‹ Le XVI siècle et les Valois, d'après les documents inédits du British Museum et du Record officeChapitre 9 sur 12 · ESCAPED · texte numérisé non relu

ESCAPED

Vidame de Chartres,

Comte of Monlgomery ,

Gamaches,

Grammont,

Boucha vannes ,

Beauvoyr la Nocle ,

Dacier (Crussol),

Coliombières ,

Languiiiicr,

Bourcy,

The son of the L. Rochefoucauld,

The son of M. Lavardin.

( Becord office, State papers, FI•anc>^ vol. LÎII. Supplém.)

• Archives de Tunn.

et ndjousier la inesiiie Tov à ce quil vous dira, comuie vous vouldricz faire nostrc propre personne, et à lan(, très Saincl Père, nous prions Dieu qu'il veuille voslre Sainteté longuement maintenir et garder un bon régime et gouvernement de sa sainte Eglise. Escript de Paris, ce xxmj" jour d'aoust 1573.

Vostre très dévot lîls , Charles*.

Cette lettre ne dit rien de la sanglante exécution ; mais M. de Beauville emportait une lettre du duc de Montpensier que voici :

Très Saint Père, ayant la bonté de nostre Roy usé de la clémence et douceur que chascun a bien sçeu à Tendroict de ses subjets rebelles et mesmes de Tadmiral Chastillon, auteur principal de tous les maulx et injures que les pauvres catholicques de ce royaume ont soufferts et endurés en ces guerres passées , espérant par là amollir la dureté de leurs cueurs et les ramener à Tobéissance qui lui est due, le dict amiral s*est montré si meschant que d avoir conspiré de faire tuer le dict seigneur Roy, la Royne sa mère, messieurs ses frères, et tous les princes et seigneurs catholicques estans a leur suite, et pour, cela faict, se baslir ung roy à sa dévotion et abolir toute aultre religion que la sienne en ce royaume; mais Dieu qui a toujours eu soing des siens , et fait paroisire au besoing de toutes les occasions qui se sont présentées combien est sainte et juste la querelle que nous avons soustenuc pour son honneur, a voulu et permis que cesie conspiration a esté descouverte et, ce faisant, si bien i7/a/ni/ierresprit de sa Majesté que, au mesme jour que ce malheureux faict compte de faire commencer sa damnable entreprise, elle en a faict tomber Texécution sur luy et ses complices, tellement qu'ils ont esté tués avec tous les principaulx chefs de sa secte , le nombre desquels et des autres de leur parly qui ont couru pareille fortune est si grand en ceste ville que je ne sçaurois vous le déclarer, et ce que j'en loue le plus, c'est la résolution que sa dicte Majesté a prise d'anéantir du tout ceste vermine et de remectre du tout TEglise catholicque entre ses bons subjects , au repos et splendeur qu'ils la désirent, ce qu'il m'a semblé ne devoir faillir de faire entendre à vostre Sainteté pour le plaisir que, je m'asseure, elle en recepvra de ses nouvelles , et qu'il lui plaise faire présente requestc de prières à nostre Seigneur aux fins d'assister et favoriser de sa puissance et toute la poursuite et parachèvement d'une si sainte entreprise; de quoy de ma part je le supplie de tout mon cœur et qu'il veuille, très

* Archives du Vatican, France, 34, 7^2 5. (Original.)

8ainl Père, vous maintenir el conserver aussy longiietnent au gouvernement (le son F)g1ise comme le désire

Vostrc 1res humble et obéissant filz , LoYs DE Bourbon \

Quelle fut Timpression de l'Europe en apprenant la Saint-Barthélémy? — La Mothe-Fcnelon nous dira avec quelle stupeur, quelle indignation la nouvelle en fut reçue en Angleterre, et nous y reviendrons; mais une lettre plus énergique encore et qui ne ménage pas de dures vérités à Catherine de Médicis c'est celle de du Ferrier, notre ambassadeur à Venise; déjà nous en avons donné une très-courte analyse dans le rapport de notre mission en Russie, mais sa vraie place est ici et nous la reproduisons cette fois tout entière :

Madame, le commandement qu il vous pleust me faire en prenant congé de Yostre Majesté venant par deçà et la bonté que j'ay cogneu en icelie m*ont faict jusques icy escrire librement et à la vérité tout ce qui est venu à ma cognoissance concernant vostre service , grandeur et réputation du Roy et de Monseigneur, et me suis résolu de continuer toute ma vie et en quelque lieu que je soys jusques k ce que m'ayez commandé de me taire. Or, Madame, la vérité est certaine et indubitable que les massacres advenuz par tout le royaume de France, non seullement contre le feu amiral et autres principaulx chefs de la religion, mais aussy contre tant de pauvre peuple innocent, ont si fort esmeu et altéré l'humeur de ceulx qui sont par deçà affectionnés à vostre couronne , encores qu ilz soyent du tout catholicques , qu'ilz ne se peuvent contenter d* excuse aucune, imputant tout ce qui a esté faict à vous tant seullement, et à mon seigneur d'Anjou ; par le moyen susdict il s*est osté la couronne impérialle, n ayant auparavant rien tant désiré les Allemans , mesmes les protestans, que de le faire Empereur et de remettre F Empire en la maison de France, et disoient estre bien informés que le dict amiral et aultres ne conspiroient jamais contre vos Majestés, ou aucun des vostres, et ne se peuvent assez émerveiller que , par tels moyens , on ait voulu faire si grand et évident tort à Monseigneur et si fort agrandir le roy d'Espaigne qui se peult dire aujourd'hui le seul Prince de la chrestienté qui commande à tous aultres; et disent encores que, pour venir à bout des dicts chefs, il y avoit d'aultres moyens aussy certains et qui a'eussent pas tant oilensé les estrangers et donné à parler à la postérité. Et combien , Madame ,

* Archives du Vatican, France. (Original.)

que je ne croye à rien de tout ce que dessus et que je soys cerlun et asseuré de vostre bonne et chrestienne intention , toutefois craignant que cela ne soit pour apporter dommaige a vostre personne et que quelque mescliant et malheureux osast tenter contre icelle, dont s'en ensuivroit Tenlière niyne du royaume et de moy particulièrement, qui ne despends que de vostre seule grâce et bénignité , je vous ay bien voulu escrire ce dessus et vous supplier très humblement de vous contregarder plus que n avez encores faict, estant fort marry que je ne puis vifvement vous représenter le malcontentemenl d'aulcuns désespérez qui passent par icy, lesquels sont si bien folz et téméraires de dire que vous avez mieuix aimé ruyner le royaume de France en vous vengeant de Tamiral que Taugmenter et que roiw ressentir du maldecelluy qui a faict mourir vostre Jille^ ; mais tels et autres détestables propoz qui se disent et escrivent ne sont que parolles, lesquelles passent comme le vent, pourveu que le principal qui est vostre personne soit conservé, comme sera, s il plaist à Dieu, envers lequel les oraisons ne furent jamais si nécessaires qu'elles sont à présent et mesmes à Tendroictde ceulx qui sçavent combien vostre Majesté est affligée d'avoir veu le Roy réduict en telle nécessité qu'il ayt esté contrainct de niectre si avant la main au sang de ses subjects , ce qu'il n*adviendra jamais plus, s'il plaist à Dieu. Depuis ma dernière despeche j'ai sceu que, au traiclé de l'élection du Roy de Poloigne, Monseigneur a esté bien avant nommé, d'où l'Empereur qui poursuit que son Gis aisné soit éleu. vu que son frère l'archiduc n'est pas content, et que son ambassadeur résident en ceste ville, sitost que les susdictcs nouvelles de France vindrent par deçà, dcspecha deux courriers en diligence, l'un à son maistrc et l'aullre en Poloigne, les advertissant que le Roy par leur conseil et de Monseigneur vouloit extirper toutes sectes de religions contraires à la Romaine, et il m'a aussy esté dict que quelque Allemand a esté envoyé par delà, non pour aultrcs choses que pour défavoriser Monseigneur, estans les électeurs et le peuple de Poloigne divisez en plusieurs délestablés sectes de religion , comme je suis adverty de longtemps y a , et sur ce propos je ne veulx oublier que le dict archiduc, adverty de ce qui a esté faict en France et pour se plus avant insinuer envers les dicis électeurs, a faict republier par tous les pays l'édit par luy auparavant faict, par lequel il permet à ses subjects de vivre selon leur religion et de faire public exercice. Je fus d'assez bonne heure adverty de la mort du Roy de Pologne , ayant quelque praticque avec ceulx du dict pays depuis mon aultre ambassade; mais cognoissanl combien le dict pays est éloigné de la France en religion et comme il est exposé à fa mercy du Turcq et du Moscovite , je ne pcnsoy jamais que tel royaume fut digne de Monseigneur. Et quand. Madame, vous seriez de contraire opinion, meilleur el plus asseuré sc-

' AlliLHioii h Pliiiippc il.

cours que vous y pourriez avoir seroit du costé du Grand Seigneur et du Pappe, et ne fauldroit en cela se servir de Tévesque de Valence, lequel, encore que je cognoisse depuis plus de quarante ans comme très saige et vertueulx ministre et autant affectionné à vostre service que nul aultre gentilhomme de France, si est-ce que Ton luy a donné contre vérité le bruict de favoriser les huguenots qui ne sont guère aimés au dict pays, auquel le Pape retient encores grande autorité, et m'a dict son légat que si sa Sainteté cuydoit que Monseigneur voulust entendre à ceste élection, il seroit plus pour luy que pour nul aultre. Et sur ce propos aussy, Madame, je ne veulx oblier que le légal m'a dict en grand secret que sa dicle Sainteté est après le roy d'Espagne pour luy faire quicter la précédence sur le Roy et qu'il en viendra bientost à bout. J'ay prié le dict légat de croire que, en ce faisant, le Pape fera plus de catholicques en France que par les pardons et jubilés qu'il est délibéré y envoyer. Et pour ce que le dict légat a bonne part envers sa Saincteté pour avoir esté son compaignon d'escolle et de mesme ville, je me doubte fort que le susdict propos regarde le grand désir que tous deux ont que l'évesque d^Acqs soit révocqué de sa charge et que le Roy entre en ligue contre le Grand Seigneur; et combien que cela fust, il y a ung an, sans raison et apparence , touteffois estant advenu du despuis tant de choses contraires aux discours des hommes, plusieurs estiment que cela se pourra faire; à quoy je m'asseure qu'avant de ce faire vostre Majesté y pensera bien et longuement et ne s'arrestera tant à la vaine et inutile investiture du royaume d'Angleterre que le Pape entend faire au Roy soubs couleur de religion, qu'à conserver la protection que les Roys de France ont eue, depuis longtemps y a , du royaume d'Ëscosse pour tenir en bride l'Anglois , lesquel est une mauvaise beste et est fort à craindre qu'il ne soit irrité de ces désastres et que l'Allemand et luy ne soit pour vous donner de la fascherie, ce qu'à Dieu ne plaise, ains. Madame, vous donner en bonne prospérité et santé longue et heureuse vie.

De Venise, le xvj* jour de septembre 1572.

. Vostre très humble et très obéissant serviteur et subject ,

DU Fbrribr\

Taudis que se passaient en France ces sanglantes scènes, notre ambassadeur en Angleterre en était encore à batailler sur le mariage du duc d'Alençon : la reine était partie pour un voyage d agrément à Warwick et Kénilworth où elle devait passer les derniers jours d^août; La Mole et La Mothe-Fénelon la rejoignirent

* BihL imp. de Stûni'Pétersbourg , Dociim. franc, vol. XCVIII, pièce n® 35, pages 4i« ^2 t 43. (Lettre cbiffinée.)

à Warwick le 17 août, et elle les y garda. Le temps s'y passait joyeusement : le jour, la reine chassait, tirant de larbalète comme un homme, et le soir, tout en jouant de Tépinette pour faire honneur à La Mole, dont elle prisait Télégance et la séduction , elle discutait gravement sur les difficultés de son mariage avec le duc d'Âlençon , ne dissimulant pas les répugnances que lui inspirait son très-jeune prétendant; c'était moins de l'âge qu'elle s'inquiétait que de ces vilaines marques que la petite vérole lui avait laissées; c'était la grosse difficulté du moment et elle conseillait les soins d'un docteur habile.

Trois courriers arrivèrent de Paris, le 20 août, à Kénilworth apportant une lettre de Charles IX a son ambassadeur et deux lettres de Colîgny et de Montmorency à Leicester et Burghley. Les trois lettres étaient pressantes; on invitait la reine à prendre une résolution inimédiate pour le mariage et à se prononcer contre le roi d'Espagne. Si Elisabeth se décidait à la guerre, Charles IX promettait d y contribuer pour 200,000 ducats. — La reine répondit que, si le roi de France voulait lui écrire de sa propre main et prendre ce formel engagement, elle examinerait sa proposition; pour le moment elle voulait bien aider le prince d'Orange d'armes et d'argent, mais non s'aventurer dans une telle guerre. La Mole emporta cette réponse et retourna à Londres avec La MotheFénelon. 11 avait si habilement négocié et si bien mis les daines de la cour d'Angleterre dans les intérêts de son maître, que tous ceux qui s'occupaient de ce projet d'union répétaient chaque jour à La Mothe-Fénelon : « Que monseigneur le duc vienne! ■ Les choses en étaient là, lorsque le premier courrier, parti de France, débarqua à la Rye; des pécheurs prirent ses dépêches et les remirent à la reine; mais déjà des protestants échappés de Dieppe avaient apporté la fatale nouvelle; elle se répandit rapidement dans toute l'Angleterre et donna lieu aux interprétations les plus fâcheuses : au premier moment et par un de ces courants irrésistibles d'opinion , le peuple anglais se persuada que les poursuites du duc d'Alençon , le mariage de Marguerite de Valois et le fiévreux désir de Charles IX d'intervenir en Flandre n'avaient qu'un but, c'était d'endormir les défiances des huguenots pour mieux les exterminer. La Mothe supporta le premier choc des invectives; pour se couvrir, il se servit, d'abord, de la première lettre de Charles IX, rejetant tout sur la maison de Guise; mais le changement de langage du

lendemain ne fil que confirmer les premiers soupçons de trahison , et la nouvelle du massacre des huguenots dans les provinces mit le comble à Tindignation. Dans cet état des esprits, La Mothe-Fénelon crut qu'il était prudent de laisser passer Torage et d'attendre de nouveaux détails; ce nest que le 3 septembre qu'arrivèrent des dépêches de France. La reine était alors à Woodstock, elle laissa trois jours sans audience La Mothe-Fénelon à Oxford, voulant que tous les membres du conseil fussent présents. Le jour où elle le reçut enfin, elle avait autour d'elle les principaux seigneurs de sa cour et ses dames d'honneur : à l'entrée de l'ambassadeur, il se fit un profond silence; dans les graves circonstances toute la légèreté du caractère d'Elisabeth disparaissait pour faire place à un grand air de majesté; c était alors une vraie reine; elle s'avança de quelques pas vers La Mothe- Fénelon; son visage était triste et sévère, d'une voix brève elle lui demanda s'il était possible que les étranges nouvelles qu'elle avait reçues fussent vraies. La Mothe-Fénelon avait de longue main préparé sa réponse : « La soudaineté du danger n'avait pas laissé « au Roi une heure de réflexion , une nécessité extrême l'avait forcé t de sacrifier la vie de l'amiral pour sauver la sienne. > Elisabeth répliqua qu'elle souhaitait que l'amiral et les siens fussent encore plus coupables que l'ambassadeur voulait bien le dire, afin de justifier un pareil massacre , car ce qui lui tenait le plus au cœur, c'était la réputation du Roi qu'elle voulait aimer et honorer, conmie si elle était son épouse, jalouse de son honneur plus encore que du sien propre; mais, depuis qu'elle avait appris que le Roi avait fait tout approuver par le parlement, elle ne savait plus que penser, sinon qu'elle entrevoyait les graves inconvénients qui en seraient la suite. La Mothe plaida la cause du Roi son maître, il nia la préméditation, il nia que la religion y fût mêlée, il affirma que l'édit serait maintenu et finit par demander que « ce qui étoit advenu n'altérât pas l'amitié entre les deux couronnes ». Elisabeth répondit qu'elle craignait bien que ceux qui l'avaientfait abandonner au Roi les protestants lui fissent également abandonner son amitié; elle ajouta qu'il y avait en Angleterre nombre de gens qui disaient hautement que le mariage proposé n'avait pour but que de dresser un semblable piège en Angleterre ; enfin elle insista pour que le Roi pût donner au monde les preuves de la conspiration et qu'il maintint Tédit. La Mothe-Fénelon, lui

rappelant la promesse qu'elle avait faite d'envoyer une ambassade extraordinaire en France pour les couches de la Reine : « Dieu m'en « garde, reprit-elle, d'y envoyer le C** de Leicester et le grand tré- « sorier, car leur vie seroit en danger. » Au sortir de l'audience, La Mothe vit les ministres : l'entretien fut violent du coté des Anglais et les reproches les plus amers ne furent pas épargnés pour « un «acte trop plein du sang», suivant l'énergique expression dont il se sert. Le langage de l'ambassadeur Walsingham envers Catherine de Médicis ne fut pas moins sévère; il lui dit qu'il avait ordre de lui représenter, au nom de sa maîtresse, qu'elle était plus qu'étonnée qu'une princesse aussi sage, aussi ha bile dan s l'art de gouverner et connaissant les passions et les factions qui régnent en ce royaume, ait pu se résoudre à une exécution qui n'avait pas d'excuse; on aurait pu aussi facilement arrêter qu'égor^ ger. Catherine répondit que l'exécution s'était faite avec plus de cruauté que le Roi n'aurait voulu ; les maux présents voulaient des remèdes prompts.

Ces tristes événements avaient fâcheusement réagi sur la situation de Marie Stuart, dont la vie était en danger. Ëdwin Sandys, évéque de Londres, demandait sa tête S et sir Henri Killigrew avait été envoyé en toute hâte pour signifier au comte de Mar que la présence de la reine d'Ecosse devenait trop dangereuse pour être soufferte plus longtemps en Angleterre, et que cela devait finir. Dans les instructions verbales qu'il avait données à Killigrew, Burghley avait bien spécifié qu'il ne s'agissait pas d'échanger une prison contre une prison , que garder Marie Stuart prisonnière en Ecosse, c'était encore plus dangereux; que la reine était disposée à la rendre aux Ecossais, mais sur l'assurance et avec la certitude que l'on procéderait contre elle par les voies judiciaires et pour son adultère et le meurtre du roi, son époux, afin que désormais l'Angleterre et l'Ecosse n'eussent plus rien à craindre d'elle. On jugera de la violence de l'opinion en Angleterre par ces quelques lignes d'un factum publié à Londres à l'occasion de la conspiration de Norfolk :

Nostre âge a produit en la plusparl des estais de la chrestienté des accidens et désastres plus eslranges, mais on n'a point vu de nostre temps, ni lu es histoires des anciens plus d'accidens advenus en une

* Voir CoUect. Ellis, Original letters, second séries, vol. III, p. 22 et siiiv.

mesme personne que nous voyons aujourd'hui en la reine d'EIscosse. La violence de cet esprit ne peut estre reserrée par la prison, ni retenue qu'elle n'eniraine avec son désastre la ruine de tous ceux qui s'en accostent , comme d'une Médée ; fatale ruine de ceulxqui la désiroient en mariage, elle a fait la plus hasardeuse^entreprise qui se peult faire, qui est d'attenter sur la vie de celle qui a la sienne en sa puissance, et de contraindre ceux qui ont sa vie en leurs mains de nestimer point leur vie estre asseurée, s'ilz ne lui ostent la sienne \

La Saint'Barthéiemy avait modifié, déplacé la politique de toute TEurope. Schombei^, qui travaillait activement pour la candidature du duc d'Anjou au trône de Pologne, écrivait : «Toute «ma négociation s'en est allée en fumée.» En Hollande, les Nassau, déçus dans leur espoir, se disposaient à traiter; en Angleterre, c'était une vraie panique : on avait armé précipitamment 8,000 hommes; une flotte quittait Portsmouth pour entrer dans le canal; une autre allait attendre le retour des galions du Mexique; des armes étaient données aux corsaires de Barbarie, en haine de TEspagne. C'était tout à la fois une réponse à la Saint-Barthéleniy et une menace préventive contre la ligue catholique qu'on voyait déjà se reconstituer; mais le duc d'Albe ne se méprit pas sur la portée des événements, il vit plus loin et plus juste que Philippe II, et, tandis que son royal maître se réjouissait du massacre des protestants, lui, le politique expérimenté, n'eut plus qu'une pensée, profiter de Tirrilation de l'Angleterre contre la France pour se la rendre favorable , et, par des offres conciliantes, détacher Elisabeth de la cause du prince d'Orange, enfin rétablir l'ancienne alliance de l'Espagne et de l'Angleterre. Au lendemain de la Saint-Barthélémy, le duc d'Albe en était encore à craindre une attaque des Français en Flandre et le mariage du ducd'Alençon avec Elisabeth; il connaissait Catherine de Médicis de longue date, il se doutait bien qu'elle mettrait tout en œuvre pour se rapprocher de l'Angleterre; et son calcul était juste : loin de songer à une ligue catholique, ce rêve de Philippe II, Catherine, débarrassée de Colign y et des chefs protestants qui la gênaient, dès le 6 septembre demandait à Elisabeth une entrevue pour elle et son fils le duc d'AIençon. A cette inopportune proposition, Elisabeth répondit « qu'elle « ne pouvait plus ouïr sans larmes les énormes excès du royaume

* Britisk Mus. Coi, Caligula, t. III, P 364. (Minute originale.)

• de France, que ses conseillers se bouchaient les oreilles à toutes « les nouvelles qui en venaient ; qu elle ne voyait pas d'ail-

• leurs comment une telle chose se pourrait accepter, qu'il ne

• serait pas décent d'aller chercher ainsi un mari , que ses sujets « ne le lui permettraient jamais, et qu'il y avait même de ses con- « seillers qui estimaient qu'on se moquait d'elle. « Peu de jours après cette réponse, elle fut à son tour attaquée de la petite vérole. Toute communication directe se trouvant impossible, La Molhe- Fénelon continua la négociation du mariage avec ses conseillers. Ce n'est qu'en novembre qu'il put avoir un nouvel entretien avec Elisabeth; en habile courtisan, il lui parla de sa beauté, il loua son teint, sur lequel la petite vérole n'avait pas eu de prise, il lui fit entendre qu'elle n'avait jamais été en meilleure disposition pour le mariage; mais, tout en acceptant ce& flatteries, elle écarta toute réponse directe et pour l'entrevue et pour le mariage, jusqu'au moment où elle recevrait de nouvelles dépêches de Walsingham. Elle voulait évidemment gagner du temps. Pour contre- balancer les instances de chaque jour de notre ambassadeur, l'Espagne laissait entrevoir son désir de reprendre le conmierce avec les Flandres, et des réfugiés français insistaient auprès d'Elisabeth pour en obtenir des secours. A vrai dire, les propositions qui lui venaient de la Rochelle étaient tentantes; le ii novembre, le ministre Languillier lui écrivait :

Madame, n estoit que ce grand Dieu , le quel comme sursesenffans et domestiques a desployé ses verges, voires pesant fardeau de cliastiment sur nous pouvres membres de son Eglise françoise, nous affligeant d'une main, nous redresse au plus proffont comble de nos adversités, d'une très-grande asseurance d*alegement, dont Thumain secours gist en la faveur de vos bénignités, enclins à Tayde de tous les affligés. Nous estions certes pour succomber soubs cest insuportabie fardeau, ayant jà unze ans durant porté une guerre, durant la quelle nostre Dieu courottcé nous a plusieurs foys réduits à grandes extrémités , et comme nous laissant respirer par quelques intervalles de paix , et faintes et simulées cessations d'armes pendant lesquelles avons ressenti plus de dommages et pertes plus notables par l'infidélité de nos adversaires que en guerre ouverte les armes en la main. Toutesfois le bas aage de nostre Roy nous tenoit en quelque espérance que, venu en plus grande murelé et dans et de jugement, lui venant à cognoistre la malice de nos ennemis, nostre grande fidélité , intégrité et rondeur de nos actions , nous le rendroient plus favorable; en laquelle après avoir esté nourris jusques à

présent et plus confirniés par les singaiières démonstrations que durant la dernière paix nous en (it, voyant la triste et tragique yssue de sa déloyalle et tyranniqae dissimulation, Tavons expérimenté préparant les traictres machinations et cruelles exécutions, dont jamais l'ancienneté ayt faict mémoyre. Si que le massacre et tueryedeceutx qui ont professé la très crestienne confession évangélique en ce royaulme 8*exerçant en tous les endroicts d*icelluy , Dieu a cependant réservé quelques villes de retraicte à ceulx des siens qui luy a pieu de garantir de la barbare cruaulté du tyran, desquelles celle-cy de la Rochelle estant une des meilleures et principalles , et en laquelle s est reduict ung bon nombre de gentilshommes qui unanimement joincts et aliés avec les bourgeois d'icelie, resantant combien la pesanteur d*une longue guerre nous tombant toute sur les bras estoit inégalle à nos foybles forces , ont tou4 dressé les yeux vers la bénignité de vostre Majesté pour la supplier très humblement regarder d'un oeil de clémence à Taffliction de ceulx qui professent mesme religion et qui vous vouent très humble service , s'asseuranl que Dieu ne Ta point benist de tant d'excellance , oultre sa grandeur naturelle, que pour le service, ayde, support et protection des siens, et en cesie intention dépeschërent vers vous. Madame « le sieur de Pardaillan, honorable gentilhomme, se reposant sur sa suffisance, fidélité et intelligence, à vous faire entendre le portement de leurs calamiteuses affaires, dont aussy deslors me chargeant vous escripre, et en leur nom m'ont pryé vous faire cette recharge, suppliant très humblement vostre Majesté , mue d'une compassion crestienne regardant à leur affliction, leur estre aydante de secours suffisant pour résister à l'oppression qui nous accable ; en quoy usant de vos naturelles bontés acquérez à votre service les plus dévotieuses voluntés qui vivent en vostre obéissance, es quelles de pareilles intentions prieray Dieu, Madame, donner à vostre Majesté en accroissement de ses grandeurs très longue et très heureuse vie.

A la Rochelle . ce xij* novembre lôya.

Vostre très humble et très obéissant serviteur,

LanguillierV

D'autre part, voici ce que lui écrivaient les habitants de la Rochelle :

Madame , les très humbles et très obéissants fidelles subjects et serviteurs, les manans et habitans de la Rochelle parlans par leurs députés, supplient très humblement vostre Majesté considérer et suivre l'exemple

* Record office, State papers, France, vol. LUI.

de Constantin , lequel aiant pour compaignon Licinius , auquel il a voit donné sa soeur en mariage, rompit toute ceste alliance et amitié pour deffendre les chrestiens que Licinius tiranisoit en Orient : et il n y a doubte que toutes promesses et alliances, qu^on void par la ruse des meschants, tendre au deshonneur de Dieu, à la ruyne de la religion, et au donmiaige du salut de son prochain, et lesquelles ne se peuvent garder sans méchamment persévérer, en mal disant et adjoustant péché sur péché (conmiefait Herodes en accomplissant ce qu^il debvoit rompre) ne doibvent estre rompues et Thonneur de Dieu prefféré à toutes choses. Donc, Madame, quant il ny auroit que ce seul point, qui doibt suffire , cela vous y doibt assez induire , mais il y en a un autre ; c est que vos Ire Majesté ne peult, ny ne doibt tenir la ligue à ceux qui veullent exterminer vostre peuple de la Guienne, qai de toute éternité vous appartient et vous est subject, de quoy vostre dicte Majesté luy faict encore cest honneur d'en porter les armes. Ce considéré. Madame, il vous plaise leur aider de vos forces et moiens, et ils consacreront et exposeront librement leurs vies et biens pour vous recognoistre leur Royne souveraine et Princesse naturelle.

Enfin , voici la lettre du maire et des échevius de la Rochelle :

Si la souveraine bonté de vostre Majesté ne nous estoyt comme elle est en toute TËurope assez congneue, très haulte, très excellente et très vertueuse Royne , et Tindigne alSictiou de laquelle on nous veult oppresser estoyt à nous particulière , nous aurions juste crainte de vous sembler maintenant importuner, ayans naguères envoyé vers vostre Majesté nos députés ; mais , nous confîans en ceste vostre royale bonté , et sçachant que, trop mieulx que nous mesmes, vous voyez notre calamité estre commune à toute TËglise du Seigneur nostre Dieu, de laquelle il vous a establye Tune des principales colonnes ; et d'autant que les tyrans persécuteurs (comme il n*est nul si méchant qui veuille estre estimé tel) inventent chascun jour nouveaux prétextes et couvertures à leurs cruautés et inhumanités, chargeant d'infidélité, conjurations et conspirations contre leurs personnes , et estant tant de grands et vertueux seigneurs , gentilhommes et saincts personnages sur lesquels ils ont exercé leur plus que barbare rage par les horribles massacres faicts en la ville de Paris , il nous a semblé nécessaire esclaircir vostre Majesté de la vérité , el vous asseurer que telle barbarie se continue encore sur tous les enfans et serviteurs de Dieu en ce misérable royaume de France, affin qu il n'en demeure un seul qui n'idolastre en la Papauté. Encore n'est la tyrannie contente de cela , mays par après on fait mourir ceulx qu'on a contraincts idolastreret sont leurs biens confisqués; a quoy, pour maintenir le phis service de Dieu et son Eglise , nous estant virilement opposés ,

comme onl faîct aussy plusiem^s de nos frères en quelques villes de la Guyenne, Languedoc, Daulphiné, Provence et aultres, qui jettent tous les yeux sur ceste pauvre ville , de laquelle ces inhumains et meurtriers sanguinaires disent despendre (comme y a apparence) la seureté de toutes les aultres , on nous cerne et commence à fayre une mortelle guerre pour exterminer ce qui reste des serviteurs du Seigneur. Sentans doncques cet orage prest à tumber sur nos testes , pour après s' estendre plus loing et ruiner la saincte Eglise du Seigneur, et eslever en plus grand triumphe celle de TÂntéchrist, nous recourons plus hardiment à vostre Majesté « vous suppliant très humblement nous fayre tant de faveur et de grâce que de nous supporter, secourir et ayder des grandes forces et infinis moyens que ce Dieu lout-puissanl a mis en vos mains à ce grand et extresme besoing , duquel , oultre ce que nos précédents députés vous auront suffisamment informée, le seigneur de la Place, lun de nous, porteur de la présente, et notre procureur fera à vostre Majesté ample et fidèle déclaration , et de nostre désir et singulière dévotion que nous portons au bien de vostre service, auquel, s'il vous plaist, nous fayre tant de bien, nous dédierons et consacrerons nos volontés et affections , et ferons à vostre Majesté perpétuel service et obéissance de cueur aussy entier. Madame, que nous prions le Seigneur conserver et agrandir le sceptre et domination de v.ostre Majesté en toute prospérité.

De la Rochelle, ce xuj* jour de novembre iSya.

Vos très humbles et très obéissants serviteurs, les maire, eschevins, conseillers, pairs, bourgeois et habitans de la dicte ville*.

Dans cette cour des Valois, à côté d'une négociatioD apparente il y a toujours une intrigue cachée qui se traite mystérieusement, Tastuce italienne recouvre toujours quelque nouvelle trame: ainsi, à la fin de Tannée 1572, arriva à Londres un personnage équivoque, nommé Maisonfleur^; il s'annonçait comme l'envoyé du duc d'AIençon et disait bien haut que son maître détestait les cruautés commises par sa mère et son frère et qu'il avait envie de se réfugier en Angleterre, voulant, avec l'aide de la reine, se mettre à la tête des huguenots. L'historien Froude, en fouillant dans les papiers de Cécil à Hatfield, a mis la main sur une lettre de cet agent du duc d'Alençon où les noms sont déguisés : le duc d'Alençon est don Lucidor, Elisabeth, Madame de Lisie, Catherine de Médicis,

* Record office, State papers, France, vol. LUI. (Copie du temps.) ' Il était protestant et Brantôme lui a consacré quelques lignes.

Madame Serpente. Froude n a eu connaissance que de cette seule lettre; mais il avait bien jugé qu'elle était détachée de toute une correspondance; en effet, au Record office nous ayons i^trouvé toutes les lettres de Maisonfleur, curieuses à plus d'un titre. Cette velléité de se retirer en Angleterre du duc d'Alençon ne nous paraît pas du tout invraisemblable; elle s'explique par tout le reste de sa vie. N'a-til pas agi de même après la mort de Charles IX? Cette hardie résolution allait bien à son esprit aventureux.

Conmiençons par une première lettre de Maisonfleur à Elisabeth qui lui explique le but de sa mission secrète; elle est de la fin de décembre :

Madame, combien que les inhumanités horribles exercées en France sur les gens de bien vous ayent peu , de prime face , faire mettre en doubte la fidélité des François , et que le service que Ton vous a dict que j'ay autrefois faict à la maison de Guise me puisse rendre suspect auprès de vostre Majesté, si est-ce qu* estant très assuré en ma bonne consience, et mené du debvoir qui m'oblige à celuy qui m'cnvoye vers vous, je nay point fait de difficulté de vous venir trouver, partie pour me voir en lieu de plus assurée retraicte , partie aussy et principalement pour vous faire entendre ce qui m*a esié commandé de la part d'ung personaige qui vous estyme et honore beaucoup. Ayant apporté quant et moy ma teste pour respondre et servire d'ostage à la parolle que j'ay à vous porter , au cas que Ton y trouve tant soit peu defaulte; mais. Madame, il m'est bien advenu tout au contraire de ce que j'a vois espéré, quand, au lieu de me voir favorablement recueilly , comme pour beaucoup de respetz je le debvois estre, je me trouve si indignement traité, que je ne puis seulement avoir le bien de voir vostre Majesté pour luy fayre entendre ma charge , et pourvoir par son moien au danger apparent qui en pourroit arriver à Tung de vos plus affectionnez serviteurs, si elle venoit à estre descouverte ; et combien que les remises dont on a usé jusques icy soient palliées souz couleur du peu de ioysir que peult avoir vostre Majeslé, si ne suis-je pas de si peu de jugement que je ne cognoisse bien que ce doibl estre toute aultre occasion, combien que mai fondée, comme je m'assure de le fayre paroistre à vostre M.nj es té, si je puis avoir cest honneur de parler à elle , dont je la supply très humblement me vouloir gratifier, ou ne le voulant fayre, me donner congié de me retyrer à Londres, pour pouvoir tromper les espies, et ne donner occasion par ma irop longue demeure en ce lieu, de descouvrir ce que je désire estre caché à tous, fors à vostre Majesté seule, et ceulx auquelz il plaira à vostre Majeslé communiquer. Cependant, Madame, je me liendray coy au lieu où Ton m'a confyné par commandement de

vos trc Majesté, encore que je sçaclie que loule aulire chose seroyl plus expédiente, que ma demeure à la court.

Madame, je supply très humblement vostre Majesté , de la part du personnaige qui m*envoye, se resouvenyr des dernières parolles quelle dist à la Molle quand il prit congié de vostre Majesté partant de ce pais, et sur ce je supply le Créateur , Madame , vous donner en très perfaitc santé et prospérité très heureuse et très longue vye.

De Voslre Majesté le très humble et très obéissant serviteur,

Maisonpleur.

Maintenant, voici celle où il parle du projet de départ du duc d'ÀIençon; quoique sans adresse, nous avons quelque raison de croire qu'elle était destinée à Burghley :

Monsieur, j'arrivay encores avant liier de Douvre, là où j*ay séjourné quatre jours entiers attendant nouvelle du seigneur que sçavez; mais après avoir considéré que du vent qui reçoit pour lors, le vaisseau qu avez envoyé debvoità son retour de deçà plus tost prendre la routte de la Ryeque de Douvres, il m*a semblé que pour l'incertitude du lieu où il arrivera, il estoil meilleur de m'en revenir en ceste ville pour y attendre les nouvelles, ce que j*ay faict, et n'ay plus tost esté arryvé que Ton m*a adverty qu ung François nommé Poullié , qui est venu ces jours passés quant et Thomme de monsieur de Walsingan , avoit dit à quelques uns de nosire Eglise qu il estoyt bruit que deux jeunes hommes courant la poste sVstoient noyés auprès d'Amiens, qui me fait croyre que ce bruit a par aventure esté faict à poste pour excuser le détroussement que Ton pourroyt avoir fait sur Oaatter huillems (sic) et mon homme, et ce qui m*augmente plus le soupeçon que j'en ay, est que je mandois expressément que l'on me redépeschast mon dict homme tout aussy tost, ce que toutes fois l'on n'a point faict, et y a desjà quinze jours passés qu'il est parly. Or, quand Dieu auroyt permis que telle chose feus t advenue , combien que j'eusse occasion d'y avoyr ung exlresme regret, regardant à la conséquence, si esl-ce que, après celuy que j'auroys de l'extresme danger où se debvra trouver mon maistre, rien ne me pourroyt tant apporter de desplaisir que, si de là il arryvoyt chose qui portast le moindre préjudice du monde à Testât de ce royaulme. Ainsy posant le cas que nos gens ayant esté détroussés, indubitablement les paquets auront esté veus et Lucidor^ et Clevis arrestés. Ce pendant les aultres se pourront servyr du contresignai que donnasles de vostre main , lequel est enclos dans la lettre de Lucidor, et s'ad viseront p«ir aventure d'envoyer au port, où

' Le ducd'Alencon.

vostre vaisseau armé attend, quelques cappitaines et soldats, lesquels entrant en icellny feront aisément acroire , monslrant vostre contresignai , qu ils seront ceulx qui doibvent estre receus dans le dict vaisseau , et oultre cela pouiToient avoir donné ordre que quelques aultres vaisseaux armés et remplis des soldats françoys se joindroient avec eulx , et viendroient droit en ce pals, où ils trouveroicnt entrée libre en vertu de vostre dict contresignal. Ainsy il y auroyt danger de surprise, ou de quelque port, ou de quelque ville de ce royaulme , qui est cause que je n ay vouUu faillir à vous en advertyr à cette fin qu*advisiez à y donner ordre de bonne heure, et envoyer par tous les havres, si vous estes de cest advis, à ce que Ton n*y laisse entrer aucung vaisseau sans premyèrement sçavoyr quels gens ils seront, car je craindroys, si Ton ny rémédyoyt à temps, qu il en arrivast inconvényent dont Lacidor, ny moy ne pourrons mais.

Monsieur, comme dès le commencement de ceste négotiation j'ay toujours cheminé jusques à présent en toute rondeur et intégrité, ainsy que Tyssue le fera cognoistre, aussy auroys-je l'occasion de m' estimer le plus disgratié gentilhomme de la terre , si pour avoyr voulu bien faire il en arry voy t du mal , et si pour m*estre proposé en tout le cours de cest affaire Thonneur de Dieu, tant seulement et Tadvancement du règne de son fils, je voyois qu'il en arrivast perte, détryment, ou dommage a ce royaubme que Dieu a, de tout temps, préparé pour seure retraicte à ses eslus. Je l'appelle à tesmoignage de toutes mes actions, et le supplie. Monsieur, vous donner avecq sa grâce Tentyer accomplissement de vos désyrs. «

Cest de Londres, le sabmedy au soir xxvuj* décembre 167 a*.

Maisonfleur fut reçu par Elisabeth; nous ne pouvoDs en douter^ car dans une lettre an duc d'Alençon , sous le nom de Lucidor, il lui parle de Taudience qu elle lui a donnée et lui fait entendre qu^elle n^est pas éloignée de Tépouser, mais qu'elle ne veut pas passer par les mains de Madame la Serpente (c est ainsi qu il appelle Catherine) , et il peut deviner pourquoi : tout ce qui vient de ce côté est suspect; on y voit toujours une amorce pour de secondes noces parisiennes^. Cette lettre est du mois de décembre et concorde avec l'arrivée à Londres de Castelnau de Mauvissière venu pour demander à Elisabeth de tenir la fille du Roi sur les fonts du baptême. Maisonfleur se cachait soigneusement de lui et craignait surtout qu'à son retour en France il n'avertît la Reine mère de toutes

^ Record office, StaU papers, France, vol. LUI. (Autographe.) * Cette lettre est celle retrouvée par Froude.

ses menées en Angleterre. Cette crainte parait dans une lettre à Burghley du 22 janvier :

Monsieur, vous avez pu oognoistre jusques icy de quel pied j*ay marché avec vous, tant pour la gloire de Dieu, que pour le service de sa Majesté ; voilà pourquoy je ne veulx faillir de continuer en ceste mesme voulonté tant qu'il me sera possible en ce qui regardera Tun et Taultre de ces deux points. Sachez donc, Monsieur, que, lorsque je fus adverty que Ton avoit découvert le fonds de ma négociation à Mauvissière , la crainte que j*ay que, luy estant de retour à la court de France, il n en advertist la Royne mère et le Roy et que par ce moyen il n'en arrivast inconvénient à la personne de monseigneur le Duc, je lui escrîpvis une bien fort longue lettre , par laquelle je Tadvertissois de la susdicte descouverte et de ce qu'il luy en pourroit arriver, s'il ne donnoit bon ordre à ses affaires, et par ainsy qu'il advisast à se depescher de venir en ce pays avant l'arrivée de Mauvissière à la court; qu'il n'oubliast aussy d'amener quant et luy son beau frère et son cousin germain et, quoi qu'il en fust , qu'il se hastast de s'en venir au Havre , où le vaisseau armé l'attendoit; je neveux point vous nier que je ne l'exhortasse et sollicitasse de venir avec espérance que , quand il scroit par deçà , il ne pourroit faillir, avec le temps, de parvenir au but où il prétendoit,à sçavoir d'espouser sa maistresse, quand elle verroît qu'il se seroit mis en debvoir de la venir trouver pour se ranger auprès d'elle et luy faire service, luy remonstrant qu'encores qu'elle ne m'eust jamais voulu encore accorder de dire oui et me donner la parole de Tespouser, si est-ce touttefois que je m'osois à quasy asseurer qu'estant par deçà il y recevroit un accueil si favorable et ung traitement si bon , qu'il ne debvoit point faire de double qu'en fin de compte il ne vint à bout de son entreprise, mais qu'avant de luy faire une entière démonstration de sa bonne voulonté et luy accorder son désir, il falloit, à mon advis, qu'il se séparas t du conseil et de la présence de ses plus proches , aullrement il m'estoit advis que l'on ne se pouvoit fier en luy , car sa maistresse avoit esté par tant de fois trompée de ce costé là, qu'elle n'estoit pas délibérée de s'y fier jamais que sur bons gages; et pour ce, tant pour la crainte que j'avois que le rapport de Mauvissière ne luy fisse tort, comme par l'extresme désir de le voir icy auprès de sa maistresse, afin aussy qu'il pust servir en quelque chose en la gloire de Dieu, je le priois, je lui conseillois, je Texhortois, je le sollicitois, je l'adjurois par tout ce qu'il avoit de plus cher au monde qu'après ma lettre reçue , il ne faillist à monter à cheval et s'en venir au Havre, où on l'attendoit avec le vaisseau, lui donnant toute l'asseurance que je pouvois qu'à son arrivée par deçà je ne faîsois pas de doubte que , avec le temps , il ne deust espouser sa maistresse. J'en escripvis autant à la Mole. Voilà devant Dieu la substance de mes lettres ,

»ur lesquelles, à ce que ni*a dict le gentilliomme arn>é . il se trouva prest à partir, mais il fut conseillé d^envoier premièrement ce gentilhomme, afin d*en sçavoir une résolution certaine de la bouche de sa maistresse. Or, Monsieur, je suis si affectionné sernteur de sa Majesté pour la voir tant affectionnée au service de Dieu que je ne penseray point faire de tort au service de mon maistre , ni à la charge qu*il ma donnée par deçà , quand je vous advertiray que ce gentilhomme n*est ici venu que pour prendre une dernière résolution de sa Majesté, comme je vous Tai dit, et tirer d'elle une lettre écrite de sa main , par laquelle elle lui promette de Tespouser, quand il sera venu par deçà ; je vous le mande aussi librement à ceste fin que sa Majesté soit préparée de la response qu*il luy plaist de faire sur cela, à ceste fin qu'il en soit résolu à la première audience et que par ce moyen il retourne soudainement vers son maistre, de peur que, s*il demeure davantage en ce pays, il ne soit descouvert de Tambassadeur, ou aultres, d*autant qu*il est homme connu en beaucoup de lieux , et n*est pas de la religion , qui seroit cause qu*on entreroit fort aisément en soupçon de luy, qui ne pourroit estre sans porter beaucoup de préjudice à monseigneur le Duc , à qui on sçait qu*îl est . et rompre de tout point Tespérance que ces choses se puissent parachever. Cependant, s*il demeure quelque chose à négocier touchant le faict, je suis tousjours icy et vostrc ambassadeur par delà. Monsieur, je vous en parle de ceste façon, parce que, sous un meilleur avis, il me semble que le moins qu*il pourra estre en ce pays sera le meilleur. Vous estes plus sage que moy pour voir et cognoistre combien il importe qu*il ne soit descouvert. Monsieur, je vous supplie, quand il parlera à vous, ne luy dire point que vous m*avez escript, car je ne veux pas quil sache que j'ai écrit à sa Majesté touchant la Rochelle; je croy qu*elle naura (ailly à vous monstrer la lettre que j'envoyai au comte de Montgonunery , pour luy faire tenir, d'autant que c'est chose de grande importance et qui louche le sieur comte. Sans cela je n'eusse failli à la vous adresser et vous supplier très humblement qu'il vous eust plu me faire cet honneur de la luy présenter vous-mesme. Monsieur, vous croirez, s'il vous plaist, que vous n'aurez jamais un plus humble, ni plus affectionné serviteur que moy, ni qui estime plus vostre vertu. En cet endroict, après vous avoir fait offre de mes très humbles recommandations à vostre bonne grâce , je supplieray le Créateur, Monsieur, vous donner la sienne avec ce que plus désirez.

De Londres, ce xxij janvier 157S.

Monsieur, je vous supplie excuser la mauvaise grâce de celte lettre, laquelle a esté escrîle tant à la haste que je n'ay eu le loisir de la relire.

Vostre très humble et affectionné servileur à vous faire service,

Maisonfleur*.

' Jiecord office, State papers, France, vol. LIV. (Autograplir.)

Les occultes menées de MaisonAeur continuent toujours; nous venons de le voir en correspondance avecBui^hley, le voilà maintenant écrivant directement à la reine; elle lui avait refusé une audience, il s'en explique avec elle. Le point important qui ressort de cette lettre, c'est que Maisonfleur était d'accord avec La Mole qui déjà conspirait avec le duc d'Alençon, triste métier qu'il payera de sa tête :

Madame , puisque vostre Majesté n a pas trouvé bon que j'allasse a la cour lorsque je priay le mylord Burley de me faire donner audience , c'est bien rabon qu'en cela et toute autre chose je me conforme aux volontés de vostre Majesté , et veulx croire pour mon repos que vostre Majesté na rien faict en cela qu*avec bien grande et juste occasion, combien que le désir que j'avois de parler à elle ne fust que pour son service et celuy du Seigneur de Lucidor; or, pour que je ne puis penser que le reffus qui m'a esté faict de Taudience que je demandois puisse estre fondé sur aultre chose que sur Topinion qui doit estre demeurée à vostre Majesté de la fausse accusation dont Ton m'avoit chargé auprès d'elle, il m'a semblé, encore que les lettres que je vous ay dernièrement envoyées fussent pour me justifier de toute imposture, quil ne seroit point hors de propos de faire tenir à vostre Majesté le double de deux ou trois principales de celles que j'ay escriptes à Don Lucidor depuis mon arrivée en ce pays , affin de vous donner encore plus grande preuve de mon innocence et me rendre absous, de tout point, de toutes les calomnies qu'on m'a voulu mettre, et combien que, par la lecture de ces lettres, vostre Majesté verra quelques points touchés, dont il n'estoit pas très grand besoin qu'elle eust cognoissance pour ce que , par les remonstrances que je fais à Don Lucidor, je parle à luy privément comme ung serviteur très fidèle et qui brusle d'un ardent désir de tirer son maistre hors du lieu là où il est, de peur qu'il ne reçoipve parmi les coupables le chastiment qui leur est préparé par un juste jugement de Dieu , si est-ce que, de propos délibéré, je n'en ay rien voulu ester ou soustraire, affin que vostre Majesté cognoisse et considère de plus en plus de quel pied j'ay marché en ceste négociation et que toutes mes actions et procédures luy soient découvertes à nud, pour puis y asseoir son jugement , et voir si , ayant procédé avec tant d'intégrité , il estoit vraisemblable que mon intention fust de tromper et circumvenir vostre Majesté. Or je supplieray aussy vostre Majesté de croire que n'eust esté que je me suis senti piqué en l'honneur et en chose qui regarde le particulier de mon maistre et de sa maistresse , il m'eust suffi qu'en ma conscience je me fusse contenté de sçavoir qu'il n'estoit rien de ce qu'on m'a imputé, sans m'assujetir à rescripre toutes ces lettres de ma propre main pour m'en justifier davantage, m'asseurant bien qu'avec le temps vostre

Majesté ne pourroit faillir d*en sçavoir un jour la vérité qui seroit ma vraie justification ; mais j*ay tant estimé qu*une si rare princesse ne con> ceust point à ce présent d*aultre opinion de moy que très bonne, que je nay voulu espargner à peine du monde; puisque, par le moyen de ces lettres susdictes, j*estois asseuré que vostre Majesté seroit encore davantage confirmée en la preuve de mon innocence. Je n ignore point, Madame , que vostre Majesté ne trouve aucunement estrange que par le discours de ces deux lettres que j*envoyay à DonLucidorei par d'aultres aussy qui eussent esté trop longues et trop ennuyeuses à rescrire, je luy escripvois que T Allemagne se ligue avec ceste nation ; mais je supplie vostre Majesté considérer que je le fais , tant pour ce que la portée de mon discours s'entende bien, jusqu*à m*asseurer que telle chose ne peut faillir à estre vraie , principalement pour ce qu*à mon partement d*avec luy il me chargea de dire à vostre Majesté qui se délibéroit d*espou8er toutes vos fortunes et se constituer chef pour les protestans envers tous et contre toas, ce que La Mole me réitéra deux ou trois foys, de peur de Foublier. Don Lacidor me dit jusques là qu*il sçavoit bien que Tintention de M' de Guise estoit de se faire roy , maïs qu'il espéroit bien l'en engarder, si pouvoit jamais estre par deçà. Aussy vostre Majesté pourra s'amerveiller que , par les dictes lettres, je donne certaines asseurances à Don Lucidor qu'estant par deçà toutes choses pourront réussir à son souhait; mais je supplie vostre Majesté ne pas le trouver mauvais, ains vouloir toujours regarder ma fin et mon intention qui est, comme j'ay déjà dit , de persuader à mon maistre à se tirer et soustraire du milieu des tyrans, pour éviter jugement de Dieu et se venir ranger au service de sa maistresse , estant bien asseuré que , sitost que vostre Majesté l'aura veu et cogneu , son bon nature] et le brave courage dont il a pieu à Dieu le pourvoir, le cœur de vostre Majesté sera touché , en sorte qu'il trouvera grâce devant vos yeux et que vous luy ferez cet honneur de l'espouser avec le temps; sur quoy je prendray occasion de dire à vostre Majesté, comme à ma future maistresse, que comme Don Lucidor ait un grand nombre de bonnes et louables parties en luy, il ne me semble pas possible qu'en tout l'univers vostre Majesté pust choisir un Prince plus à propos pour son contentement que luy ; entre aultres choses Dieu l'a pourveu d'une bonté de naturel si grande et d'une générosité de courage si extresme que je ne sçache Prince au monde qui le passe en ces deux parties; au surplus vray homme de bien, craignant Dieu en sa religion et son honneur sur toute chose, haïssant infiniment le vice et l'hypocrisie, qui est libéral, advisé, qui dit en peu de paroles beaucoup, qui , après avoir donné ordre à ses affaires plus sérieuses , selon que son aage requiert, aime bien à passer son temps à la chasse et à la volerie, d'une nature fort au travail, qui ne se courrouce qu'avec une extresme raison, qui ayme extrcsmenient ce qu'il ayme, et pour con-

clusîoii, la plus douce et plus aimnble conversation de Prince qui se puisse trouver. Quant au corps il doit estre maintenant comme de ma hauteur, la taille fort belle, une vraie teste de soldat, qui en son regard a je ne sais quoy d*au|2ruste , le visage gasté aucunement de la jwîtite vérole, mais qui avec le temps se pourra racoustrer et reprendre sa première forme. Or , Madame , nous tenons en France pour une règle générale, mesmes à Tendroit des dames qui espluchent telles choses plus près, et qui sont en cela d'un jugement plus malaisé à contenter, que tout homme qui n'est point bossu , ni boiteux est beau. Si ceste raison peult trouver lieu auprès de vostre Majesté, je vous asseure que vous Taymerez et que Faymant vous Tespouserez ; car quant aux taches de son visage, encorcs qu'il y ayt très grande apparence que le temps les pourra guérir, si est-ce, Madame, que la beauté du visage ne se regarde pas de si près dans un homme. Nous aultres de la cour de France tenons qu un beau visage est bien séant aux femmes pour complaire à leurs maris, mais la force et la valeur est requise aux hommes , qui sont deux parties qui excellent infmiment en luy ; il a davantage la grande et illustre maison dont il est issu , il a la jeunesse et la disposition jointes avec les aultres bonnes parts ci-dessus déclarées, et, à dyre le vray, le pauvre jeune Prince a de grandes considérations qui le retiennent et empeschent de s'embarquer à venir par deçà , que premièrement vostre Majesté ne luy ait donné l'asseurance désirée, car il se trouve en lieu là où il est in-^ finiment honoré , et au cas que vostre Majesté ne le voulusse espouser estant par deçà , oultre la honte qu'il penseroit recevoir d'avoir failli à son entreprise, il craindroit de se voir toute sa vie un petit cadet de France fort mal appointé. Ce sont les considérations qu'il se met devant les yeux, auxquelles touttefoisje pense avoir assez suffisamment respondu par la lettre que je luy escripvis du 3 de décembre, dont j'envoie le double à vostre Majesté. Or si Dieu vous a donné cet avantage sur luy que vous avez la beauté du visage et de l'esprit parfaite et accomplie, vous luy en devez rendre grâces plus grandes et pour cela ne pas mespriser ceux à qui la nature a moins départi de perfections corporelles , puisque au reste Dieu les a fait naistre tels que, quant à la maison, ils sont capables de vous espouser. Il seroit expédient, Madame (vostre Majesté me pardonne si je parle trop librement), que vous n'eussiez point tant d'esgard à ceste beauté corporelle , pourvu que cependant le service de Dieu se fist; Dieu veut vous faire reine de France et impératrice, et au lieu du sceptre et une couronne que vous possédez , vous en faire posséder trois et donc pour cet effect, affin qu'à l'advenir vous ayez plus de moyen de servir à sa gloire, il veut que vous épousiez Don Lucidor. Vouldriez-vous bien vous élever et prendre les armes contre une affection si douce et une volonté si urgente et nécessaire? Mettez en considération , Madame , que Dieu vous a fait cet honneur de mettre aujourd'hui

entre vos mains Tespérance du repos de sa pauvre Eglise aHSigée, d*nn costé en prenant Don Lucidor à mary, aflin qu'avec le titre de Roy, il soit constitué chef en Israël contre les Philistins, et d'aultre part donnant secours à la Rochelle, selon les moyens que vostrc Majesté peut avoir ; que si vostre Majesté monstre de s'y emploier plus lentement que l'importance de la chose ne le requiert, il y a danger, au cas qu'il en advienne inconvénient à tant de pauvres fidèles qui soupirent après vostre secours , que le Dieu vivant ne redemande un jour des mains de vostre Nf ajesté la perte qui en pourroit arriver à toute l Eglise , et puisque les action^, et déportemens de vostre Majesté ont fait paroistre jusqu'icy qu'elle craint et aime Dieu , de toute sa puissance , et que d'ailleurs je sçais qu'elle est plus sage en un quart d'heure que je ne suis en dix ans , je ne m'arresteray davantage a luy remonstrer ce qu'elle sçait tant mieux que moy , mais la supplieray très humblement ne vouloir point imputer à présomption que j*aye pris la hardiesse lui rafraischir la mémoire de ces choses et croire que rien ne m'y a convié que le zèle que j'ay à ma religion et un désir extresme de voir vostre Majesté la plus grande et la plus auguste princesse qui ay t esté depuis la création du monde , comme je m'asseure qu'elle sera et que je luy ramenteveray un jour à propos ce que je lui escris présentement. Cependant, Madame, je supplie vostre Majesté vouloir croire qu'en toute ceste négociation j'ay procédé avec une telle candeur et intégrité que je ne craindray jamais que mes procédures et déportemens soient examinés à la splendeur de la lumière et repassés septante fois par la fournaise de la vérité ; et touttefois , durant que j'ay travaillé à m' employer pour la gloire de Dieu par l'advancement du règne de son filz et pour le bien et contentement de vostre Majesié et de Don Lacidor, j'ay esté misérablement calomnié auprès de vostre Majesté, j'ay esté un pauvre Joseph indignement vendu par mes frères , mais qui sçait si , au temps de la famine , ils m'apporteront un jour leur sac pour avoir du froment. Mon espérance me fait bien encore passer plus oultre; cependant je supplieray le Créateur, Madame, donner à vostre Majesté en très par&ite santé et prospérité très heureuse et longue vie.

C'est de Londres, le xv février 1573.

De vostre Majesté

Le très humble et très obéissant serviteur.

Maison pleur'.

Si Ton veut une preuve plus convaincante de l'entente de Mai- ' Becord office, State papers, France, vol. LIV. (Autographe.)

sondeur et de La Mole , voici une lettre de ce dernier à Walsingham , où il se met de moitié dans Tintrigue et prévient Tambassadeur qu'il envoie un homme sûr à Maisonfleur.

Monsieur, je suis infiniment marry de ne pouvoir prendre congé de vous avant que de partir de Paris, Toccasion je ne la vous puis escripre , mais j*espèi*e vous la dire de bouche Tun de ces jours , s*il plest à Dieu. L\isseurance que j*ay de vous m*a fait dépescher ce gentilhomme vers vous et saichant l'arrivée de monsieur le C*" de Volsestre\ par le moyen duquel je pourray vous atermoier et croyez, s'il vous plaist, que je désire vous voir. Sans une bien grande occasion, je ne puis partir d'icy si vous ne faites que le dict sieur comte de Volsestre ne vienne, ou vous faciez, en quelque façon, que la Reyne vostre maistresse envoiast quérir Monseigneur le Duc sous ombre que le dict sieur comte désire le voir, ou quelque aultre moyen pour le faire envoyer quérir par la Reyne sa mère , et s'il est possible trouvez le moyen , car c'est chose qui importe. Tenvoye un homme à W de Maisonfleur, s'il a besoin de passeport je vous prie de luy en faire donner un; je ne vous escripts point de nouvelles, espérant de vous voir; en cet endroit je prieray Dieu vous donner l'accomplissement de vos désirs et après m'estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce.

De Niort, ce mj' février iByS.

Vostre très affectionné à vous faire service,

Lamole*.

Faites tant que vous proposiez quelque chose à la Reyne pour faire venir M' le Duc.

Reprenons la négociation officielle, nous reviendrons aux lettres de Maisonfleur. Dans les premiers jours de mars iSyS, nousTavons déjà vu, le duc d'Alençon avait envoyé M. de Castelnau de Mauvissière en Angleterre; La Mothe-Féneion n'était pas d'avis de ce voyage ; s'en expliquant dans une lettre à la reine Catherine de Médicis, il le trouva peu honorable et le tourna en une simple et honnête visite au nom du duc d'Alençon. Elisabeth ne voulut pas traiter directenient avec Mauvissière, elle fil remettre sa réponse par Burghley à La Molhe-Fénelon.

* Guillaume Somerset, comte de Worcester.

* Becord office , Siate papers, France, vol. LIV. (Autographe.)

Hespome de la Royne (T Angleterre au i? de La Mothe-Fcnelon, Embassadeur du Roy Très chrestien , faicte par M*" le Grand Trésorier.

Le xviij"* mors 1573.

Que sa Majesté voiant que le Ro^ très chrestien son bon frère, et la Reine sa mère persévèrent en leur lioneste désir de demander son alliance , encor que , despuis le mois d*aoust dernier, plusieurs choses soient intervenues de leur costé, par lequelles elle a eu grande occasion de ne suivre le propos ;

Neantmoins, à leurs pourchas, elle retourne maintenant aux mesmes termes ou les choses en estoient demeurées, le xx"** du dict mois d*aoust, lors qu'elle, séant en son Conseil à Kiningworth, présent le s*^ de la Mole, fit une forme de response au dict s' embassadeur, qui a deu contenter leurs très chrestiennes Majestés, suivant laquelle elle dit de nouveau:

Que pour le bien de ses subjects, lesquels monstrent de prévoir beaucoup de grands dangiers en ce royaume, si elle les délaisse sans quelque lignée provenant d'elle, et sans successeur, à fm de leur satisfaire, qu'elle est fermement résolue de se marier de quelque bon et grand lieu, selon elle, si elle peut trouver quelqu'un qui à elle et à son Estât soit convenable ;

Et que sur l'offre que leurs Majestés très chrestiennes luy font de Monsieur le Duc d'Alençon , leur frère et fils , elle trouve que le party est très honorable, si toutes autres choses y peuvent convenir, dont estime qu'il en consiste une bonne partie en l'entrevue d'eulx deux, tant à cause de l'inegualité de Tage, que pour le raport que ceulx qui ont veu Mons' le Duc ont faict de son visage , afin de veoir s'il y aura mutuel contentement entre eulx , car ainsy elle a tousjours rcspondu à tous autres Princes qui l'ont recerchée , ce que chascun sçait bien que beaucoup ont faict, qu'elle n'accepteroit jamais aucun pour mary, si elle ne l'eust premièrement veu ;

Que neantmoins pour le mescontentement et autres desplaisirs qui pourroient succéder de la dicte entrevue, si d'aventure les choses ne sortoient à effet, et craignant pour cela quelque diminution d'amitié, en lieu qu'elle la veull de plus en plus augmenter, elle ne sçait que désirer là dessus : ains remet à leurs Majestés très chrestiennes le dict point de l'entrevue, sçachant très bien qu'elles ne conseilleront rien à leur frère et fils qui ne soit selon son honneur, espérant qu'il ne s'en fera aucune mauvaise interprétation , tant elle y procède simplement et sincèrement, qu'encores des choses ne sortent effect désiré; car en cas de mariage, encor qu'il y puisse avoir cause suffisante de se contenter, et louer des personnes, voir à les honorer et aymcr, si fault-il que les af-

fections de deux costés soient absolues , en quoy le gré de nul autre ne peult servir, sinon celuy des parties;

Quelle entend, cependant, que touts les articles qui ont esté consentis par cy devant, et trouvés bons par sa Majesté au propos de Monsieur, demeurent entiers pour Monsieur le Duc, muant seulement les noms, réservé l'interprétation ou esclarcissement des doubtes sur l'article de la religion , ce qui sera remis à estre déterminé par elle et Monsieur le Duc à leur entrevue;

Qu elle voyt bien qu'au dict article y aura maintenant plus de difficulté qu'il n'y eust eu auparavant les événemens de France, considérant le cours qu'il semblât que le Roy tient contre ses subjects pour leur religion agréant â celle d'Angleterre, mesmement à luy accorder ceste partie de sa religion qui consiste principalement en la messe , attendu le scandale que tous ses conseillers disent qu'il pourroit en ce temps advenir de le luy permettre , pour estre chose trop contraire à la sainte parole de Dieu, et aux lois establies pour la religion receue en Angleterre, de sorte que, oultre le scrupule de sa propre conscience, elle estime que bien peu des siens le luy vouldront conseiller, ayant cause à présent d'y estre plus soigneux qu'ils n'ont esté par cy devant ;

Que neantmoins , sur ce que le dict s' grand trésorier dict qu'il luy a remonstré, qu'encor qu'elle ne deubt trouver en Monsieur le Duc toutes les perfections qu'elle désireroit, de tant qu'il y en a plusieurs grandes, et louables, et qu'il est de très illustre et royalle extraction, et que c'est à présent qu'un party tant honorable luy est offert avec tant sérieux moyens, tant par le Roy et sa Mère, comme par la continuelle poursuite par messagiers et lettres du Duc mesmes, comme tousjours appert, et qu'estant le temps à elle de se maryer, par ainsy qu'il ne fault qu'elle s'arreslc à petites difficultés, qu'elle dist qu'elle se veult incliner pour famour de ses subjects, nonobstant qu'elle y vit aucunes choses non du tout à sa satisfaction, d'endurer aulcuns defaults, ce qu'elle ne vonldroit faire, si n'estoit pour la nécessité de son mariage à contenter son royaume ;

Qu'elle ne nye point ce que le dict grand trésorier luy a pareillement remonstré touchant le point de la religion , que plusieurs choses , moiennant quelles ne soient directement contre la parole de Dieu, comme il dict estre quelque ftarl de la messe, se peuvent laisser aller par connivence, qu'autrement l'on ne les octroyeroit pas , et qu'il y a moins de scrupule et moins de scandale de ne les contredire , que si par expresse déclaration l'on les authoriseroit , par où le dict s" trésorier pense qu'en telles et semblables moindres choses sa conscience se pourroit acquiescer, en espérance que Mons' le Duc s'estant accoustumé avec l'exercise de la religion d'Angleterre trouveroil avec le temps plus de raison de s'en louer, (juc poultestrr de la religion do France, car il est manifeste qu'en

la plus part des choses celle tt Angleterre ne varie de la Romaine fors qu'aa langaage. Qui est ce qu*à présent elle peult respondre au désir du Roy et de ia Royne très chrestiens , et ainsy ie leur fera dire par son embassadeur par de là.

£t le dict s' grand trésorier a adjousté :

Que suivant ce que dessus , estant fort pressé par le dict s*^ enibassadeur à dire quelque chose de ce qu*il pensoit, il dict qxiii ne pouvoit aucunement penser, sinon que Mons' le Duc trouve bon de prendre la poste avec une modérée compaignie pour venir par de çà en ce printemps , comme en may, ou semblable temps , pour veoir la Royne , ce qu*il pouroit faire sans le préjudice de luy, considérant la grandeur de sa Majesté, et qu*il n'a aucun estât souverain, ains Thonneur d'cstre duc et frère de Roy, et comme un jeune Prince désirant aussy de travailler et veoir les pais, il pourra en ceste sorte venir à Grenwich, ou en quelque autre lieu icy près de Londres en Kent, ou bien la part où la Royne lors se trouvera, qu'il auroit bonne espérance que l'affaire se conduirait à une bonne et bien heureuse conclusion; car accordant qu'il se peult trouver aultant agréable , conune plusieurs en ont faict rapport puis naguères , en ce que la picotte de la petite vérolle s'est toute effacée, n'y voyoit difficulté importante que celle de la religion. Et quant le mutuel contentement se trouvera aulx personnes , il espéroit que la religion ne l'emportera, et qu'il y aura encores des conseillers qui vouidront ainsy adviser que Mons' le Duc se puisse contenter avec une telle tolération pour l'exercise d'aucuns points de sa religion qui n'offenseroit Testât de ce royaume.

Des autres propos dudict s' grand trésorier s'est comprins :

Que la dicte EÏame a le cueur et l'affection entiers vers le Roy et la Royne sa mère à vouloir demeurer à jamais leur bonne confédérée, ainsy qu'elle pense bien aussy que eulx, de leur costé, luy correspondent, mais qu'il ne voyt pas que cela puisse guères longuement durer, nonobstant sa présente véhémente intention à persévérer et garder le traicté de sa part , attendu les déportemens de la France , lesquels luy semblent que tendent fort à déprimer les protestans là où ce royaume ne peult faire qu'il ne leur porte faveur, ce que sera occasion , si le mariage ne succède , que peu à peu toute la seureté de la ligue s'ira perdre , et n'y aura ny traicté , ny serment , ny commerce , ny lettres , ny bonnes parolles qui les puissent en garder, car vouloit dire librement que, comme il pensott, par les opinions des plus sages, que la Royne sa maistresse ne pourroit faire qu'enfin elle et son Estât ne fussent contraints de suivre les délibérations et les générales résolutions qui se prendront par les Princes protestans pour la deffense de leur religion , et pour résister aux attemptats de ceulx qui vouidront invahir ce royaume , dont pour boucher le pas à tous inconvéniens qui pourront survenir en l'amitié et

bonne iigue qui est de présent entre leurs Majestés et entre leur deux royaumes, îi jugcoit ny avoir rien de plus expédient que de ia confirmer et entretenir d'avantage par ce mariage*.

Burghley accompagna cette note d'une lettre qui mérite aussi d'être reproduite :

Monsieur rAnibassadeur, en suivant vostre ouverture, j'ay conféré avec sa Majesié sur le changement, ou qualification d'aulcuns points de fescript que m'avez envoyé touchant le faict de la religion d'estre tolérée pour Mons' le Duc, et après longs propos sur ce, sa Majesté recueilla en peu de parolles ce quelle m*a commandé vous impartir, désirant abréger la longueur du présent pour ne occasioner mayntes doubles : c'est que le Roy a cogneu sa disposition quant à mariage , et sur quelles causes, depuis la première ouverture pour son frère Monsieur le Duc d'Anjou , et comment elle s'estoit tousjours résolue de ne se marier sans mutuelle et agréable entreveue , ny aussy que le faict de la religion ne donnast cause de troubles à son Estât. Or d'icelle mesme opinion elle a esté et est encore pour Mons' le Duc d'Alençon , et par ce remet au Roy et à luy ce qui en est de faire en oullre par le dict S' Duc , adjoustant que si ainsy il propose que se trouvant icy, au cas que tout le contentement ne s'en ensuivist, que lors il en concepvroit telle offense que sa bonne volunté se tourneroit en hayne, ou mespris; en tel cas sa Majesté ne le trouve bon que du tout il deust venir, mais si seullement le faict de la religion causera telle difficulté entre eulx que, quelque agréables qu'ils soyent fung à l'autre, le mariage ne sortiroit effect pour faulte de satisfaire sur ce point , il leur seroit à tous deux assez honorable que sur l'entreveue de mariage ne succedast que, ce nonobstant, nulle offense, ny altération de bonne volunté s'en deust ensuyvre, quoy qu'il advienne de ccste affaire de mariage.

C'est la somme de ce que sa Majesté, après bien plus long discours qu'elle m'en a tenu, a voullu que je vous mande en ceste sorte, et vous prye, selon la cognoissance qu'elle s'asseure assez de sa sincère intention , que le veuillez aussy livrer au Roy, son bon frère '.

Le duc d'Alençon ne se sentit pas refroidi dans sa poursuite par celte réponse, il plaida lui-même sa cause dans deux nouvelles lettres écrites l'une le 26 mars, l'autre en avril :

Madame, j'ay toujours attendu en très grande dévotion jusques après

* Record ojj'we , Stalc pupers , France, vol. LIV. (Copie du temps.)

• Ibid. (Miiiii te originale.)

la fesle des Roys dernière le venue de M' le comte de Wolcestre , voslre député , pour avoir ce bien d'entendre de bouche de luy Testât de vostre bonne disposition et luy déclarer aussy combien je vous suis affectionné et désire avoir tant d'heur que de gaigner place en vos bonnes grâces ; mai» voyant qu il n*y avoit aucunes certaines nouvelles qu il deust bientost arriver et d'aultre part que mon frère le duc d'Anjou s'acheminoit en ce camp, ne voulant laisser passer ceste belle occasion sans l'accompagner et faire paroistre l'envye que j'ay de me trouver aux lieux où s'acquiert l'honneur et la vertu , je fus contrainct partir sans voir vostre dict député et conununiquer avec luy de Taffaire qui me touche de si près au cueur et auquel je me suis assez ouvert à vous , Madame , par les lettres que je vous ay cy devant escriptcs; c'est pourquoy j'ay bien voulu vous faire encores ceste cy pour vous supplier. Madame , me vouloir tant favoriser que d'avoir agréables les offres que je vous ay cy devant faictes et fais de grande affection de mon service ; en quoy faisant vous me rendrez le plus heureux et content prince de la chrestienté , ainsy que j'escripts à' monsieur de La Mothe-Fénelon vous dire plus particulièrement, sur lequel m'en remettant, et après vous avoir baisé bien humblement les mains, je prieray Dieu, Madame, qu'il vous ayt en sa très saincte et digne garde.

Du camp devant la Rochelle, le xxvj* jour de mars i573.

Vostre très humble et affectionné frère a vous faire service,

Françoys'.

Madame , le Roy monseigneur et frère envoyant ce gentilhomme présent porteur par deçà, pour aucuns siens affayres, je n'ay voullu laisser passer ceste occasion sans vous faire ceste lettre pour tousjours me ramentavoir en vos bonnes grâces et vous supplier me vouloir faire tant de faveur que de me tenir pour le plus asseuré et affectionné serviteur dont vous pubsiez faire estât , qui suis bien marry que je n'ay esté présent quant monsieur le comte de Worcesire est arrivé à Paris, pour luy lesmoigner moy mesmes de bouche avec quelle affection je désire l'effect de la négociation qui est , il y a si longtemps , encomiiiencée à mon occasion, ce que je m'asseure la Royne, madame ma mère, aura faict pour moy, suivant la supplication que je luy en fis auparavant que partir d'avec elle; elle aura présenté mes très humbles recommandations à vos bonnes grâces, desquelles je désirerois qu'il vous pleust m' estimer digne et moy joyr de cet heur, comme le plus grant qui me peusse advenir aujourd'huy , ainsy que vous pourra dire plus amplement ce dict porteur, sur lequel m'en remettant, après vous avoir baisé très humblement les

' hccord office, Stalc papers , Fraiirc, vol. LIV. . Aulogniplir.)

mains, je pricray Dieu, Madame, vous donner autant de prospérité i^t contentement que vous en désire

Vostre très humble et afTeciionné frère à vous faire service,

Françoys'.

Peu de jours après cet échange de notes et d'explications , Maisonileur reparait sur la scène; cette fois c'est La Mothe-Fénelon qui nous en parle, et voici à quel propos : Montgommery était de passage à Londres, où il s'occupait de rassembler une flotte pour secourir la Rochelle; à l'en croire, un complot aurait été tramié contre sa vie et il avait sollicité l'ordre d'en faire arrêter les auteurs. D'après les bruits qui couraient alors, Maisonfleur n'y aurait pas été étranger ; du moins cette accusation lui servit de prétexte pour écrire de nouveau à la reine Elisabeth et pour se plaindre en termes assez durs du vidame de Chartres réfugié à Londres après la Saint-Barthélémy :

Madame, je m'estois bien promys , à mon partement de Londres, de ne laisser passer occasion quelconque , sans vous fayre entendre des nouvelles de nostre voyage , puisque j'avoys asseurence que mes lettres ne pourroient estre que très agréables à vostre Majesté ; mais , à ce que je voy, mon malheur a bien tourné la chance, puis quau lieu des affaires qui regardent le publicq, je suis contraint de vous escryre de celles qui regardent mon particulier, et importuner de recbef vostre Majesté de nouvelles justifications, combien que j'oseroys asseurer devant Dieu que ceste dernière calomnye, dont je suis chargé, procède de la mesme boutique que la premyère qui m'a esté imputée à Londres. Et pourlemonstrer à Toeil et fayre toucher au doigta vostre Majesté, elle se souviendra , s'il luy plaist, qu alors que j'arryvay premièrement à Londres et me fus communiquer au vidasme, il commença, de ceste heure là, à tascher de me rendre suspect auprès de vostre Majesté , et mit les my lords Burgley et de Lesire* en telle defliance de moy, qu'ils estoient desjà quasy come persuadés que je ne fusse venu en Angleterre qu'en intention d'entreprendre contre la personne de vostre Majesté; mais après que j'eus eu cest honneur de parler à elle , et qu'il feust pour certain que vostre Majesté n'avoyt rien apperceu en moy, fust aux actions ou aux parolles, qui tesmoignast une volunté si pernicieuse, il n'insista plus sur la persuasion qu'il avoil voulu donner à vostre Majesté que je voulusse entrc-

' Record office, State papcrs , F'raiicc, vol. LIV. (Autographe.) ' Lricostor.

prendre contre vostre personne, mais bien de vous fayre croyre que je n*cstois venu en Angleterre que pour vous tromper, et de plus en plus a tasché de vous confyrmer en ceste oppynion , espérant qu'à son simple rapport et tesmoignage vostre Majesté seroyt conseillée de me fayre punir couime trompeur. Et vous sçavez , Madame, et je le sçay aussy que bien peu s* en est fallu que , pour ceste occasion , Ton ne m*ay t fayt ung mauvais tom*. Et comme depuis il a veu et cogneu que vostre Majesté n a rien voulu croyre , ny de la premyère , ny de la dernyère calomnye dont il m*avoyt chargé, et aussy que mes actions et déportemens avoient faict paroistre que je n estoys ny meurtrier, ny trompeur, fasché de ce qu il a veu que vostre Majesté avoit faict si peu de cas de ses faulses accusations contre moy, de peur aussy qu*il ne demeurast auprès de vostre Majesté pour imposteur misérable et faulx accusateur, puisque Vyssue avoit fait cognoistre qu'il avoit usé de mensonge en tout ce qu'il avoyt dict à mon préjudice , il a converty ses pensemens à me charger de la plus horrible imposture, de la plus faulse, et de la plus desloyale accusation qui ayt jamais esté imputée à pauvre gentilhomme, affin d'entretenir tousjours vostre Majesté et toute l'Angleterre en l'oppynion que , du commencement , il avoit publié pour faire croyre que je n' estoys venu en ce pais que pour quelque meschant effect. Et comme il n'a que trop d'entendement pour sçavoyr controuver le mal et user des fynes inventions pour déterrer son prochain , il a subtilement suscyté sous main troys ou quatre personages de quelque authorité en nostre Eglise de Londres, lesquels ont premyèrement fait courre le bruist que je ne m'estoys achemyné avec monsieur le Conte^ qu'en intention de luy donner ung coup de pistolle ou de l'empoisonner; puis, comme il a veu que ce bruit conunençoyt desjà à prendre pied dans le cueur de plusieurs , et mesmes desjà qu'il estoyt parvenu jusques aux oreilles de ceulx qui approchent plus près de vostre Majesté, alors il a faict escryre par les dessus dicts ses confédérés, ou pour le moins amys et complices de ses confédérés, à monsieur le Conte, sans que luy mesmes luy en ayt rien voulu escryre, de peur qu'on ne pensast qu'il en escrivist par passion. Monsieur le Conte a donq receu advertissemens de troys ou quatre endroits en ung mesme jour , que Maisonfleur n'estoyt icy que pour cest effect, mesmes il en a receu ung de France conforme aux aultres qui viennent de Londres, chose qui eust peu aulcunement estonner mon innocence, n'eust esté que monsMe Conte mesme sçait assez les segrétes pratiques et intelligences , que le vidasme et l'ambassadeur ont ensemble et que manifestement il se peult voyr, que pour rendre ceste calomnye plus vraysemblable , ils s'estoient accordés auparavant d'en fayre courre le bruit en France par leurs amys , affin que

* Montgommery.

de France on escrivist ce bel advertissement en Anglelerrc , et que par ce moyen la chose feust rendue plus croyable. Voilà , Madame , les ruses qui sont coustumyères de sortir de la cabale des alchimistes au préjudice de rinnocence des justes , mais moy qui suis assis sur le rocher de Fespérance que j ay en mon Dieu , je ne laisse pour cela de porter la tesle haulte comme de coustume, pour lasseurance que j*ay qu*il ne lairra le faist impuny, mais comme il délivra Susanne de la faulse accusation des vieillards, aussy me sceaura-t^il bien délivrer de la meschanceté que mes ennemys m*ont mise sus, quand il verra qu'il en sera temps. Vous semble-t-il, Madame, que la lettre quon laissa choyr en vostre chambre ces jours passés au préjudice de mons' le Conle soit une imposture sortye de la mesme boutique que celle dont on me charge, de ces deux testes en ung chaperon comme dit le proverbe ? A quoy tendoyt la lettre que le vidasme monstra à monsieur le Conte en présence du mylord de Lestre , laquelle il disoyt avoir esté escrite par Franciot au Roy de France , synon pour rendre suspectes à vostre Majesté les actions du dict seigneur Conte, combien qu'il feust innocent, tout ainsy comme je le suis du faict dont je isuis injustement calomnié. Or, Madame, ce qui vous doit encores plus fayre croyre que ce n est aultre que le vidasme qui m'a brassé ceste meschanceté si exécrable , c*est que toutes les mesmes raisons des€[uelles il se servit, du commencement que je vins à Londres, pour vous persuader que j*estoys venu pour entreprendre contre vostre personne , il s* en sert encores en ceste occasion par la bouche de ceulx qu'il a atiltrés pour me calomnyer; car en toutes les lettres qu'on escrità mons' le Conte, hormis celle qui est escrite de France, il ne m'accuse que par conjectures, lesquelles ils veulent fayre recepvoir comme pour fondemens très certains et très véritables : premyèrement que j'avoys auUres fois suyvy feu mons' de Guise pendant qu'il estoyt en Italye, et après, que la Royne mère m'avoyt tousjours tant aymé que merveilles, oultre cela qu'encores que je feisse profession de la religion, neantmoins estant à la court je ne vivoys point conmie réformé, d'aultant que je faisoys l'amour partout; pour conclusion que, puisque je n'avoys point encores porté les armes pour l'Evangile jusques à présent , lors mesmement que messieurs le Prince et l'admirai vivoienl et qu'ils commandoient à de belles et florissantes armées , il n estoyt pas croyable que maintenant que les choses sont plus désespérées que jamais, je me bazardasse à m*en aller à la Rochelle, si ce n^estoyt pour quelque malheureuse intention et volunté. Voylà, Madame, les beaux et les bien fondés argumens dont ils usent pour me convaincre de meschanceté , qui estoyent ceulx là mesmes dont il se servoyt au commencement que je vins à Londres pour vous mettre en deffiance de moy, à tous lesquels je respondray en peu de paroi les, de peur d'importuner vostre Majesté de trop long discours.

Quant au premier : j*advoue et confesse qu à mon retour de Constantinople passant en Italye j'alloys trouver feu mons' de Guise à Cyvilelle ; que depuis , estant de retour en France , je commenday à des gens de pied sous sa charge aux premiers troubles et combattis pour le Roy en ce temps ià; mais il fault considérer que je navoys alors non plus de cognoissance de T Evangile que S* Po/ avant sa vocation, quand il massacroit les chrestiens et tenoyt les abillemens de S* Ëstienne ainsy qu'on le lapidoyt; mais depuis que Dieu m*eust fait la grâce de m*appeller à sa cognoissance, il ne se trouvera point que j*aye porté les armes contre ceulx de ma religion , combien que le Boy et la Royne sa mère m'y ayent assez de foys voulu convyer par prières et remonstrances , voyre contraindre par menaces. De la est advenu que le cardinal de Lorrayne et toute la maison de Guise m*ont tellement hay, que durant les troubles derniers , ils envoyèrent ung provost des mareschaulx chez moy accompagné de 3o archers arquebusiers qui me prirent et me menèrent prisonnier pour la religion , tout malade que j'estoys d'une fièvre contynue, et fus Tespace de huit jours durant prest d'avoyr la teste tranchée pour une preuve qu'ils avoient contre moy de ce que j'avoys faict presclier en ma maison contre les edicts du Roy. En cpioy Dieu m'assista de façon qu'il me garda de rien fayre contre ma conscience et me delyvra miraculeusement de leurs mains. Au reste à ce massacre dernier ma maison a esté pillée, coninie tout le monde le sçayt, et tous mes biens saccagés. Depuis je m'en suis venu en Angleterre, là où vostre Majesté peult avoyr ouy parler de toutes mes actions et déportemens. Que »i , depuis les premiers troubles , je n'ay point porté les armes pour la religion , aussy ne peult-on dyre avecq vérité que je les aye porté pour le Roy contre la religion, ny que la faveur des grands ayt eu tant de puissance sur moy que de pouvoyr faire armer mes bras contre ma conscience. Quant à moy je confesseray librement à vostre Majesté que je n'ay jamais creu qu'il feust bien licite de porter les armes contre le Roy, synon depuis le massacre et principalement depuis deux moys et deniy ou troys moys en çà que j'assemblay en mon logys de Londres monsieur Cousin, M' de Saulsoy et monsieur Le Gras, mynistres, aux quels ayant proposé ceste question ils la sceurent débattre avecq tant de vives raisons et d argumens valables , qu'avecq la bonne volunté que j'avoys depuis le massacre dernyer je me résolus de tout point de me venyr rendre à la Rochelle, si dans le temps du partement je ne recepvoys commandement exprès de Don Lucidor de ne bouger de Londres pour son service, ainsy comme je le feis entendre au niylord de Lestre devisant avecq luy en sa gallerye. et ne se fault point eslonner si, maintenant que le liazarJ y est plus grand que jamais, je me suis résolu (raller n la Rochelle, veu que quand il plaisl à Dieu nous loucher le cucur, les plus dilTicilos entreprises du monde nous semblent aysées;

et puis j*ay toute ma vye porté pour devise : « Al inayor lemor ôsar. » /entends aux clioses honorables et en exécution desquelles nous pouvons acquérir de ia réputation.

Quant au peu de réformation qu*il se descouvroyt en moy durant le séjour que j'ay faict à la court, certayneinent je ne veulx nyer que j'y aye tousjours vescu si chastement, ny avecq tant de crainte de Dieu que la raison vouloyt. d'aultant que c'est ung pas si glissant que la court, que pour peu qu*ung honune ayt le naturel gaillard , et se voyt esloîgné de la prédication de TEvangile, il est mal aisé qu*il puisse tousjours chemyner droict; mais . aussy je puis dyre avecq vérité que ma vye n'y a esté si desbauchée que de là il faille ou se puisse tyrer une conséquence que, pour avoyr faict l'amour, je doibve estre si meschant que je voulusse fayre ung acte indigne d'ung gentilhomme et homme de bien. Il me semble que ce seroyt très mal argumenté.

Quant à tant de faveurs que la Royne mère m'a monstres, je confesse qu'elles sont telles , non pas seulement d'elle , mais de toute la court de France en général, que si mes accusateurs les eussent reçues pareilles, je ne sçay s'ils les eussent voulu si librement quitter, pour venyr espouser l'opprobre de Christ comme j'ay faict. La chose dont je debvroys estre le plus loué, c'est celle dont ils me veulent le plus blasmer, qui vous doibt de plus en plus fayre croyre. Madame, que non pas la raison , mais la passion a conduict mes ennemys à deschyrer ma réputation si oullrageusement. Or, combien que je me sente si pur et si net de toutes leurs calomnies, qu'il m'est impossible de plus, ^i estce que je me suis librement offert à monsieur le Conte de me rendre prisonnyer en tel lieu qu'il adviseroy t , voyre en la grosse tour de Londres , s'il le Irouvoyt bon, affin que, si par tesmoignage de quelqu'ung, par escript, par parolles, ou aulcung aultre indice il se trouve que jaye seulement jamais pensé à une telle meschanceté , je soys à l'heure mesme mis en quatre quartiers, et que si se trouve homme qui me voulust maintenir telle chose avecq les armes , je le puisse combattre, à la veue de toute l'Angleterre, m'asseurant bien qu'avecq une si juste querelle, je combattroys Jules César s'il estoil en vye, et luy feroys perdre infammement la vye et l'honneur.

Or, affin que vostre Majesté soyt encore plus esclarcye de mon innocence, je^suppl^e le grand Dieu vivant, de tout mon cueur, que si j'ay jamais eu poil qui ayt tyré, veyne qui ayt tendu, pensée qui ayt aspyré à fayre la chose qui m'est si injustement imputée., toutes les prières, toutes les cènes que j'ay jamais faictes me soient autant de malédictions et condampnations éternelles pour mon ame, que toutes les parolles que jay dictes depuis ma naissance jusques à aujourd'huy nie soient autant de diables pour me porter au plus profond abismc d'enfer, et que le sang de Jésus Christ n'ayt point esté respandu pour moy , si jamais

une lelle meschanceté m*est tombée en Tespril; mais aussy, s'il est vray, comme il est très vray, que j'en soys innocent, (jue sa Majesté Dyvyne face bien tost paroistre ma preudhomye aux yeuix de tout le monde ; qu'elle me face prospérer a la veue de mes ennemys pour lesmoignage de mon intégrité , ce que je m'asseure qu elle fera. Cependant je supplye très humblement vostre Majesté me vouloyr tant fayre d'honneur que de prendre de gaieté de cueur mon party en cest endroit, et me servyr de targe d'Ajax contre les impostures de mes adversaires , en me faisant justice du tort qui m'est faict en vostre royaulme par ceulx qui nayment ny vostre Majesté, ny son service, comme j'avoys bien délibéré de vous fayre entendre do bouche, si j'eusse eu cest honneur de parler à vous avant que partyr de Londres. Madame, je vous proteste que Maisonfleur est tant humble et tant alFectionné serviteur de vostre Majesté, que l'obéissance qu'il vous a dédyée mérite bien que faciez cest honneur de prendre sa protection en ce fayt ycy, et commander particulycrement ou au mylord de Leslre, ou au mylord de Barley, de faire informer sous main par quelles personnes ces propos ont esté mis en avant. La contesse de Montgommery en pourra bien dyre des nouvelles , car il n'est pas que Ton ne se soit addressée à elle premyèrement pour luy en parler, aflSn qu elle en escryvjst à son mary. Et vostre Majesté, s'en faisant enquérir plus avant, trouvera que tous ceulx qui luy en ont parlé ou fiiict parler sont amys du vidasme, qui n*a pas voulu choysyr ung plus beau moyen que celluy là pour se venger de la honte et oultrage qu'il pense avoyr receu de moy en la querelle que nous eusmes dernièrement à Londres. Il y a eu en ceste compagnye ung petit segretayre nommé Duval, qui a aultres foys esté à luy et maintenant sert monsieur le Conte , qui nous a dict que le vidasme parlant dernyèrement a monsieur Cousin le mynistre luy dit ces mots : t On verra si avecq le temps je mesçauray bien venger de Maisonfleur.» Madame, je vous supplye , au nom de Dieu , par la passion de Jésus Christ , et par toutes les choses que vous avez en ce monde les plus chères, vouloyr fayre pour moy que madame la contesse de Montgomerry vous nomme ceulx qui luy ont faict ce rapport de moy, puis les vous ayant nommés , les fayre contraindre par justice de nommer aussy ceulx de qui ils le tiennent , affin que , montant ainsy de degré en degré , Ton vienne par ce moyen jusques à la source de là ou est dérivée ceste calomnye si détestable. Si vous me faictes cest honneur, vostre Majesté m'obligera de plus en plus à sacrifyer ma vye pour son service, quand il en sera besoing, et oultre cela , la premyère victoyre qu'elle gagnera sur ses ennemys je luy promets ung hymne triomphal le plus beau qui ait jamais esté faict pour Princesse victorieuse, la suppliant très humblement pour fin et conclusion de ceste lettre ne vouloyr imputer à présomption ou témérité la pryèrc que je luy fais »i privément , mais au desyr singulier que j'ay

de voyr mon innocence justifiée et mon honneur rcpurgé du blasnie dont mes ennemys Font voulu charger. Et si par les moyens susdicts, ou par quelque aultre inspiration et tesmoignage que Dieu vous pourra envoyer de mon droict et du tort de mes ennemys , vous venez à cognoistre mon innocence , la plus ardente et plus affectionnée recommendation que je vous puisse fayre sera celle-cy : qu il plaist à vostre Majesté mander ou fayre mander à mons' le conte de Mongomerry, de vostre part, Toppynion et créance que vous avez que je ne suis aulcunement coulpable d'une telle lascheté, affin que s*il en esloit demeuré quelque scintelle d'impression dans Testomac de toute ceste compagnye, elle soyt par ce moyen du tout effacée , et moy remys au repos de mon esprit , et premyer degré de mon honneur. Cependant je m'en vais quant et la Irouppe droict à la Rochelle, là, où j'espère, aydant Dieu , mejustifyer tellement par mes actions qu'elles me servyront à l'advenyr d'une preuve très suffisante pour fayre croyre à tout le monde le contrayre de ce qui m*a esté très faulsemenl imputé. Cependant je supplye le Créateur,

Madame , vous donner eu très parfaicte santé et prospérité très heureuse et très longue vye.

C'est de , ce ix"" apvril 1 673.

De Vostre Majesté,

le très humble et très obéissant serviteur, Maisonfleur\

Madame, je vous supply très humblement excuser la mauvaise grâce de ceste lettre pour a voyr esté escrite à la haste, et avecq ung grand trouble d'esprit, conune vostre Majesté en peult aysément appercevoyr en la lisant.

Le mariage du duc d'Alençon était arrivé à ces termes qu'Elisabeth exigeait pour première condition qu'il vînt en Angleterre; c'était aussi le désir du duc^; Catherine fit connaître à Elisabeth que le Roi, son fils, et elle donnaient leur consentement à ce départ :

Madame ma bonne seur, je pensoy que le sieur de Walsingham dust estre porteur de cete lectre et que , en la baillant , vous tesmoignast i'a-

* Record office, State papers, France, vol. LIV. (Autographe.)

' Voir Mémoires deCastelnau, addit. de Le Laboureur, t. III, p. 33o.

mytîé et afeclion que je vous ny tousjours portée et veulx continuer, mais puî.«qu'il est desjeà party je me veulx asseurer qu*il luy en dira ce que je iuy en ay prié et qu'il en a cognu, qui sera cause que je ne luy en feray rediste par ia présente , mais luy diray ce que est surveneu depuis son parlement, qui a esté cause que le Roy, mon ftlz, etmoy lavons renvoyé quérir : si que mon filz le E)uc, qui continue de plus en plus en ralTection qu il a de vous servir et désirer vostre bonne grâce, et que par là il peult estre si heureux que leussiez si agréable que Testimiez assez honneste Prince pour avoir Thonneur de vous espouser, il nous a envoyé un gentilhomme pour nous prier le Roy, son frère, et moy de luy donner congé après la prise de la Rochelle de vous aler béser les mains et se faire cognoistre tel qu'il vous est; ce que ne luy avons voleu refuser, veu Tenvie que avons tousjours cognue que aviez de le vovr et la résolution que avez prise de ne vous marier à Prince que n'avez premièrement veu, nous asseurant que aurez esgard à sa qualité et baillerez la seureté nécessaire au tel cas et aurez considération à son affection qui luy faist oublier Thonte quil pourroit avoyr; et ayant le Roy, mon filz, mandé à son ambassadeur bien au long ce qu il désire en ce faict pour le vous faire entendre , ne m'estendray davantage et finiray la présente vous priant nous faire cognoistre, de vostre costé, aultant d'affection et désir de continuer en la paix et amitié qui est entre vous et le Roy, mon Mz, comme nous faisons du nostre.

De Fontainebleau, ce xxvj" d'avril lôyS.

Vostre bonne seur et cousine , Gatbrink'.

Mais Elisabeth, lorsqu'on cédait sur un point mis en avant par elle, se réservait toujours le moyen d'éluder ce qu'elle avait fait semblant d'accepter; elle répondit elle-même à Catherine :

Madame ma bonne soeur, par vostre lettre du xxvj"* d'apvril, et aussy par le s' de Walsingham, naguaires nostre ambassadeur par dellà , avons entendu en quelle sorte Monsieur le Duc d'Alençon vostre filz par lettres et messagiers exprès auroit requis au Roy nostre bon frère et de vous congé de faire ung voîage par de çà , après la prinse de la Rochelle, pour nous venir, et par mesme moyen poursuivre l'affaire du mariage en son endroict. A quoy il appert par vos lettres et par les propos de vostre ambassadeur, monsieur de La Mothe, auriez consenty, ce qu'avons pareillement entendu par les lettres niesmes de Mons' le Duc, remonstrant par icclles sa grande envyc et désir de passer jusqucs icy, ayant à ceste

* Beconl office , State papers , France, vol. LIV. (Original.)

fin obtenu vos congés, après toutes fois la réduction d*icelle ville en Tobéyssance du Roy. Sur quoy vostre ambassadeur nous a requis que voullions déclarer nostre bonne volunté et consentement et accorder seureté nécessaire au dict S' Duc pour son voiage. Sur ce avons bien voulu et trouvons expédient vous impartir ce que nous trouvons nécessaire d'esire par vous rementeu et considéré, premier que d'accorder à sa venue : c'est que sur des propos par cy devant tenus, à mesme fm, d'une entrevue, avez tousjours trouvé fort difficile qu'il deeust venir sans que quelque asseurance premièrement donnée que l'aurions si agréable que de le prendre à mary a sa venue , car aultrement estiez d'opinion que, s'il venoit et que le mariage ne succédast, qu'il s'en ensuiveroit plus de mescontentement que n'en seroit requis, veu l'estroicte amitié entre le Roy et nous. Et partant considérant que ne sommes certaines, ne que pouvons vous asseurer de ce que pourra ensuivre au faict de ce mariage s'il venoit, aiiis nous fault suspendre nostre intention, attendant qu'à sa venue Dieu nous pourra mouvoir le cueur à y résouldre, n'avons sceu, sans premièrement vous en remettre et recomander la considération , accorder résoluement à vostre ambassadeur le sauf-conduict qu'à ceste heure il requiert. Ains désirons premier estre esclaircie de ces doubles, si vous persistez en vostre première opinion, que si le mariage ne sortiroit effect à sa venue , ce seroit cause d'off'ence au Roy et à vous , et deshonneur au dict S' Duc; or, si ainsy adviendroit , nous le trouvons hors de raison en ung affaire tant incertaine de résoulcire sur sa venue. Davantage paravant le voiage du dict S' Duc à la Rochelle vous mandiez qu'il luy toucheroit en honneur si, à sa venue icy, l'affaire ne prendroit le succès désiré, et que maintenant par ces dernières lettres escrivez directement qu'après la prinse de la Rochelle le Roy et vous Iny avez donné congé de faire ce voyage pour contynuer son affection à désirer nostre bonne grâce, et sur ce désirez seureté nécessaire. Nous désirons bien, et vous en prions bien fort, estre résolue de la cause qui vous mouvoit lors de dire que, venant icy le dict S' et faillanl le succès, il luy toucheroit en honneur, et que maintenant n'en faictes ce doubte. En ces choses , si nous vouliez resouidre et satisfaire à plain, ensemble nous asseurer directement de vos parts que, quoy qu'il plaira à Dieu d'en ordonner, qu'il n'en sourdira nullement aulcune offence, alors ne ferons difficulté d'accorder seureté nécessaire pour le voiage du dict S' Duc, asseurant qu'en cest affaire avons l'intention sincère d'y procéder plainement, n'ayant aultre résolution que de prendre à mary ung tel Prince comme luy de sang et de qualité.

Et sur ce. Madame ma bonne sœur, nous pryerons Dieu, etc.

A Grenwich , le xxj"* jour de may 1 573*.

' liecord office, Stnte papers , France, vol. LIV. (Autographe.)

— 36-2 — Voici sa réponse au duc d'Alençon :

Monsieur le Duc, tant parles lettres de nostre bonne sœur la Royne vostre mère , comme par les vostres avons entendu de Tinstance qu avez faict puis naguères au Roy vostre frère et à elle , qu*avec leur faveur puissiez faire ung voyage jusques en ce royaulme, pour nous veoir et faire plus ample démonstration de la grande volonté que , ^le longue main, nous avez portée, ce qu'ils ont accordé après la réduction de la Rochelle en Tobéissance du Roy. A quoy aussy son ambassadeur nous a instamment pressée et nous a sur ce requis vous accorder et envoyer seureté nécessaire. Or en cest affaire nous trouvons cause de temporiser, sans toutes fois le refuser, ny aussy d'accorder présentement , dont avons maintenant escript à la Roy ne vostre mère , ayant par autres propos par cy devant procédans d'elle recueilly la cause qui nous induict à ce faire, en ce qu'elle a dict que : si ne voullions premièrement promettre , avant vostre venue en ce royaulme, de vous prendre à mary à vostre arrivée , qu'il s'en ensuivroit de l'oiTence, si le marriage ne sortiroit effect. Or, considérant que ne pouvons jamais consentir, jamais accepter aulcun personage pour estre nostre mary, si premier ne l'avions veu , comme sommes encores de cest avis , nous désirons estre résolue par la dicte Dame vostre mère, si elle persévère tousjours en ceste opinion, ou non; ce que si elle faict , nous ne pouvons donc en raison accorder que deviez venir par de ça avec tel doubte. Recognoissans néantmoins que vostre façon de procéder envers nous est telle, que véritablement avons très bonne occasion de nous louer grandement de vous , ne voulans nommément oblier à vous remercier, tant qu'il m'est possible, de ce que n'avez espargné peyne , ne moyen a m'escrire et faire visiter, sçachant très bien qu'il n*a tenu à vous que n'ayez faict ce voyage de longtemps , et quoy qu'il en succédera de ceste ail'aire, nous espérons que n*aurez juste cause de penser que vostre bonne volonté soit mal employée sur nous , ains qu'avec gratuité Tacquiterons par quelque moyen. Et si la Royne vostre mère nous vouldra résouldre sur ce que luy en avons escript, nous ne différerons nostre response au dict ambassadeur sur la seureté de vostre voyage. Priant Dieu , Mons', etc. etc.

Le xxj may iSyS'.

Au mois de juin la négociation du mariage passe par une nouvelle phase, par une nouvelle exigence : Elisabeth fait signifier à La Mothe-Fénelon par Burghley ■ que si la paix ne se fait pas entre Charles IX et ceux de la Rochelle, elle ne donnera plus suite à ce projet et se verra obligée de prendre fait et cause pour ceux

' Uecord office, State papers , France, vol. LIV. (Copie du temps.)

« qui ne sont persécutés et ne tiennent leurs portes fermées que « parce qu*on veut les forcer d'abjurer leur religion. » Nous sommes donc amené ici à parler du siège de la Rochelle que nous avons laissé de côté pour suivre jusqu'au bout les intrigues de Maisonfleur. C'est au mois de janvier que le duc d'Anjou parut devant cette place ayant avec lui le duc d'Alençon et le roi

fil» Nnv.irrpî mAift lp vi^rîtnhlp vnînaiiPiir Hp Jarnar pf Hp Mnnt.

« par le duc d'Anjou à La Noue. Si la voie de la guerre est suivie ,

■ celle de la négociation est suivie également, et l'on verra en dé6- « nitive ce qu'on peut et doit attendre de La Noue, qui peut beau- « coup puisqu'il a à la Rochelle huit cents hommes à sa dévotion.

• Le comte de Montgommery, d'après des rapports d'Angleterre , t est sorti avec trente-cinq vaisseaux et douze mille hommes de « guerre pour secourir la Rochelle. »

i3 février: « Il engage le duc à tenter jusqu'à la dernière extré- « mité de traiter amiablement avec la Rochelle, lui rappelant qu'il « y a bien des fois à cette intention dépêché l'abbé de Gadagne. La

• voie de la force est douteuse et sujette à bien des hasards; la fin, « quelque heureuse qu'elle puisse être, sera toujours dommageable , « et de la ruine de la Rochelle et de ses sujets il ne peut lui revenir « que perle. ■

25 février: « Il s'est rendu compte de toutes les opérations, grâce « à M' de Bourricq [sic], maître d'hôtel du duc d'Anjou , envoyé par «lui; il a vu le plan des lieux, la place des forts construits, et « a pu avoir idée du plan adopté pour combler le port. »

4 mars : « Il fait connaître au duc en quels termes il est avec la « reine d'Angleterre à l'occasion de ses sujets qui se sont retirés en « ses États, et les conditions raisonnables qu'il leur a offertes; il a « fait fortifier les forts de Normandie et de Bretagne pour éviter « toute surprise. »

5 mars : « Il voit avec plaisir que, tout en cherchant à amener « à une composition amiable ceux de la Rochelle, on ne néglige rien «des préparatifs du siège; plus ils seront étroitement et vivement

• assaillis, plus ils seront trai tables; les instructions que le sieur de « Gadagne leur communiquera témoignent de son désir de les trai- « ter favorablement; il se promet que le comte de Retz et le sieur « de Biron sauront les manier si dextrement qu'ils les attireront « à quelque honnête parti. Lui personnellement désire la soumis- « sion de la Rochelle par la conciliation, mais il ne peut supporter « ces associations de ses sujets entre eux, ni souffrir l'exercice de « deux religions dans le royaume. »

8 mars : « La reine d'Angleterre ne sait point encore quel parti «elle prendra; dans ses propos il y a toujours de belles paroles, « mais peu d'effets. Elle attend ce que deviendra le siège de la Ro* «chelle; il faut toujours veiller sur la flotte et se tenir sur ses

■ gardes. »

lo mars : «Il a su par La Motbe-FéneloD que Montgommery « doit s'embarquer le 1 2 de ce mois pour se rendre à un rendez- « vous qu on ne désigne point, et où il trouvera quatre-vingts vais- « seaux et cinq mille mariniers; il prévient Matignon pour em- « pêcher qu'il ne descende en Normandie. »

20 mars : «Il promet un régiment de 3, 000 Suisses. Dieu «veuille qu'il reçoive de bonnes nouvelles de la Rochelle; quand «les bruits des secours d'Allemagne s'évanouiront, tous les des- « seins de ceux qui veulent troubler la paix du royaume seront « rompus. Le maréchal Damville tient toujours étroitement assiégée «la ville de Sonmiières où se sont enfermés les capitaines des « Cévennes; le maréchal a donné trois assauts où les Corses se sont « bien comportés, les Français assez mal. Le sieur de Caudale y a « été tué; il y a quinze cents hommes d'armes à Nimes commandés « par le fils d'un maréchal et un autre vilain qui a toujours fait «profession de voleur. Ceux de Nîmes seront aisés à réduire; ils « peuvent être secourus seulement du côté de Sommières que Dam- « ville tient bloquée, il envoie les portraits que ce maréchal lui « a adressés. »

23 mars : «Il envoie copie des dépêches de La Mothe-Féne- «Ion; il ne doute pas qu'on ne puisse empêcher l'arrivée du se- « cours que Montgommery médite de porter à la Rochelle; il com- «mence à se guérir de sa petite blessure; il garde le lit de peur «de la défluxion; sa plaie n'est que de la moitié de celle qu'il « avait au bras. »

27 mars : «Il envoie le double de la dépêche de La Mothe-Fé- « nelon. Le comte de Montgommery passant par l'ile de Jersey, il « faut que la flotte soit sur ses gardes et ne pas perdre au siège « une minute de temps. »

1" avril : ■ Par les dépêches de La Molhe-Fénelon il sait à quoi « s'en tenir sur le mariage du duc d'Alençon et sur ce qui concerne « ses sujets rebelles qui résident en Angleterre. »

3 avril : « U n'entend entrer en aucune dépense pour les Pays- «Bas, ne voulant porter ombrage au roi d'Espagne; ce serait « s'attirer une guerre qu'il n'est pas en état de pouvoir suppor- « ter, même quand Dieu lui aurait fait la grâce d'avoir mis une ■ bonne fin aux troubles de son royaume; mais il veut se les • ménager, les avoir pour amis, afin d'être assuré de ne rece- « voir dommage dr ce côlr. Vu ministre est sorti de la Rochelle,

a traversé le camp et est allé donner des nouvelles au comte Ludovic. »

4 avril : « Il espère bonne issue du siège de la Rochelle, il attend le résultat de Fassaut du bastion de TEvangile, il recommande d'éviter les cruautés, de faire respecter les fenmies et les enfants. Le commerce devra être transporté à Brouage, après que Ton aura terminé le port conmiencé. Il entend que la Rochelle soit démantelée ; de la prise de c«tte ville dépend tout le reste et le rétablissement de son autorité; c*est le seul moyen de déjouer les pratiques de la maison d'Autriche, lesquelles tendent toujours au préjudice de cette couronne; il a accordé à Monluc la confiscation de MaiJlac. »

7 avril : • Il a accordé une pension de douze cents livres au capitaine Montigny. »

29 avril : «Il a été prévenu par le cardinal de Lorraine que quelques réfugiés français méditaient une entreprise sur les frontières de la Champagne; il eu avertit son frère et lui demande de quel nombre d'hommes on pourra disposer pour renforcer cette frontière. »

3 mai : «Les affaires de Guienne vont fort mal, les rebelles tiennent la campagne entre Moissac et Cahors et attendent le vicomte de Paulmi avec les forces de TAIbigeois et du Lauraguais pour setendre plus avant. L'amiral de Villars demande des secours et surtout de la cavalerie, écrivant que Montgommery veut descendre à Saint-Jean-de-Luz, ou au cap Breton. Il ne sait comment secourir l'amiral, il n'a pas d'argent, et engage son frère à le faire assister comme il le pourra. M' de Villars n'a ni l'artillerie ni les boulets qu'il attendait et qui ont été gardés pour le siège de la Rochelle, il ne peut donc que se rendre maitre de la campagne et empêcher de faire la récolte; il invite le duc d'Anjou à le renforcer d'un peu de cavalerie. La descente de Montgommery est bien à craindre de ce côté-là , où avec les Béarnais il formerait un corps d'armée. 11 sait que M' de Villars se plaint de la lettre que Monluc a écrite à la noblesse qui est dans Montauban. »

à mai : « Il prend en miséricorde le sieur de Laval qui promet de vivre dorénavant catholiquement; il prie le duc de le lui envoyer et de le faire acxx»mpagner par son tuteur M' d'Asterac. ■

1 3 mai : « La reine d'Angleterre n'a pas encore pris de déci-

«sion pour le voyage et entrevue de son frère le duc d'Alençon; « elle a demandé Tavis de tous ses conseillers , et d'ici à un ou « deux jours il attend la nouvelle de sa résolution par un courrier « que lui enverra M' de La Mothe-Fénelon. Il s'agit d'avancer les • affaires de la Rochelle, d'y bien veiller, car là est le nœud de la « situation. »

2 2 mai : « H s'occupe activement des moyens de trouver de «l'aident, mais les ressources vont en diminuant. Le sieur Loys « de la Mirande ne veut à aucun prix que le capitaine Nicolo « Losco commande à la Mirande pendant son absence, ainsi « que ses sœui^ en avoient ordonné; il invite le duc d'Anjou « à faire accepter ce premier choix, seule manière de tout con- « cilier. ■

1 3 juin : « A loccasion de l'achat des grains pour l'armée, il ■ fera verser 25,ooo livres par le général des finances de Bretagne, « il a fait acheter ^oo chevaux pour les voitures des vivres; il « engage son frère à presser le siège. •

28 juin : « Il envoie de l'argent au duc et en enverra encore. »

Les lettres de Charles IX au duc d'Anjou nous ont conduit jusqu'à la fin de juin. Le Record office et le British Muséum ne renferment aucun document inédit sur le siège de la Rochelle et nous n'avons relevé que cette seule note qui se rapporte à l'assaut livré au mois de juin :

Monsieur, hier fort tard icy j'ay sceu que M' de Villeroy n'est encore arrivé, on fattend aujourd'hui ou demain au plus tard; il n y a aucunes nouvelles de la paix, ains on attend des nouvelles certaines par M' de Villeroy. L*on m'asseure que les choses s'apprestent pour un assaut général, au cas que la paix ne réussit, de laquelle on a néanmoins bonne espérance; quant à fescalade Ton m'asseure que, pendant que lesnostres faisoîent semblant de Tapprester et donner un assaut contre la bastille de TEvangile et la tour el par ce moyen amusoient de ce costé là ceulx de la ville, que cependant du costé de Salines le capitaine Guasq. avec plusieurs autres ont dressé onze eschelles par le moyen desquelles plus de 60 des nostres montèrent sur leur rempart, doù estant apperçuspar ceulx de la ville el les premier;) n estant suivis, ils furent repoussés avec perte de la plupart de ceulx qui estoient montés, entre lesquels furent tués le dict capitaine Guasq, M' de Malicorne, M' de Orne, et Monsieur mesmes (le duc d'Anjou) , qui les voyoit escalader des tranchées et qui se rioit pensant avoir gagné la ville, y fui blessé dune harquebusade au col, et M' de Vins sur lequel il éloit appuyé, ciussy tué, et M' de Tni-

vagnes blessé'. Voilà, Monsieur, comme je Tay vu d une lettre du xvj et depuis ouï asseurer chez M"* de Nemours*.

Le 20 juin, La Mothe-Fénelon écrit à Charles IX : «Le capitaine Orsay partira dans peu d'heures; il emporte l'offre de médiation de la reine Elisabeth, devenue au reste inutile, caria paix , vivement désirée par Catherine de Médicis depuis Télection du duc d'Anjou au trône de Pologne, avait été conclue le 2 4 juin, et le 12 juillet, La Mothe-Fénelon put annoncer cette heureuse nouvelle à Elisabeth. Aucun obstacle ne semblait plus s'opposer à l'entrevue sollicitée par le duc d'Alençon , et La Mothe-Fénelon demanda officiellement à la reine si elle y consentait et si elle voulait donner des sûretés pour le passage du duc. Elisabeth trouva la demande raisonnable et promit de rassembler son conseil et de répondre avant le i5 juillet. C'est pour rappeler celte promesse que La Mothe-Fénelon écrit à Burghiey la lettre suivante :

J*ay requis de sa Majesté, de la part du Roy , que , tant que les obstacles qu elle et messieurs de son conseil avoient mis au propos de Tentrevue sont osiés par le niesme moyen qu elle et eulx désiroient et que Monsieur, frère du Roy, car ainsy l'appelons depuis que son frère est roy de Pologne, ne retournera plus ni sanglant, ni meurtrier de ceulx de vostre religion de devant la Rochelle, ains possible autant leur amy et bienveillant que prince de la chrestienté, qu'il plaise à sa Majesté rendre maintenant à leurs Majestés très chrestienoes une response entière et non conditionelle sur leur honorable oflre el me déclarer qu'elle accepte Tentrevue, et qu'elle me face délivrer leshonnestes seuretés quiliiy sont requises pour cela. Sur quoy sa Majesté m'a respondu que ma demande estoit raisonnable et qu'elle ne la vouloit différer et que dès aujourd'huy vous seriez de retour à la cour, el qu'elle en conféreroit avec vous *.

La reine devant partir le samedi suivant, La Mothe-Fénelon prie Burghiey d'obtenir auparavant une réponse et un mot de sa main pour Monseigneur, frère du Roi, ainsi qu'elle l'a promis*.

Le i5 juillet La Mothe-Fénelon écrit de nouveau à Burghiey :

Monsieur, d'autant que des lettres que sa Majesté répondra maintenant

^ Une lettre de Catherine de Médicis à Matignon, du 18 jnin, parle de cette blessure reçue le 1 3 juin. Voir Bibl. de l'Arsenal , nw. de Conrart. ' liecord office , Slalepapers, Frana', vol. LIV. ■• Voyage de ville en ville. Fùxpression anglaise. * liecord office, Siatcpapers, Vnwuv , vol. LV. (Original.)

au Roy et à la Reine mère, et à Monseigneur le Duc dépend la conclusion ou la rupture d*une des plus honorables et nécessaires alliances de la chrestienté et des effets grands et utiles qui s'en espéroient entre ces deux royaumes, je vous supplie tenir la main quelles soient écrites en la bonne et chère façon, qu'il convient pour rendre témoignage à leurs Maj estez que je ne les ay trompées de les asseurer qu*il y a eu toujours sincérité de ce costé '.

Ce jour-là même il eut son audience et il mit Elisabeth en demeure de se prononcer; mais elle se contenta de dire que, bien qu elle vîl par les lettres du Roi et de la Reine que t le duc pren-

• drait tout le hasard de Tentrevue sur lui, il n'en resterait pas moins « pour elle le hasard de perdre Tamitié de tous trois, et qu'elle « s'en expliquerait franchement par une lettre particulière; puis le < Roi et la Reine mère en useraient après comme bon leur semble-

• rait, car le sauf-conduit serait inmiédiatement prêt. » C'était un prétexte poli pour gagner encore du temps.

Voilà oii en était la négociation officielle; mais qu'était devenu Maisonfleur? qu'était devenu ce projet de départ du ducd'Alençon? A la Rochelle il s'était posé comme chef du parti prolestant, groupant autour de lui les nouveaux convertis, et lorsque parut la flotte de Montgonimery, il avait eu la pensée de se saisir de quelques vaisseaux et de la rejoindre; ce fut La Noue qui l'en empêcha^. Une lettre de Maisonfleur à Burghley, écrite à la fin de juin ou au commencement de juillet, va nous révéler les intrigues qui se tramaient dans l'ombre, et dans lesquelles Thoré, l'un des fils du feu connétable de Montmorency, se trouvait impliqué :

Monsieur, j'ay tousjours attendu jusques à présent d'escryre à sa Majesté le désir que j'avoys de recepvoir des nouvelles de Don Lucidor, avant que passer oultre, à cest tin que, par ung mesme moyen s'informast sa Majesté de tout ce qu'il me feroyt entendre en ses lettres. Maintenant que j'ay veu que monsieur d'Ourset ^ ne m'a point apporté de response du paquet qui luy fut envoyé à Gravesend pour fayre tcnyr à monsieur Tore *, dans lequel j'avoys mys les lettres que j'escrivoys à Don Lacidor, je n'ay plus voulu différer d'envoyer les présentes à sa Majesté, lesquelles je vous supplye bien humblement, Monsieur, luy vou-

^ Record office, State papers, France, vol. LV. (Original.) ' Voir Martin, Histoire de France, [. W , p. 359. ^ Orsay envoyé par FJisabcth.

* Charles do. Moiilmorcnry.

Loir présenter, suyvanl la faveur qu il vous a tousjours pieu me fayre jusques icj. Ne voulant cependant oublyer à vous advertyr q*hier, environ les quatre heures après mydy, arrivèrent céans où je suis logé (qui est la vieille poste d'Anvers) cinq gentilshonmies allemans accompagnés de chasqu'ung deux valets , qui se disent avoyr esté cinq sepmaynes au service du prince dXVange, et maintenant estre venus en ceste ville pour s*esbattre et raffraichyr. Cependant il y a quelques-ungs céans qui disent les avoyr veus depuis ung an en ça avec le duc de Hollestain , qui s'en alloit trouver le duc d'Albe , chose dont j'ay bien voulu vous advertyr, affinque vous y pensiez. Au surplus, Monsieur, je croys que vous avez entendu d'ailleurs comme, pour contynuer ce que j'ay commencé, ma délibération estoyt, dès que nous estions encores à Belle Isle , de fa\ re deux compagnies de gens de pied pour mener en Hollande, au cas que Don Lucidor ne me feist express commandement de ne bouger de ce royaulme pour son service.

Maintenant que je voy que monsieur d'Oursct ne m'a point apporté de responce , soyt que Don Lucidor n ayt pas receu mes lettres si tost qu'il m'eust peu fayre response k cause qu'il estoyt à la Rochelle, soyt que quelque aultre occasion l'en aye empesché, je suis résolu de partyr dans cinq ou six jours que mes armes pourront estre achevées, et avecq les soldats que j'ay en ceste ville qui peuvent estre 60 ou 80 m'en aller à la Brille trouver ung aultre quasy pareil nombre que j'ay envoyé devant quant et le capp"' Poyel; j'attends une fort bonne trouppe de Hantonne et La Rye , là où j'ay envoyé ung de mes lieutenans pour cest effet. Je le vous dis. Monsieur, à ceste fin que si, devant que je parle , vous avez quelque chose à me commander pour le service de sa Majesté, ou le vostre, je m'en aille prendre congié de vous au lieu où vous serez, pour là recepvoir les commandemens de sa Majesté, lesquels ne me sembleront jamais trop difficiles , quelque condition qu'ils puissent porter, pour l'asseurance qu'elle doibt avoyr qu'oncques die n'aura ung plus affectionne , plus humble et plus fidelle serviteur que moy, qui ne désyre pas mieux que de me voyr quelque belle occasion entre les mains, par laquelle je la puisse rendre si certayne de la servitude et obéissance que je luy ay vouée, qu'après la preuve qu'elle en aura faicte, elle face estât de moy comme de chose qui luy est acquise en propriété.

Monsieur, après vous avoir fait offre de mes bien humbles recommandations à vostre bonne grâce, je supplyray le Créateur vous donner avec la sienne l'entier accomplissement de vos désirs.

C'est d(» Londres, ce xnj"'

Monsieur, vous me ferez beaucoup d'honneur et de faveur, si me vouliez fayre part des nouvelles du seigneur LactWor, et de ce que monsieur d'Oursel en peult avovr appris en France; si vous trouvez bon, je

vous yray Irouver pour cesl effect et vous porleray le double de la lettre que j'ay dernyèrement escript à Don Lucidor, pour le divertyr de demeurer chef devant la Rochelle. J^addressoys mon paquet a monsieur de Tore , lequel il a receu , ainsy que monsieur d*Ourset m*a présentement mandé, mais de response il ne m'en a point apporté. Je croy toutes foys qu'on l'aura envoyée à monsieur de Walsingham , ou que bientost Ton luy envoyra , car je mandoys à Don Lucidor qu'il n envoyast désormais mes lettres à d'aultres qu'à luy seul.

Vostre très humble , et plus obéissant et alTeclionné à vous fayre service ,

Maisonpi.edr.

Monsieur, ainsy que j'estoys prest à fermer ceste lettre j'ay esté adverty que des petites navires françoys que la Primerose a pris ces jours passés, ils sont sortis deux ou trois cens soldats françoys, qui ont tous esté desvalisés tant de leurs armes que de leurs acoustremens , dont je ne suis pas marry, pour une aultres foys leur apprendre à croyre les advt'rtissemens que je leur avoy» donnés.

Mais cependant , d'autant que les dicts soldats me seront 1res néces> saircs pour remplyr les trouppes que je suis délibéré de mener en Hollande, et qu'il me conviendroyt fayre de nouveaux frais à leur donner nouvelles armes , à ceste cause je vous supplye bien humblement obtenyr en ma faveur lettres de sa Majesté par lesquelles il sera faict commandement au capp"* de la Primerose, ou aultres qu'il appartiendra, qu'ils ayent à me fayre restituer les armes et acoustremens des dicts soldats , vousasseurant. Monsieur, que je mectray ceste obligation au rang d'une infinité d'aultres que je vous ay, pour ung jour mettre peyne de les recognoistre et desservyr par quelque humble et agréable service que je vous pourray fayre, quand vous me ferez ce bien que de m'employeret commander, qui ne sera jamais si tost que je le désyre.

Et il ajoutait, tout en s'excusant de Timportuner d'une autre requête :

« Monsieur le conte d'Oxfort, votre beau-fils, a retenu chez ung marchant de ceste ville trante morrions dorés, lesquels me seroient bien délivrés pour argent, moyennant que le marchand eust licence de ce faire par mon dicl s' le conte, et, pour ce que je n'ay point encores cest honneur de le conoistre, je vous supply bien humblement, au cas qu'il ne voulust présentement se servyr des dicts morrions dorés, me fayre ceste faveur que de le prier de permettre que je les puisse fayre achepter du dict marchant, et n'imputer point à présomption ou importunité, que j'aye pris la hardiesse de vous donner ceste peyne pour

moy, qui ne vous ay jamais fait service, mais au désyr que j'ay de ne rien espargner pour rendre mes compagnies bien armées, et puis m*en aller aveq elles vivre ou mourir en Hollande pour le service de Dieu*.

Au mois d'août le duc d*Alençon tomba très-gravement malade; cette maladie arrivait juste au moment où lambassadeur d'Angleterre prévenait officiellement Charles IX et Catherine que la reine, sa maîtresse, devait se rendre à Douvres, le i*' septembre, et y séjourner sept jours, ce qui permettrait au duc d'aller lavoir, si cela lui plaisait. Le 18 août, le Roi écrivait que son frère n'était pas encore en état de sortir hors de son logis de quinze jours. La reine n'ayant rien changé à son projet de séjour à Douvres, Catherine et Charles IX jugèrent à propos d'envoyer M. de Retz en Angleterre. On comptait sur son habileté pour dissiper toutes les défiances soulevées par la Sainl-Rarthélemy et pour démêler les véritables intentions d'Elisabeth sur le fait de l'entrevue.

De Retz emportait une lettre du duc d'Alençon pour la reine Elisabeth, que voici :

Madame , ne pouvant la grande mialadie qui m'est siu*venue permettre à ceste heure de vous escripre une lettre de ma main et encores moins d'accomplir de mon costé nostre entrevue que j'ay tousjours tant désirée, comme je fais encore maintenant, j'ay prié mon cousin le comte de Retz, mareschalde France , qui s'en va par deçà vers vous vous rendre tesmoignage du desplaisir que j'en ay et vous dire là-dessus et sur la sincérité de mon amitié et affection en vostre endroict plusieurs choses , desquelles je vous prie le croire et luy adjouster foy comme à moy mesmes qui supplie le Créateur, après vous avoir bien affectueusement baisé les mains, qu'il vous ayt. Madame, en sa très saincte et digne garde.

BIscript à Paris, le x.xhij* jour d'aoust iSyS.

Vostre bien affectionné frère et cousin , Françoys*.

Pour se ménager les bonnes grâces d'Elisabeth, le duc ne craignait pas d'attirer de nouveaux dangers sur la tète de Marie Stuart; la lettre suivante, écrite, en son nom, par Du Plessis à

Record office, Staic papcrs, Krancc, vol. LV. (Original.

Burghley, lui fait peu d'honneur et nous donne une triste idée de son caractère :

Monseigneur, je reçus hier une lettre de mon frère qui est un peu vieille de date, mais comme il a pieu à Dieu assez nouvelle encore; il me mande que M' le duc d^Alençon luy a commandé de me mander que j*advertisse sa Majesté, de sa part, que la reyne d'Escosse fait de grandes pratiques pour exécuter de telles matines que celles de Paris et qu elle a donné avertissement en France que ce doit estre bientost, que les plus grands de là s* en meslent sans doute. Je vous envoie la lettre mesme de mon frère et n'eusse failly en estre porteur moy mesme, n eust esté que Tambassadeur de France est en cour. Les paroles de la lettre sont (car j'ay peur qu elle vous donne de la peine à lire) : « La demoiselle « m'a prié de vous mander que vous ayez à advertir sa bonne amie de sa « part que la prisonnière fait de grandes pratiques pour exécuter de telles • matines que celles de Paris , elle a adverty de deçà que ce sera bien- « tost; il sera bon de regarder d\ donner ordre de bonne heure, car les « plus grands s\'n meslent et qu elle n'en doubte point. • Au reste je supplie vostre Excellence de m'excuser si je ne vous suis allé trouver et estimer que je n'estime moins point le bien ei prospérité de ce royaume que le nostre propre, comme y estant du tout conjoint; sur ce baisant très humblement vos mains, je supplie le Créateur qu'il vous donne longue et bonne vie.

De Londres, dernier jour d'aoust iSyS.

Vostre très humble et obéissant serviteur^ Du Plessis *.

De Retz était en outre chargé d'annoncer officiellement la nomination du duc d'Anjou au trône de Pologne; en réponse à cette communication , Elisabeth écrivit de sa main au nouveau roi :

Très cher frère, l'avancement de vostre estât n'a peu empêcher vos honestes offres de continuer les.viculx coustumes que vos précédens roys de Poloigne ont usé en l'endroit de l'Angleterre , comme j'entends et par mon ambassadeur et aussy par le raareschal mons' de Retz , lequel m'en a fait une déclaration fort longue , de l'affection que tenez à la bonne amitié de nous deux ; vous asseurant que ne peult estre que quelque honneur qui se pourra conjoindre au dignité que tel frère de roy peult avoir, ne me semblera oncques que très agréable à mes désirs , à la race de qui je me tiens si obligée pour les singuliers indices d'intrinsèque affection receus de la part du Roy mon très bon frère, que

' Record office, State papers, France, vol. LV. (Autographe.)

pour l'amour de luy, s'il i/y eust autre cause, je m'en congratulerois avec vous corne à iceluy à qui j^adjousteray ce mot de bon souhait : « Que le régner vous soit aussy heureux, que l'eslection vous est honorable, et que Taugmentation de vos tiltres ne facent diminution de vos amis ; mais que le tout tourne en bien à vos bons desseignsi • Et de mon costé je n*auray garde de ne mériter la grâce de bons Princes , et justement n*en recevray tort , ou injure , comme plus au long j*ay prié mons' de Retz de ma part vous dire.

Vosire bonne sœur et cousine,

Elisabeth ^

Cesl dans ces termes qu'elle répondit à la lettre du duc d'Alençon :

Monsieur, ayant receu vos lettres , je m'estonnois bien fort pour voir la main de secrétaire, n ayant esté cause ceste grande débilité en qui vous vous teniez , estant très aise d'avoir entendu la guérison premier que le dangier. El comme je doibs, aussy vous doibs-je une infmité de grâces pour le voiage que pensastes faire pour me visiter, et n'auray garde de ne le mettre au reng de mes meilleures fortunes que la mer n'a peu restraindre vos désirs de me voir, estant chose qui m'obligera à jamais pour ne me monstrer ingrate en vostre endroit. Et pour avoir receu une déclaration bien longue de vos internelles pensées en ceste négociation je y entends une sincérité singulière, et affection bien grande, pour tous lesquels honorables déportemens en ceste cause je me recognois bien fort tenue à vous. Monsieur, comme je m'asseure mons' de Retz au long vous dira ; vous promettant qu'en toutes mes responses je respecte autant voire honneur et repos que le mien , et ne souhaitte vivre jusques là que ne tienne tousjours en très grand regard le bien ou mal qui vous pourront advenir, comme à qui je ne feray si grand tort, que de luy procurer quelque peu d'incommodité, comme Dieu sçait, à qui je prie vous conserver en bonne santé et longue vie.

Votre bonne cousine preste à vous faire honneur,

Elisabeth*.

Elle accompagna cette lettre de deux autres, Fune pour Charles IX, Tautre pour Catherine; les voici toutes deux:

Mon très cher frère, quelcun qui de vostre part me fust venu visiter m' eust esté mieulx venu que d'aultre part, mais ayant receu l'honneur que me faictes de la bouche de tel qui vous est si ohséquant

^ Hecord office , State papers , France, vol. LV. (Copir.) * Ihid. (Copie du lemps.)

serviteur, el si sçavant es afTaires de princes, estant nourrv en si bonne cscole que la vostre , me semble redoubler mon obligation, m' estimant avoir receu une arre suffisante pour respondre aux divers soupçons qui de ceste négociation en fust conceu , et vous supplie croire que , de ma part, je me rends satisfaicte que vos désirs ne tendent â aultre but, sinon à la conservation de nos mutuelles intelligences , conjoinct avec une envie la plus grande de perpétuer nos affectionnées amitiés, à laquelle je vous promets que moncueur ne peult contredire à mes parolles, si avant qui ne vous en responde jusques à la dernière pensée. £t suis fort aise qu'avez en grande estime ce gentilhomme présent messagier qui a esté vif tesmoing de mes intentions , lequel j*espère nous servira de fidel ministre entre nous deux , a qui il n appartient suivre aultre fortune que telle qui nous adviendra, n ayant deux cordes à son arc, lesquels qui en usent pourront bien tirer plus fort , mais jamais droict. Je ne jugeray cest conle si insuffisant que ma lettre diminue quelque peu de sa gloire» pourtant je me remets à sa déclaration pour vous en faire compte au large, et pour ne vous fascher de trop longue lettre, me recommandant cent mille fois à vous, mon très cher frère, je prieray le Créateur vous tenir longues années en bonne vie et longue. De Ginterbery , ce dimanche. «

Elisabeth*.

A la reine Catherine de Médicis :

Entre toutes les bonnes occasions , Madame , qui souvent m'ont eslé données de vostre part pour signifier le désir qu avez tousjours eu de continuer nostre amitié, il me semble que ceste dernière n a cédé aux précédentes en me mandant ung gentilhomme de si bonne qualité, doué de tant de fidélité vers son maistre, accomply de tant de prudence meslée avec la sincérité, nourry au cognoissance des affaires des princes, et si bien informé de nos négociations, quil me semble par luy avoir receu ung ample registre des choses appartenantes à nostre cause; auquel ayant souvent donné audience, j*en ay receu déclarations de plusieurs natures, desquelles quelcunes m'ont contenté seule d'entendre et retenir, les aultres je prie mons' le mareschal à les participer à aultres , pour n'estre si seiche que de les garder seule. Â toutes lesquelles je ne puis plus dire, sinon que me trouve pleine de contentation et bien fort persuadée que nulle astuce, ne finesse ail tenu lieu en cest négoce, ains qu'il a pieu au Roy, mon très cher frère , et à vous , Madame , de vouh oublier de mon sexe et me commettre le crédit d'une qui se peult taire, de laquelle hardiment vous en pourrez asseurer, comme de quelque autre le plus proche, et vous prie croire que autre querelle ne résouldra

* Record office, State papers, France, vol. LV. (Copie.)

entre nom, sinon la revanche de quelques bons offices Je mon coste pour faire quelque peu de récompense pour Uni de courtoisies , estimant que ce me feust ung creve-cueur d*avoir veu napuères les limites de la France, n'ayant eu l'heur d*en veoir le maistre, et souvent en la regardant je mauldisois la mer pour avoir séparé par passage ce qui est conjoinct daffection, sj est-ce que recevant cest honneur d'estre saluée d'un tel messagier, cela releva ung peu pour imaginer que le Roy ne fust loing quant ceinj-lâ me fust présent, auquel je rends et à vous. Madame, une infinité de grâces, conune d*icelle qui ne (auldra à rendre un réciprooque bonne volunté et sincère amour, comme Dieu sçait, à qui je prie vous donner bonne vie et longue ; pensant de commettre un grand crime en Tendroict de monsieur de Retz, si ne me remettasse du tout à sa suffisance, comme qui a entendu et mes intentions et mes folies, avec lesquelles j'espère que comporterez sçachant le cueur dont elles sortent.

Elisabeth V

Durant le séjour de M. de Relz à la cour d'Ao^eterre , plusiem^ réfugiés français vinrent faire leur soumission entre ses mains, et du nombre Languillier, ce même ministre dont nous avons reproduit une lettre si violente à la reine Elisabeth. Déjà il avait écrit à La Mothe-Fénelon :

Monsieur, sans toutes les considérations que je vous dis Taultre jour et ma grande incommodité , je fusse bien volontiers allé faire la révérance à monsieur le conte de Res, car oullrc ce que je ne veux laisser en arrière de toute la submission et debvoir d'un \Tayment loyal et très humble subject et serviteur en la personne des principaulx et plus grands officiers de la couronne de mon Boy, je scrois d'ailleurs infiniment aise de voir tant de seigneurs et gallans gentilhommcs françoys qui accompagnent monsieur le conte de Res, dont je m'asseure que quelques me diront des nouvelles de vos!re cousin le baron de Bclleville, de qui je n'en ay receu mot il y a plus de dix moys, ce que je commence à trouver un peu cstrange pour te moins depuis la piix; mays pour revenir à mon propos et intention , m'asscurant bien de voslre bonne volonté en mon endroict , j'ay bien voulu dépescher ce gentilhomme qui est à moy vers mondict s' le conte et le vous addresser, en vous suppliant me faire tant de bien de luy commander ce qui faudra qui face, et bien que vous soyez occupé à de trop plus grandes choses, je désire pourUint que vous prenez la peine de lire ce que j*escris k monsieur le mareschal , à quoy j'espère par vostrc bon moyen qu'il me fera responce et vous aussy, s'il vous plabt. Voilà tout, pour ne plus vous ennuyer, ce que vous aurez de moy pour

' Record office, Slate papers, France, vol. LV. (Copie du temps.)

ceste fois avec mes bien humbles reccommandations à vos bonnes grâces , priant Dieu qu il vous donne. Monsieur, 1res heureuse et longue vye. De Londres, ce septiesme de septembre 1 578.

Langoiluer\

Maintenant voici sa lettre au comte de Retz :

Monsieur, encores que , sur le point du parlement que monsieur de La Mothe, ambassadeur pour sa Majesté, fit de ceste ville quant il fut adverty de vostre prochaine venue par deçà, je le fus trouver, comme il montoit à cheval et luy reiterré un propos plus amplement encores que je ne luy avois premièrement tenu, comme il me promist le vous fayre entendre, suyvant 1res affectionnée supplication que je luy en feis, je ne lairray pourtant de vous dépescher oullre cela ce gentilhomme présent porteur qui est à moy, voullant, pour la dignité de mon Roy, honorer vostre grandeur de tout mon pouvoir, et d auhant plus en vostre endroict qu il vous a pieu quelque foys de me promettre bonne part en vostre faveur et amytié, y estant comme je croy plus convié par la proximité d*entre madame vostre femme et moy que par mérite qui y soit, et sans plusieurs considérations que j*ay eues pour ne me sembler pas raisonnables de vous importuner maintenant par ma présance, je n eusse failly de vous aller trouver, bien que je soyc fort incommodé de tout ce qui me feroit grand besoing , commençant à estre vieulx et absent de mon pays, auquel très fort je me désire, puis qu il a pieu à Dieu, comme m*a dict monsieur l'ambassadeur, de rendre la clémence et la bénignité du Roy telle que de donner seur accès, liberté et jouissance à la conscience, à la vye et aux biens de ses pouvres subjects professant la mesme religion que je tiens, de sorte, Monsieur, qu estant si naturellement bon François, comme je suis, je ne désire rien tant dans ce monde que d' estre , avant mourir, employé en Texécution de quelque glorieux et bel acte pour le service de sa Majesté, en quoy jene faudray jamais, Dieu aydant, ponr laschelé.ny infidellité, ny trop par ignorance. Il vous plaira donc, Monsieur, de me faire response et me commander en particulier pour vostre service chose qui soit en ma puissance, car j'y obéyray promptement et de bon cueur ; sur quoy je feray fin , après avoir très humblement présenté mes recommandations à vos bonnes grâces , priant Dieu qu il vous donne. Monsieur, très heureuse et très longue vye.

De Londres , ce septiesme de septembre ib'jS.

Languillibr*.

Nous approchons de la fin de Tannée iSyS, et cette éternelle

* Record office, State papers, France, vol. LV. ' Ibid. (Copie du temps.)

question du mariage du duc d'Âlençon, qui a rempli nos pages et dont le gouvernement anglais se servait pour masquer toutes ses pratiques, loin d'avancer, avait fait un pas en arrière. Burghley ne cachait pas à La Mothe-Fénelon qu'on lui écrivait de France « que les marques de la petite vérole n'avoient pas disparu avec «le temps et qu'il restoit au visage du duc des enflures; qu'il « croyoit donc que la reine ne s'en pourroit jamais contenter. ■ Randoiph fut envoyé au mois d'octobre pour savoir de visu ce qui en était; il emportait un portrait pour bien constater la différence du réel à l'idéal. Elisabeth, comme toujours, alléguait son grand âge, en disproportion avec celui du duc, le danger auquel elle s'exposait en ayant des enfants, la crainte du mépris si elle n'en avait pas. Leicester, dans une entretien avec notre ambassadeur, revient sur ces éternelles redites. On ne peut refuser aux Anglais, et à toutes les époques, d'avoir été éminemment pratiques: Randoiph, maître des postes d'Angleterre, avait à traiter des rapports conmierciaux des deux nations. Le projet de mariage n'était peut-être encore que le moyen d'obtenir de meilleures conditions. En tous cas, la mission réussit, car Charles IX, dans une lettre du 2 décembre iSjS, remercie Elisabeth de ce qu'elle lui a fait entendre parle sieur Randoiph , maître de ses postes, et de sa bonne volonté pour faciliter le commerce entre les deux pays^

Une longue lettre de Maisonfleur va clore cette année iSyS; elle nous explique , non moins bien que les lettres de La Mothe- Fénelon, les défiances d'Elisabeth à l'endroit de Catherine, et de plus elle nous révèle son idée bien arrêtée de faire venir secrètement en Angleterre le duc d'Alençon, de l'avoir sous sa main, comme un réfugié et au besoin comme un chef tout prêt pour les révoltés de France et les huguenots. Cette entrevue tant de fois annoncée et tant de fois remise, ces lettres affectueuses, ces protestations d'amitié et de dévouement, c'étaient ses armes ordinaires. L'Ecosse l'inquiétait, l'Irlande était en pleine révolte, elle venait d'y envoyer Essex; il fallait bien donner le change et ménager la France, jusqu'au moment où elle favoriserait de nouveaux troubles et la prise d'armes de Montgommery.

Seigneur Lucidor *, j'avois délibéré de vous envoyer ce porteur dès

* Record office , State papers, France, vol. LV. (Original.)

* Lo duc d'Alençon.

la lîn de novembre , mais j*ay esté contraint d'attendre de jours en auhrcs le partement de T homme de mons' de Clieuzian (sic), ailin de ïc fayre passer quant et luy pour plus grande seureté , qui n*a pas esté cependant sans me désespérer plus d'une bonne demye douzaine de foys par jour, comme vous pouvez penser, pour Textresme ennuyé que j*avoys de vous layre tenyr ceste lettre aveq une aultre que je tiens en réserve il y a quinze jours. Or, ainsy que jaltendoys le jour de son partement, qui estoit touâjours de demain en demain, il est arryvé un(ç courrier de France qui a apporté lettres par lesquelles MadT* de LisW a esté asseurée par son ambassadeur de Tasseurance qu'elle debvoit prendre des propos que je luy ay tenus de vostre part, dont j*ay esté d'ung costé înfynyment satisfaict, et de Taultre extresmement aibaliy de ce que \\ n'y avoyt point de lettres pour moy, ny de vous, ny de Clevis (jic), m'e>tant ad vis qu*il estoyt bien nécessayre que tous deux m'escri vissiez. Or, tant y a que, pour le vous fayre court, il est hors de ma puissance de vous dyre les deffiances extresmes que Madame de Lisle a prises de ceste négociation. On l'a tellement persuadée que ralTaire dont je luy ay parlé de vostre part est une menée de Mad"* de la Serpente*, qu'il est quasy impossible, à ce qu'on m'a dit de bon lieu, de luy fayre perdre ceste appréhension , car elle se dit avoir par tant de foys esté trompée de toute sa race, qu'elle ne peult plus adjousler foy à ce qui vient de ce costé-là. Toulesfois, comme elle est naturellement bonne, après une infmité de remonstrances , protestations que j'ay faicis du contrayrc à ceulx qui m'en ont parlé, auxquels, me fiant de vostre parole, je n'ay rien moins obligé que ma teste, se résolvant eu elle-mcsmes, elle a dîct au conte de Montgommery pour me dyre que, si vous ne vous basiez de venyr à ceste foys, au lieu que jusques ycy elle a voulu croyre que vostre intention et voulonté ont esté bonnes et que véritablement vous luy avez demandé secours pour le danger où vous vous trouviez, elle se dispensera de croire tout le contraire, et que toutes les longueurs dont vous avez usé jusques à présent, tout le beau langaige que luy avez tenu par Tos lettres, tout ce que m'avez chargé de luy dyre de votre part, n'ont eslé qu'autant de ruses et tromperies pour la surprendre, que tout ce faict est manyé par le conseil de Mad"* de la Serpente, alBn de prolonger les choses , et les tenyr en aleyne pour quelque sien dessein que personne n'entend. Que direz-vous à cela , seigneur Lucidor ? N'est-ce pas là ce que vous demandez? Voilà- t-il pas ma légation accomplye I On vous appelle, au lieu de vous donner congiél On vous semond à voushaster, au lieu de vous esconduyrel Lucidor! Le plus fortuné Prince de la terre, s'il sçait bien user de sa fortune J C'est donq à vous à y penser, seigneur

> Elisabeth.

* Catherine^

Lucidor ! C'est à vous à embrasser une si belle occasion, car vous ne pouvez osier de Tcspril de Madame de Lisle Fimpression qiron luy a mise de ces le négociation, synon en la venant juslifjcr vous-mesmes, vous achemynant par de çà pour cest effet. Enfin c*est vous qui la recherchez, c'est vous qui avez affaire d'elle; vous voulez avoir d'elle une parolle par la bouche d'auitruy, elle veult que vous-mesmes la veniez demander en personne, et est si bonne que , pour cest effecl , el pour vous tyrer du danger où vous luy mandez que vous estes, elle vous offre tous les moyens qui sont en sa puissance. Maintenant, qui est le plus tenu d'obeyrde vous deux? Ou vous qui estes en peyne et qui la recherchez, ou elle, qui se peult passer de vous et ne vous recherche que pour voslre bien et pour vous tyrer du péril où vous vous trouvez? C'est chose toute asseurée que, si vous continuez à ne vouloir point venir, pour ce que n'aurez pas eu la parolle, il semblera à vostre maistresse que vouliez capituler avec elle; comme si vous disiez : « Qu'elle me pro- « mette de me fayre Roy d'Angleterre, ou anltrement je n'yray point. » Cela s appelle proprement vouloir avoir une maistresse de haulte lutte. Pensez qu elle y est bien tenue, s*il ne luy plaist. Davantage, cela ne se rapporte pas aveq ce que m'avez chargé de luy dyre de voslre part, car, vous vous pouvez souvenyr, seigneur Lucidor, que partant d'aveq vous, vous me chargeastes expressément de luy dyre que ce n'estoyt point pour la grandeur, ou pour le royaulme que vous la recherchiez, mais seulement pour l'affection extresme que vous portiez à tant de rares perfections que le ciel luy avoyt départies, et que si vous m'envoyez vers elle, c'estoyt aussy pour la supplyer de vous secouryr en vostre besoing. Et maintenant si vous ne venez point, vous ferez paroistre qu'en la recherchant vous n'avez point esté mené des deux considérations susdictes , car si aultre chose ne vous meine que sa perfection , et le danger où vous estes, il en est en vostre puissance de vous satisfayre •en fung et en l'aultre de ces deux points; d'autant que venant par de çà, vous vous rendrez satisfaict par la présence de la personne du monde que vous dites aymer et estymer le plus, et par ce mesme moyen vous tyrer du danger où vous estes, par le secours qu'elle vous offre si libéralement. Puis , vous trouvant satisfaict en ces deux articles , tout à temps commencerez- vous à parler du mariage. Vous pouvez penser qu'elle n'a pas de coeur de marbre, mais qu'elle est composée de chair, de sang, de veynes et d'artères; et s'il advient que, parmy tant de perfections dont elle est douée, il se trouve quelque apparance de rigueur, ce sera lors, seigneur Lucidor, qu'il la vous fauldra assiéger par tant de sortes de services, qu'à la fm elle soit contrainte de rendre la place; en quoy il vous fault tant promettre de vostre vertueuse poursuite, de vostre persévérance et de vostre fidélité , que vous croyez asseurément qu' aultre que vous ne mérite de remporter el en avoyr pleine jouyssance.

Ce sonl là les vrays moyens par lesquels se doibvent veincre cl gaigner les cueurs des honestes dames, et non pas | pardonnez-moy si je parle trop librement) par composition faicte avant la main. 11 y a dames et dames : les unes, seigneur Lucidor, comme vous sçavez trop mieux, se traictent d'une façon que les aultres abhorrent en tout et par toul. Vous sçavez que je m'entends ungpeu en telles affaires, et que mon advis y a tousjours esté rcceu pour bon et valable. Les honestes dames (laissons à part le sceptre et la couronne, car sans cela celle -cy a bien de quoy estre recherchée) veulent estre servies, honorées, respectées, obéyes, et rien ne leur anioUist tant le cœur, rien ne dispose tant leurs affections à nous vouloir aynier, seigneur Lucidor, qu'alors que par effect nous monstrons de vouloir garder et observer en leur cndroict tout le respect qui se peult, nous despouiller de raffection que nous debvons à nous-mesmes pour nous donner du tout à elles, procedder avecques elles en déportemens non dissimulés , les aymer, les chéryr, cspouser leurs voulontés , trouver bon tout ce qu'il leur plaist , fuyr et rejetter ce qu'il ne leur plaist point, en somme nous résigner du tout entre leurs mains, et mesmes deppcndre de leur plaisir, jusques à nous vouloyr mal à nous-mesmes, s'il leur prend envyc de nous bayr. L'honnesteté, la courtoysye , la soumission , la persévérance, la belle créance , l'amour exlresme et la fidélité , sont les vrayes pièces de canon qui font brèche au coeur des honestes dames; ce sont les enchantemens par lesquels tant et tant d'honnestes hommes ont charmé, vaincu, dompté les courages de tant de princesses illustres, lesquelles aullrement denieuroyent invincibles et affranchies contre toutes sortes d'assault. Et comment donq pensez -vous vous pouvoyr acquitter de tous ces debvoyrs, si vous -mesmes ne trouvez moyen de passer par de çà, par les moyens que vostre maistresse vous présente ? Or, comme je sçay que toutes ces bonnes et louables parties ne vous manquent , non plus qiie la luniyere au soleil, aussy dcbvez-vous, à mon advis, tascher en toutes façons de les fayre paroistre en apparance, comme il est certain que vous les possédez en effet. Certes, certes je ne ments point, estant Madame de Lisie reste grande et accomplye princesse qu'elle est, je trouve que la faveur qu'elle vous faict, au temps là où nous sommes, est si grande et si remarquable que mille vies se debvroient bazarder à travers de mille flammes pour avoir moyen de l'en venyr remercyer en pt^rsonne, et tascher à se rendre possesseur du surplus, qui, à mon advis, ne peult estre deslyné qu'à ung seul Lucidor.

Advisez donq, s'il vous plaist, à vous résouldre; aultrcment je vous promets que nioy-mesmes ne sçauray plus ce que j'en debvray croire, et me donnerez occasion de penser, ou que vostre voulonté n'estoyt pas telle que me favez dite, ou que vos desseins regardent une aullre lin, et ne faull plus, s'il vous plaist, que vous vous arresliez sur ce qu'elle u\i

pas dît Ouy quant au point principal, car, encorcs que je croye qu'elle le die en son coeur plus d'une douzaine de foys par jour , si ne fault-il pas attendre qu'elle le die jamais de bouche jusqucs à ce qu'elle vous voye par de çà. Et à la vérité, si elle faisoyt aultrcment, elle ne feroyt pas tour d'habile femme, tant pour Toppynion en quoy on l'a mise que tout cecy n'est qu'une menée de Mad"' de la Serpente , comme aussy pour ce que ce seroyt trop mettre sa réputation sur le tablyer, si elle vouloyt ainsy inconsydérémcnt engaiger ce qu'elle doibt avoyr de plus cher en ce monde sous une simple lettre de créance envoyée par Tung de vos gentilhommes. Je vous en fais juge vous-mesmes ; et s'il luy estoy t advenu de s'oublyer jusques-là, si vous ne l'en auriez pas en moindre estyme. Je vous prye , quand les nations estrangères viendroientà sçavoyr qu'elle eust clandestinement promys et juré sa foy à ung jeune Prince qui est, par manyëre de dyre, encores soiis l'aisle de sa mère, à vostre advis , en quelle réputation ils la tiendroient î Aussy, si la parolle que vous demandez est tout ce qu elle peult vous donner (car de la parolle dépend le reste) , que pourroy t-elle fayre davantage au plus grand Roy du monde qui la rechercheroyt pour mesmes regard que vous faictes? Que cela donq ne retarde point vostre délibération , seigneur Lucidor, mais au contraire venez et vous hastez, de peur que les remises et longueurs dont vous pouriez user ne gastent et allèrent ce qui est fort heureusement commencé. Ne négligez point ceste belle occasion qui vous attend avecq les bras ouvers pour vous reccpvoyr, comme le plus accomply en bonheur qui ayt esté depuis cinq cens ans.

Ains sur tant que vous aymez la seureté de vostre personne, et que vous avez recommandé vostre liberté, votre réputation et votre grandeur pour l'advenvr, prenez le frein aux dents, et mettant tout aultre pensement enarryère, arrestez-vous àcestuy-cy seul pour l'exécuter vivement» donnant ordre incontynent, après avoir receu la présente, à tout vostre faict si dexlrément que l'air mesmes ne sçache pas vostre entreprise de peur de l'esventer. Trouvez moyen de recouvrer quelque bonne somme d'argent, s'il est possible, afFm de n'estre pointa importuner si tost ceulx de deçà pour vous en prester; car enfin vous sçavez comme cela déserve; si toutes fovs vous cognoissiez que telle chose reculast vostre partement, ne vous y amusez point, s'il vous plaist, car au fort chose du monde ne vous manquera par deçà; vous ne debvez. rien avoyr si cher que le' temps, et croyez que je ne vous tiens pas ce langaige sans bien grande raison , car vous et moy ne debvons fayre de double que Madame de Liste ne soit recherchée de beaucoup d'endroits, pour promettre et donner sa parolle, tant pour la guerre, que pour aultre chose, et vous apprens que estant une foys donnée elle est irrévocable. Il est à présupposer qu'elle tient tout le monde en suspens pour l'amour de lous. Elle a dit aussy au conle de Monigommery pour me dyrc que, si

vous ne venez à ceste Toys , elle se délibère de n*oûyr plus personne de voslre part, aînsy faiilant a frapper ce coup, vous serez lout esbaliy qu on vous couppera Therbe sous les pieds , et perdrez toute Tespérance d*eslre jamais plus secouru du costé de deçà ; aussy n*aurez-YOus point occasion de vous pleindre de moy, puis que j'auray faict mon debvoir de vous en advertyr. Je suis ycy pour vostre service et ne vous doibs , ny ne vous puis rien desguiser. Or, quand vous viendrez, je ne suis pas d'advis que vostre trouppe soyt de plus de six ou sept chevaux, et tous bons hommes, comme Batteresse, le capp"' Grille, le capp*Lis]e et aultrès tels gens qui marchent plus de la teste que des pieds. Je ne vous parle point de La Mole, car je m'assure bien que cestuy-là sera le premyer dans la roolle et que mons*^ de Tore sera vostre principal gouverneur; Lavergne vous est aussy extresmement fidelle et a du coeur et de Tentendement avec ung désyr extresme de se signaler auprès de vous; celuylà pourra bien estre aussy de voslre trouppe. Vous estes plus saige que moy pour donner ordre à ce qui reste. Je supplye le Créateur, seigneur Lucidor, qu'il vous conduise et vous dirige par son esprit si heureusement, que nous puissions avoyr ce bien de vous voyr bien lost par de çà. C'est le xnij*'decembre'.

Copie de cette lettre fut remise à la reine pour la rendre plus favorable.

Nous n'avons retrouvé aucune des réponses du duc d'Aiençon à Maison fleur, mais seulement ces quelques lignes de lui à Wàlsingham :

Monsieur de Walsingan , j'ay esté bien aysc d'avoir ceste occasion de fere entendre de mes nouvelles à la Royne d'Angleterre pour Tasseurec tousjours de ma parfecte affeclyon à son service et par mesme moyen j'ay bien voulu vous escripre et pryer me tenir tousjours autant en ses bonnes grâces que j'ay affeclyon d'y demeurer, et croyre que vous ne vous cmployrez jamais pour Prinse duquel vous receviez plus de faveuc et avansemenl que de moy, comme à l'effect vous le congnoistrez ; sur se je prye Dieu , Monsieur de Valsingan , vous avoir en sa sainte garde*.

De , ce xxj* décembre.

Vostre bien bon amy,

Françoys'.

Dès le mois de janvier 1574) La Mothe-Féneloa signalait en

* Record office, Stats papcrs, France, vol. LV.

* Record office , State piipers , France, vol. LV. (Original.)

Angleterre de nouvelles menées évidemment dirigées contre la France; sir Arthur Chambernon, le beau-frère de Montgommery, allait souvent en cour; il craignait qu'il ne sollicitât des conmiissions pour armer des vaisseaux. Nonobstant ces craintes, que les événements justifièrent trop tôt, notre ambassadeur discutait toujours avec Elisabeth les conditions de Tentrevue; elle semblait décidée à l'accepter, sous la réserve qu'elle serait secrète; c'est ce qui faisait dire à La Mothe-Fénelon : « On subtilise par trop « artificieusement les points de cette affaire, on espère par là «l'amener à rupture. » En effet, dès que Charles IX consentit à cette nouvelle exigence, Elisabeth allégua qu'elle venait d'être avertie d'une prise d'armes des protestants en France. Les principaux chefs protestants étaient encore à Londres; sans perdre une minute, La Mothe-Fénelon les vit les uns après les autres : le vidameel Languillier protestèrent de leur ferme volonté de profiter de redit et de rester soumis; Languillier offrit même d'aller en Poitou, se faisant fort de persuader à la noblesse de cette province de s'abstenir de toute hostilité. La comtesse de Montgommery vint la première trouver La Molhe-Fénelon avec M*^ de Beaufort, sa fille, et promit également qu'elle ferait part au comte des bonnes intentions du Roi à son égard et lui persuaderait d'y obéir.

Une sourde agitation se manifestait contre la France; grand nombre d'Anglais demandaient la permission d'armer des vaisseaux, d'aller secourir leurs coreligionnaires. Notre ambassadeur suivait des yeux toutes ces menées, il savait que Montgommery avait fait acheter secrètement à Jersey des pistolets et des arquebuses; il représenta énergiquement que Jersey, étant une île anglaise, Montgommery avait, en réalité, tiré de l'Angleterre armes, munitions et vaisseaux, et que cette tolérance était une sorte de complicité.

Suivant leur coutume, les conseillers d'Elisabeth désavouèrent Montgommery et toute participation à son entreprise; mais La Mothe-Fénelon connaissait bien Elisabeth : « Quoiqu'en toutes ses «paroles, écrivait-il à Charles IX, si elle n'est la plus fausse, la «plus dissimulée des femmes, elle fasse tout semblant d'avoir «bonne intention envers votre Majesté, s'il advenoit que les An- « glois fissent quelque exploit en France qui réussist avantageu- « sèment pour les prétentions de ce royaume, indubitablement

«elle l*avoueroît, et quand bien mesme elle n'auroit la volonté «de le faire, ses sujets l'y contrai ndroient. » Cétait sainement juger; et la correspondance de Montgommery en est le meilleur témoignage.

Voici ce qu'il écrivait à Burghley :

Monsieur, estant arrivé en ce lieu , je n'ay voulu faillir vous envoyer les incluses qui m'ont esté données à mon parlement de la Rochelle ; depuis estant à la rade de S' Martin de la Vé, près la Roclielie, j'en ay receu une par laquelle j'ay veu que M' de La Noue est accompagné de 600 à 800 gentilzhommes et quelques 3,ooo fantassins qui sont dedans le Poitou. Le jour de mardi gras, a3 février dernier, furent pris pour la religion Lusignan (je dis lechasteau), S* Maixent, Fontenai-lc-Comte, Pons, Tallemont-sur-Gironde et toutes les isles du Brouage et Oleron pour Tasseuré; le bruit estoit, lorsque nous sommes bougés, qui fut le a de ce mois de mars, que Blaye (je dis le chasteau et le bourg) estoient pris et les galères prises en partie et lautre partie bnislée à Nantes, mais je ne vous asseure pas ces deux places là. M' de S* Estienne est dans Lusignan, le capitaine Normand dedans Fontenai, M' de Saugeon (autrement dit Campet) aux isles. M' de Bohan et de Ponting-Surgére sont en campagne avec le dicl de La Noue et toute la noblesse du Poitou. Le cas pareil, et au dict jour du mardy gras, 33 février, est advenu en Béarn , Languedoc et Dauphiné , tellement qu'on ue faict que recommencer; les huguenots et papistes sont tous ensemble et dit-on que c est pour tirer les estrangers hors de la court. Dieu veuille y mettre la main.

Escrit en mer au travers de la Rye, le vuj mars 167^.

En s'aidant de l'étranger pour rallumer la guerre civile en France, Montgommery se montrait bien ingrat envers Charles IK, qui, le 9 février précédent, lui avait écrit :

Monsieur le Comte, j'ay esté bien nyse d'entendre par le sieur de S' Jehan vostre frère la bonne volonté en laquelle il vous trouva de vous contenir doulcement par delà et sans entreprendre ou favoriser aulcunc chose qui soit contre le bien de mon service, qui est ce que je désire de vous , et me semble que vous ne sçauriez mieulx faire pour vostre honneur et ad vanta ige, ayant pour ceste cause advisé envoyer le s' de Chasteauneuf présent porteur pour vous dire et asseurer que, vous comportant de mesmes, je vous feray conserver en tout ce qui vous touchera et vous maintiendray ainsy que mes aullres loyaux subjects, comme vous entendrez plus particulièrement du dict sieur de Chasieauneuf , sur lequel me

remettant du surplus, dont je vous prie le croire, prieray Dieu, Monsieur le Comte, vous avoir en sa saincte et digne garde. Escript à Paris, le ix* jour de février 1 673.

Charles.

Monsieur le Comte, j*ay fait desgaiger vostre vaiselle de trois cens escus, et ay commandé au trésorier de mon Espargne la garder pour la vous faire rendre comme je luy ay ordonné ^

Si Ton veut une preuve de plus de la participation des Anglais à Fentreprise de Montgommery, voici une nouvelle lettre de lui à Burghley :

Monsieur, il y a environ douze jours que j*ay mis pied à terre en Normandie, près Coutances, là où bonne troupe de gentilzhommes et aullres gens de guerre me firent cet honneur de me venir recepvoir, et le lendemain que j*ay esté arrivé, je m*en suis venu en ce lieu de Carentan, là où le sieur de Matignon, lieutenant du Roy en ce pays, avoit mis forces, se doutant bien qu*elle estoit de conséquence, encores qu'elle ne fust pas forte, mais que dans peu de temps on la peut accommoder de telle façon qu*on la rendrolt imprenable, et n*avons esté que deux jours devant qu'ils ne se soient rendus par composition , et depuis avons pris un chasieau auprès environné de (rois ou quatre rivières, nommé lePont-Douai, de façon que nous tenons des passages pour tenir tout le pays de Costentin en subjection et la plus grande part de toute la cosle , et oultre avons gagné sur le bord de la mer, dans des forts qui estoient là pour garder ia descente, des pièces d'artillerie, de quoy il y a quatre canons. Nous avons prins aussy la tour et fort de Tatihou. J*espère, moyennant la grâce de Dieu, devant qu'il soit huit jours d'aujourd'hui nous acheminer plus avant dans le pays; aussy je neveux faillir de vous dire que les sieurs vicomte de Touraine (Turenne), nepveu de monsieur le maresclial de Montmorency, de Torcy ', capitaine de cinquante hommes d*armes et chevalier de l'ordre, sont venus me trouver de la part du Roy, et vous envoyé par escript la créance qu'ilz avoient charge de me dire et de me faire entendre et à la noblesse qui est icy, mais la mémoire est si fraische encore du jour de la S^ Barthélémy que nous ne sommes pas délibérés de nous laisser tromper et abuser, comme nous avons faict par le passé. La dernière nouvelle que nous avons eue là où estoient nos reistres conduits par M' le conle Ludovicq, estoit qu'ilz estoient à Sedan, il y a déjà près de huit jours,

* Record office , State papers, France, vol. LIV.

* Blosset de Torcy.

lequel lieu appartient à M' le doc de Bouillon. Il y a plusieurs seigneurs etgenlilzhommes, encores qu'ilz ne soient point de nostre religion, qui se sont joints avec nous , cognoissant nostre querelle et le bien et repos du publicq. Il n est pas que vous n*en sçachiez bien amplement de toutes nouvelles, et si j*avois le moyen de vous en dcspartîr aussy souvent que je le désirerois bien , je vous en manderois tous les jours et aussy pour me ramentavoir en vos bonnes grâces, auquelles je désire faire perpétuelle demeure, comme celuy qui se sent vostre obligé pour tant de faveurs et courtoisies que j'ay reçues de vous, que je n*oubHeray jamais, et ne tiendra qu*à faute de moyen que tif, fasse paroistre Tenvie que j*ay de vous faire quelque bon service, saluant en cet endroit vos bonnes grâces de mes humbles recommandations, et prie Dieu, Monsieur, vous donner en très bonne snnté heureuse et longue vie. De Carentan, ce xxnij de mai ib'j^.

Monsieur, je vous supplie humblement que, par vostre moyen, il y ayt marchans qui apportent aux isles jusqu^à dix milliers de poudre, six milliers pour harquebouziers et quatre milliers pour artillerye, que nous ferons acheter là, et aussy, s*il est possible, que nous y puissions faire acheter jusqu'à huit ou dix pièces de campaigne que Ton paiera ce qu ils vaudront'.

Une lettre plus significative encore est celle qui fut écrite de Carentan à Burghley par tous les chefs protestants :

Monseigneur, jusqu a ceste heure nous estions persuadés que M' de Montgommcry, pour avoir eu cet honneur d*estre par plusieurs fois bien venu en la court de sa Majesté, estoit suffisant pour remonstrer à sa Majesté et à Messeigneurs de son Conseil le mérite de la cause de nostre prinse d*armes et le besoing que les gentilzhommes, qui sont assemblés en ce pays de Normandie , ont d*estre conservés sous la protection et faveur de sa Majesté, ce que nous avions toujours espéré de sa clémence, sçachant que, pour la faveur de la religion, et nos princes et chefs et aultres nations ont toujours eu recours à sa Majesté et ont trouvé secours. A cesle heure, oultre la faveur de ceste cause, nous espérons que la nécessité publique de toute la France, qui est cognuc à tout le monde, et fintérest et périt des princes du sang etgrans officiers de la couronne rendra ceulx qui ont prins les armes tant plus recommandablcs, ce que nous espérons de vous, Monseigneur, plus que d*aultres du conseil de sa Majesté, tant pour sçavoir de quel poids est vostre conseil envers sa Majesté, que pour sçavoir que les faveurs par cy-

* liccord office , Slaic papcrs , France, vol. LVil. (Original.)

devant reçues de vous par nos chefs, quelle est Voslre affection envers ceuU qui mainliennenl la querelle de la religion.

Monseigneur, nous vous supplions très humblement nous avoir pour recommandés en la protection de la Royne et vostre bonne grâce, à laquelle nous nous recommandons et prions Dieu vous donner en parfaicte santé heureuse et longue vie.

De Carentan, ce a4 mai 167^.

MONTGOMERY, DE ReFUGE \ MONTMARTIN, VaLLAINVILLE ,

Guitry, J. de Bbrre (sicy,

* L'activité de Matignon, la concentration rapide de ses forces ont déjoué tous les projets de Montgommery; il n'a pu tenir dans Carentan et s*est réfugié à Domfront. Charles IX mourant retrouve un reste de force pour écrire à Matignon :

Je me porte fort bien, grâces à Dieu; je seray encores plus content et me trouveray beaucoup mieux quand je sçauray la prinse de Domfront et de Montgommery et des autlres places que tenez assiégées ; a quoy je m'asseure que vous et les gens de bien qui sont par delà pour mon service ne perdez point de temps et ferez en sorte que Montgommery et Colombières ne s'eschapperont pas et prenez y bien garde , je vous prie, et sur tous les services que désirez me faire.

Charles\

La Noue, en reprenant les armes et en acceptant le commandement général des provinces poitevines, avait mystérieusement annoncé qu'il attendait qu'un plus grand chef se déclarât; c'était sans aucun doute le duc d'Alençon ; les lettres de Maison fleur, son entente avec La Mole, avec Thoré, nous l'ont fait entrevoir; la maladie de Charles IX, qui avait fait de si rapides progrès, semblait favoriser cette nouvelle conspiration , qui s'appuyait à la fois sur Montgommery déjà maître de Carentan, sur Nassau prêt à entrer en France, sur le duc de Bouillon disposé à ouvrir les portes de Sedan, enûn sur Damville maître du Languedoc. L'évasion du roi de Navarre et du duc d'Alençon avait été fixée au 8 avril. Ce plan, qui embrassait toute la France, avait des chances de succès; mais lorsque, devançant l'heure par trop de précipitation, Guitry

' De Refugc-Gail lardon , gendre de Montgommery.

'• ïkcord office , State papers, France, vol. LVII. (Original.)

* British Muséum, Collcct. Egcrlon, vol. V, P 3g.

se présenta devant Saint-Germain, le cœur manqua au duc d'AIençon, et La Mole, pour sauver sa vie, révéla tout à Catherine. A ce moment critique, elle déploya la plus virile énergie : Charles IX mourant fut ramené à Vincennes, La Mole et le comte de Coconas arrêtés le 8 avril et les maréchaux de Cossé et de Montmorency mis à la Bastille. Charles de Montmorency (Thoré) avait pris la fuite; une lettre de lui à Burghiey ne laisse pas de doute sur sa complicité : «Il a vu par une lettre écrite de Cologne par « Tun des siens que Vhomme que sait Cécil est passé là cinq jours « auparavant avec toutes ses dépeschcs ; les choses de la i^ligion « prennent un bon chemin en Allemagne ^ »

Dans une note secrète, il est question du procès de La Mole et de Coconas; nous la reproduisons en entier :

Le Roy par Tindisposilion de sa personne et longueur de maladie est réduit en telle maigreur et foiblesse qu'il n'a plus que la peau et les os, et les jambes et cuisses si amoindries et atténuées qu il ne se peust soustenir; nriercredy dernier se trouva tant failly de haleine et paroles à Toccasion du flux du sang par la bouche qu'on on attendoit plus la mort que la vie, mais depuis sa saignée s'est mieux trouvé. Vray est que hier la nuit il fut plus esmu que de cousiume et n'entroit-on point dans sa chambre, mais, ie soleil se haussant, la Royne y vint et y entrèrent assez de gens, mesmement les preslres qui y firent le service où se trouva la Royne sa mère. Depuis qu'il a entendu l'exécution de Coconas il a meilleur visage que devant, disant qu'il espéroit tant vivre qu'il verroit la fin de ses conspirateurs contre les quels il se montra fort ennemy en demandant fort la vengeance. M' le Duc^ entendant Testât du procès de La Mole et du conte de Coconas, supplia le Roy de leur pardonner, ou à tous moyens leur remettre la mort publique et ignominieuse; il en a esté refusé, puis se retira à la Reine sa mère et à genoux la supplia, puisqu'il a receu tant d'honneur que d'estre son filz, qu'elle luy fasse ceste faveur et prière envers le Roy que ses gens ne meurent pas par supplice publique et que, s'il est possible, elle obtienne du Roy leur rémission. En parlant cette dame obtint du Roy le supplice secret, comme aucuns disent, et que Ton escriproit au parlement pour surseoir l'exécution; mais le porteur des lettres arrivant à Paris trouva la porte S^ Antoine fermée, et cependant l'exécution du supplice fut tellement avancée qu'en un moment ils furent tous deux exécutés, ce que l'on dit avoir esté faict par l'avertissement d'un parfumeur milanois nommé

* Record office, State papers, France, vol. LIX. (Autographe.)

* Le duc d'Alencon.

René qui vint raconter le cas au premier Président, comme il esloil passé en Court, disant davantage que la Reyne mère avoit obtenu leur rémission , qui fut cause de les faire sortir plus tost de la Conciergerie et de faire cheminer hastivement la charette et incontinent qu'arrivèrent en Grève de les faire exécuter sans faire les proclamations accoustumées. La mesme après dlsner furent constitués prisonniers deux astrologiens faisant profession de la judiciaire, Tung Italien nommé messire Novio, pensionnaire de la Rcyne mère, et Taultre François, nommé La Brosse, demeurant es faubourg S' Germain des Prés , et ont esté confrontés à un Italien nommé Cosme, nalif de Florence, aiissy pensionnaire de la Reyne mère, auquel a esté rasé tout le poil. Le C^ Charles de Mansfcld, qui naguères avoit espousé la fille aisnée du mareschal de Brissac, s'est trouvé coupable de ceste entreprise et s'est retiré doucement en Luxembourg et a esté poursuivi jusqu'en Lorraine. Depuis que M' le Duc entendit l'exécution de La Mole, il en prist tel deuil qu'il en est tombé malade, gardant le lit et la chambre ou peu de gens ont entré, ne cesj^ant de soupirer et de pleurer, regrettant sa condition et sa fortune *.

L'ambassadeur anglais Valentin Dale, dans une lettre du 27 avril, fait allusion à ces arrestations d'astrologues et aux bruits qui couraient alors : il parle d'une image de cire et d'une étrange médaille trouvée au logis de La Mole; il parle également de l'exécution du secrétaire Grandchamp, compromis dans celte conspiration. Ayant obtenu de la Reine mère la permission de voir le duc d'Alençon, gardé h Vincennes, il se borne à dire «qu'il fait * meilleure contenance^ ».

Dans un factum du temps ^ on a publié les dernières paroles de Charles DC. Le récit conservé au Record office n'y ajoute rien , et je ne lui ferai qu'un seul emprunt : lorsque Catherine lui annonça la prise de Montgommery, il ne manifesta aucune joie, et se contenta de répondre que «toutes choses humaines ne lui ^ cstoient plus de rien ».

* Record office, State papers, France, vol. LVIl. « Ibid. vol. Lxni.

' Le vray Discours des derniers propos mémorables et trespas du feu Boj de trh honne mémoire Charles neujiesme. Rouen , Martin Le Mesgissier et Thomas Mallard ,

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