Le XXme siècle [microforme]
Vous attendez de moi autre chose qu'un sermon, je crois bien qu'il y aurait de ma part quelque imprudence à vous promettre de répondre à votre attente. Quelque bonne volonté qu'il y mette, si votre horloger a pu vous faire une bonne montre, il ne s'ensuit pas qu'il vous fera un bon violon,et s'il s'y essaye sur votre prière, vous n« lui en voudrez pas de navoir point réussi. Je me trouve un peu dépaysé dans cette salle : Un vieil oiseau chanteur, en changeant de cage, ne change pas de chanson, et je ne serais pas surpris, Mesdames et Messieurs, qu'avant deux minutes, me croyant encore à l'église, je vous dise “ Mes frères”. C'est que j'emporte dans mon souvenir la vision émueet intense de cette
(11 Monsieur Alfred Kleckzowski, consul général de France au Canada.
{2} Monsieur Alexandre Bourdon, M. D.
foule de dix à douze mille croyants, comblant leur vieille église maternelle du pavé jusqu'aux voûtes, pour entendre un prêtre de la mèrepatrie leur parler du ciel et de Dieu,
Vous êtes, Mesdames et Messieurs, l'élite de cet immense auditoire. Si je ne puis réussir à vous faire autre chose qu'un sermon, écoutez-le avec bienveillance, c'est le dernier, celui de l'adieu.
Pensez qu'il m'est impossible d'oublier que je suis prêtre et de me résigner à faire de cette
conférence une simple récréation littéraire.
Puisque les jeunes étudiants du Cercle Ville- Marie veulent bien terminer la série de leurs soirées littéraires de cette année par une conférence de votre prédicateur de carême, souffrez, Mesdames et Messieurs, qu'il ait le souci de laisser dans l'âme de vos fils et de vos frères une pensée féconde pour l'avenir. Ils montent la colline, nous en descendons les pentes. Ils verront et feront le x: siècle dont ceux de notre âge ne peuvent saluer que l'aube. Nous ne serons plus là pour jouir de son épanouisse-
ment, mais ce nous est d'avance une joie vive
d'espérer qu'ils le feront très-beau et trèsgrand. Celui qui a vécu hier a le droit de leur dire comment ils peuvent faire demain lus grand qu'hier. Vous vous étonnerez peut-être, quand on vous à annoncé une conférence sur le xx° siècle, de m'entendre vous parler davantage du x. Le x siècle fut saint et fut grand et à ce recul de sept siècles, quand il ne reste du xt siècle que de vieux livres et de vieilles cathédrales, quand on peut regarder sans ombre de passion des choses si lointaines, il est facile de discerner les causes qui le firent si saint et si rand. Ces causes connues, un exemple s'imposant, j'en viens tout droit à me demander si nos fils sont in-
capables de ce qu'ent fait nos pères.
À l'aube, déjà radieuse, de ce xinr° siècle dont saint Thomas d'Aquin fut le soleil, François d'Âsrise s'était arrêté de vivre, comme une corde de harpe s'arrête de vibrer. Il s'était éteint doucement, comme s'était éteinte
l'aubade que les anges lui avaient donnée
ds
sous sa fenêtre un de ses derniers matins; mais de son âme harinonieuse le monde entier était toujours enivré et sa tombe restait chantante. Les Fioretti racontent qu'un jour un chevaleresque pèlerin en descendait : c'était le royal ami de Thomas d'Aquin, Louis IX, roi de France. Il s'en allait pédestrement, sous les oliviers clairs, par les sentiers de l'Ombrie, le long desquels François avait chanté, en la douce langu: de France, les félicités du dénûment ; il s'était agenouillé et avait prié sur la tombe de François; et l'humble grard roi voulait s'agenouiller devant celui qui avait hérité son sceptre de douceur. Saint Louis étant donc venu d'Assise au couvent de Pérouse, où demeurait le B. :Egidius, fit aviser le moine qu'un pauvre pèlerin désirait lui parler. Une voix intérieure révéla au frère que le saint roi de France était ce pèlerin. Il se précipite au-devant de son hôte. Le saint moine et le saint roi se rencontrent et muets tous les deux, tous les deux se jettent à genoux l'un devant l’autre, tous les deux s'en-
laçant tendrement dans leurs bras, tous les
deux reposant la tête sur le cœur l'un de l'autre, et tous les deux perdus dans ce baiser d'amour ; leurs lèvres ne s'ouvrient pas pour parler. Après être restés longtemps liés dans ce baiser, tuujours à genoux, toujours silencieux, les bras se détachent, les deux hommes se lèvent, s'enveloppent d'un long regard, et s'en retournent, dit l'exquise Chronique, le roi à son royaume, le moine à s° cellule. “ Frère Ævgidius, disaient les autres frères du couvent, quand ils eurent découvert que le pèlerin était le roi, peux-tu bien être aussi vrossier, perchè sei lu slato tanto villano, quand un si saint roi vient de France exprès pour te voir, que de ne pas lui dire un mot ?—Ah! bienaimés, répondit le bienheureux, nous nous sommes embrassés et la lumière de la Sagesse divine lui a révélé mon cœur et ma révélé le sien, et en regardant dans nos deux cœurs nous nous sommes connus bien autrement que si nous nous étions parlé, et la langue humaine n'eut pu exprimer ce que nous apprenaient les mystères de Dieu.”
Devant ce tableau exquis d'un passé, hélas !
ES
disparu, on laisse malgré soi son âme retourner à ces jours si limpides,et dans nos sombres heures, il est calmant de rêver de clair soleil et de tranquille félicité,
Révons, Adessieurs, révons ensemble d'un grand baiser, peut-êre prochain, qui termine rait toutes nos vieilles luttes. Révons que l'Église et l'État, son enfant prodigue, ci.
dius et saint Louis, se rencontrent et se jettent dans les bras l'un de l'autre. Rêvou: de voir s'embrasser le Code et l'Évangile. Révons enfin, et cette réconciliation amènerait toutes les autres, rêvons de voir la science et la foi se donner le baiser fraternel et leurs lèvres mélées entonner le même Credo. Je vous regarde et mon r’ve est plus qu'un rêve, il devient une espérance. Que je vous dise pourquoi.
Quelqu'un de vous a-t-il vu. à Santa Maria Novella, les fresques de Memmi et de Gaddi qui représentent le Zriomphe de saint Thomas d'Aquin” V'angélique Docteur trône au milieu de son aréopage des sept sciences cé-
lestes et des sept sciences terrestres. Ce
note
qu'il est dans les {ques florentines, il le fut dans son siècle : un soleil qui avait des soleils pour satellites. Unis entre eux, ils furent les disciplineurs de la pensée univer "e, La science fut crovante, elle fut humble, elle fut sainte, parce que c'était eux la science, parce que c'était en leur âme que la science et la foi s'étaient embrassées. Jeunes gens, n verrons-nous point sortir de vos rangs des héros qui tiendront, au X\° siècle, le sceptre de la science et le sceptre de la vertu, qui conduiront la science soumise au pied de l'autel déserté, parce qu'il, seront la science ?
Je l'espère de toutes mes forces. Pourquoi ?
Je vous le dis sans ambage : je trouve la Jeunesse d'aujourd'hui meilleure que celle de mon temps. Me trompé-je? Alors, mon erreur m'est chère et comme saint Augustin je ne veux pas être détrompé. Si je me trompe, ce n'est pas la jeunesse qui m'en tiendra rigueur : elle se dira au moins que je ne suis pas le /auda tor temporis acti d'Horace, qui a besoin, pour admirer, de toujours regarder en arrière. J'es-
père en elle, et dans les tristes jours il est si
ss Se
bon d'espérer! Pour ce soir, permettez-moi seulement ce loisir
Il y à des heures où le pessimisme est pres que un crime.
Défendez-vous contre les incrtes désespérances et les pessimismes anémiants. De c'elque mal qu'on souffre, c'est l'exaspérer encore qi le trop répéter qu'il est irrémédiable, et c'est m°rcher à la santé que de se persuader, malgré tout, qu'on garde du sang généreux et des muscles solides.
Vous êtes comme moi convaincus qu'il faut aimer son époque comme on aime sa patrie.
de la même passion, avec le même culte et pour les mêmes causes. L'une est la portion de terre et l'autre la portion de temps en lesquelles Dieu a placé notre berceau et les deux sont inséparables ; car s'il nous a voulu ici plutôt que là, et de ce lieu plutôt que de cet autre, ce n'a point été sans but et nous devons fondre dans le même amour, si nous voulons les servir, notre pays, parce que nous en sommes, notre temps, parce que nous en sommes aussi. Dieu
merci, l'heure n'est pas venue pour nous de
er
baisser les yeux devant les peuples et nous pouvons dire : Je suis humilié quand je me regarde et fier quand je me compare.
Vous devinez qu'en parlant ainsi, c'est à mon pays que je pense: mais dans le sujet qui m'occupe, je ne puis en s. ‘parer le Canada. Le même sang coule dans nos veines; dans Île passé, notre histoire est commune. Nous gurdons les uns et les autres le tempérament de la race ; il est assez beau pour ne pas nous en plaindre et avec les mêmes aspirations nous maïchons vers le même avenir. La France aime le Canada de l'amour d'une aïeule qui, ayant marié sa fille bien loin, très-loin, a des petits-enfants qu'elle ne verra peut-être jamais et dont chaque matin elle baisse les photographies. La bonne grand'mère sait qu'ils sont de son sang et ne peuvent faillir.
Les économistes gémissent parce que notre industrie et notre commerce ont perdu leur monopole Nous n'avons pas perdu le monopole du dévouement. Nous remplissons toujours notre rôle national et séculaire ; nous
exportons moins de cotonnaües, mais toujours
te
autant de charité et d'évangile, et pour porter sur tous les continents leur sang rédempteur, nos missionnaires n'ont pas besoin de traités de commerce.
Il serait donc près de cesser de battre le cœur d'une nation dont le fonctionnement est assez puissant pour faire retluer le meilleur de son sang jusqu'aux extrémités du monde.
Avec la graine de soldat, c'est celle de missionnaire que notre sol fournit le plus volontiers, et quand je rencontre rue du Bac et rue de Sèvres les jeunes héritiers de nos martyrs, avec leurs figures d'adolescents encadrées de barbe naissante, j'ai un frémissement pareil à celui que j'érouve quand défilent les régiments et je pense que c'est pour les soutanes noires aussi bien que pour les pantalons rouges, qu'il faut chanter les vers de la T/arseillaise :
S'ils tombent, les jeunes héros, La terre en produit de nouveaux,
Mais j'ai aussi le “ sublime orgueil ” de penser que la terre où cette graine pousse le mieux, c'est la terre de France,
En les voyant aller les uns et les autres,
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Jeunes conscrits et jeunes missionnaires, tout en moi se réjouit de trouver mon pays dans la tradition nationale. L'épée et la croix, le soldat et le prêtre sont les symboles et les hommes les plus représentatifs de la race française. Le jour de notre baptême, ces deux hommes s'appelaient Clovis et Remi. Ce sont toujours les deux mêmes, mais ils ont changé de nom et s'appellent maintenant Lavigerie et Marchand.
Quoi, Messieurs ! je vous invite à sourire aux prochains et splendides espoirs et j'entends des voix moroses’ me dire que, si je demande à mon temps de m'en donner les motifs, rien ne m'autorise à vous jeter le vers
si lumineux et si doux :
Tout nous dit d'espérer.
Mais je veux vous supplier d'espérer quand même, N'en croyez point les Cassandres
qui font une thèse d'histoire sociale, que les
siècles qui naissent n'ont d’autres éléments
té —
vitaux que ceux que leur transmettent les siècles qui meurent. Qui leur a révélé que notre époque ne contient que des éléments de putréfaction et de mort? Parce que leur courte vue n'y découvre aucun germe de vie, s'ensuit-il qu'il en soit absent ? Il y a dans la nuit du sol des germes insoupçonnés qui n'apparaissent qu'au printemps. Peu importe que je ne les voie pas. Celui-là les voit qui donne ‘l'aliment et la croissance ”. Où ils sont ? Messieurs, où Dieu les à mis. Peut-être ici même, en quelque intelligence, en quelque cœur qui s'élabore lentement.
L'histoire n'est point conduite par des lois absolues comme celle de l'atiraction. Elle est faite de l'association de la liberté humaine et de la providence de Dieu. Si, quelquefois, des hommes aux longs regards et aux longues pensées prévoient par à peu près ce que feront les hommes, parce qu'ils sont des hommes, nul homme, s'appelât-il de Muistre, ne prévoit ce que ft à Dieu. Aujourd'hui, la liberté humaine se révolte contre la Provi-
dence; demain, épuisée par l'effort, de nouveau
elle s'abandonnera à son guide, pour remettre avec elle la main à l'œuvre et réparer ses propres ruines. Alors ces unanimes instincts dont parlait Ozanam, qui sont parmi la multitude comme des manifestations de la volonté de Dieu, la véritable vox populi, vox Dei, qu'on peut bâillonner quelquefois, mais qu'on ne peut pas étouffer, triomphe de son bâillon, éclate comme une fanfare triomphale, et brusquemen,. les peuples font un demi-tour, et de la nuit remontent dans la lumière.
Quel démenti jeté aux prophètes de malheur qui nous enseignent à désespérer du siècle qui vient de naître, parce que celui qui meurt s'éteint misérablement, que la juxtaposition du x1° siècle dont les ignominies et les hontes égalèrent les nôtres, et du x111° qui fut le plus beau resplendissement de notre histoire et que saint Thomas illumina du resplendissement de sa pensée! Quand le dernier écho de la grande voix de saint Bernard s’éteignit, la pensée catholique sembla s'éteindre avec elle, et le siècle s'en alla, de défaites en
crimes, Jusqu'à l'abîime désespéré que la vieille
EN
Rome caractérisait de ce cri désolé: Les dieux sont partis.
Le douzième, comme le nôtre, siècle des épouvantables défaites, des 1870 effrayants : la bataille de Tibériade perdue, la vraie croix perdue, Jérusalem perdue, l'Orient s'étalant triomphant sur le sol sacré que le sang des croisades avait racheté,
Le douzième, comme le nôtre, siècle des crimes impunis, des débauches triomphantes, des tyrannies sans merci: un Caligula sur le trône «Angleterre, Thomas Beciet assassiné, Richard Cœur de Lion captif, Philippe-Auguste martyrisant sa femme Ingelburge, Henri VI, en Sicile, inventant des cruautés que Néron n'eût pas trouvées.
Le douzième, comme le nôtre, siècle des négations effrontées, des doctrines nauséabondes, des révolutionnaires et des anarchistes : les horrivles sectes manichéennes, extravasées de l'Orient, envahissant notre monde sous le nom d'Albigeoïis, “ brebis par la toison, renards par l'astuce, loups par la
cruauté ”, disait saint Bernard. Dans l'//55-
loire des Variations, Bossuet à mis en lumière leur horrible tactique : se couler dans l'herbe pour inoculer leurs venins en de secrètes morsures. [nsultant Jésus-Christ, crachant sur la croix, profanant les vases sacrés, condamnant le mariage, célébrant la fornication, légitimant le vol, ils allaient, enveloppant leurs infamies de si hypocrites ténèbres qu'ils ont pu tromper jusqu'à ce livre que l'on dit infaillible : l'histoire. Changeant de nom pour abuser les simples, ici Albiveois, ailleurs Bulgares, Cathares, Patarins, Ribauds, mais se rencontrant tous, sous des masques divers, dans l'ignominie de leurs doctrines et de leur cruauté, “ pareils, disait Innocent III, aux renards de Samson attachés par la queue, et menant dans la vigne du Seigneur le même incendie ”.
Parlé-je du xn° siècle, Messieurs, ou du xIX*? Michelet les à confondus sans le savoir : “Impies comme des modernes, farouches comme des barbares”. Ce qui devait suivre, c'était la mort et ce fut la vie, mais la vie si
intense que nous ne l'avons pas sentie couler
dans les veines populaires à un pareil degré, Ce qui suivit, ce fut le siècle le plus grand du monde, le siècle de saint Thomas, le xin°, Ce qui suivit, c'est que jamais l'Église n'exerça sur la race humaine une influence plus féconde et plus incontestée qu'en ce temps héroïque.
Ce qui suivit, c'est que jamais la Foi ne s'imposa avec un tel empire sur l'universelle pensée. Ce qui suivit, c'est que jamais l'Évange nassouplit tant de cœurs. Tous les ennemis de l'Épouse du Christ étaient à ses pieds, soumis et adorants. Tout l'Occident ployait amoureusement sous sa loi. Son histoire est et devra rester une luite, puisque ainsi le voulut son Maître, contre les révoltes des intelligences et les passions des cœurs: mais Jamais, depuis sa divine origine, elle ne vit les intelligences et les cœurs si royalement domptés et si royalement soumis.
Sur son sol poussaient des moissons de saints et des moissons de cathédrales. Les saints s'en allaient avec le peuple, vêtus de son sarreau, derrière saint Francois d'Assise,
et ils montaient sur les trônes avec saint Louis
et Saint Ferdinand, incomparables chefs de peuples qui pouvaient, comme le chevaleres que Rodolphe de Habsbourg, montrer un crucifix à leurs sujets et dire : “ Voilà mon sCeptre, je n'en veux pas d'autre”. Devant cette preuve expérimentale, je vous demande d'abord, Messieurs, de convenir avec moi que les siècles, comme les jours, se suivent et ne se ressemblent pas.
Voilà ce qui s'est vu, Messieurs, par une de ces réactions puissantes dont Dieu sait le secret : le plus beau des siècles succédant au plus désespéré. Ce qui s'est vu, ne doit-il, ne peut-il plus se revoir? Ce qu'ont fait les pères, les fils en sont-ils incapables? L'affirmer serait nier l'histoire et ses éternels recommencements. Une seule chose importe et c'est la seule chose que j'ai à vous dire, à savoir quel rôle vous devrez jouer, quelle poussée puissante vous devrez imprimer à la masse humaine, vous qui vous destinez, ce semble, à vivre en dehors d'elle, au-dessus d'elle, sur les sommets inaccessibles où les poètes chantent, où les philosophes pensent, où les savants de
tous les ordres expérimentent, induisent et déduisent. Et du premier coup, l’histoire humaine vous affirme que votre rôle est le tout premier,
Vous êtes le ressort qui imprime le mouvement à l’ensemble. Vous êtes la force silencieuse et formidable qui met en jeu toutes les pièces de la machine sociale. Il ne faut pas se laisser tromper par le bruit qu'elles font, ces pièces de la machine. Dans une grande exploitation industrielle, l'oreille est assourdie par l'inexprimable tumulte, coups souterrains, heurts de fer, bourdonnements de monstres, siflets qui hurlent, bras d'acier qui s'agitent, roues gigantesques qui évoluent : les yeux et les oreilles sont envahis à tel point par des effets qu'on en oublie la cause, la cause, chose invisible et silencieuse qui s'appelle la Force.
Le monde s'agite, les révolutions se succèdent, les trônes croulent, les trônes se redressent, les canons grondent, les canons se taisent, la guerre succède à la paix, les peuples
s'aiment, les peuples se déchirent, ils acclament,
LE
de
ils conspuent, ils croient, ils nient : c'est le tumulte de l'histoire, ce sont des effets si tormidables en eux-mêmes qu'ils nous font oublier la cause invisible et silencieuse qui s'appelle l'Idée,
Tout est dans l’idée, tout vient d'elle, tout est causé par elle, et vous êtes et vous serez l'idée. L'idée précède l'action, comme le s0leil précède le jour. L'idée provoque l'action, comme Île soleil provoque le jour. L'idée explique l’action, comme le soleil explique le jour. Tout mouvement de l'être intelligent, même celui qu'on appelle indifférent, est causé par une idée. Chez lui, l'idée est créatrice du fait. Qu'il soit individu ou collectivité, son action est mue par une idée dominatrice qui préside à tous ses mouvements. Cherchez l'idée prédominante et génératrice qui a envahi le cerveau et le cœur d'un individu, vous siarez l'énigme de sa vie. Cherchez l'idée prédominante et génératrice d'où est née une association d'efforts, vous saurez le pourquoi de son action. Cherchez l'idée prédominante
et génératrice qui constitue la vie mentale
d'un peuple ou d'un siècle et vous saurez les secrets de son histoire. L'idée est une charge de dynamite à explosions lentes et successives, et les événements dont nous sommes les acteurs et les témoins ne sont que des détonations de l'idée,
Nier ce fait, n'est-ce point nier l'histoire ? N'est-ce point un axiome de dire qu'en supprimant Rousseau et Voltaire on aurait supprimé la Révolution ? Ne connaissez-vous point les aveux éclairants du roi infortuné qui en fut la première victime, et du conquérant, son successeur, qui ramassa la France dans la boue pour la conduire se refaire un honneur sur le champ de bataille ? “ Voilà ceux qui ont perdu mon royaume”, disait Louis XVI. “ Je ne gouvernerais pas des hommes qui les liraient”, disait Napoléon. L'un et l'autre pourtant, Voltaire et Rousseau, semblent avoir le droit de se défendre comme l'agneau du fabuliste : “ Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né?” Comment l'aurions-nous fait, puisque nous étions morts? Ils étaient morts :
mais quelque chose repoussait sur leur tombe,
l'idée qu'ils avaient créée. De la tombe de l'un partait l'idée antireligieuse, de la tombe de l'autre l'idée antisoctale, et bien qu'elles aient changé de forme dans leurs manifestations, ce sont encore les deux mêmes qui agitent l'âme moderne, l'idée antireligieuse et l'idée antisociale, Avant que je le prouve à l'aide de cette page d'histoire où rayonnent le nom et l'idée de saint Thomas, déjà nous sommes d'accord sur le principe que l'idée
domine le fait.