PRÉFACE
Que la France soit à la tète de la civilisation moderne, qu'elle soit le foyer de toutes lumières, le seul soleil qui éclaire le talent, c'est ce que l'Europe ne peut nier sans se refuser à l'évidence; mais que cette suprématie, cette magnifique souve-
raineté lui soit un droit pour ne rien admettre après elle, c'est aussi ce que l'Europe ne peut et ne doit pas reconnaître. Pendant bien longtemps, grâce à l'universalité de sa langue et au peu d'étendue de celle des autres pays, il lui a été facile de s'arroger ce privilège exclusif. Kl le s'était faite en quelque sorte la religion dominante, et elle osait, comme le catholicisme , jeter au monde cet axiome : hors de mon sein pas de salut ! mais l'heure est arrivée, que la science répand partout ses rayons, et laisse à chaque nation la faculté de concourir ; et il ne lui est plus permis de se renfermer dans un pareil système d'intolérance. — 11 faut qu'avant de passer condamna-
tion , elle sache entendre examiner, juger.
Jusqu'à ce jour, il est vrai, ces concessions d'examen ont fait peu de progrès.
Cette despotique souveraine a si bien pris le pli de sa position unique, qu'il lui en coûte de regarder au delà de son empire. Elle préfère tout d'abord mettre en doute ou plutôt à néant ce quelle ne sait pas, et se draper ainsi fièrement dans son manteau d'ignorance. Et ce n'est que poussée à la dernière extrémité , quand elle voit un schisme qui surgit et menace de l'envahir, qu'elle prend son grand courage, et le force au tribut d'hommages, en lui rendant pleine et entière justice.
Ainsi, en littérature. 1 Angleterre, l'I-
talie, l'Allemagne ont vécu nombre d'années, sans qu'elle voulût croire à leur existence, et il a fallu force miracles retentissants pour lui faire ouvrir les yeux et obtenir son admiration. — Il faut avouer qu'alors elle est sortie de son caractère et s'est mise à étudier avec acharnement tous les chefs-d'œuvre quelle avait si longtemps dédaignés. Mais aussi, après ce brillant effort, elle est retombée dans sa paresse , dans son outrecuidance première, et maintenant que la Russie vient à son tour frapper puissamment à sa porte, elle hésite à ouvrir et se rejette sur sa vieille maxime: je ne vous connais pas, donc vous n êtes pas !
Et pourtant, elle est, la Russie ! elle est
en politique, elle est en industrie, elle est en littérature. La France commence sans doute à s'apercevoir de quel poids pèse sa formidable épée dans la balance européenne ; elle a peine à lui contester sa valeur industrielle en la voyant adopter à l'instant et sur une échelle colossale chacune de ses propres inventions ; mais ses droits littéraires lui paraissent une prétention insensée, une sorte de ridicule ; elle n'a jamais compris sa langue, qui jusqu'ici n'a pas passé ses frontières, dont l'alphabet et les caractères sont différents des siens , et plutôt que de se fatiguer à l'apprendre, elle aime mieux la traiter d'idiome hiéroglyphique, barbare et sauvage.
i*.st-ce a dire ensuite que la littérature i usse soit parvenue à sa maturité, et qu'elle m'ait plus grand chemin à faire
pour toucher au point culminant de sa gloire? Non. sans doute, mais elle a une brillante jeunesse qui mérite attention, et qui ne doit pas être ainsi dédaignée. La Russie est en retard sur l'Europe, cela est vrai, mais tout ce qui vient chez elle mûrit vite, les biens de la terre comme les créations des hommes. Une chose est a peine née en son sein qu'elle est en voie décroissance, d amélioration, et bientôt à son apogée. Dieu semble lui avoir légué au 1 9e siècle le privilège du gigantesque. Ainsi , cette littérature qui ne date réellement <[ue de Pierre -le -grand, comme
MI
! empire russe, a iaitdans ses cent et quel- (jues années les travaux de plusieurs siècles.
Soîi enfance est herculéenne si on veut la comparer à celle des littératures de l'Europe ; il y a en elle une sève active, puissante, qui présage un grand avenir, et on ne peut voir sans étonnement avec quelle adresse et quel bonheur elle a mis le plus souvent à prolit son génie d'imitation.
Et c est dans cette pensée que des traductions des principaux ouvrages des romanciers russes nous ont paru devoir être d'un véritable intérêt. 11 eût été peut être plus curieux de faire connaître ies œuvres des poètes, car, selon nous. la poésie est le plus sur guide la meilleure 'Mesure littéraire; mais ce travail est au-