II
Or, il faut que nous sachions bien qu'une idée, quand elle envahit un peuple et actionne sa pensée et ses actes, n'éclôt pas d'elle-même sans raison déterminée au fond de l'âme populaire. La masse ne se crée pas l'idée, elle l'accepte de ceux qu'elle imagine porter au milieu d'elle le sceptre de la pensée.
Quoi que nous fassions, l'autorité sera toujours le critère de la foule qui n'en aura jamais d'autre. Les neuf dixièmes de l'humasité ne
sauront jamais Lien d'autres sciences que celle
de vivre, et ce peuple, qui sue le sang de ses veines pour se mettre un lambeau d'étoffe sur les épaules et un morceau de pain sous la dent, ne sera jamais condamné à remuer les tas de logogriphes que la science amoncelle depuis des s: cles, pour en extraire sa part de vérité ; il l'accepte d'autorité.
Nous-mêmes, qui passons notre vie à |:
poursuivre, nous ne la contrôlons que rarement, et malgré nous c'est l'autorité qui nous l'impose. Philosophes, nous acceptons les lois astronomiques, physiques, véologiques, sans les avoir expérimentées. Nous n'émettons aucun doute sur le nombre de lieues qui nous séparent de Saturne, et nous n'avons fait ni le voyage ni le calcul: mais l'autorité des astronomes nous suffit.
L'humanité sera toujours moins impressionnée par la valeur des doctrines que par le nombre et la valeur des autorités qui les soutiennent. Voilà pourquoi Dieu a placé, au milieu du tourbillonnement confus des affirmations et des négations humaines, une auto-
rité qui nous dispense d'extraire douloureuse.
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ment la vérité de nous-mêmes, cenme on extrait l'or d'une mine souvent épuisée : cette autorité s'appelle l'Église. Sa fonction est de fournir aux hommes la vérité toute prête, rigans montes de superioribus ; et les hommes et les siècles coulent à ses pieds en chantant
son Credo.
Quelquefois cependant, dans le lent écoulement de l'histoire, un siècle passe qui se rebelle, tourne le dos à l'Église, conspue ce qu'elle croit et acclame ce qu'elle nie. Cela s'est vu, et cela ne se voit-il pas? La cause de ce phénomène est-elle inexplicable ? Elle l'est si peu, qu'on ne peut ouvrir les yeux sans la voir.
En face de la chaire infaillible qu'occupe l'Église, une autre chaire rivale se dresse, Son nom est fascinateur, c'est la chaire de la science I y a des temps malheureux, 2ustabunt tempora periculosa, où ceux qui en escaladent les degrés et en occupent les hauteurs sont les prophètes de l'incrédulité et de la négation, et il se trouve quelquefois que la Providence, par
un dessein qu'elle ne nous a point révélé,
tou
donne à ces hommes le génie, la puissance de l'investigation et la puissance du verbe. Leur voix, pour un temps, semble dominer la voix de l'Église, et les peuples l'écoutent émerveillés. Je ne fais encore aucune allusion au siècle qui vient de finir, j'en parlerai dans un instant ; mais prenez pour exemple les deux qui l'ont précédé. Au xvir, regardez passer le triomphal cortège des hommes au front desquels les peuples voient étinceler l'auréole : de Bossuet à Racine, tout est chrétien. Au xvur, de Voltaire à Chamfort, tout est païen. Alors la foule regarde, fascinée, tous ces hommes qui occupent les hauteurs du génie, leurs noms sonnent à ses oreilles comme des clairons, elle s'accoutume à les considérer comme des dieux ; c'est de leur sublimité que l'idée, par infiltration, descend Jusqu'à elle : rigans de supertoribus ; l'heure arrive où, de leur négation, le siècle se trouve inconsciemment imbibé : de fructu operum suorum satiabttur terra. Le peuple se fait incrédule, sans avoirlu Voltaire, et révolutionnaire, sans avoir
lu Rousseau. Ce qu'il peut faire alors, vous
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le savez par ce qu'il à fait. Incrédule, il ren-
verse les autels ; révolutior rire, il renverse
les trônes, crée le régine de se; rves en supprimant avec une saliotine ceux qu'il croit un obstacle à sa mu.ch: 4 avant, et se
façonne des législateurs et des législations taillés sur sa mesure. Car c'est un axiome que “ce ne sont point les lois qui créent les mœurs ; ce sont les mœurs qui créent les lois ”. Encore, malgré ses crimes, faut-il avoir pour lui plus de pitié que de colère. Le pauvre peuple, il n'est qu'un instrument mené par une idée, et l'idée ne vient pas de lui, il a des pourvoyeurs pour la lui fournir.
Mais il y a des siècles fortunés, tout resplendissants de foi, de vertu, d'amour et aussi de vénie, en lesquels on voit défiler des peuples qui prient, qui aiment, qui chantent et regardent le ciel.
Regardez de près les intimités de leur histoire. Comme dans les siècles impies, la chaire de la science est bien dressée en face de la chaire de l'Église ; mais ce sont les
mêmes docteurs qui descendent de l'une
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Pour monter dans l’autre. En leur personne s'embrassent la sainteté et le génie; ceux entre les mains de qui la foule soumise voit luire le sceptre de l'idée ne la sèment à travers les hommes qu'après avoir, comme saint Thomas, conversé avec leur crucifix, et aucune ne s'infiltre dans l'âme universelle que la foi n'approuve et qu'elle ne soutienne. L'âme populaire est croyante, parce que les hommes prestigieux qui façonnent l'âme populaire sont
de très-grands croyants.
Ÿ'a-t-il un siècle pour le micux prouver que celui qu'éclaira l'angélique génie de saint Thomas ? Que si quelque Raphaël voulait, en une toile gigantesque, nous le 1cindre tout entier, il devrait s'inspirer à la fois. ce me semble, du Parnasse et de la Transfiguration. Comme dans la Transfiguration, il y aurait deux scènes superposées s'expliquant l'une l'autre. En bas, nous verrions, dans des mouvements sublimes, toute l'action de ce siècle si beau. Saint Louis, sous le chêne de Vincennes, nous raconterait sa législation
et sa justice. Des croisés, armés pour le
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