre ! Je veux tout !

Et le petit Crouzès entama pour son compte le siège de MB*dc Saladin; il commença par lui faire peur, par lui montrer une bande d'hommes d’affaires liguée contre elle, avec ses vieux ennemis des chalets et ne se proposant rien moins que de l’expulser par de ténébreux moyens de ce

l.e peignoir de [Hanche.

Plouhic qu’elle avait découvert, inventé, de ce pays qui était son œuvre, de la forcer à vendre Castel-Plouhic pour construire à la place un grand Hôtel-Casino et trois douzaines de petits chalets bourgeois... Le hasard l’avait mis à môme de connaître tous les plans de la conspiration, poussé par une chaude sympathie pour Mm' de Saladin, il lui dévoilait le danger, il mettait toute son expérience à son service et lui offrait ses conseils désintéressés....

Les parties de bain et de pôche continuaient. Crouzès passait maintenant ses journées Castel-Plouhic. Il y dînait tous les soirs et faisait de la musique avec Blanche. Il devenait indispensable, tous les jours il parlait de partir, de reprendre sa tournée de plages interrompue, et tous les jours, sur les instances de Blanche, il remettait ce départ.

Raoul s'inquiétait de n’avoir pas de nouvelles directes de son mandataire, il connaissait par ses associés de Plouhic tous ses faits et gestes et commençait à craindre de voir définitivement rater l’affaire des 1er-

rains. Ce petit filou de Crouzès ! Le véritable but poursuivi par lui ne devenait que trop visible, il fallait se mettre en travers de ses plans au plus vite et tout d’abord révéler à Blanche sa qualité d’agent de la Société des terrains de Plouhic. On n’avait malheureusement pas de lettres de Crouzès, le madré compère s’était bien gardé d’écrire; n’importe, Raoul affronterait lui-même Mmc de Saladin et trouverait bien le moyen de ruiner les espérances de son coquin d’agent. Le gros Raoul prit le train de Bretagne qui n’allait pas encore jusqu’à Plouhic, et il arrivait, décidé à tout risquer, lorsqu’en descendant de voiture une nouvelle lui fit presque sacrifier de fureur sa dernière mèche de cheveux. Crouzès et la châtelaine de Plouhic venaient de partir ensemble ! Les domestiques restés à Castel-Plouhic ignoraient dans quelle direction, Madame n’avait rien dit, elle n’avait pas même emmené sa femme de chambre, enfin c’était presque un enlèvement!

Chaque année toute plage qui se respecte a son gros scandale ; nous ne parlons pas des petits qui sont la monnaie courante de la conversation sur le sable, mais il en faut un gros, un sérieux, quand il manque on est obligé de l’inventer. Cette fois Plouhic n’avait pas besoin de se mettre en frais d’imagination, il avait le sien, l’enlèvement de Blanche de Saladin ! Comme le gros Raoul, dans sa colère, n’avait pu s’empêcher de parler, on connut bien vite tous les détails de l’histoire. Inouï! monstrueux! un si joli garçon, trente-cinq ans à peine, enlever Blanche de Saladin, une vieille garde, ayant tourné la quarantaine, une ancienne à ce gros boursier de Raoul qui jadis avait payé une partie des terrains, qu’il brûlait de racheter pour refaire sa fortune entamée ! Et le plus joli, c’est que cet enleveur avait été envoyé par Raoul lui-même pour négocier l’affaire des terrains !

Raoul était reparti pour Paris dans l’espoir de rencontrer Blanche en son petit hôtel du quartier Monceaux, mais, de même qu’à Plouhic, il trouva le nid vide. Crouzès et Blanche voyageaient. C’était le classique voyage de noces, un peu en avance, voilà tout, car la mairie venait de publier les bans de M11® Blanche Saladin, rentière, avec M. Paul-Victor Crouzès, également rentier.

L’affaire des terrains était définitivement manquée. Le gros Raoul, renonçant à une lutte inutile, retourna promener sa mélancolie sur la

M. Crouzès.

La Châtelaine de Plouhic.

plage de Plouhic. La saison s’écoula, les baigneurs reprirent peu à peu le chemin de leurs foyers.

Quand vint octobre, les derniers baigneurs partis, les chalets fermés, la plage laissée aux barques des pécheurs, la bonne odeur du goudron noyant les derniers effluves de I ylang-ylang, Castel-Plouhic rouvrit tout à coup ses fenêtres! M. et M10* Crouzès venaient d’arriver.

Blanche eut beau signaler son retour par une libéralité au profit de

Lancement Je l'affaire de Plouhic.

la commune, — un tableau de sainte Madeleine pour l’église et une cargaison de livres pour l’école — M. Malo et les Plouhicais du conseil battirent froid d'abord à leur ancienne châtelaine. Blanche tenait admirablement pourtant son nouveau rôle, ce n’était plus la cocodette aux folles allures d’autrefois, mais une bonne bourgeoise sérieuse, tendrement serrée au bras de son mari, également correct et digne.

Mais tout changea et les respectueuses sympathies revinrent quand on sut dans le pays que le seigneur châtelain avait fait entendre raison à sa femme sur l’affaire des terrains et quand on vit un architecte et un arpenteur, amenés de Paris, relever les plans du parc de Castel-Plouhic et procéder, sous la haute direction de Monsieur, ô une division en lots grands et petits, avec tracé d'une large voie traversant le parc et reliant les deux morceaux de Plouhic, le village et les chalets si incommodément séparés autrefois.

Le Dix-neuvième Siècle.

Et le gros Raoul eut le chagrin de voir, dès le printemps suivant, l’affaire des terrains de Plouhic, convenablement lancée dans la presse, arriver rapidement à une pleine réussite, et les villas pousser comme par enchantement dans l'ancien parc. Castel-Plouhic semblait littéralement faire des petits.

De dépit le gros Raoul jeta le reste de sa fortune dans l’entreprise hasardeuse d’une nouvelle plage à deux lieues de Plouhic. Mais l’étincelant Plouhic se rit de ses efforts, cette concurrence tomba vite à plat,

Prix de vertu.

Raoul resta tout seul sur sa plage déserte, avec les villas qu’il avait construites et tous les terrains que par prévoyance il avait achetés.

Plouhic poursuit sa marche triomphale. Tout le long du boulevard Saladin en corniche au-dessus de la mer, de l’un à l’autre promontoire, les cottages anglais aux larges fenêtres en saillie encadrées de lierre succèdent aux villas à l’italienne et aux maisons normandes à grands pignons en pans de bois; les tours, les tourelles, les campaniles pointent à travers la verdure. Au centre, à côté de Castel-Plouhic, se dresse un Casino d’une folle architecture, pourvu d’une salle de concert, d’un salon de jeux et des indispensables petits chevaux. Il y a trois hôtels en pleine exploitation, outre plusieurs Family-house à l’usage des Anglais, et il va s’en élever un quatrième sur une éminence dominant Plouhic un peu en arrière.

Tous les ans au 1S août, les régates de Plouhic fondées par M. Crouzès attirent les yachtmen, et l’on parle de créer une Société des courses.

Et chaque année, dans la première quinzaine de juin, pendant qu’à

La Châtelaine de l'iouhic.

deux lieues de là le gros Raoul continue à se morfondre sur sa grève solitaire, la saison de lMouhic commence, les villas se remplissent l’une après l’autre d’un monde joyeux et remuant, lesjiùtels débordent. Tout

Les petits chevaux.

le long des criques sur lesquelles la ville se prolonge des pianos résonnent; le Casino étincelle, les petits chevaux tournent incessamment, la plage étale ses cabines et scs tentes dans un fourmillement de toilettes

Monsieur protège les chanteuses.

claires, de familles étalées sur des chaises, d’enfants bâtissant des forteresses dans le sable, de vestons bleus formant aux premières lames

Le Dix-neuvième Siècle.

des groupes que traversent des défilés de costumes de bain, de maillots et de peignoirs.

Et M. et Mme Crouzès, de leur balcon de Castel-Plouhic, jouissent délicieusement de leur triomphe. Madame a renoncé à la pêche aux salicoques et se consacre de plus en plus aux œuvres sérieuses, comme les écoles, le bureau de bienfaisance et les prix de vertu; elle est toujours pour ses vieux amis les matelots « la dame de Plouhic ». Monsieur est plus mondain, il surveille le Casino, dirige les édiles, étudie les améliorations en projet, les questions de courses, de régates et autres attractions, il papillonne aussi quelque peu autour des baigneuses, et on l’accuse de protéger les chanteuses en représentation au Casino, mais il s’arrange en homme de tact pour que madame n’en sache rien.

Le vicomte Gaëtan, actuellement diplomate et rhumatisant, est venu passer la saison dernière sur la plage qu’il avait découverte jadis avec Blanche de Saladin. Il ne reconnaissait pas son vieux Plouhic.

Il a tenu à se faire présenter à M. Crouzès, mais il a eu la discrétion de ne pas accepter à diner à Castel-Plouhic.

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