‹ Le XIXme siècle et sa deviseChapitre 23 sur 32 · ET LIBÉRALE · texte numérisé non relu

ET LIBÉRALE

C'est la nuit du bamotli 11 mars 1871. Nous sommes blottis, Lucifer et moi, dans lo coin le plus obscur da club des ?... Constituants, si TOUS voulez. . . au ci-devant faubourg Antoine. Le vénérable picopo de Korororéka préside ; et maître A -\- B, prenant la parole, se met à pérorer conmie il suit :

Messieurs et chers Concitoyens, ou mieux, Conipatrioies,

Nous sommes en République et désirons, très-sagement, y rester.

Or, un gouvernement quelconque n'a, pour se maintenir, que deux moyens: la force ou l'affeciion.

Donc, examinons lequel de ces deux procédés est le plus efficace.

Louis XVI fit sabrer le peuple sur la place de la Concorde. Sur cette même place de la Concorde, Louis XV! fut sabré, à son tour, par l'instrument que son homonyme avait p<^rfectionné; pour que, précisément, il coupât comme un sabre.

La terreur employa la guillotine, sous notre première République. Sous notre première République, la Terreur fut à son tour guillotinée.

Le Directoire employa l'exil. Le Directoire fut exilé.

Le Consulat et le premier Empire ne connurent qu'une chose: la guerre. Le premier Empereur, ci-devant premier consul, fut renversé par la guerre.

La Restauration joua du couteau sur le maréchal Brune et autres. Louvel joua du couteau sur la Restauration. '

La monarchie de Juillet eut ses fusillades à la Croix-Rousse, au cloître Saint-Méry, à la Bastille et rue Transnonain. La Monarchie de Juillet fut chassée à coups de fusil.

Notre seconde République, après les exécrables journées de juin 1848,fut renversée par les armes de celui qui se fit notre deuxième Empereur. Celui qui se lit notre deuxième Empereur fut renversé, à son tour, par la plus puis- .. santé de toutes les armes : le mépris. *

Décidéoient la force ne fait vivre qu'an temps.

Doue, nous républicains de troisième (génération, qui voulons que notre jeune mère vive, n'ayons recours qu'à l'affection.

— Eh bien, cette affection comment l'obtenir?

— hin mariant si. bien les institutions que regrettent les rétrogrades avec celles que désirent les progressistes, qu'à l'intérieur, aucun parti n'ait raisonnablement lieu de se plaindre, et qu'à l'extérieur, tous les peuples, vivant encore sous le joug monarchique, n'aient plus qu'une idée fixe : nous imiter.

— Par conséquent, examinons ce que veulent nos adversaires, tant démocrates qu'aristocrates, et ce que nous voulons nous mômes.

Ce que veulent ceux qui regrettent le système du malheureux Louis XYi; c'est un Roi ; une Chambre haute de privilégiés, nobles héréditaires ou prélats, et une Chambre basse de députés du Tiers-État.

Ce que veulent ceux qui regrettent 1792, 95 ou 9-4, c'est un Comité de salut pubhc, une Convention, et une Commune.

Ce que veulent ceux qui regrettent le Directoire ou le Consulat; c'est une sorte de Trium=

virât; un conseil des Cinq cents; et un conseil des Anciens.

Ce que veulent ceux qui regretteni le pi'emier ou le deuxième Empire ; c'est un Monarque, réellement absolu ; un Sénat, réputé conservateur ; et un Corps, dit législatif.

Ce que veulent ceux qui regrettent la Restauration ; c'est un Roi constitutionnant ; une Chambre de pairs héréditaires; et une Chambre de Députés.

Ce que veulent ceux qui regrettent la Monarchie de Juillet ; c'est également une Chambre de Députés; également une Chambre de Pairs, mais pas liéréditaires ; et un roi constitutionnel, ou mieux, constitutionné.

Enfin ce que veulent ceux qui regrettent ■18 ; c'est un Président de République ; une Assemblée nationale ; et une ou plusieurs directions d'ateliers... nalionaux, h la façon de je ne sais qui... ou Phabnislériens, à la manière deFourier,.. ou Iccwiem, à celle de Cabet... o\imomi>\tico-religienx, à celle de Saint-Simon . . . ou de tout autre genre, plus ou moins cloîtrant et cloîtré.

Eh bien (abstraction faite du nombre des électeurs ; dn. nom doimé aux élus ; des qualités censitaires, iateileciuelles ou autres exigées d'eux; et du principe con^dcviûQnv invoqué,

im

soit par ceux-ci, soit par ceux-ià) tous ces divers essais d'organisation politique ou sociale n'aspirent, en dernier ressort, qu'à un seul et même but: régénérer la France au moyen de trois pouvoirs :

Le premier, à la fois, exécutif, central et temporel, destiné à faire converger toutes les forces du pays vers une même et unique résultante : la prospérité nationale.

Le second, à la fois, . végétatif, local et matériel, ayant pour mission de surveiller l'impôt et le contingent; c'est-à-dire, la pari de sang et de richesse que chacune des familles, qui composent le peuple français, comme chacune des localités, qui constituent son territoire, doit dépenser en faveur de toutes les autres ;

Et le troisième, à la fois, consultatif, générai et spirituel, chargé de traiter, en dehors de toute influence de caste ou de clocher, les questions religieuses, politiques, administratives, fmancières, commerciales, et cœtera, et cœtera, les plus abstraites, autrement dit, intéressant le plus l'avenir.

Voilà, n'est-il pas vrai, ce que veulent ceux qui regrettent un quelconque de ces nombreux gouvernements du passé.

Eh bien, vous, républicains, socialistes et révolutionnaires, Dartisans, non-seulement, de

la Commiiiie. mais encore, du Comité central de la garde nationale et, qui plus est du Comité, central aussi, , de l'Internationale des travailleurs, que voulez-vous ?

Que voulez-vous! et que voulons-nous? Nous autres républicains (socialistes aussi, mais antirévolutionnaires) qui réclamons comme vous pour notre Conseil municipal, un Président nommé par nous ; tout en subissant une Assemblée, dite nationale; et en acceptant un Chef du pouvoir exécutif, nommé par elle.

Que voulez- vous? et que voulons-nous? sinon une régénération de la France, par un pouvoir végétatif, local et matériel ; surveillant un pouvoir exécutif, centrai et temporel ; conseillé par un pouvoir consullalif, général ou spirituel.

Donc (toujours abstraction faite, bien entendu, du nombre des électeurs; du nom des élus; des qualilés fiscales, inlelleclaelles ou autres exigées des premiers ou des seconds; et du principe consécraieur, invoqué par ceux-ci ou bien par ceux-là) nous hommes de 1870-7 i, auxquels on reproche de vouloir tout changer, nous sommes d'accord (quant au fond, et au but à obtenir) avec tous les partisans divers de nos devanciers de 1789, D2, 1)5, li9, 1804, 1815, 1830, 48 et 52, auxquels nous reprochons

de ne vouloir rien, absolument rien changer de ce qu'il y avait dans ce temps-là.

Reste, par conséquent, à examiner si, des quatre points secondaires, que nous avons momentanément écartés, il n'en est pas un ou plusieurs sur lesquels nous pourrions nous entendre encore.

Eh bien, examinons.

Les partisans des Bourbon, tant aînés que cadets, plus ceux des Bonaparte et ceux aussi de la République, ne contestent à aucun Français, honorable et majeur, le titre d'électeur et la qualité d'éligible : quels que soient son état, son instruction etrimpôt qu'il paie.

Donc nous n'avons plus qu'à nous accorder, si faire se peut, sur les principes consécrateurs: suffrage universel et droit divin, respectivement invoqués par ceux-ci et par ceux-là.

Par conséquent voyons d'où ils nous viennent et ce que, respectivement, ils valent, afm d'opter pour l'un ou pour l'autre ; s'ils sont vraiment inconciliables.

Pendant tout le moyen-âge ; qu'entendonsnous? que voyons nous?

Au cri constant de : vox pormli, vox Dei (la voix du peuple, c'est la voix de Dieu) ; nous voyons les vilains et les artisans aider, tantôt

les Rois à dauber sur les Papes et, tantôt les Papes à dauber sur les Rois ; pour que l'Eglise ne domine pas l'État, ni l'État l'Église.

Donc, tant que dure ce susdit moyen-âge; parce que cette fameuse devise, alternativement invoquée par les Rois et les Papes, aide nos pères à se rendre libres, alternativement aussi, au spirituel et au temporel ; nos pères la considèrent comme aussi vraie que belle ; et, comme, de fait, elle est socialement bonne, ils restent unis sous sa tutelle.

Mais, dès que les vilains et les artisans, se faisant peuple et bourgeoisie^ deviennent trop difficiles à conduire pour les Rois et pour les Papes; dès que ces Papes et ces Rois, (afin de mieux régner sur eux, et non plus de les gouverner seulement), s'eiïorcent de convertir les dogmes religieux en engins politiques ; dès que (par l'abaissement du militarisme nobiliaire et i'endiguement de l'invasion musulmane) il ne reste plus à l'ordre du vieux monde catholico-féodal qu'une raison d'être purement négative ; dès qu'apparaît, non pas le Protestantisme, père des révolutionnaires actuels ; mais bien la trop galante Renaissance, mère des libéraux d'aujourd'hui; dès, qu'en deux mots, commence à poindre le monde moderne : celui

des constructeurs du bien final, venant se substituer aux destructeurs du mal primitif... les illusions de nos pères se détruisent (peu à peu) à rencontre de leur si vieil et si populaire adage; de sorte que fmalement ils le déchirèrent, en s "éloignant de leurs vieux tuteurs politiques et religieux.

C'est ainsi qu'ils en arrivèrent à ne plus retenir, pour eux, que sa première moitié ; et à complètement abandonner la seconde h ceux qui devinrent leurs antagonistes.

Ce qui prouve bien que ce que je dis est vrai, parfaitement vrai ; c'est qu'avec le temps (faute d'une saine et bonne doctrine sociale' prévenant toute exagération) on s'aigrit et s'égara tant, dans le parti qui devint révolutionnaire, et tant aussi, dans le parti qui devint rétrograde, que le premier traduisit successivement son vox pop II li ^nv les mois République, souverainelé du peuple^ suffrage universel, gouvernement de tous (en toutes choses "et tous lieux), et fmalement suspicion quand même, avec vote en permanence despotisant chacun ; à mesure que le second traduisait son vox Bel par monarchie, droit divin, suffrage nul ou restreint le plus possible, confiance aveugle et, pour en finir, gouvernement exclusivement personnel annulant tout le monde.

L'origine ainsi que les sens, plus ou moins passionnés, qu'on attache à ces deux principes consécrateurs (devenus si radicalement contradictoires, et si malheureusement seuls admissibles, quant à présent), étant une fois bien établis; reste à examiner celui qui vaut le mieux, afin d'opter pour lui.

Eh bien, cette appréciation, parce que le temps nous manque aujourd'hui, nous l'ajournerons à une autre fois.

Donc pour terminer nous nous contenterons de dire :

a Parce que les démocrates exclusifs confondent le changement quand même avec le progrès; et parce que les aristocrates exclusifs aussi confondent l'immobilité quand même avec l'ordre ; nous, bourgeois de 1870-7 î , nous ne devons imiter ni les démocrates exclusifs, c'est-à-dire, les révolutionnaires qui veulent rétrograder jusqu'en 1848, 52, ou même 95; ni les aristocrates exclusifs aussi, c'est-à-dire, les réactionnaires qui veulent rétrograder jusqu'en 1830, 1815 ou même 1804.

Soit, direz-vous; mais alors que devons-nous être; et que devons-nous faire?

— Rester ce que notre aveuglement de 75 années (au moins) et le sort des armes nous ont

faits : des républicains; et faire de la bonne et sage réorganisation.

— Gomment ?

— En faisant... puisque le progrès ne peut, ne doit et ne saurait jamais être que ce qu'il fut et sera toujours : le développement de l'ordre... en faisant, dis-je, au nom de l'ordre, de la conciliation avec les dernières souches, fatalement réactionnaires, du monde théocratique et militaire qui s'éteint; et de la réconciliation au nom du progrès, avec les premières pousses, fatalement révolutionnaires encore, du monde industriel et libéral qui grandit: le tout, afin d'éviter, avant et par-dessus toutes choses, la guerre civile.

Séance du mercredi 1!) avril 1871, ■— C'est toujours Maître A -\- B qui parle.

Puisque c'est à l'œuvre qu'on reconnaît l'artisan, à l'usage qu'on reconnaît Ja honte de l'outil ; et qu'il nous faut savoir ce que vaut encore le principe consécrateur, appelé droit divin : voyons s'il a su nous gratifier, en lemps opportun, de souverains convenables.

Donc sans remonter au Dékuie ; sans même aller au-delà de noire dernière race : interrogeons notre histoire.

Le dernier Valois meurt ssjis enfants. Le droit divin lui donne pour^uccesseiir Henri IV, Vhéréliqne! Il en résulte quatre années de guerre civile.

Ce grand roi est assassiné. Le droit divin nonnne un enfant. Sept années d'une régence, déplorahlement dominée parles Concini, s'ensuivent.

Louis Xill meurt. Au lieu de sept, c'est neuf

ans de minorité que nous revaut le droit divin; et, maloré 3Iazarin, c'est encore la guerre civile.

Le trop long règne de Louis XIV finit. De par Dieu ; huit années de minorité nouvelle et, qui pis est, le Régent lui succède.

Ce prince des roués et le banquier Law inaugurent le régime des filouteries en grand. Louis XV, avec son Pacte de famine, le pousse immédiatement jusqu'à l'infamie. Son petitfils, plus bête que méchant, ne sait rien réparer. L'indignation et la misère publiques font naître enfin, à la vie politique et religieuse, le monde industriel et libéral ; et, comme en toute parturition que ne dirige pas l'habileté scientifique, le sang coule au milieu du désordre.

Louis XYI, l'oint du Seigneur, qui veut tuer ce nouveau pouvoir national, est au contraire tué par lui ; et pendant que le droit divin proclame, pour successeur fictif, un pauvre enfant, la volonlé du peuple met, à sa place, la République, d'abord, et l'Empire d'un parvenu ensuite.

Ce parvenu disparait à son tour, Be par le droit divin du pape^ qu'il a despotisé, un mineur doit prendre sa place. De par le droit divin de V archevêque de Reims, c'est un vieux revenant qui le fait.

Quinze ans après, de par ce même droit divin

champenois, un enfant devrait encore régner. Mais un second revenant (son cousin, le cidevant transfuge) lui escamote sa couronne, en même temps qu'à nous la République, et trône durant dix-huit ans.

Après quoi, repassant à l'étranger, il nous laisse, comme héritier, un mineur dont le droit divin (bâtard du ciel et d'une volonté nationale non consultée) ne procède plus de Reims ni de Rome.

Alors revient la République ; puis un troisième Bonaparte qui remarie, pour se légitimer, le vote du peuple à la grâce de Dieu.

Peines perdues! Ce dernier pastiche du droit divin ne trompe ni tiare, ni mitre, ni chapeau, ni casquette; et la République nous revient pour la troisième fois, sinon la quatrième.

Décidément, puisqu'à mesure qu'il nous faut des hommes, le vieux principe consécrateur (altéré ou non) ne nous donne que des enfants ; nous ferions bien d'y renoncer.

Que des enfants, me direz-vous, pas cette fois, du moins ! Car ils sont bien deux à prétendre et un troisième à reprétendre nous ramener leur droit divin sans régence ni tutelle aucune.

— Soit! Pour cette fois, depuis bien longtemps, le vieux principe fétichique, archifé-

tichiaue, a raison... quant à la ({uesiion d'âge. Mais quanta celle de qualité?

Voyons un peu ses habitudes !

Henri iV, le vert-galant, est actif; audacieux; entendu aux affaires ; passionné pour le jeu, les femmes et le plaisir. Sa faconde n'a d'égale que sa fécondité. Il a six enfants légitimes et je ne sais combien de bâtards de ses très-nombreuses maîtresses.

Sonfds,LouisXfII,est juste le conlr aire. C'est à peine s-il ose aimer, môme platoniquement. Ses goûts sont à la solitude. On règne pour lui. Deux enfants; voilà ce qu'il laisse, à trèsgrand'peine ! Si grand'peine, qu'on les lui conteste. Certes, si les idées politiques et religieuses... Mais à plus tard les réflexions.

Louis XiV est, sous tous les rapports, le conlrcpied de Louis XIIL Amours aussi multipliées que scandaleuses ! Fastes, batailles ou fêtes continuelles ! Autocratisme absolu ! Un seul enfant!... De sa femme, trop laide? Oui! Mais dix-sept, si ce n'est vingt, de ses ravissantes maîtresses.

Le grand Dauphin, ce iils (unique en son genre), n'hérite, de ce roi soleil, que ses qualités déplorables. Il est si bêle que Bossuei ne lui peut rien apprendre.

Heureusement, pour son enfant, qu'il le

contrecarre, en tous points, connue il conlrecarra son père. Rien de mieux que le duc de Bourgogne. 11 est vertueux, instruit et si bien intentionné!... qu'on le traite d'idéologue, comme son précepteur Fénelon. Eh bien!

l'enfant qu'il laisse est on ne peut plus le contraire.

En effet ; quoi de plus matériellement débauché, de plus bourreau d'argent, de plus indignement voleur, de plus intellectuellement sceptique et de plus égoïstement paresseux, jouisseur et insouciant du bien public que Sa Majesté Très-Chrélienne, le roi Louis XY ! Eluder tout sérieux travail et ripailler au Parc-aux-Cerfs; voilà sa vie. Roi de tous les scandales, père de dix enfants légitimes et n'ayant pour lui qu'une seule chose : infiniment d'esprit; il a pour fils un honnête homme, qui ne règne pas; et pour petiis-enfants, régnant successivement, un intelUgeuî infécond et deux incapables qui se font (l'un) tuer et (l'autre) chasser.

Une dernière phrase de faits, pour en finir avec les rois. L'énorme Louis X\ I n'a pour fils que des malingres ; Bonaparte, si actif et si vigoureux, qu'un poitrinaire ; Charles X, le ci-devant Figaro de ïrianon, que deux ineptes, et Louis-Philippe (le mari modèle) pour prince royal, qu'un très-mauvais ménager.

Aux réilexions maioteoaîit !

1)8 cette longue suite de faits qui] depuis 1589, nous montre continuellement le physique et le moral des choix du droit divin, en opposition flagrante et continuelle avec le physique et le moral de leurs prédécesseurs ; que pouvons-nous conclure? Sinon que, depuis deux cent quatre-vingt-deux ans, nous ne jouons, pauvres Français, que de malheur avec tous les élus du ciel : Ou que, de plus en plus, le principe de l'hérédité devient incapable de nous fournir des homnies à la hauteur do nos croissantes diflicultés sociales.

Eii bien !

Parce que l'astronomie ne me fait voir, au ciel, que des monstres inorganiques, plus ou moins brillants, mais parfaitement inertes.

Parce que l'histoire m'apprend que, depuis Henri IV, il n'est pas un seul de nos rois qui n'ait personnellement travaillé à l'encontre des idées politiques et religieuses, si grandes, si généreuses et si parfaitement républicaines de ce premier des Bourbons;

Parce que je sais, de par la J>iologie, que toute qualité bonne ou mauvaise, qui s'épuise à trop fonctionner, chez un père, ne peut se retrouver qu'en moins ou on inverse, chez son enfant ;

Parce qu'eniio la sociologie me monfre, dans tous tes pays, les capitales se recrutant des villes, comme les villes des campagnes : dans toutes les classes laborieuses, les professions libérales se recrutant de la bourgeoisie administrative, comme la bourgeoisie administrative se recrute du prolétariat; et, dans toutes les sociétés animales, les chefs de meutes ayant pour successeurs d'autres bêtes que leurs petits, tant les fonctions gouvernementales siérilisent facilement .

Je déclare, en notre affliction si profonde, que nous n'avons nullement joué de malheur; mais que nous sommes, purement et simplement, fort logiquement punis ; pour avoir trop longtemps soutenu et trop fréquemment restauré le droit divin.

Par conséquent... qu'il nous revienne de Champagne ou de Rome; et se dise, à nouveau, corrigé par le Pape, comme en 1804; ou par la bourgeoisie, comme en 1850 ; ou encore par le peuple, comme en 52... parce qu'il est et sera de plus en plus inapte à nous doter de chefs capables, voire même de simples sohveaux tombant à point; nous devons l'écarter au profit du suffrage universel : bien qu'il y ait un mode électif meilleur, beaucoup meilleur, tellement meilleur! que nos lois, habitudes et

préjugés antiques nous dominent encore trop pour que nous puissions remployer.

Nous devons, dis -je, l'écarter au profit du suiYrage universel; parce que (de tous les principes consécrateurs acceptés quant à présent) ce dernier est le seul qui puisse nous préserver (théoriquement du moins) des célestes erreurs aristocratiques.

Mais !

... 3Jais parce que ce démocratique procédé (aussi maladroit que novice) a, deux ibis déjà, straiiguié sa mère la République ; pour, deux fois, nous livrer à des Empereurs ; qui, trois fois, lions livrèrent à l'invasion ; nous devons ftiire en sorte qu'en tous ses choix il ne fonctionne jamais, que bel et dûment conseillé.

Donc, aussitôt que je vous aurai fait connaître le nouveau mode consécrateur, que je vous ai déjà signalé comme le meilleur, et les raisons qui nous empêchent de l'employer dès à présent: je vous montrerai la façon de, bel et dûment, ce conseiller par trop ombrageux et trop maladroit suffrage universel ; sans qu'il s'en puisse tacher aucunement.

Messieurs ; puisque c'est en forgeant qu'on devient forgeron ; en maniant la queue de la

poeie ouvrière, administrative ou Ihéoricieniie, qu'on apprend à ne s'y point brûler; forcément, nous devons poser en principe que nul oe connaît mieux les diiTicultés d'une alTaire que l'homme capable qui la gouverne; et, partant que nul, mieux que lui, n'est à même de se trouver un successeur.

Le choix consciencieux an fonctionnaire vraiment digne; tel est donc, suivant moi (et certains autres) le meilleur de tous les njodes électifs et consécraleurs.

Eh bien ! je vous le demande, au sein de notre monde industriel et libéral, momentanément si effaré ou aiiblé, combien trouvez-vous d'honmies considérant -déjà leur profession conime une véritable fonction sociale, qui leur impose (comme \m premier devoir civique, sinon comme un premier acte de recomiaissance), qui leur impose, dis-je, au sortir des affaires, l'oblig.ation de sauvegarder les intérêts, quelquefois même !a vie des ouvriers ou des clients qui les aidèrent à s'em^icbir: en se faisant remplacer, auprès d'eux, par l'homme le plus capable • et non pas le plus proche des parents, le plus affectionné des amis, ou le plus offrant des enchérisseurs?

Et, je vous le demande encore, au sein de ce niôuîc monde industriel et libéral si piofon-

dément troublé par son passage de gouverné à gouverneur, combien, encore, trouvez-vous d'hommes assez pauvres en fait de vieux errements ou préjugés (tiiéocratiques, militaires, métaphysiques et révohitionnaires) ou, ce qui est tout un, assez riches déjà d'habitudes et de conceptions purement scientifiques et industrielles ; pour dignement respecter ou supporter seulement, comme chef politique, l'élu d'un gouvernant prenant sa retraite?

Combien? trop peu, n'est-il pas vrai? Beaucoup trop peu.

Donc, puisqu'on fait de principes électifs et consécrateurs, nous en sommes réduits à ne pouvoir encore admettre (dans la vie privée) que notre intérêt ou nos affections personnelles et (dans la vie pubhque) que le caprice (malencontreux presque toujours) de la naissance ou la brutalité du nombre ; usons de ce dernier moyen en le modérant de notre mieux, afm de laisser le moins possible au hasard, autrement dit, employons le suffrage universel, en le conseillant aussi bel et dûment que faire se pourra.

Soit! mais comment?

Telle est la question !

Messieurs, en fait d'hommes ou de corpora-

tions se donnant pour mission ou métier de conseiller les autres ; qui avons-nous en France et dans nos colonies ?

Premièrement, les clergés catholique, protestant, juif, musulman et autres ;

Secondement, les universitaires;

Troisièmement, les fonctionnaires publics;

Quatrièmement, la presse;

Cinquièmement eniin, les savants.

Donc, en tout cinq pouvoirs, plus ou moins spirituels.

Eli bien ! voyons ce qu'ils peuvent faire pour nous autres, infortunés républicains, forcés d'opter pour le suffrage universel.

i^ Les prêtres juifs, musulmans, catholiques, protestants et autres... n'ont-ils pas, conmie attribut suprême, de conseiller et consacrer au nom de Dieu ?

— Oui.

— Théoriquement comme de fait, en matière politique, ils sont donc nos antagonistes; et ne peuvent, par conséquent, théoriquement comme de fait, que nous être siispects, et partant inutiles.

Donc, première conclusion, cherchons ailleurs que chez eux.

::2° L'Université; d'où vient-elle?

— ])u plus impérieux despote des temps modernes.

— Dans quel but fut-elle instituée?

— Pour contrebalancer le pouvoir spirituel du clergé.

^- Mentalement, qui la domine?

— La métaphysique.

— Et matériellement ?

— Les appointements.

— Ainsi organisée, que fait-elle?

— Des individus ne croyant qu'à l'argent, à eux-mêmes, ou à rien.

— Par conséquent, en fait de modérés politiques, elle produit des éclectiques, pâturant aux budgets de l'Empire ou de la République, aussi bien qu'à ceux de la Légitimité ou du Constitutionnalisme : et, en fait d'exagérés, des aveugles systématiques ou des extravagants compromettant aussi bien (ceux-ci) le progrès, par leurs ncriiveautés révolutionnaires, que (ceux-là) l'ordre, par leurs rengaines monarchiques.

Donc, seconde conclusion : cherchons ailleurs que chez elle.

7f Théoriquement, que doivent faire les fonctionnaires publics vis-à-vis du suffrage imi verset ?

— Rien.

— Pratiquement, que font-ils ?

— Le plus qu'ils peuvent.

— A-t-on raison de se méfier des sournois ?

— Oui.

— Donc, troisième conclusion, en fait de conseillers consciencieux ; cherchons encore ailleurs que chez eux.

4" La presse, poprement dite, périodique ou non ; de quoi vit-elle ?

— La première, de réclames ou d'annonces, toujours proportionnées au nombre des abonnés ; et la seconde, d'acheteurs.

— Pour avoir beaucoup des uns ou des autres, que faut-il ?

— Caresser leurs passions.

— Les flatteurs, conseillent -ils jamais bien ?

■ — Non.

— Donc, quatrième conclusion, cherchons aussi ailleurs que chez elle.

5*^ Les savants, proprement dits, combien forment-ils de catégories ?

— Deux au moins : les officiels et les indépendants.

— Les officiels, de quoi vivent-ils ?

— Du public, indirectement, s'ils doublent leur science réelle de complaisance envers le

pouvoir, alin de se pavaner sur ses tréteaux privilégiés; et, directement au contraire, si moins habiles ou moins méritants, ils ne parviennent à se hisser que sur les planches de la publicité.

— Et les indépendants, que font-ils?

— îls gueusent la misère, ou, tout au plus, vivotent ; en s'épuisant à découvrir, dans le silence et l'obscurité de l'étude, quelque chose de vraiment utile.

— Donc, cinquième et finale conclusion ?

— Donc, cinquième et finale conclusion!

Puisque ni les prêtres, de n'importe quel

Dieu ; ni les universitaires, de n'importe quelle école métaphysique; ni les gens, en n'importe quelle place officielle ; in les savants que paie l'Etat; ni ceux que solde le public ; ni surtout ceux que récompensent leur modestie et (qiœl- (iuefoisl) la postérité, ne peuvent, politiquement, conseiller le suffrage universel; qu'il se conseille lui-même en s'y prenant comme je vais dire.

Il,

Le nombre des républicains français est encore trop petit et ces républicains eux-mêmes sont encore trop entachés d'habitudes et de préjugés autoritaires, pour qu'il leur soit déjà possible de lutter contre tout ce que le trône et l'autel comptent encore de partisans à l'étranger et même cliez nous.

Telle est la double erreur que mnître A -j- B a cru devoir combattre dans la soirée du mercredi 12 avril 1871.

Voilà ce qu'il disait quand nous entrâmes au Club :

... Comme vous le voyez, pour les rétrogrades ultra, les partisans de la candide province, l'idéal du f>'ouvernement consiste en un chef unique, immuable de par Dieu, et, partant, irresponsable ea principe; tandis que pour les ultra-révolutionnaires, les fauteurs de la Commune cram.oisie, le nec plus ultra d'un exéculif est, au contraire, une réunion si nombreuse de délégués (continuellement révoqués ou, tout au moins, révocables) que chacun d'eux, en fait, devient irresponsable de par l'éphémère parcelle du pouvoir que lui défère le peuple:... la naïve sagesse de ce dernier consistant à se répéter indéfiniment: je peux être involontairement trompeur, ou volontairement trompé.

Eh bien ! vous le savez tout aussi bien que moi, de tout temps, les hommes de bon vouloir et de sens commun ont répudié de pareils extrêmes ; posé en principe que le progrès ne devait jamais être que le développement de l'ordre ; et fait effort pour maintenir et consolider celui-ci, de telle sorte... que tout doucement celui-là en dérivât.

Or, très naturellement, nous nous rangeons parmi ces hommes de sens commun et de bon vouloir.

Donc, pour être à même d'agir comme ils l'auraient fait dans les cruelles circonstances qu'il nous faut traverser , examinons, successivement, ce qu'ils sont, ce qu'ils tirent et d'où ils viennent.

Première question : ce qu ils sont?

Les hommes de, sens commun et de bon voulons sont ce qu'ils furent et seront toujours: des théoriciens, des administrateurs et des ouvriers travaillant utilement; de véritables producteurs composant l'immense majorité de la nation; des individus posant en principe qu'on ne saurait inventer, organiser, réaliser quoi que ce soit, sans une certaine liberté inorale doublée d'une certaine tranquillité matérielle; des citoyens par conséquent (disonsle, car c'est l'exacte vérité) des citoyens por-

tés, plus souvent qu'il ne le faudrait, à se procurer cette indispensable quiétude, par l'éloignement systématique de toute préoccupation civile, politique ou religieuse.

Voilà, n'est-il pas vrai, ce qu'ils sont, ce qu'ils furent, et ce qu'ils seront longtemps encore; attendu qu'on ne change pas facilement d'habitudes. Je passe à notre deuxième question.

Ce qu'ils firent?

Dans notre marche, jusqu'à ce jour aussi exclusivement que fatalement empirique, vers le progrès ; les hommes de sens commun et de bon vouloir ont toujours thii par faire pencher le plateau de la balance politique vers les révolutionnaires - ultra, quand l'immobilité systématique des blancs gênait par trop la croissance du monde industriel et libéral ; et vers les ultra rétrogrades, au contraire, lorsque fatigués des changements quand même des ronges, ils voulaient procurer, à ce même monde industriel ei libéral, le farniente qu'exige toute croissance trop laborieuse, c'est-à-dire, trop peu préparée.

Troisième question: d'où viennent-ils ?

Messieurs, ces hommes de sens commun et de bon vouloir, ces véritables conservateurs.

qui ont joué un rôle si utile et (vu la reconnaissance qu'il leur a valu) si ingrat, viennent des Gaulois romanisés d'abord; desGallo-liomains catliolicisés et monarcliiquement francisés ensuite ; et des catholiques français humanitarisés eniin.

Quelques détails, afin de bien comprendre les habitudes et préjugés que firent naîfre chez eux, cette triple et longue tutelle.

Premier fait certain : Les Gaulois (nos plus vieux ancêtres connus, qui sacrifiaient des victimes humaines à leurs dieux) étaient de tels bandits, qu'il fallut à Rome plusieurs siècles et beaucoup d'armées, pour subordonner leur activité pratique et plier leur caractère (tant de soldats que d'esclaves) au but que poursuivirent ses consuls et ses empereurs, pendant toute l'antiquité: Vanité politique de tous les peuples habitant le bassin de la Méditerranée, ainsi que le versant nord des Pyrénées, des Alpes et des Karpatlies.

Second fait, non moins certain que le premier : Cette même Home devenue chrétienne employa beaucoup de siècles encore et pareillement beaucoup de missionnaires, catholiques et apostoliques, à subordonner les croyances intimes et plier les aspirations sentimentales des Gallo-Homains, conquis par les

Francs, an but que poursuivirent les papes durant tout le nioyen-àge : l'unité religieuse de tous les peuples dont il vient d'être question .

EnOn, troisième fait aussi incontestable que les deux premiers : Depuis la Renaissance jusqu'à l'avènement des Encyclopédistes, depuis Mahomet II jusqu'au milieu du siècle dernier, c'est-à-dire, tant que dura l'éducation intellec' tiœlle des Français proprement dits ; il fallut à leurs monarques plusieurs siècles aussi, beaucoup d'armées encore et, qui mieux est, pas mal de grands hommes, pour maintenir leurs ci-devant Gallo-Romains catholicisés au point de vue que ces rois très-chrétiens poursuivirent, à leur tour, durant tous ces temps modernes: la double solidarité politique et religieuse des peuples préservés, par Rome, du fatalisme musulman et du mysticisme germain.

J'ai dit éducation intellectuelle; parce que c'est pendant cette dernière phase de notre si longue et si rude tutelle catholico- féodale, que l'esprit de nos prédécesseurs immédiats prit goût aux spéculations industrielles, administra' vives et commerciales, scientifiques, littéraires et artistiques; grâce à Jacques Cœur et à la gentille Agnès, qui servirent si bien Charles Vil;

à Louis XI et Anne de Beaujeii, si industrieux, si instruits, l'un et l'autre, et si jaloux de tout connaître, pour ne protéger qu'à bon escient; à Charles VIÎI, si fastueux ; à Louis XÎL si paternel ; à François ^^ Henri II et ses trois fils, aux mœurs... si étranges! mais si profondément poètes et musiciens ; à Henry IV, si tolérant, et à Sully, si travailleur et si économe ; enfin au maître de Louis XIII (Richelieu ) et à son resplendissant successeur Louis XIV. Richelieu et Louis XIV! tous deux si éminemment protecteurs d'une série d'hommes éminents.

Messieurs, comme vous n'avez peut-être pas présents à la mémoire les trois bons, trois excellents effets définitifs de cette rude éducation pratique, sentimentale et intellectuelle qui dura vingt siècles, si vous ne remontez qu'à César, et vingt-trois au moins, si vous allez jusqu'au premier Brenn gaulois qui se fit corriger par Rome; laissez-moi vous les rappeler.

Le premier a été d'habituer les théoriciens, administrateurs et ouvriers de notre monde industriel et libéral français à ne jamais travailler pour eux seuls, quoi qu'ils cherchassent, entreprissent ou réalisassent ;

Le second, de les accoutumer à se toujours subordonner de caractère, de cœur et d'esprit à des lois nettement formulées ;

Enfin, le troisième, de les empêcher de se fausser le jugement, en s'occupant trop tôt de politique et de religion.

Eh bien ! parce que (grâce à la jalousie de leurs gouvernants, papes et rois) ces susdits travailleurs sérieux ne se sont mêlés prématurément ni de religion ni de politique ; parce qu'ils ne se sont point fourvoyés en donnant pour explications, à nos phénomènes sociaux, variant chaque jour avec une rapidité plus grande, l'intervention de forces et de volontés surhumaines ; et parce qu'à force d'être maintenus dans les respect des faits et des lois, ils se sont habitués à ne jamais chercher que celles-ci, en ne raisonnant jamais que sur ceux-là : quand (fatigués de voiries chefs des protestants, des cathohques, des musulmans et des juifs, toujours se battre et les troubler moralement, politiquement ou financièrement) ils se mirent, eux producteurs si rudement instruits etdisciplinés, à fouiller toutes ces questions sociales, pour voir si le grand problème de la paix du cœur et du repos de l'âme (tant des individus que des nations) ne saurait être mieux résolu que par chacune de leurs synthèses respectives; ils abordèrent cette étude, si nouvelle pour eux, avec une disposition cérébrale si nette (au point de vue intellectuel), si ferme (au

point de vue pratique), et si bonne (au point de vue sentimental), qu'en moins d'un siècle ils découvrirent les lois qui (de tous temps) présidèrent et, de tous temps, présideront au développement de notre espèce marchant à la conquête du monde et d'elle-même.

Qu'en moins d'un siècle ils les découvrirent! et les découvrirent si bien qu'ils sont maintenant aussi à même d'expliquer scientifiquement toutes les formes anatomiques, tous les actes physiologiques, toutes les habitudes civiles, tous les régimes pohtiques et tous les dogmes religieux, bref, toutes les manières de vivre, d'agir et de penser qu'a traversées telle race, tel peuple, telle tribu ou telle personne (en subissant tel, tel ou telmiheu), qu'ils sont à même de, scientitiquement aussi, vous indiquer les travaux matériels, que vous devez exécuter, et les règles morales que Vous devez suivre ; pour atteindre tel ou tel but social et revêtir telle ou telle forme corporelle.

Eh bien (remarquez, je vous prie, que je réponds à la première objection qu'on m'a faite)... Eh bien ! quand, durant vingt-trois siècles on a eu le cœur pétri de manière à se toujours préoccuper des autres autant que de soi-même, le caractère dressé a travailler pour eux autant que pour soi, et l'esprit orné de façon à résou-

dre aussi bien leurs difficultés sociales que les siennes ; quand, en un mot, on est vraiment Français : on peut... si l'on sent et pratique ses devoirs de citoyen du monde mieux qu'on ne les comprend... on peut, dis-je, ne point s'avouer à soi-même, et, partant, ne pas avouer aux autres qu'on est républicain de la belle, de la bonne, de la meilleure espèce qu'on ait jamais vue; mais en réalité, en dépit de ses vieux tuteurs catholico-militaires, en dépit de soimême, et en dépit de la soldatesque féodaloprotestante, on n'est pas autre chose.

On n'est pas autre chose ! Et pas autre chose on ne doit être ; à moins qu'aveuglément on ne veuille se préparer des malheurs plus grands encore que ceux qui nous affligent, en continuant à mentir à sa propre nature et à trahir sa noble mission.

J'ai dit : en dépit de soi-même comme en dépit des autres ; parce que, sans l'invasion prussienne et les hontes de Sedan, nous serions encore en pleine autocratie.

A la seconde objection maintenant !

Messieurs, quand on est répubhcain, comme je viens de le dire, savez-vous qui l'on a pour ennemis et qui l'on a pour amis?

Pour ennemis ; on a, premièrement, tous les

pays, toutes les provinces, toutes les villes et toutes les campagnes, plus tous les gouvernements, loutes les corporations et tous les individus qui se cramponnent à la papauté ; parce qu'ils ne peuvent ou ne veulent pas comprendre que le double problème de l'unité morale et matérielle de l'homme et des nations (dont la monarchie française, la tiare et l'antique Rome ont cherché la solution dans l'absolutisme, tant céleste que terrestre) ne peut se résoudre, comme l'ont senti les encyclopédistes et si bien indiqué leur véritable successeur, que par le re/af/y/sme scientifique, autrement dit, humanitaire.

(Je fais le mot scientifique synonyme d'humanitaire ; parce que la véritable science expHque toujours et persuade quelquefois, mais ne persécute jamais.)

On a, dis-je, premièrement, pour ennemis toute cette portion de cette espèce humaine ; et, secondement, pour ennemis, on a encore tous les pays, toutes les provinces, toutes les villes et toutes les campagnes, plus tous les gouvernements, toutes les corporations et tous les individus qui détestent officiellement tous les papistes, au nom de la liberté de conscience, et qui, non moins officiellement, au nom de cette même liberté de conscience, réclament l'indépendance politique et reli-

gieuse pour tous les peuples et pour tous les hommes ; alors qu'en réalité ils ne saveni et ne veulent faire que deux choses: de l'égoïsme de coterie ou de l'égoïsme de nation.

De l'égoïsme de coterie ! lorsque mentalement, ils se rallient à un démagogique philanthrope de métier; pour opprimer une partie de leurs concitoyens. Et de l'égoïsme de nation! lorsque, matériellement, ils se ralhent ou mieux se laissent rallier par un pope impérial, un impérial mystique pape, ou une royale papesse; pour opprimer les peuples étrangers.

Tout ce qu'il y a de théophiles grecs ou romains, protestants ou révolutionnaires; voilà donc ce qu'on a pour ennemis, quand on est un véritable républicain français.

Eh bien! qui a-t-on pour amis?

Pour amis, on a ceux dont les monarques n'ont, pas plus que les nôtres, abandonné le double point de vue de l'unité morale et politique des ci-devant latins qu'ils ont conquis; ceux qui ont préservé l'orient de l'Europe méridionale des barbares du nord , comme nous en avons préservé l'occident : les Turcs.

Les Turcs, aussi menacés que nous !

Tels sont donc, peut-être encore, nos seuls amis officiels.

Oui ! mais pour amis officieux on a et de plus en plus, on aura tous les travailleurs sérieux qui se dégoûtent et, de plus en plus, se dégoûteront des monopoles religieux, politiques et même civils, que les soi-disant élus du ciel confèrent à leurs créatures; autrement dit, tous ceux qui veulent et, de plus en plus, voudront produire librement et pacifiquement, en prenant la science, pour seule guide, et le bien-être de tous, pour seul but.

Je vous laisse à juger si le nombre en est effectivement plus grand que celui des monarchistes, et s'il menace de s'amoindrir.

Pour mon compte ; parce que je nous crois beaucoup plus de partisans, présents et futurs, qu'on ne nous en. accorde; parce que j'estime que nous sommes le seul peuple qu'on ait élevé au véritable point de vue catholique, c'est-àdire, humanitaire et universel ; et parce que je tiens pour certain que le grand problème social actuel : (l'organisation finale de toutes les nations en mode éminemment industriel et hbéral) ne se peut résoudre que scientifiquement... vu que la science est, comme la vérité, une et menant constamment à bien; tandis que l'arbitraire est, comme le mensonge, infini

mais conduisant toujours à mal... : je maintiens que, pour nous tirer d'affaire, nous devons respecter la nature sociale que nous a faite notre si long passé historique ; rentrer dans les glorieux errements de nos grands pères de 92; et nous réorganiser républicainement, au moyen du suffrage universel : non parce qu'il est le meilleur de tous les principes consécrateurs connus, mais parce qu'il est le seul admissible, quant à présent.

Donc faisons-le.

Faisons-le ! et, si bafoués que nous soyons aujourd'hui, vous verrez qu'à mesure que nous reprendrons la route, dont les gouvernements étrangers s'efforcent de nous écarter, par tous les moyens possibles ; leurs peuples se tairont d'abord ; nous imiteront ensuite ; et peut-être môme nous inviteront à les débarrasser, à notre tour, de leurs Césars neufs et vieux.

Comment le suffrage universel peut, en se conseillant luimême, organiser les trois pouvoirs de la comraiine. (Séance du 26 avril 1871.)

Messieurs.

Parce que notre espèce est carnassière ; et parce qu'il lui fallut combattre, dès ses premiers pas sa propre sauvagerie, celle de toutes les plantes et celle aussi de toutes les bêtes qui lui disputaient la suprématie terrestre; les diverses meutes et abris, familles et huttes, peuplades et villages... nations et pays, races et continents (qu'elle installa successivement à la surface du globe), ne furent emménages, tout d'abord, qu'en haine et méfiance des autres et dans le but de favoriser exclusivement la violence et la conquête.

En d'autres termes, aussi naturellement que forcément, toutes les sociétés humaines primitives s'organisèrent partout militairement.

Eh bien ! parce qu'aussi forcément que naturellement elles s'organisèrent mihtairement

tout aussi naturellement que forcément elles se disciplinèrent!... Et, parce que, tout aussi forcément que naturellement, elles se disciplinèrent; fatalement chacun de leurs membres sentit qu'il y avait quelque chose de plus puissant que sa propre force et son propre vouloir.

Chacun ! C'est-à-dire tous.

Tous donc, ils le sentirent! Et, le sentant, se demandèrent, comme des enfants: où pouvait habiter, d'où pouvait provenir ; et comment les pouvait pénétrer ce... quelque chose de plus puissant, (cette force politico-sociale !) que, sans le vouloir, ils se faisaient d'autant plus despotisante qu'ils se réglementaient davantage?

— Ignorant la structure de notre cervelle et sa façon de nous faire (par ses besoins) des préjugés et des habitudes irrésistibles; que pouvaient-ils se répondre de réel?

— Rien, n'est-ce pas ?

Donc, ils imaginèrent {comme des enfants encore) d'attribuer à des êtres matériellement inaccessibles pour eux (surhumains par conséquent) les effets anatomo- physiologiques produits, en leur encéphale, par cette conséquence forcée de leur belligérante activité collective; par cette inconsciente émanation sociale, résultant de leur Carnivore besoin

d'attaquer ensemble et de se défendre les uns les autres.

Ils imaginèrent, dis-je, peu ou beaucoup de ces puériles fictions, suivant qu'ils étaient socialement un peu âgés déjà ou jeunes encore, lorsqu'ils s'interrogèrent de la sorte ; et, ce faisant, inventèrent et mirent aussi naturellement que forcément, l'absolutisme sentimentalo-intellectuel (ou religieux) au-dessus de l'absolutisme pratico-militaire (ou politique) par lequel ils avaient débuté.

Conclusion. L'homme, forcément ignorant et méchant en ses premiers âges, ne pouvait combattre un monde ignorant et méchant comme lui, qu'en débutant dans la vie gouvernementale de sa planète, par l'absolutisme politicoreligieux, autrement dit, la civilisation théocratico-militaire...

... La civilisation théocratico-militaire, dont la dernière variante sérieuse (pour ne parler que de nous autres, pauvres Français) gouverne encore, et continuera de gouverner les innombrables partisans du régime industriel et libéral ; tant que ces susdits partisans ne se seront pas mis (dans le cœur, l'esprit et le caractère) des sentiments plus tendres, des idées plus justes, et surtout des volontés plus fermes

que les préjugés, us et coutumes qui font encore agir, sinon penser, les derniers fauteurs du régime catholico-féodal, ou mieux, les derniers et fort intéressés adorateurs de César.

Donc, sans trop nous préoccuper de savoir comment nous sommes devenus... à mesure que le militarisme déclinant changeait la fauve humaine de sa meute canibale, en brigand ; son brigand, en guerrier conquérant ; son guerrier conquérant, en soldat féodal ; et son soldat féodal, en utile gendarme : pendant que, de son côté, le théocratisme, diminuant aussi, faisait de son jongleur, de son sorcier, de son devin, de son illuminé, de son prophète égorgeur de victimes (le nom importe peu), un prêtre... sans trop nous préoccuper, dis-je, de savoir comment, durant toutes ces transformations de nos ci-devant tuteurs, nous mêmes sommes devenus, de venaison, bêtes de somme; de bêtes de somme, esclaves ; d'esclaves, serfs ; de serfs, travailleurs volontaires, citoyens désirant et devant nous gouverner et défendre nous-mêmes... et surtout, surtout! sans trop vouloir nous venger des moyens, parfois atroces, employés pour opérer toutes ces améhorations; c'est-à-dire, nous forcer à grandir par le travail et l'aride culture de la science, du bien et du mal, sans aucune assistance ni consécra-

lion surnaturelle.... Avisons à nous organiser, éduquer et instruire industriellement et libéralement ; afin de substituer, de plus en plus, la clairvoyante conviction du savant à l'aveugle foi du théologien ; le concours volontaire des producteurs à l'obéissance passive des soldats et des soldés ; la patiente mais certaine construction du bien final, à la militaire (mais fort problématique maintenant) destruction du mal primitif; le gouvernement systématique de ceux qui ont étudié la structure du monde et de l'homme, au règne empirique des rares familles qui s'entêtent encore à n'apprendre exclusivement qu'à tuer celui-ci et bouleverser celui-là; en deux mots, la paix des peuples, aux guerres des rois.

Avisons, dis-je, à nous instruire, éduquer et organiser pour cela.

— Organiser ! Comment ?

— En allant du petit au grand, du simple au composé, du connu à l'inconnu! En ne demandant, à chacun, que ce qu'il sait et peut faire! et surtout (puisqu'il nous faut subir la brutahté numérique du suffrage uiversel encore tout hérissé de ses démocratiques méfiances, dont plus d'une a sa raison d'être) en prenant soin de le faire conseiller d'autant mieux, que

nous lui donnerons à traiter un problème politico-social plus grave.

Cela dit, entrons en matière.

Parce que nos ci-devant 37,510 communes formaient, à elles toutes, 2,958 cantons constituant, à eux tous, 575 arrondissements composant, à leur tour, nos ci-devant 89 départements; on peut dire de la commune, chez nous, qu'elle est, au pays, ce que l'unité est au nombre qu'elle sert à former; et ce que la famille est à la nation : à savoir, son élément constituant matériel, administratif et social.

Or, un nombre social (humain surtout) ne peut être bien vivant, bien agissant et bieQ pensant, qu'autant que chacun de ses éléments constituants est lui-même bien vivant, bien agissant et bien pensant.

Donc, pour nous remettre en bon état, nous, nation française, c'est-à-dire, pour nous organiser répubhcainement (puisque toujours la monarchie nous désorganise ou, qui pis est, fait désorganiser) : commençons par emménager la commune de façon qu'elle nous offre un esprit sain, dans un corps sain ; une population satisfaite, dans une locahté satisfaite.

Satisfaite! Autant, bien entendu, qu'on peut et doit raisonnablement l'être; quand, usant ])leinement de son pouvoir numérique ou ma-

tériel, on se choisit d'abord de bons chefs spirituels, de bons conseillers municipaux ; afin de se choisir ensuite de bons chefs temporels, de bons administrateurs : maire et adjoints.

Mais, objecterez-vous, comment se choisir d'abord de bons conseillers municipaux ?

— En ne les prenant que de la localité; après avoir, au préalable, publiquement discuté leur mérite.

Je dis publiquement ; parce qu'à défaut de vigoureuses convictions nouvelles, nous contraignant à la sincérité ; nous devons recourir à ce qu'il nous reste de bonne vieille pudeur ; pour ne point dire et faire, en public, ce que nous risquerions peut être en particulier.

Nous sommes en France un peu plus de 58,000,000 d'habitants, répartis (comme je viens de le dire) en un peu moins de 58,000 communes. C'est donc environ, pour chacune d'elles, 1,100 personnes; et, par conséquent (femmes et enfants défalqués), tout au plus oOO électeurs.

Eh bien ! je vous le demande, quel homme, à la campagne surtout, ne connaît pas aussi bien les besoins du village qu'il habite que les quahtés morales de ses voisins ?

Aucun, n'est-il pas vrai ?

Donc charger le pouvoir végétatif, numérique ou matériel de la commune (c'est-à-dire, tous ses électeurs) de se choisir eux-mêmes un bon pouvoir spirituel, un bon conseil municipal, après mûre et ostensible délibération; c'est incontestablement commencer par leur demander et presque les contraindre à réaliser ce qu'ils savent et peuvent faire mieux que personne.

Par conséquent, notre future Constitution devra débuter à peu près comme il suit :

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