‹ Le XIXe siècleChapitre 72 sur 74 · TR AN SFORMATIO NS · texte numérisé non relu

TR AN SFORMATIO NS

La saison d’après fut également brillante. Il y eut deux séries d’invités au château et les Plouhicais revirent les mêmes parties de pêche ou de bain, la même exhibition de costumes étonnants. Le vicomte Gaëtan manqua. Le père Malo s’étant hasardé à demander de ses nouvelles, Mme de Saladin répondit que Gaëtan était un paltoquet. Que s’était-il passé? Mystère! M. de Saladin, cette année-là, était un gros homme à moustaches et favoris très opulents, mais à cheveux très rares. On sut par les domestiques du château que c’était un ancien agent de change. Les Plouhicais, très discrets, n’en demandèrent pas davantage.

Le père Malo s’enrichissait. Il était revenu des peintres dans le pays, par bandes, tout à coup. Plouhic, paraît-il, était devenu célèbre, à cause d’une série de toiles d'un des artistes qui l’avaient découvert jadis. La maison du père Malo devint rapidement une auberge à peintres, ils arrivaient en juin avant Mmo de Saladin et restaient jusqu’en novembre. Pour cinq francs par jour ils avaient droit à une chambre et à quatre repas, ou même cinq s’ils poussaient l’appétit jusque-là. Des mottes de beurre, du poisson à profusion, du cidre à discrétion. Le soir, les peintres restaient quelquefois à table un peu tard: c’était l’heure de la gaieté et des discussions artistiques ; dans la fumée des pipes ils parlaient, criaient, riaient ou chantaient tous à la fois ; souvent ils criaient si fort, avec des voix si enflammées, en tapant sur la table à faire sauter les pots de cidre, que les matelots plouhicais buvant silencieusement dans une salle

La Châtelaine (le Plouhic.

à côté se figuraient qu’ils allaient s’entre-dévorer, puis tout à coup des rires éclataient et toute la bande entonnait une complainte.

Un ue voyait plus dans les rocs, sur la plage ou dans les environs que des parasols de peintres par groupes abritant des pensionnaires du père Malo entrain de faire une étude de quelque crique, de quelque barque à l’échouage, ou de quelque ravin ombreux. Sur la plage même il y avait toujours un ou deux grands tableaux en cours d’exécution et quelque pêcheur ou pêcheuse posant pour quelque scène bretonne ou maritime. Le père Malo avait dû ajouter à sa maison une aile à droite et ensuite une aile à gauche ; il fut bientôt forcé d’en bâtir une troisième en arrière, sur sa cour.

D’ailleurs Plouhic se transformait, on pouvait admirer quelques maisons neuves, et enfin une veuve ambitieuse venait d’ouvrir une petite épicerie dans laquelle maître Malo devina le germe d’une concurrence future.

Mmo de Saladin continuait à honorer Plouhic de sa présence pendant les trois mois d’été, elle continuait à faire pleuvoir les bienfaits sur la commune. L’entretien des chemins était au compte de Mmc de Saladin, elle avait renouvelé le mobilier de l’école et parlait de faire venir des sœurs pour ouvrir une école de filles, ce qui serait plus moral que de laisser les deux douzaines d’écoliers mêlés, Plouhicais et Plouhicaises, apprendre leur alphabet ensemble. Tous les ans, en arrivant, elle donnait une petite fête û ses vassaux, avec feu d’artifice et tonneaux de cidre, et faisait ensuite, en septembre, les frais du pardon de saint Séraphin. Les lots pour les jeux, canards, paires de bottes, montres d’argent, etc., provenaient de sa munificence; enfin elle s’occupait avec M. Raoul, l'ex-boursier, d’organiser des régales à la voile comme dans tous les ports de mer qui se respectent.

Parmi les peintres, M“'de Saladin avait ses partisans et ses détracteurs. Les uns la traitaient de poseuse, les autres soutenaient que c’était une femme charmante. Des farceurs prétendaient reconnaître en elle la dame aux Camélias qui n’était pas morte. Tous les ans quelques peintres entraient en rapport avec le château ; ils y dînaient de temps en temps, et môme, entre deux séries d’invités, faisaient des parties de pêche avec M“* de Saladin. On parla mystérieusement un jour d'une histoire terrible, d’une altercation épouvantable, presque d’un duui entre le gros

Raoul et un jeune peintre blond qui s’en allait trop souvent avec madame pêcher des salicoques dans les roches et qui vraiment devait la compromettre aux yeux des Korrigans.

Sur ces entrefaites, un monsieur de Paris amené on ne sut par qui acheta des terrains à l’extrémité de la plage et fit construire une habitation tout à fait en face de Plouhic. Ce n’était pas tout à fait un château, c’était un chalet en briques et pans de bois, mais très grand et très tarabiscoté.

Dès la première année le château et le chalet refusèrent de frayer ensemble. Mmc de Saladin s’était offusquée de voir ce monsieur s'installer ainsi sur sa plage ; le monsieur et sa famille regardaient avec des airs méprisants ou scandalisés la dame de Plouhic passant sur la grève devant le chalet accompagnée de sa bande d’amis en costume de pêche.

Mme de Plouhic furieuse acheta tout le terrain entre le château et le chalet et fit élever juste sous les fenêtres du chalet un petit vide-bouteilles en belvédère, où elle vint chaque jour prendre le café avec ses invités. Elle fit ouvrir devant ce belvédère un petit sentier en escalier pour descendre à la plage et désormais les invités du château ne prirent plus d’autre chemin pour le bain ou les parties de pêche. Les cabines de bain du château furent rapprochées de ce point, les cabines du chalet furent reculées. Les gens de Plouhic tenaient tous pour Mmc de Saladin, le conseil municipal décora du nom de boulevard Saladin le chemin en corniche qui menait de Plouhic au nouveau chalet en passant devant Caste 1-Plouhic. Ce témoignage de reconnaissance attendrit tellement Blanche quelle donna aussitôt quatre mille francs pour construire l’école des filles et réparer la fontaine publique.

— Qu’ils en fassent autant, les autres! avait dit Blanche â M. Malo. Ce mot rapporté à la dame du chalet ne fit pas d'effet. La dame du chalet se contenta d’appeler Mm0 de Saladin cocotte en retraite ! Mme de Saladin fut deux jours malade de celte expression en retraite ! Comment s’en venger? Comment punir l’outrecuidante pimbêche qui lançait pareille injure à la bienfaitrice de Plouhic? Mme de Saladin arbora des toilettes plus étincelantes encore et défila devant le chalet dans ses plus ravissants déshabillés de pêche. Le chalet ferma ses volets quand elle passa et les rouvrit aussitôt après.

— Si je donnais le gaz à la commune ? se dit Mmc Blanche, Plouhic éclairé au gaz, voilà qui serait chic, la pimbêche du chalet en attraperait la jaunisse !...

PLOCHIC DAMS LA GLOIRF

La Châtelaine de Plouhic.

L'innocente Blanche se figurait qu’il suffisait de planter des candélabres reliés par des tuyaux, elle prévint le conseil et écrivit é M. Raoul qui était alors il Paris ; celui-ci, au lieu d’envoyer les candélabres, expliqua que les becs ne suffisaient pas et qu’il fallait encore une usine. Le désappointement de Plouhic fut cruel A la pauvre Blanche et fit faire des gorges chaudes au chalet.

Pendant l'automne de cette année-lé, trois autres villas furent construites en arrière du chalet. Plouhic devenait une plage sérieuse, il vint même à la saison suivante, outre les peintres, deux familles de Rennes qui se logèrent dans le village. Une nouvelle édition du Guide Joanne consacra une demi-colonne à Plouhic-les-Bains : « SOU habitants, bonne plage de sable, rochers magnifiques, Castel-Plouhic, joli château moderne à M“° de S..., curiosités, dolmens, la Roche-Percée, grotte aux Korrigans, etc. » Suivaient les légendes composées par les amis de Castel-Plouhic et l’indication de l’hôtel Malo.

Page 1