VII
dessus de nos forces, il faut pour rendre dune langue dans une autre les beautés, les nuances poétiques, une plume plus expérimentée que la nôtre, et en abordant le roman nous croyons déjà avoir beaucoup entrepris. — Cette tâche présente moins de responsabilité, elle est moins lourde, mais pourtant encore bien difficile!
Ce premier volume se compose de deux nouvelles. — L'une de Pouschkine, l'autre de Pawlof'f, et si nous les avons choisies de préférence à toute autre , pour commencer la série de romans traduits , qu'il est dans notre intention de faire paraître, c'est que toutes deux ont fait à leur apparition en Russie une véritable sensa-
bon. — La première, eelle de Pousehkine (la Dame de Pique), parce qu'elle fut trouvée dans ses papiers après sa mort , et qu'elle fut regardée par le public qui l'adorait comme un dernier adieu; — et la seconde, celle de Pawloff (le Yataghan), parce qu'elle révéla un talent inconnu, et qu'elle fut le signal d'une nouvelle école. Il nous a semblé aussi assez piquant de mettre en présence deux genres tout à fait différents , et donnant bien chacun l'expression de leur époque. — Pousehkine, dont le style est vif, pressé, concis, dont la pensée aurait toujours la sécheresse Voltairienne si Byron ne lui jetait à chaque instant des bouffées de sa poésie, — et Pawloff, dont le tour est élé-
gant et poétique, mais dont la phrase csi trop souvent diffuse, prolixe, maniérée, grâce à Balzac dont il s'est nourri, el dont il a épousé jusqu'à l'excès la manie des détails et des divagations.
11 faut remarquer néanmoins que dans ces deux talents si opposés il y a une affinité presque constante de sentiments; — quelque chose d amer, d'ironique, une sorte de tendance de mépris pour la soeiété, pour tout ce qui est rang élevé, pour tout ce qui touche à l'aristocratie! — et cette tendance, nous la retrouverons, en Russie, chez tous les hommes littéraires. A quoi l'attribuer ? Beaucoup prétendent au mot de liberté qui tressaille eu leurs éteins, et quils n'osenl prononcer l
selon nous, à l'indifférence du gouvernement, qui ne les recherche pas assez, et ne les élève pas sur un piédestal.
Un regard impérial les aurait tous gagnés demain ; et cette conquête ne serait peut-être pas la moins belle! — Les h\oètes de tout temps font l'immortalité fiC j>3fes rois !
ÏZ /Ci Dans cette traduction et celles qui sui- Tout, on pourra nous reprocher souvent.
^ et avec raison , certaines tournures de phrases peu françaises; mais nous avons préféré mériter ce reproche, plutôt que d'altérer en rien l'effet du style russe. Nous nous sommes aussi servis plusieurs fois, et à dessein, de mots que le langage rasse-francais a consacres afin d'arriver à
rendre d'une manière exacte, précise, jusqu'à l'expression. Quant à la pensée , nous l'avons transmise aussi fidèlement que possible. Parfois chez Pawloff, elle est un peu obscure , grâce à des réticences nées de la peur de la censure, et nous aurions dû peut - être l'expliquer par quelques additions ; mais par ces additions, c'était risquer de changer les intentions de l'auteur, et nous nous sommes abstenu. Du reste, nous nous empressons de demander au public russe, non son suffrage, mais son indulgence ; car nous savons que toute traduction , quelque scrupuleuse quelle soit, est toujours bien imparfaite et au-dessous de l'original. Lutter de grâce et d'élégance
avec lui, et tenter d'en rendre toutes les délicatesses, toutes les nuances, toutes les finesses, peut être notre ambition ; mais ce n'est pas là notre but principal, et nous croirons avoir déjà bien gagné notre cause si nous parvenons à exciter l'intérêt de nos lecteurs et à éveiller en eux la curiosité de cette littérature ignorée et méconnue.