LA DAME DE PIQUE
Un de ces soirs, on s'était mis à jouer aux cartes chez le garde à cheval Naroumoff, et comme à jouer, les nuits passent vite, cette nuit-là , toute longue que l'hiver la faisait, s'était passée inaperçue. On venait seulement de penser à souper, et il était quatre heures du
matin.
D'abord , ceux qui étaient restés en gain furent les seuls qui mangèrent de grand appétit. Les autres, involontairement distraits et avec le mal de tête de rigueur, faisaient piteuse mine devant leurs couverts intacts. Mais bientôt le Champagne arriva , qui chassa tous les soucis et mil chacun à l'unisson ; la conversation s'anima, et tous, sous i'influence magique, y prirent pari joyeusement.
— Qu'as-tu fait , Sourine? demanda le maître de la maison.
— J'ai perdu, selon mon habitude... Il faut avouer que je suis d'un malheur!... Je joue la M ira ri do le , je ne m'échauffe jamais ; et pourtant, toujours, toujours je perds î...
— Et loi, PavlofT, lu ne le laisses pas séduire une seule fois, une seule petite fois! Tu n'essaies pas même la routé!... En vérité, c'est avoir plus que du courage; pour moi c'est phénoménal.
— Et comment trouvez-vous Herman? dit
un autre convive, en désignant des yeux un jeune ingénieur : de sa vie, il n'a pris les cartes en main; de sa vie, il n'a fait un paroli, et jusqu'à cinq heures du malin , il reste près de nous à regarder noire jeu. Voilà qui est prodigieux!
— C'est que le jeu m'intéresse beaucoup , ditHerman; mais malheureusement je uo suis pas en état de sacrifier l' indispensable dans l'espoir de gagner le superflu.
— Herman est Allemand , il est économe , c'est tout dire, remarqua Tomsky. Mais si jamais quelqu'un a été pour moi incompréhensible, c'est ma grand'mère, la comtesse Anna Fedotievna *.
— Comment ça? pourquoi donc? s'écrièrent tous les convives à la fois.
(i.) En Russie, au lieu de désigner la personne à qui ou de qui l'on parle, sous la dénomination de monsieur ou de madame, on la nomme de son nom de baptême auquel on ajoute le nom aussi do baptême de son père. — Anna ir'edotietna, signifie, Anne. fille de Fedote, [enfraoçau Théodose. J
— Eh bien, je ne puis deviner, ajouta Tomsky, comment il se fait qu'elle ne ponte jamais !
— Belle merveille, dit Naroumoff, qu'une vieille de quatre-vingts ans ne ponte plus.
— Vous ne connaissez donc pas son histoire ?
— Non, vraiment non.
— Oh! alors, écoulez. 11 faut d'abord que vous sachiez qu'il y a quelque soixante ans, elle a été à Paris et que là-bas elle a fait fureur. Ois courait après elle de tous côtés, chacun voulait voir, admirer la déesse de la beauté , la Vénus moscovite ! Richelieu même, Messieurs, lui a fait la cour, et elle va, ma chère grand'mère, jusqu'à assurer que, désespéré de ses rigueurs, il a voulu se tirer un coup de pistolet. Mais que l'anecdote soit vraie ou fausse, toujours est-il que, dans ce îemps de douce souvenance pour elic, les daines jouaient au pharaon , et qu'un soir, se trouvant à la
cour, elle perdit sur parole au duc d'Orléans une sommeassez foi te (j'ai oublié le chiffre). Ce soir-là, revenue chez elle, ma grand' mère, en décollant ses mouches et en détachant ses paniers, annonça avec une belle insouciance sa perte à mon grand-père, et , selon son habitude, lui ordonna de payer (il faut vous dire qu'autant que je me le rappelle, mon grandpère n'était qu'une espèce d'intendant de sa femme et qu'il la craignait comme le feu) ; mais pourtant, cette fois, la somme à donner dépassant de beaucoup trop sa bonne volonté, l'intendant regimba, sortit de son caractère , apporta tous ses comptes , et après lui avoir prouvé que dans la moitié d'une année ils avaient dépensé un demi-million, et qu'à Paris ils n'avaient ni une terre près de Moscou, ni une terre près de Saratoff, il lui lâcha un non bien net et bien décidé. Ce que voyant, ma très-peu patiente grand' mère lui appliqua un magnifique soufflet et s'en alla
coucher seule en signe de son plus haut mécontentement. Le lendemain , persuadée que la punition conjugale avait fait son effet, elle fit venir son mari: mais pas un pouce de terrain gagné , notre homme était inébranlable. Pour la première fois de sa vie , elle s'abaissa, elle! la dame maîtresse, jusqu'à raisonner avec lui; elle entra dans de longues explications pour lui prouver que c'était là une dette sacrée; elle lui démontra qu'il y avait dette et dette , qu'il fallait établir une différence entre un prince du sang et un carrossier, enfin tous les moyens de persuasion possibles; mais rien ! Mon grand-père disait à tout : Non et non, cent mille fois non! Ma pauvre grand'mère ne savait plus que faire; et en effet, c'était à en perdre la tête! Mais tout à coup, au beau milieu de son désespoir, une idée lumineuse lui traversa l'esprit. Elle était intimement liée avec un homme remarquable dont vous avez tous sans doute entendu parler, le comte de
Saint-Germain, et lui, peut-être, pouvait venir à son secours et la tirer de la position difficile dans laquelle elle se trouvait placée.
Ce comte de Saint-Germain , on en raconte mille anecdotes plus merveilleuses les unes que les autres; vous savez qu'il se donnait pour le Juif errant, pourcelui qui avait découvert l'élixir de vie et la pierre philosophale, etc.... On se moquait de lui comme d'un charlatan, etCasanova,dans ses Mémoires, dit même qu'il était un espion; en tout cas, ce qu'il y a de sûr, c'est que ce Saint-Germain, à part tous ses mystères, avait un extérieur très-agréable et que dans la société il était d'une amabilité charmante. Ma grand' mère jusqu'à présent l'aime à la folie, et se fâche si l'on en parle en riant. Elle y croit comme à l'Évangile, et elle est payée pour cela, vous allez voir.
Supposant donc que le comte avait beaucoup d'argent à sa disposition, elle se décida à avoir recours à son obligeance, et lui écrivit un billet
pour le prier de passer au plus tôt chez elle. Et le vieil original d'accourir, et elle, de lui conter tous ses chagrins. A l'entendre, son mari était l'homme le plus cruel, le plus inflexible, le plus barbare, et elle n'avait plus d'espoir qu'en lui, lui! — le plus aimable et le meilleur de ses amis !!
D'abord le comte de Saint-Germain ne répondit pas un mot à toutes ces lamentations et ces charmantes cajoleries de femme. Il était pensif, et paraissait profondément absorbé. Enfin pourtant sortant de cette espèce de rêverie : — Je puis vous obliger, lui dit-il ; mais vous ne serez pas tranquille, je le sais, que vous ne vous soyez acquittée envers moi, et , de mon côté, je ne voudrais pas vous mettre dans de nouveaux embarras. Il y a un autre moyen, il faut regagner ce que vous avez perdu.
— Mais, mon cher comle , répondit ma grand'mère, ne vous ai-je pas dit que nous n'avions plus d'argent?
— Ici l'argent n'est pas nécessaire, reprit Saint-Germain, veuillez seulement m'écouter.
Et alors , Messieurs , il lui découvrit un secret pour lequel chacunjteiKHtt^ja^yjîrait bien cher.
Nos joueurs redoublèrent d'attention , et Tomsky, après avoir rallumé sa pipe et avoir lâché quelques bouffées de fumée, continua ainsi son histoire qui prenait peu à peu, pour tous ses auditeurs un furieux intérêt.
Dans la soirée même, ma grand'mère alla à Versailles, au jeu de la reine. Le duc d'Orléans, selon son habitude, faisait la banque. Ma grand'mère s'excusa d'abord assez légèrement de ce qu'elle n'avait pas apporté sa dette, et après avoir imaginé je ne sais quel conte, que la galanterie d'alors devait prendre pour une excellente justification, elle commença, sans plus de soucis, à ponter contre lui. Elle choisit trois caries, les mit l'une après l'autre; toutes les
trois gagnèrent sonica, et ma grand' mère s'acquitta entièrement.
— Le hasard ! s'écria un des convives.
— Contes bleus, dit Hermann.
— Peut-être de fausses cartes, dit un troisième.
— Je ne le crois pas, répliqua Tomsky, du plus beau sérieux du monde.
— Eli quoi ! dit Naroumoff, tu as une grand' mère qui devine trois cartes de suite, et jusqu'à présent tu n'es pas en possession de ce secret merveilleux ?
— Oui! du diable, répondit Tomsky, elle avait quatre fils, au nombre desquels était mon père, — tous des joueurs enragés, — et il n'en est pas un, auquel elle l'ait découvert. Gela n'aurait pas été pourtant si mauvais pour eux et même pour moi 5 mais voici ce que m'a raconté mon oncle , le comte Jean Ilitche, et cela sur l'honneur : M. Tchaplitskoy (celui justement qui est mort dans la misère, après
avoir dépensé des millions), ayant un jour, tout jeune encore, perdu à Zoritche, à peu près trois cent mille roubles, ma grand' • mère , qui était toujours la sévérité même pour la jeunesse , fut touchée , je ne sais comment , de son désespoir, et lui donna trois cartes à mettre les unes après les autres; mais avec la condition par serment qu'il ne jouerait plus. Tchaplitskoy retourna chez le vainqueur Zoritche et lui demanda sa revanche. Ils jouèrent : Tchaplitskoy mit sur la première carte cinquante mille roubles, et gagna sonica; il plia paroli, paroli, et non-seulement s'acquitta, mais resta encore en gain. Après cela, messieurs, je crois qu'il est temps de dormir. Voilà six heures moins un quart, bonsoir !
En effet, il commençait à faire jour, chacun acheva son verre , et l'on partit.
La vieille comtesse *** était dans son cabinet de toilette, assise devant son miroir. Trois femmes de chambre l'entouraient : l'une tenait le pot de rouge, l'autre la boîte aux épingles, la troisième un bonnet à papillons, avec des rubans couleur de feu ; la comtesse
n'avait plus la moindre prétention pour son ancienne beauté, fanée depuis longues éternités ; mais elle avait conservé toutes les minu • tieuses habitudes de sa jeunesse. Elle suivait rigoureusement les modes de soixante-dix ans, et mettait le même soin et le même temps à s'habillerqu'à l'époque de ses plus beaux jours. Près de la fenêtre, se tenait courbée sur un métier, une jeune personne, son élève.
— Bonjour, grand'maman, dit en entrant un jeune officier;.. — bonjour, mademoiselle Lise... — Grand'maman, je viens vous prier de me faire un plaisir.
— Qu'est-ce que c'est, Paul?
— Permettez-moi de vous présenter un de mes amis et de vous l'amener vendredi au bai.
— Amène-le simplement au bal, et là, tu me le présenteras. Et dis-moi , tu as été hier chez *** ?
— Oui, sans doute, et c'était d'une gaieté charmante; on a dansé jusqu'à cinq heures.
Oh! grand'mamun, si vous saviez comme la Eletski était jolie!....
— Eh ! mon cher, qu'y a-t-il en elle de si joli ? Si tu avais vu sa grand'mèrela princesse Daria Petrovna , c'était bien autre chose ! A propos, elle doit être terriblement vieille, la princesse Daria Petrovna?
— Comment vieille! répondit sans y penser Tomsky, il y a sept ans qu'elle est morte.
La jeune personne leva la tête et lit un signe à l'indiscret , qui sur-le-champ se mordit les lèvres en se souvenant qu'il était de règle dans la maison de cacher à la comtesse la mort de ses contemporaines; mais la vieille entendit icette nouvelle, qui n'était nouvelle que pour elle, avec le plus beau sang-froid du monde.
— Elle est. morte, dit-elle, et je ne le savais pas ! Eh bien , nous avions été nommées demoiselles d'honneur en même temps, et quand nous nous présentâmes, l'impératrice
Et la comtesse raconta pour la cent millième fois à son petit-fils l'anecdote de rigueur.
— Allons, Paul, dit-elle ensuite, prêtemoi ton bras, et aide-moi à me lever.
— Lisinka, où est ma tabatière ?
Et la comtesse, suivie de ses femmes de chambre, s'en alla derrière le paravent* afin d'à chever sa toilette.
Tomsky resta seul avec la jeune personne.
— Qui voulez-vous présenter? demanda doucement Lisaveta Ivanovna.
— Naroumoff , vous le connaissez ?
— Non. Est-il militaire ou civil ?
— Militaire.
— Ingénieur ?
— Non , il est de la cavalerie. Et qui vous faisait supposer qu'il était ingénieur ?
La jeune personne feignit un sourire et n'ajouta pas un mot.
* En Russie, la plupart des chambres à coucher se trouvent partagées en deux par un paravent qui fait cloison, cache le lit, et l'orme ainsi une espèce de cabinet de toilette.
— Paul, cria la comtesse, de derrière son paravent, envoie-moi quelques nouveaux romans. Seulement, je t'en prie, rien dans ic genre moderne.
— Comment cela , graud'maman ?
— C'est-à-dire un roman , où le héros ne tue ni père, ni mère, et où il n'y ait pas de corps assassinés ou noyés. J'ai horriblement peur des noyés.
— On n'en fait plus ainsi, à l'eau de rose, grand' maman j ne voulez-vous pas plutôt des romans russes ?
— Gomment, est-ce qu'il y a des romans russes? Oh! de grâce , fais-moi le plaisir de m'en envoyer un ou deux.
— Adieu , grand'maman, j'ai ce matin tant
de courses à faire! adieu, Lisaveta Iva-
novna. Ne me direz* vous pas ce qui vous i'aisuil penser que Nuroumofl" était ingénieur?
Et Tonisky sortit du cabinet de toilette.
Lisaveta lvanovna, restée seule, laissa bien vite son ouvrage , et se mit à regarder par la fenêtre. Mais à peine y eut-elle jeté les yeux, qu'ayant vu sur un des côtés de la rue, derrière une maison du coin, apparaître un jeune officier, elle se remit de nouveau à sa tapisserie et cacha sa tête sur son canevas, tant elle sentait qu'elle devait être rouge!
Et bien lui avait pris! la comtesse, à ce moment, rentrait dans la chambre.
— Lisiiika, fais atteler la voiture, dit celleci, et allons nous promener.
Lisiuka se leva et se mit à arranger ses laines et à les serrer dans le tiroir de son métier.
— Qu'as-tu donc, petite? es-tu sourde? dit la comtesse en élevant la voix; va plus vite, et ordonne qu'on altèle la voiture.
— A l'instant, répondit doucement la jeune personne, et elle s'en alla à l'antichambre.
Un domestique entra et présenta à la comtesse des livres de la part du prince Pau! Alexandrovitch.
— C'est bien, fais remercier, dit la comtesse;— Lisinka, Lisinka; mais où donc cours-tu?
— M'habiller.
— Tu auras le temps, ma chère; reste ici, ouvre un de ces volumes, et lis-moi haut.
La jeune personne prit le livrer, et lut quelques lignes.
— Plus haut, dit la comtesse, je ne sais ce que tu as aujourd'hui ; as-tu perdu la voix?...
Attends approche-moi ce Laboure! plus
près.... eh bien !....
Lisavela hanovna lut encore deux pages. La comtesse bâilla et rebâilla.
— Jette-moi bien loin ce livre, dit-elle; mais c'est d'une bêtise!.... Renvoie toutes ces belles nouveautés au prince Paul, et féiiciie-le <le son bon yoùt.— Eli bien , et la voiture?...
— La voiture est prête, dit Lisavela Ivanovna en regardant dans la rue.
— Et pourquoi n'es-tu pas habillée? reprit la comtesse; il faut toujours l'attendre, cela est insupportable, ma chère.
Lise ne fit qu'un saut jusqu'à sa chambre; mais deux minutes ne s'étaient pas encore passées que la comtesse commença , dans son impatience,, à sonner de toutes ses forces et à toutes les sonnettes : et de tous côtés on accourut, trois femmes de chambre par une porte, un domestique par une autre.
— Qu'est-ce que cela signifie, qu'on ne puisse avoir aucun de vous? s'écria la comtesse ; qu'on dise à Lisaveta Ivanovna que je l'attends.
Lisaveta Ivanovna entra presque aussitôt en redingote et en chapeau.
— A la fin, ma chère, dit la comtesse, et que veut dire celle parure? pourquoi tout cela? pour qui séduire, je vous le demande?
Mais voyons, quel temps fait- il? il nie semble qu'il y a du vent.
— Pas du tout, votre altesse; il fait trèsdoux, répondit le valet de chambre.
— Et vous, taisez- vous, vous répondez toujours à tort et à travers. Ouvrez le vasistas :... c'est cela, du vent ; et comme il est froid, bon Dieu ! — Fais dételer la voiture. — Lisinka , nous ne sortirons pas ; c'était bien la peine de tant se parer, n'est-ce pas?
— Et voilà ma vie ! soupira tristement Lisaveta Ivanovna.
En effet, Lisaveta Ivanovna était une bien malheureuse créature! Le pain de l'étranger est amer, dit le Dante, et les marches de l'es calier d'autrui sont pénibles à monter. Et qui pouvait mieux savoir l'amertume de la servitude, que la pauvre élève de la noble comtesse***? Certes, la comtesse n'avait pas l'ame méchante, mais elle était entière comme une femme gâtée par le monde, avare et absorbée
par le plus froid égoïsme , comme toutes les vieilles gens qui au temps passé ont aimé et beaucoup, et qui sont étrangers au temps présent qu'ils ne comprennent plus. Elle prenait part à toutes les futilités du grand monde, se traînait à tous les bals et figurait là, toujours assise dans un coin, couverte d'une couche de rouge et habillée à l'antique. — C'était un monstrueux et indispensable ornement de toute salle de danse. — Chacun , en arrivant , par un reste d'usage, s'approchait d'elle et lui faisait un profond salut; puis c'était fini pour la soirée, personne ne s'en occupait plus. Chez elle, elle recevait toute la ville , et cela avec la plus stricte étiquette; mais c'était merveille, si elle reconnaissait quelqu'un et si elle n'embrouillait pas et les titres et les noms.
Son nombreux domestique engraissait, vieillissait, grisonnait dans ses antichambres, et ses femmes de chambre, ne faisant que leur volonté, la volaient à tour de rôle, et à qui mieux
mieux. Il n'y avait que Lisaveta lvanovna qui élait le martyr né de la maison . Elle faisait le thé, et recevait force réprimandes et gronderies, parce que le sucre allait trop vite. Elle lisait à haute voix les romans, et se trouvait accusée et coupable de toutes les fautes de l'auteur. Elle accompagnait la comtesse dans ses promenades et élait responsable de la rigueur du temps et de la dureté des pavés. Il lui était fixé des honoraires qu'on ne payait jamais en entier, et on exigeait d'elle qu'elle fût habillée de la façon la plus simple, c'est-à-dire la plus élégante. Dans le monde , elle jouait le plus triste rôle. Tous la connaissaient et personne ne daignait la remarquer. Au bal, elle ne dansait que s'il manquait un vis-à-vis , et les femmes ne lui parlaient et ne la prenaient amicalement sous le bras que s'il leur fallait aller dans la chambre de toilette pour arranger quelque chose à leur robe ou à leur coiffure. Certes, elle sentait bien sa triste position, la
pauvre Lisavela lvanovna!et son amour-propre blessé attendait avec impatience un sauveur qui lui ferait prendre sa revanche; mais les jeunes gens , calculateurs avant tout, avaient trop de froide vanité pour l'honorer de leur attention, et ils lui préféraient d'impertinentes et raides promises *, mille fois moins jolies qu'elle. Aussi, que de chagrins, que de tortures ! et que de fois il lui arrivait de se glisser furtivement hors de l'ennuyeux et magnifique salon, et de s'en aller pleurer toutes ses larmes dans sa pauvre petite chambre , dont tout le mobilier ne consistait qu'en un misérable paravent de papier, une commode, un lit en bois peint, un petit miroir et une mauvaise chandelle qui brûlait d'une lumière triste et sombre dans un chandelier de cuivre.
Un changement pourtant devait bientôt se faire dans sa vie, si monotone et si pénible...
* Promises est le terme adopté dans le langage russe, pour parler des jennes personnes à marier ou sur le point de se marier.
Un matin , et c'était , je crois, deux jours après la soirée de nos joueurs, et une semaine avant la scène où nous sommes restes, Lisaveta Ivanovna , assise à son métier, près de la fenêtre, regarda par hasard dans la rue, et vit un jeune ingénieur qui , debout, immobile, avait les yeux fixés sur elle... Vite, elle baissa la tête et s'enfonça le nez dans sa broderie... Cinq minutes après, cependant, elle essaya de regarder encore , mais le jeune officier était toujours à la môme place; et, celte fois, comme elle n'avait pas L'habitude de se permettre aucune coquetterie avec les officiers qui passaient , elle se remit opiniâtrement à son ouvrage et broda deux heures, sans jeter un seul regard de ce côté. On servit le diner ; elle se leva , arrangea son métier : elle ne pensait plus à rien. Mais ses yeux s'étant portés machinalement dans la rue, remarquèrent encore l'officier, qui n'avait pas bougé... Cela lui parut alors assez singulier; etquand après dîner, elle s'ap-
procha de la fenêtre, ce fut avec un certain sentiment d'inquiétude...; mais i'officier n'était plus là, et partant, elle l'oublia.
Mais voilà que le surlendemain , comme elle sortait avec la comtesse, au moment de monter en voiture, elle le vit de nouveau. Il était sur le perron même de l'hôtel, la figure cachée dans son collet de castor, et on ne pouvait distinguer que ses yeux noirs , qui étincelaient de dessous son chapeau.
D'abord Lisaveta Ivanovna s'effraya sans en savoir elle-même la cause, et s'assit en voiture tout émue, toute tremblante... Mais quand elle rentra, elle ne fit qu'un bond jusqu'à la fenêtre , et ne s'effraya plus de retrouver à sa première place celui qu'elle espérait déjà... Cette fois-là, elle se retira bien encore; mais elle était tourmentée d'une curiosité inexplicable, et quelque chose de nouveau, d'inconnu, parlait agréablement à son cœur.
A dater de ce moment, il ne se passa plus
un jour sans que le jeune homme se présentât sous les fenêtres de l'hôtel , et toujours à la même heure... Et de là, il se forma bientôt entre iui et elle une convention tacite... Assise à sa place, à son ouvrage, elle sentait son approche avant d'avoir levé la tête, et elle ne craignait plus, dès qu'elle le savait là, de le regarder... et chaque jour, c'était plus longtemps, et plus longtemps...
C'est qu'aussi son inconnu semblait si reconnaissant! Avec le regard perçant de la jeunesse, elle voyait la rougeur qui montait sur ses joues si pâles, aussitôt que leurs yeux se rencontraient; et il était impossible qu'il ne fut pas de bonne foi! C'était, sur son beau visage, son cœur qui se trahissait.
Une semaine après, elle (U mieux que le regarder; elle alla jusqu'à lui sourire... Et puis, quand Tomsky demanda à la comtesse la permission de lui présenter un ami, elle sentit, la pauvre (ille, son cœur qui battait d'espoir
et de bonheur. Mais quand elle sut que Naroumoff n'était pas ingénieur, mais garde à cheval, elle souffrit doublement, et par la perte d'une illusion si douce, et par la crainte d'avoir révélé son secret, grâce à une question indiscrète, à Tomsky, le plus fou des étourdis.
Herman était le fils d'un Allemand russifié , (jui lui avait laissé en mourant un petit capital. Fermement convaincu de la nécessité de l'utiliser, de le doubler si c'était possible, afin de s'assurer plus tard une belle indépendance , Herman ne touchait pas même aux intérêts, et il vivait de ses seuls appointements, sans se permettre le moindre plaisir , ia moindre fantaisie; du reste, dissimulé, ambitieux , il se gardait de refuser rien à sa vie extérieure, et ses camarades avaient rarement l'occasion de le plaisanter sur son trop d'économie.
Il avait de violentes passions, et une imagination de feu ; mais la fermeté de son caractère le sauvait des erreurs ordinaires de la jeunesse. Ainsi par exemple , étant joueur dans l'ame, il ne touchait jamais une carte, parce qu'il calculait que sa position ne lui permettait pas, comme il le disait, de sacrifier l'indispensable dans l'espérance de gagner le superflu. Et malgré cela, il restait des nuits entières à une table de pharaon et suivait avec des tressaillements nerveux les différentes phases du jeu.
L'histoire des trois cartes, racontée par Tomsky, agit fortement sur son imagination, et toute la nuit ne lui sortit pas de la tête : — Et si la vieille comtesse me découvrait son secret, pensait-il le lendemain soir, en rôdant çà et là dans Pélersbourg, si elle me nommait ces trois cartes infaillibles!... Pourquoi ne pas essayer son bonheur?... se faire présentera elle, s'insinuer dans ses bonnes grâces... Devenir
même son amant, s'il le faut... Que sait-on? Tout cela est très-possible!... Mais bien du temps est nécessaire pour l'exécution de tels projets, et le temps manque!... Elle a quatrevingt-sept ans, et peut mourir dans une semaine... dans deux jours... avant, peut-être... Ensuite, celte histoire elle-même, y a-t-il quelque moyen d'y croire?... Non!... L'économie, la modération, le travail, voilà les trois caries sur lesquelles je dois compter; voilà ce qui triplera , quadruplera mon capital, et me donnera le repos et l'indépendance!
Tout en raisonnant ainsi , il se trouva dans une des principales rues de Pélersbourg, devant un vieil et somptueux hôtel. La rue élait encombrée d'équipages, et les voilures à la fde et chacune à leur tour roulaient sous ie péristyle illuminé. Puis, de leur marchepied, on voyait tantôt s'élancer le joli pied d'une élégante, tantôt s'allonger la botte forte à éperons, lanlôt se glisser le bas rayé el le soulier
diplomatique. Et les fourrures et les manteaux passaient devant le suisse galonné posant majestueusement à l'entrée du vestibule.
Herman s'arrêta.
— A qui est cette maison? demanda-t-il au boutechnick * du coin.
— A la comtesse ***, répondit le boutechnick.
Herman tressaillit... C'était plus que le hasard qui lui rappelait ainsi l'histoire merveilleuse des trois cartes; et il se mil à se promener autour de l'hôtel, laissant de nouveau son imagination s'égarer dans de folles rêveries.
Il était déjà très-tard quand il retourna dans son humble logement, et pourtant il fut bien longtemps sans pouvoir s'endormir. L'impos-
* En Russie, à chaque coin de rue , est bâtie une petite maisonnette en bois, où sont logés trois hommes qui font à tour de rôle sentinelle, et sont chargés de veiller au bon ordre. — Cetle espèce de sarde de polie.' s'appelle Boutechnick.
sibilité d'arriver dans ses projets à une solution raisonnable le tourmentait , le harcelait sans cesse; mais une fois sous la domination du sommeil, tous ces obstacles s'effacèrent, et ce fut le songe le plus riant qui vint caresser ses paupières anéanties.
Il se vit assis devant une table couverte d'un tapis vert et chargée de monceaux d'assignats * et de montagnes de ducats; et il mettait une carte, puis une autre, puis une autre encore, cl cela avec la coniiance de la victoire. Il pliait hardiment les coins, et gagnant toujours , il ne cessait de ratisser à lui de l'or , et d'entasser pêle-mêle devant sa place tous les billets gris et biancs.
Hélas! il lui fallut se réveiller , et de sa fantastique richesse, il ne lui resta que les soupirs et les regrets. Pour se distraire, il alla marcher par la ville; mais bientôt il se re-
i'apicr-niounaic russe.
trouva une seconde fois et involontairement devant la fatale maison qui ic préoccupait. Quelque chose d'invincible l'attirait là, c'était le doigt de Dieu , la voix du destin ! Alors , il s'arrêta et se mit à observer avec attention chacune des fenêtres, afin d'essayer de découvrir ce qui se passait à l'intérieur. À l'une d'elles, il aperçut une tête brune, baissée probablement sur un livre ou sur un ouvrage, et il redoubla de curiosité. La tête se releva et laissa voir la figure la plus fraîche et les yeux noirs les plus beaux!... — et son plan fut aussitôt formé.
Lisaveta Ivanovna était remontée dans sa chambre pour se déshabiller; mais à peine avait-elle eu le temps d'ôter sa redingote et son chapeau, que la comtesse la fit redemander et ordonna de nouveau d'avancer la voiture. — Elles descendirent. — Deux laquais s'approchèrent de chaque côté de la vieille, et
au moment où ils la soulevaient par-dessous les bras pour la faire entrer par la portière, Lisavetalvanovna, qui marchait seule'par derrière, aperçut près de la roue même de la voiture son ingénieur qui l'attendait. Elle fil un mouvement de frayeur; mais avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître, le jeune officier lui avait déjà saisi la main, et comme l'éclair avait disparu. Un billet pourtant était resté entre ses doigts; elle le cacha lestement sous son gant et monta machinalement à sa place; mais pendant toute la promenade, elle n'entendit et ne vit plus rien.
La comtesse avait l'habitude en voiture de faire des questions à toute minute : — Qui venons-nous de rencontrer? disait-elle, comment se nomme ce pont? Qu'y a-t-il là d'écrit sur cette enseigne , etc. ?
Mais cette fois, Lisavela Ivanovna lui répondait à tort et à travers, au risque de la fâcher.
— Que t'arrive-t-il, petite? lui dit enfin celle-ci, fort impatientée; vas-tu avoir une attaque de catalepsie, avec toutes tes grimaces? Ne m'entends-tu pas? ne saïs-je plus me faire comprendre ? Dieu merci , pourtant , je ne bégaye pas, et je n'ai pas encore perdu l'esprit.
Mais ces sévères remontrances ne parurent pas la toucher davantage , — elle était toute à sa lettre qui la brûlait !
De retour à l'hôtel, Lisaveta lvanovna courut s'enfermer dans sa chambre , afin d'y dévorer à son aise ces lignes qu'elle devinait. Et en effet, c'était la déclaration d'amour la plus tendre et la plus respectueuse. Elle avait, il est vrai, été traduite mot pour mot d'un roman allemand ; mais Lisavela lvanovna ne savait pas l'allemand , et bien loin de soupçonner la vérité, elle en fut enchantée, ravie. Cependant, à cette première impression de joie, vint se mêler un trouble involontaire.
(Ju'allait-elle taire ? à quoi allait-elle s'engager ? Entrer dans des relations intimes et mystérieuses avec un jeune homme, n'était-ce pas une témérité qu'elle pouvait payer bien cher ? Ne valait-il pas mieux couper court à cette conduite si légère, cesser de rester assise à la fenêtre , ne plus regarder dans la rue et décourager ainsi toutes poursuites ? Devait-elle aussi renvoyer la lettre et faire une réponse froide et désespérante ? Elle n'avait personne à qui demander conseil. Pas une compagne, pas une amie qui pût la diriger ! Enfin, après mille et mille hésitations, elle se décida à répondre. Elle s'assit à sa petite table, prit une plume, du papier, et réfléchit longtemps ; puis elle commença sa lettre, puis la recommença, et de nouveau la déchira. Les expressions lui semblaient tantôt trop indulgentes, tantôt trop cruelles. Elle finit pourtant par réussir à écrire quelques lignes qui lui parurent satisfaisantes. '
« Je n'hésite pas un instant à croire, t écrivit-elle, que vos vœux sont hono- * râbles et que jamais vous n'avez voulu « m'offenser par la démarche que vous venez « de faire ; mais notre connaissance ne peut « commencer de cette manière. Je vous « renvoie votre lettre et j'espère qu'à l'avenir « je n'aurai plus sujet de me plaindre de « vous. »
Le lendemain, dès qu'elle vit venir Herman, elle se leva de son métier, passa dans la salle , ouvrit le vasistas, et jeta son billet dans la rue , certaine à l'avance de la promptitude du jeune officier , pour le ramasser avant qu'on pût l'apercevoir , et comme elle l'avait prévu, Herman, en le voyant tomber, accourut, s'en empara, et s'en alla au plus vite dans un magasin de bonbons situé près de là , afin de savoir ce qu'il contenait. Il brisa le cachet et trouva sa lettre à lui, et celle de Lisaveta Ivanovna. C'était déjà plus qu'il n'attendait,
et il revint chez lui plus préoccupé que jamais de son intrigue qui marchait si bien.
Trois jours après , une jeune fille aux yeux éveillés vint apporter à Lisaveta Ivanovna une espèce de compte de la part d'un magasin de modes. Lisaveta Ivanovna l'ouvrit • avec inquiétude, croyant que c'était quelque demande d'argent ; mais quel fut son étonnement quand eile reconnut l'écriture d'Herman.
— Ma chère amie, vous vous êtes trompée, lui dit-elle, cette lettre n'est pas pour moi.
— Non pas , mademoiselle , c'est positivement pour vous, répondit la petite messagère, sans cacher le plus malin sourire; — veuillez lire, je vous prie.
Lisaveta Ivanovna parcourut la lettre; Herman demandait, exigeait une entrevue.
— Cela n'est pas possible , dit Lisaveta Ivanovna , effrayée tout à la fois et de son audacieuse prière et du moyen employé pour la faire parvenir ; — jamais ceci n'a été
écrit pour moi! et avec un mouvement d'humeur, elle déchira la lettre en mille petits morceaux.
— Mais si -la lettre n'était pas pour vous, dit la rusée grisette, pourquoi, l'avez-vous déchirée ? Je l'aurais rendue du moins à celui qui m'a chargée de vous l'apporter.
— En tout cas, ma chère amie, dit Lisaveta Ivanovna, qui à cette dernière observation était devenue toute rouge, veuillez désormais ne plus vous charger de tels messages, et dites bien ma colère et mon mécontentement à celui qui vous a envoyée.
Mais Herman , qui savait à quoi s'en tenir de ces remontrances, ne s'arrêta pas là, et Lisaveta Ivanovna fut forcée de recevoir chaque jour de nouvelles lettres, car chaque jour il employait des moyens différents pour les lui faire parvenir. Et alors, ces lettres n'étaient plus traduites de l'allemand. Herman les écrivait, inspiré par la passion, et parlait un lan-
gage de i'eu. Chaque ligne trahissait la fougue de ses désirs, le désordre de son imagination. C'était l'amour le plus vrai, le plus profondément senti. Aussi Lisaveta Ivanovna était bien loin de songer à renvoyer encore ces missives si tendres; — elle s'en enivrait, elle en vivait 1 Bientôt même elle y répondit, et peu à peu ses billets devinrent plus longs et plus aimants : enfin, un matin, et voyez comme cette pauvre eufant sans expérience s'était laissée entraîner vite par son amour, elle lui jeta par la fenêtre la lettre que voici.
« Aujourd'hui il y a bal chez l'ambassa- « deur***. La comtesse y sera. Nous y resterons « jusqu'à deux heures. — Vous voulez à toute « force me voir seule; eh bien, puisqu'il faut « consentir à tout ce que vous demandez, « voilà une occasion qui se présente. Sitôt que c< la comtesse sera partie, il est probable que, « selon leur habitude, les gens se disperse- « ront çà et là. 11 n'y aura plus que le suisse
« qui doit rester dans le vestibule, mais qui « aussi le plus souvent se retire après notre « dépari dans sa loge. Venez à onze heures et « demie et allez droit à l'escalier. Si vous trou- « vez quelqu'un dans l'antichambre, alors « vous demanderez : la comtesse est-elle chez « elle? On vous dira que non, et il n'y aura « plus rien à faire, vous serez obligé de vous « en retourner; mais il est presque certain que * vous ne rencontrerez personne, les femmes « de chambre se tiennent toutes au dîevitche *, « qui est dans une autre partie delà maison. — « De l'antichambre, prenez à gauche, puis tout « droit jusqu'à la chambre à coucher de ia com- « tesse. Là, derrière le paravent, vous verrez « deux petites portes; — à droite, celle d'un « cabinet , où la comtesse n'entre jamais; — « à gauche, celle du corridor où se trouve un « étroit escalier en spirale; cet escalier conduit « à ma chambre...»
* La chambre spécialement réservée aux femmes de chambre.
Herman tressaillit de joie et d'espérance en lisant cette lettre, et comme un tigre épiant sa proie, il attendit le moment désigné.
Avant dix heures, il était déjà devant la maison de la comtesse. Le temps était affreux, le vent mugissait avec fureur, une neige liquide, qui mouillait plus que la pluie, tombait par gros flocons, les lanternes n'éclairaient que comme des points de lumière imperceptibles, les rues étaient vides, et c'était à peine si on voyait de loin en loin un mauvais traîneau d' Isvotclùk, * que traînait une maigre haridelle et qui allait à la recherche de quelque passant attardé : et pourtant lui, Herman! était dans un simple surtout, et il ne sentait ni le vent, ni la neige! !
Enfin, on avança la voiture de la comtesse. Herman vit passer lentement, soutenue par les laquais, la vieille, qui était chaudement enveloppée dans une pelisse de martre zibeline, et à sa suite, s'élancer rapidement la pauvre
* Cocher des traîneaux de place.
Lisaveta Ivanovna, qui avait bien sur la tête une couronne de fleurs, mais dont les épaules devaient sentir le froid sous un manteau non fourré et de la plus mince étoffe. Puis la portière se ferma, et la voiture roula lourdement sur la neige. Le suisse rentra, et bientôt toutes les fenêtres se firent sombres et obscures. Herman se mit à marcher quelque temps autour delà maison silencieuse. Mais l'attente lui paraissant un siècle, il s'approcha d'une lanterne et regarda à sa montre : il était onze heures et douze minutes! L'impatience le tenait, et il resta sous la lanterne, les yeux fixés sur l'aiguille, comptant jusqu'aux secondes qu'il fallait attendre encore.
A onze heures et demie juste, Herman posait le pied sur le perron. D'abord il entra dans le vestibule qui était très-éclairé, mais le suisse n'y était pas; et vile, il grimpa l'escalier et ouvrit la porte de l'antichambre. Un domestique dormait à l'entrée
sous une lampe, dans un vieux et sale fauteuil. D'un pas furtif et léger, il passa hardiment devant lui. La salle et le salon étaient obscurs et ne recevaient qu'une faible lumière de la lampe de l'antichambre; mais c'était assez pour lui, et il entra sans hésiter dans la chambre à coucher, dont il avait aussitôt trouvé la porte. Là, devant une armoire vitrée remplie de saintes vierges, brûlait une lampe d'or. Autour des murailles, couvertes de tapisseries chinoises, se trouvaient rangés dans la plus triste symétrie, des fauteuils en damas fané et des divans dont les coussins de duvet cachaient mal le vieux bois doré. Au-dessus d'un de ces divans étaient suspendus deux portraits faits à Paris par madame Le Brun; l'un représentait un homme de quarante ans, rose, frais et gras, vêtu d'un uniforme vert clair, et ayant une étoile sur la poitrine; et l'autre, une jeune beauté au nez d'aigle, les cheveux poudrés, relevés sur les tempes et ornés coquettement
d'une rose. Puis, dans tous les coins, c'étaient de petites figures en porcelaine, des bergers, des bergères, des corbeilles en écaille, des bonbonnières émaillées, des roulettes, des éventails, enfin tous ces joujous de femme que la fin du dernier siècle avait produits concurremment avec le ballon de Mongolfier, et le magnétisme de Mesmer. Il y avait aussi un magnifique le Roy, la pendule classique de ce temps-là.
Herman alla derrière le paravent. C'était bien comme la lettre l'avait décrit : des deux côtés d'un petit lit en fer, deux portes j celle de droite conduisant au cabinet , celle de gauche conduisant au corridor. Il ouvrit cette dernière, et il vit l'étroit escalier en spirale qui menait à la chambre de la pauvre élève. . '. . . mais il revint sur ses pas et s'alla cacher dans l'obscur cabinet où personne n'entrait jamais.
Le temps marchait lentement, tout était
tranquille. Minuit sonna à la pendule du salon , puis tout fut silence de nouveau. Herman pourtant était calme, et son cœur battait également comme chez un homme qui a pris résolument son parti. Il était debout, s'appuyant contre un poêle qui se trouvait là, et courageusement il attendait.
Une heure sonna, et toujours même silence.
Enfin deux heures !
El presque en même temps on entendit le bruit d'une voiture. Sans doute , c'était celle de la comtesse, et cette fois, il ne put , lui, Herman, tout à l'heure si brave, se défendre d'une certaine émotion !— En effet, le bruit se rapprocha peu à peu et toujours plus fort, puis expira subitement devant le perron.
Aiors il écouta attentivement. Le marchepied de la voiture venait de s'abaisser avec fracas, et la maison s'était tout à coup comme réveillée , les gens couraient , s'agitaient, et des lumières apparaissaient çà et là.
Bientôt trois femmes de chambre vinrent prendre leur poste dans la chambre à coucher, et peu après, la vieille comtesse, si vieille qu'elle n'avait que le souffle, entra, fatiguée, chancelante, et s'affaissa lourdement dans un fauteuil à la Voltaire ; — et , en ce moment , Herman , qui regardait par une fente de la porte , vit passer devant lui Lisaveta Ivanovna, et il entendit ses pas précipités sur les marches de son escalier. Une minute , il sentit en son cœur quelque chose qui ressemblait à un remords; mais il rejeta bien vite cette impression, et il redevint pierre , statue !!!...
La comtesse, pour se déshabiller, se mit devant son miroir. On détacha son bonnet tout garni de roses , on enleva sa perruque poudrée de sa tête grise dont les cheveux étaient coupés ras ; et à force d'ôter les épingles dont elle était garnie, et qii tombaient en pluie sur le tapis, on arriva à faire glisser jusqu'à ses pieds enflés sa robe jaune brodée d'argent.
Herman assista impassible à ces dégoûtants mystères de sa toilette; mais enfin la comtesse passa sa camisole, mit son bonnet de nuit, et dans cette parure plus convenable à sa vieillesse elle parut moins horriblement affreuse.
Comme toutes les vieilles gens en général, la comtesse souffrait d'insomnies; aussi n'ayant plus besoin de rien, elle alla s'asseoir près de la fenêtre dans son grand fauteuil, et renvoya ses femmes de chambre. Celles-ci emportèrent les lumières, et la chambre ne se trouva plus éclairée de nouveau que par la petite lampe suspendue devant les images.
Et alors, c'était quelque chose d'effrayant à voir, que cette quasi-centenaire, jaune, ridée, crispée, remuant machinalement ses lèvres pendantes, et balançant sans cesse son corps et sa tête à droite et à gauche. Ses yeux fixes, ternes, n'exprimaient rien qu'une absence complète d'idées, et, en l'examinant quelque temps, on aurait pu croire que celte oscilla-
lion continuelle n'était pas l'effet de sa volonté, mais bien d'un mystérieux galvanisme.
Tout à coup cette figure morte se ranima ; ses yeux brillèrent et sa bouche s'entr'ouvrit comme pour parler. Devant elle, venait d'apparaître un homme.
— Ne vous effrayez pas , au nom du ciel , lui dit à voix basse Herman (car c'était lui ), ne vous effrayez pas ! Je n'ai pas la moindre intention de vous faire du mal; je viens au contraire vous faire une prière.
La vieille le regardait en silence, et ne semblait pas l'avoir entendu.
Il crut, lui , qu'elle était sourde, et se penchant à son oreille, il lui répéta les mêmes paroles.
Mais la vieille continua à le regarder, et toujours avec un morne silence.
— Vous pouvez, dit Herman, faire le bonheur de ma vie, et il ne vous coûtera rien. II
dépend de votre volonté de deviner trois cartes de suite.
Herman s'arrêta; la comtesse paraissait avoir compris ce qu'on exigeait d'elle , et il venait de remarquer qu'elle cherchait ses mots pour lui répondre.
— C'est une plaisanterie, dit-elle enfin, je n'ai jamais eu ce pouvoir, je vous le jure.
— Non, non, ce n'est pas une plaisanterie, reprit Herman avec un geste de colère ; rappelez-vous Tchaplitskoy, à qui vous avez fait regagner tout ce qu'ii avait perdu.
A ces mots, la comtesse se troubla visiblement , et ses traits trahirent en son ame une forte et profonde émotion. Mais ce fut l'instant d'un éclair, et bientôt elle retomba dans son premier abattement.
— Voulez-vous, dit Herman, me nommer ces trois cartes?
La comtesse se taisait de nouveau.
— Mais pour qui, ajouta-t-il, gardez-vous
ce secret?... Pour vos petits-enfants?... Tous déjà sont très-riches, et pas un ne connaît le prix de l'argent. Vos trois cartes seront une bien mince ressource pour des dissipateurs comme eux. Oh! celui qui ne sait pas garder l'héritage paternel , celui-là doit mourir dans la misère, et la puissance même du démon n'y ferait rien... Mais, voyez-vous, je ne suis pas un de ces fous prodigues, je sais ce que vaut l'or, et votre secret sera pour moi une fortune : comprenez-vous?
Et, avant d'aller plus loin , il attendit que la vieille voulût bien lui articuler quelques syllabes; mais elle s'obstinait à ne pas répondre encore.
Le malheureux se jeta à ses genoux.
— Si jamais, dit-il de la voix la plus touchante, votre âme a tressailii sous le charme de l'amour, si vous vous rappelez ses transports, ses ivresses; si jamais vous avez souri aux larmes de voire enfant, de voire fils pre-
mier né; si jamais quelque chose d'humain a battu là, dans votre cœur, oh! alors je vous supplie par ces trois sentiments d'épouse, d'amante, de mère, par tout ce qu'il y a de plus saint dans la vie, ne refusez pas ma prière. Découvrez-moi votre secret... Eh ! qu'en avezvous besoin? Peut-être, pour l'obtenir, vous avez fait un pacte avec l'enfer et vous lui avez donné en échange votre bonheur éternel. Eh bien, réfléchissez. Vous êtes vieille, vous n'avez plus longtemps à vivre, et je consens à prendre votre péché sur mon âme , si vous me transmettez votre pouvoir... Oh! par pitié, parlez; songez que le bonheur d'un homme est en vos mains; que non-seulement moi, mais encore mes enfants, mes petits-enfants, mes arrière-pelits-enlanls, béniront chaque jour votre souvenir et l'honoreront comme saint.
La comtesse semblait définitivement frappée de mutisme.
Herman se releva, la rage dans le cœur : —
Vieille sorcière, s'écria-t-il en serrant les dents, je saurai bien te forcer à répondre.
Et en même temps il lui mit un pistolet sur la poitrine.
A la vue du pistolet, la comtesse parut revenir brusquement d'un rêve et sortit pour la seconde fois de son anéantissement; sa figure se bouleversa tout à coup, sa tête fit un mouvement convulsif, elle leva ses mains comme pour se garantir du coup , puis tomba lourdement en arrière , et resta là , inanimée.
— Finissez ces grimaces et cessez de faire l'enfant , dit Herman en lui prenant le bras et le secouant fortement... Je vous le demande pour la dernière fois : voulez-vous me dire ces trois cartes, oui ou non?
La comtesse était plus immobile, plus silencieuse que jamais...
Herman se pencha sur elle.
Elle était morte!...
Lisaveta Ivanovna était assise dans sa chambre, et elle avait encore sa parure de bal, tant elle était absorbée dans de profondes réflexions. En rentrant , elle s'était empressée de renvoyer sa femme de chambre à moitié endormie , et qui de mauvaise grâce lui offrait ses services -, et après avoir dit qu'elle se dé-
shabillerait bien seule, elle était montée chez elle en tremblant, car elle craignait et désirait toutà la fois de trouver Herman. Mais en entrant, du premier coup d'œil elle avait vu qu'il n'était pas là; et tout en remerciant le sort des obstacles qui l'avaient empêché de venir, elle s'était sentie triste, tourmentée , s'était jetée sur une chaise , sans même ôter sa robe ; elle s'était laissée aller à remémorer dans son cœur tous les événements qui s'étaient succédé dans un temps si court, et qui l'avaient entraînée si loin.
Trois semaines ne s'étaient pas passées , depuis le jour où elle avait vu pour la première fois par la fenêtre ce jeune officier, et déjà elle était en correspondance avec lui , et déjà il avait eu le temps de l'amener à un rendez-vous pendant la nuit. Elle savait, il est vrai, son nom. Mais comment l'avait-elle appris? Par la seule signature de ses lettres; et de plus , elle ne lui avait jamais parié, elle n'avait jamais entendu
le son de sa voix. Personne même ne l'avait nommé devant elle. Pourtant, si!... — Ce soir!... Singulier hasard! bizarre coïncidence! Tomsky s'étant mis au bal à bouder la jeune princesse Pauline*** parce que, contre son habitude, elle faisait la coquette avec un autre que lui, n'avait rien trouvé de mieux, afin de se venger et de lui montrer une belle indifférence, que d'engager Lisaveta Ivanovna pour l'interminable, l'éternelle mazourka. Et pendant tout ce temps, il l'avait tourmentée, harcelée sur sa préférence pour les officiers du génie , lui assurant qu'il en savait beaucoup plus qu'elle ne pouvait le supposer. Quelques-unes même de ses plaisanteries avaient été si adroitement dirigées , qu'elle avait pensé plusieurs fois que son secret était découvert.
— De qui tenez-vous toutes ces folies? lui avait-elle demandé avec un sourire qu'elle s'efforçait en vain de rendre naturel.
— D'un homme vraiment remarquable, d'un
de mes amis que vous connaissez quelque peu, avait dit Tomsky qui se plaisait à l'embarrasser toujours davantage.
— Et le nom de cet homme extraordinaire?
— Herman.
A ce nom , Lisaveta Ivanovna n'avait rien répondu; mais ses pieds, ses mains s'étaient glacés, tout son sang lui avait reflué au cœur.
— Sa figure est des plus romantiques, avait
poursuivi Tomsky , qui épiait sur ses traits le
fond de sa pensée ; il a le profil tant soit peu
napoléonien, et l'âme plus que méphistophélique. Je garantirais qu'il a au moins sur la conscience trois belles et bonnes scélératesses ! Mais comme vous avez pâli, Lisaveta Ivanovna?...
— C'est possible, j'ai mal a la tête... Mais que vous disait cet Herman, car c'est ainsi que vous l'avez nommé , je crois?
— Herman est très-mécontent de son ami , il prétend qu'à sa place il aurait ogi tout dif-
féremment. Je vous dirai même que je le suppose aussi amoureux de vous ; car il n'entend pas de sang-froid parler de votre beauté, de votre grâce élégante.
— Mais où m'a-t-il vue ?
— A l'église sans doute , ou à la promenade, Dieu sait!*... peut-être même dans voire chambre pendant que vous dormiez ! Il en serait capable!
A ce moment, on faisait la figure des questions , et trois dames s'étant approchées d'eux en disant à Tomsky oubli ou regret, celte conversation, qui commençait à être si intéressante pour Lisaveta Ivanovna , s'était trouvée brusquement interrompue. El, par une sorte de fatalité, elle n'avait pu se renouer; Tomsky, qui avait choisi d'instinct la princesse Pauline, n'avait plus guère pensé à Herman et à la jeune élève de sa grand' mère!
' Phrase tout à fait russe, et qui se reproduit à chaque instant dans la conversation.
Aussi , pendant qu'il faisait un ou deux tours de plus pour terminer sa petite brouille et signer sa paix, la mazourka avait fini, et la vieille comtesse était partie.
Les paroles de Tomsky n'étaient autre chose que des propos de bal , un bavardage de mazourka. Mais elles étaient entrées profondément dans le cœur de Lisaveta Ivanovna. Le portrait qu'il avait tracé avait une grande ressemblance avec celui de son imagination, et grâce à tous les nouveaux romans qu'elle lisait chaque jour à la comtesse , et qui exaltaient ses idées, elle trouvait dans ce type de figure quelque chose qui l'effrayait et la charmait à la fois... Sous celte double impression, elle rêvait, les bras en croix sur sa poitrine et la tête baissée. Elle oubliait qu'elle portait encore son costume de fête et qu'elle avait à son front une couronne de fleurs.
Tout à coup, la porte s'ouvrit.
Herman parut'.
Elle tressaillit , elle se sentit trembler.
— Où donc étiez-vous , luidemanda-t-elle à voix basse, et avec un sentiment d'effroi involontaire.
— Dans la chambre à coucher de la vieille, dit Herman, j'en sors à l'instant. La comtesse est morte.
— Morte ! que dites-vous, grand Dieu !
— Et c'est moi qui suis la cause de sa mort, continua Herman avec un horrible sang-froid.
— Vous!....
Lisaveta Ivanovna le regarda fixement, et les paroles de Tomsky revinrent subitement à sa pensée : Je garantirais quil a au moins sur la conscience trois belles et bonnes scélératesses.
Mais Herman, peu soucieux de ce regard d'inquisition, s'assit tranquillement sur la fenêtre à côté d'elle, et lui raconta cruellement et dans les plus grands détails tous les plans qu'il avait formés et qui venaient d'échouer d'une façon si tragique.
Elle, la malheureuse, l'écoutaitavec terreur. C'en était donc fait de tous ses rêves!! !
Ces lettres passionnées, ces tendres sollicitations, cette poursuite si hardie et si obstinée, tout cela n'était pas de l'amour ! L'argent, l'argent seul! voilà ce dont son âme avait soif, et tout ce qu'elle aurait pu faire n'aurait jamais suffi pour satisfaire ses désirs et le rendre heureux. Elle n'était rien pour lui qu'un instrument de crime, elle se trouvait en quelque sorte l'aveugle complice de l'assassin de sa vieille bienfaitrice; et elle pleurait, pleurait amèrement, son repentir était plus grand que sa faute. Son cœur ne se pardonnait pas!
Herman , les yeux fixés sur elle , gardait alors le silence. Il sentait aussi quelque chose en lui qui le déchirait. Mais ce n'étaient ni les larmes de la pauvre fille , ni l'inexprimable charme de sa vive douleur. Ce n'était pas non plus le remords d'avoir tué la comtesse ; son âme était trop dure, trop de granit! Mais
c'était ia perte irréparable du secret dont il attendait sa fortune. L'avenir lui paraissait maintenant horrible, il l'avait rêvé si beau !
— Vous êtes un monstre, dit enfin Lisaveta Ivanovna, chez laquelle l'indignation se faisait jour à travers les larmes.
— Je ne voulais pas sa mort, répondit Herman, mon pistolet n'était pas chargé.
Et de nouveau ils restèrent en face l'un de
l'autre, dans le plus profond silence.
Le jour commençait. Lisaveta Ivanovna éteignit la chandelle, qui déjà aux trois quarts consumée, ne jetait plus qu'une faible lumière, et une pâle clarté se répandit dans la chambre.
La pauvre enfant essuya ses yeux tout en pleurs, et s'adressant à Herman, qui assis sur la fenêtre, les bras croisés, avait dans l'expression de sa figure quelque chose de satanique: — Comment sortirez-vousdechez moi? dit-elle,
comment sorlirez-vousdc l'hôtel? J'avais pensé
vous conduire par un escalier dérobé; mais il faut passer devant la chambre de la comtesse.
— Eh bien ? dit Herman.
— J'ai peur!
— Alors indiquez-moi comment trouver cet escalier, et je m'en irai seul.
Lisaveta Ivanovna se leva, prit dans sa commode une clef, et la donna à Herman, en lui expliquant le mieux qu'elle le pouvait le chemin qu'il devait prendre.
Herman saisit sa main froide et inanimée , fit mine d'un baiser sur ses cheveux, car elle avait la tête baissée comme pour se cacher à elle-même , et sans un mot , sans une parole de cœur pour dernier adieu, il sortit.
11 descendit l'escalier en spirale, et pénétra de nouveau dans la chambre à coucher de la comtesse. La vieille était assise, et pour ainsi dire clouée dans son fauteuil; la mort l'avait comme pétri iiée, ut sur toute sa ligure était répandue une expression de tranquillité pro-
i'onue. Hermun s'arrêta devant elle , et la regarda longtemps, mais sans éprouver un autre sentiment que celui d'une dernière curiosité. 11 voulait être bien sûr qu'elle ne vivait plus! puis enfin, il entra dans le cabinet, se mit à tâter avec ses mains derrière la tapisserie, et après avoir trouvé une porte , il l'ouvrit et se dirigea comme il put par un sombre et noir escalier.
Et quelles pensées pouvaient, en ce moment, le préoccuper, l'agiter!
11 est bien possible, se disait-il, qu'il y a soixante ans, dans la même chambre et à la même heure, se glissait à la dérobée un jeune heureux en habit brodé, coiffé à l'oiseau royal , et serrant contre son cœur son chapeau à trois cornes. Depuis bien longtemps sans doute , ce cœur-là est réduit en poussière dans la tombe ; — aujourd'hui le tour de la vieille est arrivé, son cœur ne battra plus!
Sous l'escalier, Herman vit une autre porte, et l'ayant ouverte encore avec la clef que Lisaveta Ivanovna lui avait donnée, il traversa une espèce de passage éclairé, qui le conduisit immédiatement dans la rue.
Trois jours après cette nuit fatale, à neuf heures du matin, Herman se rendait au couvent * *, où on devait enterrer la comtesse. Sans éprouver quelque repentir de sa conduite, il n'avait pu faire taire la voix de sa conscience qui lui criait sans cesse: tu es le meurtrier de la vieille ; sans avoir la moindre foi reli«
gieuse, il avait l'âme imbue d'une quantité de préjugés, et tourmenté de l'idée que la morte pouvait, de l'autre monde, exercer une pernicieuse influence sur sa vie, il s'était décidé à aller à son enterrement, afin de lui demander pardon.
L'église était pleine et Herman parvint avec grand'peine à percer la foule.
Le cercueil était posé sur un riche catafalque, sous un baldaquin de velours, et la comtesse était couchée là , la figure découverte * , les mains croisées sur sa poitrine, et parée d'un bonnet de dentelle et d'une robe de satin blanc; tout autour, étaient ceux de la maison, les parents, les amis, les serviteurs. — Les domestiques en habit noir, avec les rubans aux couleurs des armes sur l'épaule, et portant chacun un cierge à la main. — Puis la
* En Russie, les morts sont enterrés à visage découvert.
farailledans le plus grand deuil d'étiquette, les entants, les petits-enfants* et les arrière-petits-enfants. Mais de tout ce monde, personne ne pleurait! les larmes auraient paru de l'affectation , car la comtesse était si vieille, qu'il fallait d'un jour à l'autre s'attendre à cette catastrophe , et beaucoup même depuis longtemps la regardaient comme trépassée.
Un célèbre prédicateur prononça l'oraison, funèbre, et il traça un tableau simple et touchant de la mort paisible de cette bienheureuse, dont les longues années avaient été une douce et humble préparation pour une tin chrétienne.
— L'ange de la mort , s'écria l'orateur, l'a trouvée veillant dans de saintes pensées et attendant sans crainte son dernier fiancé.
Le service se termina avec le cérémonial obligé , et chacun vint à son tour saluer le corps, et lui dire adieu. D'abord, ce furent les
parents, puis tous les nombreux invités qui avaient voulu rendre hommage encore une fois à celle qui, depuis tant d'années, participait à leurs frivoles plaisirs. Les gens de la maison s'approchèrent ensuite , et enfin soutenue sous les bras par deux jeunes filles, se traîna la vieille duègne, la contemporaine de la défunte. Celle-ci n'eut pas même la force de se prosterner jusqu'à terre ; mais elle fut la seule qui versa quelques larmes, en baisant la main glacée de sa maîtresse.
Restait Herman , qu'une vague terreur retenait encore. Cependant sa force d'âme l'emporta bientôt, et il s'approcha délibérément du cercueil. Il se mit à genoux, et resta quelques minutes la face collée sur le plancher parsemé de petites branches de sapins ; puis il se releva pâle comme la morte même, monta les degrés du catafalque et salua.
Dans ce moment, il lui parut que la comtesse le regardait en clignant d'un œil, et avec
l'expression la plus ironique, et alors, il se rejeta précipitamment en arrière , et ayant fait un faux pas, il tomba à la renverse. On s'empressa de le relever, mais au même temps il fallut emporter sous le péristyle Lisaveta Ivanovna qui venait de s'évanouir — Cet épisode troubla quelques instants la solennité funèbre, et jusqu'à la fin du service, il régna parmi les assistants une sourde rumeur. Chacun cherchait à s'expliquer, quel était ce jeune officier, et quels titres d'affection pou vaient lui inspirer une si belle et si profonde douleur. Enfin, comme un Anglais qui était venu là en curieux, s'étonnait avec tout le monde et adressait demandes sur demandes à ses voisins, un maigre chambellan, proche parent de la défunte, se pencha à son oreille, et d'un air mystérieux lui 'dit tout bas: — C'est son fils naturel. Sur quoi, l'Anglais
répondit froidement : — Oh! et se retira
satisfait.
Toute la journée, Herman se sentit ma! à Paise , aussi à l'heure du dîner , il s'en alla dans un restaurant peu fréquenté, et contre son habitude, se mit à boire beaucoup, dans l'espoir d'assoupir son agitation intérieure ; mais le vin ne faisait qu'échauffer davantage son imagination, et il revint chez lui plus dérangé que jamais. Alors, sans se déshabiller, il se jeta sur son lit, et le sommeil lui venant mieux en aide , il s'endormit profondément.
Quand il se réveilla , la nuit était déjà trèsavancée , et sa chambre n'était faiblement éclairée que par les pâles rayons de la lune. Il regarda à sa montre. — 11 était trois heures moins un quart; — et plus le moindre besoin de repos! Ses yeux machinalement refusaient de se fermer. Que faire? Il s'assit sur son lit, et sa pensée reviiît volontairement à l'enterrement de la vieille comtesse.
A ce moment, comme il se trouvait en face de la fenêtre, il vit une forme de tête qui se
dessinait à la vitre et le regardait fixement ; niais comme elle disparut presque aussitôt, il n'y fit pas plus d'attention , et retomba dans ses profondes et lugubres rêveries.
Quelques minutes se passèrent, et alors, il entendit qu'on ouvrait la porte de sa première chambre 5 mais il ne s'en étonna pas davantage ; il savait que son soldat était toujours ivre-mort , et il supposait qu'il rentrait seulement du cabaret. — Cependant peu à peu le bruit se rapprocha, et cette fois, il y prêta plus d'attention. C'était positivement une démarche inconnue, comme quelqu'un qui marchait doucement en traînant ses pantoufles.
Bientôt, sa porte fut poussée lentement, et il vit immobile sur le seuil, une femme en robe blanche. Sa première idée fut que c'était sa vieille nourrice; seulement, il ne comprenait pas ce qui pouvait l'amener dans la nui t. Mais au moment où il allait lui parler, la femme blanche glissa et coula rapidement jusqu'à lui, et il
resta brisé à sa place, la bouche béante !
C'était la comtesse, c'était la morte !
— Je suis venue malgré ma volonté , ditelle d'une voix assurée; mais il m'est ordonné d'exaucer ta prière... le trois, le sept, et l'as sont les cartes qui te feront gagner, mais pour cela tu dois les mettre l'une après l'autre, et seulement dans autant de jours différents ; de plus, promettre par serment que tu ne joueras jamais. Je te pardonne ma mort , mais à une seule condition , tu épouseras mon élève Lisaveta Ivanovna.
Et après ces paroles, elle se retourna, glissa de nouveau vers la porte, et disparut en laissant derrière elle le bruit traînant de ses pantoufles !
Herman entendit frapper la porte du vestibule, puis comme l'éclair, il vit encore une figure pâle, collée à la vitre, puis... il ne vit plus rien !
Et il resta ainsi longtemps sans faire un
mouvement, écoulant toujours et promenant ses regards çà et là. Il ne pouvait revenir de sa stupeur. Mais enfin il se décida à aller dans l'autre chambre. Il y trouva son soldat , qui ronflait par terre, et ce fut avec grand'peine qu'il parvint à l'éveiller. Il était ivre selon sa coutume, et il n'en put rien tirer, sinon que la porte du vestibule était parfaitement fermée.
Alors il rentra, alluma sa lampe, se mit à sa table , et afin de n'en pas oublier ie plus petit détail , il écrivit son étonnante vision.
Dans la nature morale , deux idées fixes ne peuvent exister ensemble, pas plus que dans le monde physique deux corps ne peuvent occuper une seule et même place. Aussi, dans l'imagination d'Herman , le trois, le sept et l'as devinrent bientôt la pensée maîtresse,
ut devant cette trinité de cartes s'effaça complètement le souvenir de la vieille comtesse! Le trois, le sept et l'as, sa tête en était pleine; c'était la voix prophétique qui vivait en lui , errait sans cesse sur ses lèvres et se faisait jour à travers toutes ses pensées et toutes ses paroles ! Voyait-il passer une jeune fille remarquable de grâce et d'élégance , il s'écriait avec enthousiasme : Comme elle est bien ! un véritable trois de cœur ! — Lui demandait-on l'heure qu'il était, il répondait avec la plus belle ingénuité : — Moins cinq minutes le sept! — S'il venait à rencontrer un homme à gros ventre : — Voilà mon as, se disait-il. Le trois, le sept et l'as! c'étaient comme des lutins qui, sous toutes les formes possibles, le poursuivaient jusque dans ses rêves. Le trois lui semblait un beau grandiflore en fleurs ; le sept se dessinait gracieusement en portes gothiques, et l'as lui apparaissait sous la figure d'une immense araignée. Enfin, son
imagination roulait autour d'une idée fixe: ce secret qu'il avait acheté si cher et dont il fallait profiter!!...
Et il ne songeait pas moins, qu'à donner sa démission et à réaliser sa fortune, afin d'aller à Paris dans les maisons de jeu pour y faire sauter toutes les banques ! mais la fortune, une fois en veine de le servir, voulait lui éviter tout embarras, et elle lui offrit bientôt, sans le faire courir si loin, l'occasion la plus magnifique de puiser à coup sûr dans ses trésors.
Depuis quelque temps, à Moscou , il s'était formé une société de riches joueurs , sous la présidence du célèbre Tchckalinskoy , et celui-ci, qui avait passé sa vie à une table de jeu et avait amassé à cette espèce de métier plusieurs millions, tenait maison ouverte, avait un cuisinier excellent , et recevait son monde avec une amabilité parfaite. Consentant à prendre des lettres de change quand il
— ÎM -
gagnait, et payant le plus souvent en argent comptant, s'il venait à perdre, il s'était donné ainsi parmi ses camarades une haute réputation d'estime , et sa vieille expérience l'avait fait reconnaître unanimement comme le chef le plus digne , le plus méritant. Or, il venait d'arriver à Pétersbourg , ce maître routier , ce docteur en pharaon ! — et toute la jeunesse oubliant les bals pour les cartes, les attraits des dames en chair et en os, pour les charmes des dames en carton , s'était précipitée chez lui et se livrait avec fureur à cette nouvelle et irrésistible passion.
Un soir, NaroumofT, un des plus acharnés de la bande joyeuse, lui amena son ami Herman. Us traversèrent une file de somptueux appartements, et partout déjà il y avait foule. Quelques généraux, quelques conseillers d'étal jouaient au whist, et les jeunes gens, co,uciiés plutôt qu'assis sur de larges
divans en damas rouge , causaient nonchalamment, en mangeant force glaces, et en fumant pipes sur pipes. Puis , dans le grand salon autour d'une longue table, se pressaient une vingtaine de joueurs silencieux, pendant que le maître de la maison, à l'une des extrémités, tenait les cartes et faisait la banque.
M. Tchckalinskoy était un homme d'environ soixante ans et de l'extérieur le plus respectable. Sa tête était couverte d'une belle chevelure argentée, sa figure pleine et fraîche exprimait la bonté, et ses yeux qui avaient conservé le feu de la jeunesse brillaient , et s'animaient presque constamment du sourire le plus agréable et le plus affectueux.
Naroumoff s'approcha , et lui présenta Herman.
— Tout heureux , monsieur , de faire votre connaissance , dit Tchckalinskoy en lui serrant amicalement la main; soyez ici, je vous prie, sans cérémonie, causez, jouez, fumez selon
votre fantaisie , — liberté entière, c'est ma devise en fait de plaisir !
Et il continua à tailler.
La taille était déjà fort avancée , il y avait plus de trente cartes sur la table. Tchckalinskoy s'arrêtait après chaque coup, pour donner à ceux qui jouaient le temps de bien suivre leurs combinaisons. Il inscrivait les pertes , écoutait avec une politesse exquise les réclamations, et "d'une façon encore plus amicale, dépliait le coin qu'une main distraite avait plié de trop.
Enfin, la taille finit, et Tchckalinskoy, après avoir mêlé le jeu , s'apprêta à en commencer une autre.
— Veuillez me permettre de mettre une carte, dit alors Herman, en tendant la main par-dessus un gros monsieur qui pontail et qui occupait à lui seul tout, l'espace.
Tchckalinskoy sourit aimablement, et lui répondit du salut le plus engageant.
— Je le félicite, Herman, dit Naroumoff, en lui frappant sur l'épaule, — enfin, tu as rompu ta longue et absurde abstinence ; je le souhaite un heureux commencement, bonne chance !
— Elle va, dit Herman, qui n'avait rien entendu de cette plaisanterie, et qui venait d'écrire à la craie son enjeu au-dessus de sa carte.
— Combien ? demanda le banquier en fermant Pœil à demi ; excusez-moi, monsieur, mais je ne distingue pas ce que vous avez écrit?
— Quarante-sept raille roubles, dit Herman. A ces mots, toutes les têtes se retournèrent
spontanément , et tous les yeux se fixèrent sur ce nouveau joueur si hardi.
Il est devenu fou, pensa Naroumoff.
— Qu'il me soit permis de vous faire observer , dit Tchckaiinskoy avec son sourire habituel , que vous jouez là un jeu très-fort.
— 9H - Personne jusqu'ici n'a mis sur la première carte plus de deux cents roubles.
— Eh bien , quoi ! dit Herman, tenez-vous ma carie, oui ou non ?
Tchckalinskoy salua en signe de consentement.
— Je voulais seulement vous dire, repritil, qu'ayant la confiance de tous ces messieurs, je ne puis faire la banque autrement que sur de l'argent comptant. Certes, de mon côté, je suis persuadé que votre parole suffît ; mais pour la règle du jeu et des comptes, je vous engagea mettre l'argent sur la table.
Herman tira de sa poche un billet de Lombard * et le présenta à Tchckalinskoy ; celui-ci le parcourut des yeux et le mit en silence sur la carte d'Herman, puis il commença à tailler.
— A droite , vint ie neuf.
* Le Lombard est une espèce de banque du gouvernement dont les obligations équivalent à de l'argent comptant.
— A gauche, le trois.
- Elle a gagné, dit Herman, en retournant sa carte.
Un sourd murmures éleva parmi les joueurs, et au premier moment, Tchckalinskoy ne put retenir une sorte de grimace; mais bientôt le sourire reparut sur ses lèvres, et sa figure reprit sa première tranquillité.
— Voulez-vous recevoir? demanda-t-il à Herman.
— Je vous en prie, dit celui-ci.
Tchckalinskoy sortit de son portefeuille plusieurs billets et paya, sans paraître affecté le moins du monde. Herman ayant reçu ce qui lui était dû, quitta la table, but un verre de limonade et partit.
Naroumoff n'en revenait pas.
Le lendemain soir, Herman fut là de nouveau, et quand il s'approcha de la table de jeu, chacun des ponteurs s'empressa de lui faire
place, et Tchckalinskoy, qui faisait la banque, le salua avec une bienveillance toute particulière. Herman attendit comme la première fois une nouvelle taille, et alors, il posa sur sa carte couverte ses quarante-sept mille roubles et son gain de la veille.
Tchckalinskoy tailla.
Le valet parut à droite.
Le sept à gauche.
Herman montra le sept.
Il y eut exclamation générale , et cette fois Tchckalinskoy se troubla visiblement. Il compta avec un mouvement convulsif les quatre-vingt-quatorze mille roubles , et les donna à Herman. Celui-ci les reçut avec un merveilleux sang-froid , et après avoir salué l'assemblée, sortit, sans dire un mot, du salon.
A la soirée suivante, tous déjà l'attendaient; et dès qu'il parut , et généraux et conseillers d'état laissèrent là leur whist, afin d'être témoins de cette partie si extraordinaire. Les
jeunes officiers se levèrent de leurs divans, et il n'y eut pas jusqu'aux valets de chambre qui se glissèrent par derrière sur la pointe des pieds, pour pouvoir être spectateurs de ce coup unique et sans revanche. Enfin , les joueurs oublièrent leur jeu et ne mirent pas de cartes, tant ils étaient impatients de savoir comment cela finirait.
Mais lui, Herman! entouré de tout ce monde, ne paraissait nullement ému ; il était debout devant la table, et s'apprêtait tranquillement à ponter seul contre Tchckalinskoy qui affectait aussi de l'assurance en souriant plus que de coutume , mais dont la pâleur mate trahissait tout haut l'inquiétude.
Chacun d'eux décacheta son jeu. Tchckalinskoy mêla et remêla longtemps. Herman coupa tout d'abord, prit une carte et l'avança sur le tapis, en la couvrant d'une pile de billets. On aurait vraiment dit un duel ! Tout
autour d'eux régnait le plus profond silence. Cette attente était effrayante!..
Tchckalinskoy commença à tailler , ses mains tremblaient, il avait peur !..
A droite, parut une dame.
A gauche, un as. -.
— L'as a gagné, dit Herman , avec la certitude du triomphe, et sans même la regarder, il découvrit sa carte.
— En effet, l'as a gagné, dit Tchckalinskoy, du son de voix le plus mielleux et en même temps le plus perfide; mais votre dame a perdu !
— Ma dame! reprit Herman en reportant les yeux sur sa carte, est-ce possible! Mais c'était bien un as que j'avais pris, ce n'était pas
cette dame de pîque ! — Et il tressaillit, le
malheureux, de tous ses membres, il ne pouvait pas croire ce qu'il voyait; il ne comprenait pas ce qu'il avait fait , qu'il avait pu se tromper! Tout cela était faux, sa carte men-
tait , et il la retournait en tons sens, comme s'il espérait retrouver son as.
Mais tout à coup , il lui sembla que celte clame de pique, qu'il considérait avec tant d'attention , venait aussi de le regarder, qu'elle clignait malignement de l'œil , et lui faisait la grimace en ricanant.
Alors, il se sentit brisé, tué. La ressemblance était trop frappante.
— La vieille, murmura-t-il avec terreur, la vieille!!...
Tchckalinskoy amena à lui toute la masse des billets perdus.
Mais Herman était immobile, et répétait tout bas : — La vieille!... la vieille!..
Quelques instants s'écoulèrent ; il se leva brusquement, traversa la foule, et disparut.
Après son départ, ce fut une bruyante rumeur dans tous les salons : chacun argumentait à sa
manière sur cette prétendue erreur ou distraction.
— Le coup estundes plus piquantsquenous ayons jamais vus. C'était parfaitement ponté, dirent les joueurs à Tchckalinskoy, avouez que vous avez eu peur !
Et cette fois, Tchckalinskoy sourit encore, mais de grand cœur! Il mêla de nouveau les cartes, recommença à tailler, et le jeu, suivant sa routine ordinaire , se prolongea jusqu'au matin.
Herman est devenu fou ; il est à l'hôpital (TAbouchoff, chambre n° 17. Il ne répond à aucune question , mais il marmotte sans cesse et avec une volubilité prodigieuse : — Le trois , le sept, l'as; le trois, le sept, la dame!
Lisavela Ivanovna est mariée à un jeune
homme qui sert je ne sais où, mais qu'on dit aimable et presque riche. C'est le fils de l'ancien intendant de la vieille comtesse.
Lisaveta Ivanovna a recueilli chez elle une pauvre parente; la voilà à son tour avec une élève !
Torasky est depuis quelques mois capitaine et vient d'épouser la princesse Pauline.
— 11 avait a la main une espèce de vilain coutelas
— Un yataghan ? dit Châteaufort qui aimait
la couleur locale.
— Un yataghan , reprit Darcy avec un sourire d approbation.
La double méprise.
Oh! commel'uniforme de cavalerie lui allait bien! avec quel plaisir, avec quelle joie enfantine il se tournait en tous sens devant son miroir! Que de fois de suite il s'étudiait à prendre avec adresse son chapeau au-dessus duquel flottaient, ondoyaient les plumes de son pa-
nache blanc! Tantôt il le jetait avec une élégante agilité sous son bras gauche, tantôt avec une dignité toute militaire, il l'abaissait jusqu'à son genou droit, et prenant une position grave, il clignait légèrement des yeux et donnait à sa taille une certaine courbure aristocratique; — puis avec quelle coquetterie il caressait de ses doigts effilés le léger duvet de sa peâte moustache, qui n'avait que quelques jours d'existence et qui ressortait déjà en noir, couleur d'acier bruni. C'est qu'elle était charmante en vérité, cette petite moustache ! Certes, elle n'était pas épaisse, dure, désordonnée, pendante, couvrant les lèvres comme celle d'un vieux soldat, d'un grognard de l'empire. Elle ne sentait pas encore la fumée du combat, et jamais dans les camps elle ne s'était trempée dans le Champagne de la victoire. En la voyant, l'ennemi n'aurait pas tremblé, le juif ne se serait pas anéanti de peur, l'orpheline n'aurait pas pleuré et appelé a son se-
cours, l'aubergiste n'aurait pas couru plus vile , et le mari jaloux ne serait pas resté par prudence muet et content} en un mot, elle ne tenait en rien du bivouac, de la guerre, du canon; mais c'était une moustache de salon , une moustache créée et mise au monde à l'usage des femmes, afin de donner plus de nuance au vermillon des lèvres et plus d'éclat à la blancheur des dents; c'était une moustache merveilleusement dessinée pour ajouter au visage un charme indéfinissable, une moustache de chevalier à rubans, une moustache mignone, mignarde, une moustache enfin , qui pouvait faire rêver un amour, un duel, un héros de roman, mais jamais un de nos farouches guerriers du nord! — Et ses longs cils soyeux, comme ils se marquaient bien, quand il abaissait son regard heureux sur ses nouvelles épaulettes ! Quoiqu'elles ne fussent pas encore ouvragées, métalliques, éclatantes, elles n'avaient pas ces maudites étoi-
les, aujourd'hui si désolantes pour l'amourpropre du cornette *, il pouvait à la rigueur se donner des airs de capitaine, et je crois même qu'il se les donnait déjà tout bas! — Sa chaîne de montre se balançait sur sa poitrine élégamment bombée, les boutons de son uniforme étincelaient au soleil, son ceinturon re* luisait superbement; enfin chez lui, tout étoit frappant neuf, et sous cette enveloppe qui flattait si bien et son cœur et ses yeux, chacun de ses mouvements trahissait la joie et le bonheur.
Il pouvait maintenant aller dîner chez Andrieu **, monter dans une calèche, se pré-
* En Russie, le grade de cornette équivaut à celui de souslieutenant en France. Autrefois, les épaulettes du cornette , qui ne sont que deux espèces de contre-épaulettes, ne se distinguaient pas de celles du capitaine : mais depuis quelques années on y a ajouté de petites étoiles, qui marquent précisément le grade. Une étoile indique le cornette. Le grade qui lui est supérieur en a deux, et ainsi en augmentant toujours d'une jusqu'à celui du capitaine qui n'en a pas.
** En Russie , le gentilhomme qui se destine à l'état militaire, et qui ne veut pas subir les examens nécessaires pour
senior au théâtre avec une lorgnette, et briller à la perspective Newsky. Il n'était plus obligé de regarder s'il n'arrivait pas de loin un colonel, un général, et près de lui viendraitil à passer quelque joli minois aux yeux vifs, agaçants, à la bouche mutine, il ne devait plus penser à la tenue de service, et à ce misérable commandement : les doigts à la couture ! — De temps en temps, il frappaif ses pieds l'un contre l'autre, et le bruit de ses éperons retentissants animait son vif regard de l'expression la plus triomphante. On aurait dit qu'il jouissait d'avance de l'idée que ces sons résonneraient bientôt dans le cœur de la femme aimée, alors que voltigeant avec lui par la salle de bal, elle pencheraitamoureusement sa taille
entrer d'emblée sous-lieutenant, est inscrit dans l'armée comme bas-officier, c'est-à-dire comme sous-officicr, et jusqu'au moment où il passe au grade de cornette, il est , à l'égal du soldat , soumis à une si sévère discipline, qu'elle lui interdit même le droit d'aller en voilure, de se montrer au spectacle et de se présenter à une table-d'bôte d'officier. Andrieu était, il y a quelques années, un restaurateur en renom à Pétersbourg.
sur sa main tremblante de plaisir. On aurait dit qu'il pressentait que désormais le cliquetis de ses molettes d'argent ferait deviner ses pas impatients; ou bien encore, qu'il supposait, qu'il imaginait!!... Car que ne suppose pas, que n'imagine pas le jeune homme, qui vient de lire dans l'ordre du jour, qu'il n'est plus bas-officier, mais cornette! Quel est celui de nous , qui peut penser à ce grade si désiré sans se rappeler aussitôt tous ces transports, toutes ces joies enfantines, où se pavanaient tant d'espérance , d'amour, de liberté, et ce qu'il y a de mieux encore, tant de jeunesse ! ! !
Cornette! rang unique! le cadet , le quatorzième membre * de l'immense famille ; mais aussi le Benjamin le plus choyé , le plus fêté, et mille fois plus aimable à lui seul que tous ses frères.
*En Russie, la hiérarchie des rangsa quatorze classes ou degrés et tout grade civil ou militaire correspond à un de ces degrés. Celui de maréchalest le premier. Celui de cornelte, au militaire, et celui de régisseur de collège, au civil , est le quatorzième.
Certes, les autres rangs viendront, il ne faudra que du temps et de la patience pour les recevoir. En Russie, ce sont les appointements dont on paie notre vie ! Le titre de général, les étoiles , les cordons , tout cela aura son tour ; mais ce qui ne reviendra plus, c'est la jeunesse du cornette ! les épaulettes à graines d'épinard pendront sur nos épaules, mais il n'y aura plus là le regard enfant pour les admirer. Alors ce seront d'autres idées , d'autres rêves ! Ce sera déjà la pensée du pouvoir, l'ambition, quelque chose de sombre, de mystérieux, de perfide!
Cornette! c'est la première marche de cet escalier qu'on appelle la vie , et cette marche est si haute, qu'on ne voit pas où elle conduit et combien les autres degrés sont fragiles! C'est le premier sentiment d'égalité , c'est la première permission, le premier droit de vivre en communauté de plaisir avec les autres.
- no —
Un cornette est bien loin du grade qui lui correspond au civil, d'un mauvais régisseur de collège, que l'encre a créé, qui fait manœuvre dans les tribunaux infects, qui barbouille du papier dans les chancelleries, et devient peu à peu quelque chose pour avoir eu le mérite de ne rien penser, et d'étouffer entre quatre murs. Un cornette n'est pas non plus ce qu'est l'étudiantqui a reçu son attestât *; l'étudiant, tout en n'ayant pas encore fini ses études, danse aux bals, met une cravate à la dernière mode,est assis en connaisseur au théâtre, et joue enfin une espèce de rôle dans Je monde. L'étudiant peut même, jusqu'à un certain point, cacher qu'il est encore sur les bancs; aussi, n'est-il pas possible d'établir entre eux une comparaison quelconque, et jamais l'étudiant, pas plus que le régisseur de collège , ne comprendront le sentiment inexplicable qu'éprouve le bas-
* Diplôme, qui équivaut à celui de bachelier ès-lettres.]
officier, lorsqu'il met pour la première fois l'uniforme de cornette. Dans ce sentiment, il y a tant de vague, d'incertitude! Une sorte de dignité se mêle à de l'enfantillage , les soucis de l'ambition pointent imperceptiblement à travers la tranquillité du succès, et puis il faut avouer quelque peu d'envie satisfaite, et le désir inné à l'homme, d'avoir toujours moins de supérieurs : en un mot, c'est je ne sais quoi qui ne peut se définir, de ridicule et de séduisant à la fois; et c'est ce qui fait que celui qui aurait observé mon cornette , alors qu'il essayait son uniforme, se serait pris pour lui d'un bel intérêt, ou l'aurait gratifié d'un sourire d'ironie!
A ce moment, il était ivre, fou de bonheur et prêt à tenter l'impossible ; à ce moment, il serait monté volontiers à cheval, pour courir par la ville, par la plaine, Dieu sait où ; à ce moment, il serait devenu passionnément amoureux de la première femme, qui lui aurait
adressé la moindre flatterie; c'était l'heure des élans spontanés, des libéralités inouies , des amours nées comme l'éclair; c'étaitl'heure des superbes imaginations , qui tantôt font tourner nos pensées au-dessus de la terre , comme de pures colombes, et tantôt les font s'élever au ciel comme une bruyante fusée.
Mais on ne comprendra pas bien les transports joyeux de notre jeune héros, si je n'indique l'époque de sa nomination de cornette.
C'était, il n'y a pas longues années, au temps où les corsages des femmes étaient plus courts, et où les militaires, à l'exception des fantassins d'armée, triomphaient partout et sans la moindre concurrence.
Depuis le salon du grand seigneur jusqu'à Y isbas * du maître de poste, l'uniforme était roi, et il n'attendait pas plus les bals que les chevaux. Pour l'uniforme , les parents for-
* Maison du paysan russe.
çaient leurs fils à mordre aux mathématiques, et s'agitaient de la destinée de leurs filles. Pour l'uniforme, la jeune personne soignait , choyait sa beauté comme une idole ; pour l'uniforme, l'enfant de quinze ans voulait vivre à tout prix.
Était-ce, après cela, l'espoir involontaire qu'on a toujours de trouver sous un brillant costume, une ame non moins rayonnante , qui donnait ainsi à l'uniforme une suprématie si tyrannique? Était-ce la passion du moment pour la gloire militaire, ou bien cette inclination innée en nous pour tout ce qui est bizarre; inclination qui a mené les hommes jusqu'à la peinture de leur corps et jusqu'au tatouage ? En vérité, je ne saurais décider un point si difficile , et je crois qu'on ignore encore aujourd'hui ce qui inspirait cette préférence. Le fait est qu'alors tout le premier plan des tableaux vivants de la société n'était composé que de ces figures droites, roides, selon
J'ordonnance, sur lesquelles sejouaient toutes les vives couleurs de l'arc-en-ciel, —et le frac d'une seule couleur, reculé dans le lointain , se perdait tristement dans les ténèbres. Ce pauvre frac se glissait dans les salons avec aussi peu d'assurance que s'il n'était pas invité, et pas le plus petit regard ne daignait le suivre et s'inquiéter de sa malheureuse personne. Battait-il sous lui le cœur chaud d'un poète , sous lui se cachait-il le génie d'un diplomate, peu importait? tout fêtait l'uniforme, ou rêvait uniforme. Nul ne songeait à deviner la destinée future du frac, et on était bien loin de supposer, qu'avant peu il allait prendre les devants, qu'il deviendrait le type du bon ton, du savoir-vivre, qu'il accaparerait les progrès de la civilisation. Nul ne pouvait croire qu'on arriverait à l'amour de la science, qu'on voudrait, qu'il faudrait apprendre, et qu'un jour on irait jusqu'à s'occuper d'industrie , jusqu'à monter des fabriques. Parfois seule-
ment quelques vieux seigneurs , derniers souvenirs de la poudre, ayant gardé une belle et sainte affection au siècle passé, — \e?iecplusulirà delà mollesse et du boursouflé, — s'affligeaient, se lamentaient des mouvements saccadés de l'uniforme et du laconisme impératif de ses paroles. Ils protestaient hautement contre la manie du jour, et quand les éloges devenaient trop outrés, ils perdaient patience, et répondaient avec humeur : On peut en être entiché, si l'on veut; mais ces messieurs sentent fort la caserne!
C'était donc à cette bienheureuse époque , que notre jeune bas-officier fut nommé cornette; et comme cornette, il était du nombre de ceux auxquels leurs pères n'ont laissé pour tout héritage , qu'une collection in-folio de récits sur les combats de Kinbourg et la prise d'Ismaël, sur le célèbre Potemkin et le temps doré de son favoritisme; de plus, un nom qui sur le papier peut avoir survécu à quel-
ques siècles, mais un nom sans action , sans tradition, sans le moindre petit exploit digne de souvenir. — Ajoutez encore une fourmilière interminable de parents dispersés çà et là sur toute la surface de la Russie, et dans les recoins des campagnes , et dans les salons de Moscou, qu'on dirait des foires perpétuelles ! — et par-dessus tout cela , sauf quelques âmes* échappées au naufrage général, ensevelies sous les neiges, et noircies par la fumée, une belle et bonne banqueroute!
Le père de notre cornette avait mené la vie grand train , comme tous les pères du siècle passé, et les débris de sa fortune n'auraient jamais pu fournir à son fils les moyens de satisfaire aux exigences d'une vie civilisée, si sa mère n'avait consacré le reste de ses jours à une continuelle sollicitude pour lui donner le
* Là-bas, les seigneurs calculent leur fortune d'après le nombre des paysans qu'ils possèdent, et en Russie, ils les désignent sous le nom d'ames.
bien-être, le bonheur, et jusqu'à l'élégance. Pour elle, cet enfant était l'unique lien qui la rattachait encore au monde , dont elle s'était depuis longtemps détachée , s'étant condamnée à un éternel exil à la campagne, où les années , les heures la retrouvaient toujours avec la même pensée, avec le même amour?
Après le luxe brillant qui avait entouré sa jeunesse, elle n'avait pas, dans ses vieux jours, redouté un instant de s'enfoncer dans les minutieux et insipides détails du ménage : tout était gagné , le bonheur lui riait au cœur, et l'honneur de sa tendresse était sauvé, si lui , son bien-aimé, n'avait pas à s'inquiéter de ses dépenses folles, — et pour elle toujours raisonnables! — et si le cheval qu'il montait pouvait aller de pair, sinon éclipser, celui du richard du régiment.
Son genre de vie , ses conversations , ses lettres, cela seul suffisait à son ame aimante; elle était heureuse de le savoir heureux , et
elie sentait en elle quelque chose qui lui disait , pour la consoler, que l'amour maternel est de son essence pur et tutélaire comme un rayon céleste, qu'il n'a rien de commun avec l'autre amour, perfide comme tout ce qui tient à la terre, que jamais il ne reproche l'indifférence, jamais ne trompe, jamais ne se venge de l'ingratitude et ne répète pas sans cesse ce refrain d'égoïste: Vis avec moi, sois avec moi, et meurs près de moi !
Bien souvent, hélas, un pareil amour, comme toute exception de la Providence, échoit à celui qui en est indigne. C'est du moins le proverbe général ; mais ici , on n'aurait pu l'appliquer à notre jeune cornette, car il laissait bien rarement passer un courrier sans écrire à sa mère , et c'était toujours avec les expressions les plus tendres, comme s'il devinait que ses paroles étaient le pain dont elle vivait! et mieux encore, à peine avait-il eu sa promotion en poche, qu'il avait demandé un
congé, tant il brûlail de lui annoncer luimôme cette bonne nouvelle, et de partager avec elle ses joies et ses enchantements !
11 faut pourtant avouer qu'au milieu de tous ces nobles sentiments de fils, s'étaient glissés quelques grains de vanité d'enfant. Contrarié de ce que tout Pétersbourg ne s'était pas agité avec lui , et n'avait pas remarqué que dans l'univers il y avait un officier de plus , il était bien aise d'aller se montrer là-bas , dans sa province, où l'on devait à coup sûr l'admirer et prendre plus grandement à cœur les charmes irrésistibles de l'uniforme des gardes. Aux larmes de joie d'une mère, à des voisins de campagne, à des figures nouvelles, à une ville de gouvernement, il est difficile de résister. Il y a là attraction magique , et à chaque honneur qui vous arrive, on voudrait les étonner tous, comme à chaque idée qui nous séduit , on voudrait la dire à celui sur lequel elle peut produire le plus d'effet.
Aussi, peu de temps s'était passé, et voilà que notre gai et sémillant cornette courait sur la route de Toula , ne se faisant pas faute de gourmander messieurs les maîtres de poste , et tapageant de son mieux avec les Jemschiks *.
Quand il arriva à la vieille habitation de ses ancêtres, c'était le soir, et déjà tard ; la lune éclairait de ses rayons argentés le vaste et antique château ; mais c'était partout un calme profond, rien ne remuait dans l'ombre, on entendait seulement de minute en minute le bruit monotone des coups de marteau sur la tôle du garde de nuit qui veillait **.
Le cornette, en voyant pour la première fois cette maison où vivaient ses pères , cette maison qu'habitait sa mère, et d'où tant d'amour
* Cochers de poste.
'* En Russie, dans certains châteaux qui ont conservé les vieux usages, il y a un gardien de nuit qui, pour prouver qu'il veille, doit frapper de temps en temps avec un morceau de bois ou un marteau sur une feuille de tôle.
lui arrivait jusqu'à Pétersbourg, se sentit vivement ému, et resta quelques instants dans une contemplation muette; puis sautant légèrement de la calèche : —Elle dort sans doute, dit-il à son valet de chambre; et son cœur bondit d'espérance , son cœur voulut voler vers elle encore plus vite que lui-même !
Mais déjà tout était en émoi, on venait, on allait çà et là, et des feux couraient par le château. C'est le jeune seigneur , c'est lui, c'est lui , criait-on de toutes parts... Enfin au milieu du tumulte, une vieille, en déshabillé de nuit, tremblante mais alerte, se précipita à la rencontre de l'arrivé ! elle frappa ses mains l'une contre l'autre, par un mouvement de joie folle, et sans pouvoir prononcer d'autre paroles, que , Sachinka *, c'est toi , mon ami , elle tomba toute en larmes dans les bras de son fils , de son cher enfant!
* Diminutif du nom Alexandre.
Le cœur nous bat dans bien des occasions, dans bien des rencontres, le cœur nous bat pour un ami, pour une femme, pour une fiancée, mais il bat bien mieux pour notre mère ! . . . Il y a dans la vie des baisers brûlants, il y a des larmes de bonheur, mais il n'y a pas de baiser plus pur et plus angélique que le baiser d'une mère, il n'y a pas de larmes plus saintes et plus bénies que ses larmes ! Tout ce monde de perfidies, d'attraits, de séductions, de volupté, de serments, de transports insensés, ne peut aller toucher au plus profond de notre cœur, et le remplir avec cette conviction inébranlable, avec cette foi instinctive qui jette le fils sur le sein de sa mère !
Voyez plutôt celle-ci! non-seulement elle prend pour elle les peines, les soucis, non-seulement elle sacrifie à son amour les plaisirs du monde, mais encore son plus doux sentiment, l'inexprimable bonheur de cette arrivée inattendue; elle s'empresse de le lui offrir, afin qu'il
puisse aller se reposer. Elle s'efface tout entière 5 on dirait qu'elle ne se compte pas. Elle, c'est lui!...
— Sachinka est fatigué de sa route, ditelle, Sachinka doit avoir besoin de sommeil... Préparez vite la chambre qui est près du cabinet.... et toi, mon ami, comment aimes-tu être couché? est-ce sur un matelas, ou sur un pi umon?... Bon Dieu! comme tu es couvert de poussière!... Eh bien! et le souper de Sachinka !
En vain celui-ci lui répond-il : — Je ne suis pas fatigué, chère maman, je ne veux pas dormir, permettez-moi plutôt de rester avec vous. La vieille n'entend pas raison, elle ne veut pas le croire, et s'agite toujours davantage.
— Que d'années je ne t'ai vu , s'écrie-t-elle, laisse-moi donc te regarder... Sais- tu vraiment que le voyage t'a maigri 5 . . . et quelle douce surprise! 11 ne m'était pas venu en tête de l'attendre! Tune m'en as pas écrit un mot.... Et
«lis-moi , c'est demain ton jour de naissance, ne l'avais-tu pas oublié?... Le prince** dîne ici avec sa fille... Tu dois te le rappeler, lui; car la dernière fois que tu l'as vu, tu n'étais déjà plus un enfant!... et apercevant son valet dechambre : — Tiens, c'est toi, Paul! bonjour, Paul.
Le valet de chambre baisa la main de sa maîtresse, et elle pleurait aussi de joie, cette bonne mère, de voir Paul. C'était encore quelque chose de son fils ! . . .
Pendant cette scène si difficile à décrire, car les nuances de l'amour maternel sont aussi tendres et aussi insaisissables qtie la couleur d'azur du ciel, on voyait peu à peu aux portes du salon apparaître une foule de têtes, qui regardaient avec une avide curiosité. C'était un pêle-mêle bigarré de coiffures dans le plus beau désordre, et de visages à moitié endormis. En avant, se tenaient la vieille bonne du cornette et sa nourrice, et derrière elles la masse des domestiques. Enfin tout ce monde
se décida à avancer, afin d'aller, selon la manière russe, baiser la main du jeune seigneur. Au commencement, cette espèce de procession se fit dans l'ordre le plus cérémonieux; mais bientôt l'impatience de l'amour l'emporta, et il y eut assaut général. Et notre héros voulait se refuser à cet usage qui n'est plus de mode à Pétersbourg ! Mais le moyen de s'y opposer longtemps ! C'était à qui parviendrait à attraper sa main; et on le pressait, on le poussait, on l'étouffait ! Si la vieille bonne n'eût été là et quelques autres plus âgés que lui, c'était à croire qu'il était le père au milieu de ses enfants!
Ce premier moment d'entraînement et d'enthousiasme passé, vinrent les remarques, les admirations. Chacun le considéra de la tête aux pieds, avec des regards tout d'amour; chacun se récria sur sa bonne mine et sur sa charmante figure. — Comme il est beau, quelle tournure élégante I quel joli uniforme I La mère, la
bonne, la nourrice en déliraient à l'cnvi, et tout haut; et dans le fond de la chambre, les autres, les jeunes filles surtout, en raffolaient tout bas. Enfin, après qu'il eut soupe, on alla le coucher, plutôt qu'il ne se coucha lui-même, tant on se portait partout avec lui.
Mais quand on l'eut laissé seul, ce fut bien autre chose; et il dormait, l'enfant gâté, depuis longtemps, que toute la maison restait sur pied et que sa mère ne songeait guère au sommeil.
— Demain, disait celle-ci, c'est son jour de naissance, que lui donner ? Il faut qu'en s'éveillant il trouve devant lui un cadeau. Celui que j'avais envoyé à Pétersbourg, il ne l'a pas reçu, tout cela me met dans le plus grand embarras. Voyons , toi sa bonne, toi sa nourrice , donnez-moi un conseil ?
Et toutes les trois entassaient avis sur avis, et n'en trouvaient aucun de très-bien, et selon leurs idées. On ouvrait les armoires, on retournait les coffres , mais toujours rien. Ceci
était mal, cela n'allait pas, ceci ne pouvait lui plaire ! La femme de chambre qui remplissait à ce tribunal d'amour les fonctions de secrétaire , c'est-à-dire, qui faisait tout, allait et venait, apportait et remportait, ne savait plus elle-même où donner de la tête, et elle commençait à s'inquiéter de la santé de sa maîtresse.
— En vérité, madame, vous tomberez malade, lui disait-elle, regardez, voilà qu'il fait presque jour.
Mais dans ce moment d'incertitude et de désespoir, et quand le sommeil prenait déjà le dessus et paralysait les facultés inspiratrices de la bonne et de la nourrice , la mère qui ne comprenait rien à leur envie de dormir, parut frappée tout à coup, comme d'une idée lumineuse.
— Oui , c'est cela , dit-elle, c'est quelque chose de magnifique, et qui convient parfai-
tement à un militaire. Je sais bien qu'il y a là un vieux préjugé, un préjugé national; mais qu'importe? Qu'on aille me chercher ma merveilleuse trouvaille !
On l'apporta, et le conseil à l'unanimité la trouva magnifique; mais chacun des membres ajouta comme profession de foi : — Madame , on ne doit jamais faire cadeau de ces choses-là.
La pauvre vieille mère était dans une plus grande irrésolution que jamais.
— On ne doit pas faire cadeau, on ne doit pas faire cadeau , répétait-elle en se consultant ; mais tout cela n'est que folie , et si ce cadeau doit plaire à mon fils?
Ce cadeau était un héritage sacré, qui remontait à la troisième ou à la quatrième génération , et qui rappelait les exploits d'un célèbre guerrier, dans la généalogie de son mari ; — ce cadeau, travaillé sous un ciel ardent, pour
une forte main et un sang brûlant, était consacré à la vengeance ! Ce cadeau, c'était le bourreau des têtes chrétiennes , le joujou à la mode des élégants beys de l'Orient, la plus belle parure d'une ceinture asiatique; — Ce cadeau, c'était... un yataghan !
Un nombre infini de rivières sillonnent en tous sens ce pays gigantesque qui s'appelle Russie. On dirait les veines nourricières d'un immense colosse, car tantôt elles serpentent sans être remarquées, fines et presque imperceptibles comme des tubes de cheveux et
tantôt bouillonnent à flots comme les grandes artères de la vie.
Sur leurs rives, la nature a dispersé çà et là ses panoramas magnifiques, et l'histoire ses fragments pleins d'intérêt. Mais de toutes ces rivières, pas une n'a un nom aussi poétique et aussi fertile en légendes, que celle qui coule dans le gouvernement de Toula du nord-est au sud-est.
Perçant la terre par une source jaillissante et vigoureuse , elle se présente au monde dans le district de Bogorodsky , puis elle se fraye un chemin dans celui de Ephremoff, et bientôt on la voit se précipiter parmi les montagnes de rochers en rochers, pour enfin arriver au Don.
Beau glaive * c'est le surnom que le peuple lui a donné.
Et à la place même où elle se courbe en
* Epacubaa Meb.
forme d'arc, et où est situé ie village Isrog , il s'est conservé jusqu'à présent une ancienne tradition, de laquelle on prétend que dérive ce surnom.
On raconte qu'un jour, un certain Ieroslaff, passant en voiture sur le pont qui se trouve près de cet endroit , ses chevaux s'y enfoncèrent et qu'alors, pour sauver celui qu'il aimait le plus , il tira son glaive et voulut couper les traits , mais que par trop de précipitation il le laissa tomber dans l'eau.
Et bien d'autres fictions poétiques viennent encore se grouper autour du Beau glaive. A quelques pas de lui , se dresse un rocher de forme bizarre, qu'on appelle le coursier pierre. Selon les uns, c'est un guerrier qu'une main invisible a cloué là et en l'honneur duquel le peuple, au temps de son idolâtrie, a institué des jeux et des danses; — fête qui se célèbre encore aujourd'hui le saint jour de l'Assomption.
Et selon d'autres, c'est un fier et vaillant étranger que la foudre a pétrifié, parce qu'en passant par ces lieux au mépris d'une défense sacrée, il n'a pas rendu le salut aux jeunes filles et aux jeunes garçons du pays , sous prétexte que sur terre on ne devait saluer personne.
Un peu plus loin, sur la hauteur, on assure aussi que la veille de la Saint-Jean-Baptiste, il surgit toujours un feu mystérieux, et qu'on voit descendre du ciel des cierges et des couronnes. Le cierge brûle, vous dira l'habitant de la contrée, en vous montrant cette flamme phosphorique, et Dieu seul sait qui a allumé cette lampe. La seule chose authentique, c'est qu'elle brûle sur un trésor enfoui à cette place, ou bien sur un Russe qui a été tué pour l'indépendance de sa patrie !
De ces côtés, la rivière bleuâtre et limpide, coule aussi rapidement , et serpente aussi irrégulièrement que vole l'hirondelle au-dessus
d'elle , à l'approche de l'orage. Les hauts joncs se courbent en gémissant sous ses vagues entraînantes, et ses bords escarpés et à pic sont sans cesse battus par ses flots qui grondent en s'y brisant. Ces bords sont tout à fait boisés. Seulement de distance en dislance on remarque des élévations tumulaires, monuments sans nom, sans souvenir, — et çà et là d'énormes rochers de différentes couleurs, tantôt d'un gris pâle, tantôt bleus, tantôt jaunes. Là, enfin, tout est agreste et sauvage, et quand l'automne effeuille les arbres et les couvre d'une teinte de mort, la scène prend un aspect imposant et grandiose. — Rien ne semble plus vivre dans la nature, si ce n'est l'aigle, qui , après avoir plané longtemps au-dessus de cette plaine silencieuse, va s'abattre sur quelque monticule et regarde tranquillement autour de lui, comme s'il se sentait le roi de la contrée.
Oh ! la belle, la pittoresque, la romantique
rivière que le Glaive! Elle a des jours où
son ciel pourrait lui donner des airs de la Suisse!!... Et puis quand on a passé cette partie si séduisante de tristesse et de mélancolie , la décoration change tout à coup. Derrière la colline se découvre un immense horizon de villages, de prairies, de bouquets d'arbres en amphithéâtre ; c'est le tableau le plus riant et le plus animé. — Cette fois, il ne faut plus attendre l'automne pour le contempler avec bonheur ; la vie de l'homme, ses travaux, ses sueurs, parlent là de toutes paris au milieu de ces champs dorés, et cet ensemble si magique doit être admiré au beau soleil de l'été , quand il se lève des hauteurs de la forêt , ou bien au moment où il se couche dans la profondeur des eaux.
il y a plusieurs années, sur les rives du Glaive, dans une belle soirée de juin, à l'heure des plus douces et des plus charmantes rêveries, au milieu d'un jardin enivrant du
parfum de ses fleurs, et sous un ciel pur et tranquille , toute une société était réunie autour d'une table à thé.
Ce cercle d'intimes, ainsi qu'on aurait dit dans le monde , se trouvait formé sous les auspices de l'égalité des rangs ou de la naissance , et à première vue, paraissait devoir se convenir à merveille ; mais après quelques minutes d'observation, c'était une classification nouvelle à faire. L'intelligence et la civilisation étaient une aristocratie, qui établissait d'autres lignes, d'autres degrés, et de ce côté il y avait mésalliance, incompatibilité complète.
Mais n'est-ce pas là l'histoire du monde entier ? A la table de thé sans cérémonie, comme au dîner somptueux et d'étiquette, dans l'intérieur de la famille comme au milieu des salons de bal, c'est partout ainsi! On parle la même langue et on ne se comprend pas !...
De plus , ici , outre celte divergence frap*
pante d'idées, d'opinions, de manières, il y avait encore un élément secret de discorde et de haine. Les passions, les désirs, les inclinations de l'homme trouvent moyen de se placer dans le plus petit espace, et cette réunion de quelques personnes réfléchissait en miniature la société générale , et renfermait en elle le germe de plus d'une agitation, le principe de plus d'un orage de cœur ! — Pour les uns il, y avait là de la joie, de l'espérance , et pour les autres de l'envie, de l'observation , de la critique.
— Voulez-vous encore du thé , papa ? dit une jeune personne debout près de la table , et d'une voix toute caressante.
— Mais, Veratchka, je ne puis venir à bout de finir celui-ci, tu me l'as par trop sucré ; en revanche , il paraît que tu n'as pas sucré du tout la tasse d'André Stepanovitch * ; c'est à peine s'il a y touché.
* En Russie, on ne se sert jamais dans la conversation du
— 4 45 — Et après ces quelques mots, le père de Veratchka se renfonça dans son fauteuil , et se faisant donner une nouvelle pipe , il se mit avec insouciance à lancer autour de lui de légers nuages de fumée.
Veratchka se hâta de réparer sa distraction,
et sa figure, une seconde auparavant si gaie, si animée, s'assombrit soudainement, et prit une expression de calme et de dignité. C'est ce qui arrive toujours, quand une remarque , un mol, un regard, la moindre bagatelle rappelle à une femme qu'elle se laisse trop entraîner. Après cela , reste à savoir si cette transition subite de l'activité au repos, de la liberté à la servitude, est toujours fort de son goût, ce dont je doute. Aussi une visible impatience étincelait-elle dans ses yeux noirs
mot de monsieur on de madame ; mais on désigne celui ou celle de qui et à qui Ton parle par son nom de baptême, en y ajoutant le nom aussi de baptême de son père. André Stepanovitch signifie André, fils de Stéphane.
quand ils s'arrêtèrent sur André Stepanovitch, et sa bienveillance était-elle plus que machinale, quand sa main délicate lui offrit une autre tasse. Lui, se précipita en avant, salua et resalua, demanda mille excuses à son altesse de l'avoir dérangée, et assura qu'il n'aimait pas le sucre , et en avait toujours assez. Enfin il se rassit selon sa louable habitude , c'est-à-dire sur l'angle de sa chaise, de côté, le corps entièrement tourné vers son voisin , et ce ne fut qu'après mille et mille politesses qu'il commença à prendre son thé, depuis longtemps refroidi.
André Stepanovitch était un coryphée provincial qui aimait beaucoup à parler , et qui , dans ses discours éloquents, répétait et déclinait à satiété, votre altesse, de votre altesse, à votre altesse. Le plus souvent, le prince charmant vieillard, tout de grâce et d'amabilité, était son seul auditeur, et son plaisir n'allait pas toujours à l'égal de sa patience. Mais aussi
par moments, , il s'intéressait à cette verve intarissable , et l'on pouvait voir alors André Stepanovitch , faisant gros dos et se pavanant comme le premier chasseur du district et la sommité du pays dans la hiérarchie de la richesse.
Un petit à-parté venait donc, comme à l'ordinaire de s'établirentre eux deux; et personne n'avait garde d'aller les troubler, pas plus que de leur côté ils ne troublaient personne. Seulement de temps en temps, le prince ayant aussi une oreille à la conversation générale , y jetait une de ces phrases décousues et parfois blessantes, pour lesquelles les grands seigneurs n'attendent pas de réponse , et auxquelles en effet il n'y a rien à répondre!
Mais , tout à coup André Stepanovitch, devint l'objet de l'attention et le point de mire de toute la société. 11 criait, il criait, que force était à chacun de garder le silence. Notre cornette, assis près de la jeune princesse et eau-
— -M8 — sant avec elle de riens pleins d'intérêt, n'avait pu s'empêcher, à ce tapage , de se retourner vers le bruyant interrupteur, et il le regardait de la façon la plus ironique. Sa mère, placée vis-à-vis de lui et ne le quittant pas des yeux, s'étonnait étrangement qu'on osât lui déranger sa douce contemplation. La princesse ne faisait pas le moindre mouvemement , mais on apercevait un léger sourire qui pointait malicieusement sur ses lèvres. Un colonel, debout au milieu du cercle et tenant en main le beau yataghan donné en cadeau au cornette , se redressait de toute la longueur de sa taille militaire , et il n'y avait qu'un homme d'une trentaine d'années , portant l'uniforme d'aide-de-camp , et étendu sur un fauteuil avec un sans-gêne passablement impoli , qui continuait à tenir la tête en l'air , et les yeux levés au cîel comme s'il n'entendait rien. — Les aides-de-camp, ainsi que les employés au service des commissions particulières, sont arrogants de leur na-
ture. On dirait, parce qu'ils voyagent avec les grandes planètes , qu'ils veuillent les imiter et qu'ils ont le droit de tourner avec elles!
Et alors il fallait voir comme André Stepanovitch , heureux d'être écouté, cherchait à imprimer à sa narration un cachet d'éloquence particulière. Les yeux lui sortaient de la tête , sa figure était rouge cramoisi , et sa voix s'enflait, se grossissait avec une espèce de hoquet dramatique. — La meute bouillonnait d'ardeur, disait-il avec une sorte de transport , et joignant à sa déclamation la plus curieuse pantomine : — elle allait, volait en faisant une musique infernale, et le vieux routier de loup fuyait par la plaine avec une vitesse sans égale... — Mais déjà l'attention générale n'était plus au narrateur, elle était venue comme un éclair , et comme un éclair s'était éclipsée , et à la place de cet effet électrique, il ne restait plus qu'un nuage d'indifférence. Le cornette avait repris sa conversation avec
la jeune princesse , ei sa vieille mère le regardait plus que jamais avec tendresse et admiration. Il semblait qu'elle voulait rattraper l'instant qu'on lui avait fait perdre, cette étincelle d'intérêt qu'un autre avait osé voler à son fils bien-aimé !
Quant au colonel , il s'était remis à examiner, en véritable amateur, le yataghan qui avait été apporté à la prière du prince afin de le lui montrer.
— Qu'il me soit seulement permis de vous faire une observation , dit-il en s'adressant à la mère du cornette , et en jetant à la princesse un regard qui voulait signifier une plaisanterie, on ne fait pas cadeau d'une arme tranchante, d'un poignard!
Le fourreau de ce yataghan était couvert d'un velours vert quelque peu déteint et orné de distance en distance de larges plaques d'or. Le manche d'ivoire creusé par en haut était
enrichi de pierres précieuses assez mal taillées, mais toutes entourées de perles. Il est vrai que plusieurs de ces ornements avaient souffert , que quelques pierres s'étaient détachées, et que les perles étaient usées et ternies; mais cependant il y avait encore là un certain cachet de magnificence et de luxe asiatique, et il était évident que cette arme, sortie des ateliers de Damas, avait dû appartenir à quelque grand du pays.
—Mais j'ai eu bien soin, en le lui donnant, répondit la pauvre mère, qu'on se plaisait à vouloir effrayer, de lui faire payer une pièce de deux sous.
— Ce n'est pas assez , Nathalie Stepanovna, dit le prince en enfonçant avec le pouce dans sa pipe la cendre du tabac, et pour un officier aux gardes , votre fils ne devait pas vous payer en monnaie de cuivre.
— Ce que vous dites là, cher papa, n'est qu'une plaisanterie, mais donner en cadeau
pour un jour de naissance, un poignard, voilà ce qui vraiment fait peur à penser.
En ce moment la princesse repoussa avec un instinct de coquetterie, une de ses boucles noires qui aurait pu cacher le rayon de flamme de ses beaux yeux , et son regard glissant rapidement du colonel à l'aide-de-camp , vint bien vite s'arrêter sur le cornette. On voyait qu'elle voulait soutenir la conversation générale , autant que pouvait l'exiger la politesse d'une maîtresse de maison , et bien souvent d'une manière charmante, elle venait payer son tribut officiel , et ranimer son monde par la phrase de rigueur; mais aussi, chaque fois après un pareil acte de courage , elle se retournait vers son jeune voisin , et laissant les autres en profond oubli, elle l'écoutait, lui! avec tellement de vivacité que sur ses traits si expressifs on pouvait lire à l'avance le oui ou le non de sa pensée $ et sa réponse se traduisait tantôt par le plus fin et le pius incré-
dule sourire , tantôt par une petite inclinaison de tête toute pittoresque, et tantôt par un long regard merveilleusement éloquent.
— Pour moi, je ne crains pas les préjugés, dit le jeune officier aux gardes, élevant assez la voix, afin d'être entendu de tous, et vous avez tort, princesse, de vouloir me faire peur. Mais dites-nous, ma mère, n'est-ce pas mon trisaieul qui l'a pris au serasquier-pacha ou à je ne sais quel autre pacha à trois queues de ce temps-là? C'est une tradition héréditaire, et bien loin d'effrayer les descendants, elle doit les enflammer d'une belliqueuse ardeur. Je voudrais déjà prendre à mon tour un sabre à quelque prince Tcherkesse. — Quant à mon yataghan , je le ferai recouvrir d'un nouveau velours, et vous me permettrez, princesse, de penser qu'il n'aura rien d'effrayant.
— Le yataghan est remarquable, on pourrait même dire qu'il est beau, si une arme meur-
trière pouvait jamais être belle , murmura l'aide de camp, en s'enfonçant dans sa cravate noire.
Jusque-là, il s'était tu presque constamment et encore cette fois, en rompant le silence, était-ce au colonel qu'il avait l'air de s'adresser.
Mais pourtant, il ne quittait pas des yeux et les mouvements du cornette, et le regard de la princesse; et leur causerie si intime semblait le mettre dans une violente agitation. En vain jouait-il l'indifférence en prenant une pose nonchalante, en vain cherchait-il à se donner ce beau sang-froid étudié, qui aide à dissimuler le sentiment qui se révolte en nous, et nous fait souffrir les dures épreuves de l'amourpropre, le sourire du bonheur sur les lèvres et les rayons de la joie dans les yeux ; sa vanité blessée, torturée, apparaissait à la surface, et se trahissait par de légers changements dans sa ligure bilieuse, par ses atfectations d'insou-
ciance, et l'espèce de cour non motivée, qu'il faisait au colonel, en dehors de toute la société.
Neveu d'un homme puissant et fort en crédit, aide-de-camp d'un général en renom, il se trouvait alors en congé dans sa famille, et ayant connu le prince à Moscou, il s'était fait son convive journalier. Le plus souvent, il rencontrait là lecolonel, qui était cantonné dans l'endroit avec son régiment, et il n'avait pas été longtemps à deviner que celui-ci était fort amoureux de la jeune princesse, et amoureux si sérieusement, qu'il en voulait plus à sa beauté qu'à sa dot; mais cet amour lui portait peu d'ombrage et ne lui causait pas la moindre frayeur. Le vernis du monde, l'expérience des salons, qualités dont il était pourvu à forte dose , lui donnaient avec une assurance presque insolente une haute opinion de lui-même, et en revanche une opinion plus que médiocre de son rival.
La campagne est le pays de cocagne de la sottise et de la vanité, et à la campagne, c'étaient
pour lui, à chaque instant, une foule d'imperceptibles mais de bien douces jouissances d'amour-propre,— jouissances auxquelles on ne parviendra jamais dans une grande ville, parce quelà-basilya aussi beaucoupd'aidesdecamp!
A la campagne, il se voyait l'unique représentant du savoir-vivre de la capitale , et il s'offrait à la princesse comme un brillant triomphateur, certain d'avance de la victoire. Armé de magnifiques phrases et d'inépuisables souvenirs de d812, déplus le héros obligé de tous ses pompeux récits, il faisait grand bruit dans le district, et cette renommée était d'autant mieux appuyée, que le sentiment de l'honneur développé chez lui à l'excès et avec un fracas inimaginable, répandait un certain arômedeterreursur tous les bons propriétaires inoffensifs. Pour eux, c'était l'honneur incarné, l'honneur chatouilleux, l'honneur inabordable, et s'il arrivait qu'à un dîner, André Stepanovitch ou quelque élégant à cravate rose le pous-
sait maladroitement du coude, alors malgré toutes les excuses <(Mi'on s'empressait de lui faire, il semblait avoir d'affreuses démangeaisons de se fâcher, et saluant avec dignité le téméraire eu signe de pardon, il le toisait de la tête aux pieds et l'écrasait de son regard dédaigneux. D'autres fois, entrant dans de longues dissertations sur lé courage, il disait : Ne croyez pas celui qui vous assure ne craindre ni la balle ni la bombe; mais aussi n'admettez jamais un poltron, il n'y a pas moyen d'avoir peur sur un champ de bataille.
Et partant de cette singulière préface, il mettait la bravoure au nombre des choses les plus communes, ce qui lui donnait une sorte de droit de rappeler en passant ses exploits, sans qu'on pût l'accuser de vantardise, et plutôt par franchise de soldat que par le désir de se faire valoir. Et pourtant, tout en faisant semblant de s'eifacer et de ne pas se mettre en avant, il n'avait laissé ignorer à personne ce
qui lui était arrivé sur les hauteurs de Montmartre, dans quel coin de l'Europe il avait été entouré de cuirassiers français, et sur quelle parcelle de la plaine de Borodino, il avait combattu Napoléon; et chacun de s'étonner, de rester ébahi d'admiration. Les hauteurs de Montmartre surtout avaient électrisé la princesse, car elle en avait fait un charmant à -propos pour le questionner sur Paris et sur Talma.
Mais hélas! au beau milieu de ses triomphes, dans ces moments où son élégance, sa bravoure, son éloquence s'étalaient au soleil provincial, et où il s'oubliait lui-même dans l'enivrement de ses succès, dans ces moments de félicité qu'a goûtés tout homme qui s'est avisé de faire l'orateur dans une campagne ou même de l'autre côté de la Moskowa reka *, car il n'y a là personne pour arrêter son essor, pour
* La rivière la Moskwa traverse Moscou, et ce qu'on appelle l'autre côté de la Moskwa est , en terme fashionable, le type de la province et du monde peu élégant.
l'éclipser ou le contredire, dans ces moments si doux pour l'amour-propre mais aussi fugitifs que le jour, il tomba des nues ou de Pétersbourg notre cornette!... Et soudain, une certaine mauvaise humeur remplaça sa gaieté habituelle, le brillant aide de camp devint noir et sombre, ce n'était plus le conquérant, c'était le conspirateur! Mais c'est qu'aussi la princesse était devenue si distraite, il n'y avait plus moyen de lui faire écouter avec attention le moindre de ses petits hauts faits !
Ce soir-là même à la table de thé, il aurait bien voulu essayer encore de s'emparer du dé de la conversation, mais son ancienne assurance l'avait abandonné, il ne se sentait plus le talent d'accaparer l'intérêt, et il se désespérait de ne pouvoir trouver et lancer toutes ces folles idées du monde, insaisissables toujours, quand l'amour-propre nous torture le cœur , et quand une pensée dominante écrase de son poids notre imagination ! — Enfin de dépit, il
cessa de regarder la princesse et le cornette, et s'adressant au colonel , il commença d'une voix haute, à propos du yataghan, à raconter comment il avait eu à Krasnoy un poignard recourbe, rapporté dÉgypte par un général français. Puis vint une longue explication de la manière dont les Orientaux enfoncent le yataghan en terre, et plaçant sur le manche leur fusil, tirent, en se tenant couchés, avec une justesse merveilleuse. Cette fois, il semblait très - peu soucieux de l'approbation de la princesse, et il se consolait de sa disgrâce par un reste d'emphase el de forfanterie. — Hélas! tout cela ne servait plus à rien , ses paroles ronflantes , c'était comme l'uniforme doré du chambellan qu'on a mis en disponibilité !
Mais pendant que l'aide de camp jouait ainsi le rôle d'une victime qui supporte dignement et courageusement son malheur, la vive et rieuse maîtresse de maison n'était plus de-
puis longtemps nu yalaglian. Entre elle et le cornette s'était établie la causerie la plus intéressante et ta plus variée. Tout glissait, passait 'ans :eurs parûtes, — comme la gloire dans notre siècle! — Ils effleuraient vingt sujets sans en approfondir aucun, et cela avec la rapidité de l'éclair. C'était enfin une conversation légère, élégante, entre deux imaginations sœurs ; une conversation où se devinaient les mêmes goûts, les mêmes idées, uneconversationoùleur jeunesse parlait, avec un plaisir égal, de Heurs, de parures, de bals, de beauté , de richesse. — Vous avez beau rire, princesse, disait-il entre autres choses, cela ne m'empêche pas de soutenir que le thé ne va pas à la campagne. Pour le thé, il faut la ville, l'hiver. D'abord, rien n'est détestable comme le thé à la clarté du jour. — La lumière des bougies lui est absolument indispensable; et c'est seulement après le spectacle, à onzo heures dusoJr, quand vous êtes assise au piano et que la neige frappe aux
fenêtres, c'est seulement alors que je le comprends ; c'est là qu'i la un charme irrésistible, que rien ne peut remplacer.
— Le thé en plein air est ce qu'il y a de plus agréable, observa le colonel qui depuis une heure se mourait d'envie de placer son mot dans leur espèce de tête-à-tête, et de se reposer de l'obligation d'écouter la théorie du yataghan qu'il avait eu le temps d'apprendre foncièrement à i'école des batailles.
D'ailleurs, il croyait faire plaisir à la princesse en se portant comme renfort dans la discussion , et au premier moment on l'aurait cru comme lui , en la voyant abonder dans le sens de ses paroles. Elle prenait le parti du thé en plein air, s'élevait contre les soirées qui commençaient si tard, et généralement contre toutes les habitudes de ia capitale, et enfin exaltait bien haut ies' charmes de la campagne. Mais cinq minutes d'attention
auraient subitement fait protester contre «ne défense si perfide. Chacune de ses réfutations était tout aimable, et ne présentait nullement le cachet de la sincérité et de la conviction.
A la vérité, sa voix si caressante se passionnait d'amour pour l'aube du matin, pour les promenades solitaires, et pour la douce quiétude de la vie patriarcale ; mais il y avait sur son visage quelque chose qui la démentait
et qui parlait pour d'autres plaisirs! Les
spectacles, les bals, l'élégant officier aux gardes, tout cela tournait devant ses yeux; elle se voyait au milieu d'une fête, elle souriait aux fleurs,aux lumières, à la valse, et si elle se plaisait ainsi à discuter, à blâmer, c'est qu'un cœur de jeune fille a des mystères charmants qu'il ne peut raconter. C'était parce qu'en pareil cas le mensonge vaut mieux que la vérité, c'était parce qu'une femme loue toujours ce qu'elle n'aime pas, et qu'elle aime ce qu'elle ne loue pas !...
Ainsi, cette phrase que le colonel avait crue si opportune, fut perdue au milieu le cette lutte qui n'était pour ainsi dire que jouée, comme l'exploit du simple soldat, comme la pensée que la censure a rayée d'encre rouge, comme ia passion qui b ille dans les yeux du jeune homme timide , alors qu'il voit de loin la beauté qu'il aime et qui ne le saura jamais.
Et pendant tout le temps que dura cette conversation, le colonel qui se trouvait assez mal à l'aise, mais qui était loin de se savoir si peu agréable, resta sans bouger à sa place comme la plus triste et la plus maussade sentinelle. Il se tenaitdebout, le yataghan en main, emnarrassé de savoir où le placer, et se remettant de temps en temps par contenance à l'examiner de nouveau. Puis bientôt au boulde ses expédients, pour se donner de l'assurance, il s'appuyait des deux mains sur la table, pliait sa jambe gauche et se (irait doucement
les favoris. — Mais aussi, par compensation de ce peu d'usage du monde, les croix et les médailles, l'enseigne officielle et légale des âmes nobles en Russie, étaient suspendues sur sa poitrine avec une assommante profusion, et ne fût-ce que ces brevets de bravoure , ce devait être assez pour qu'il excitât une vive
sympathie Mais triste idée!... — Ce visage
brùié par la poudre, celle poitrine sur laquelle avait glissé si souvent la baïonnette ennemie , ces signes de distinction , dont chacun peutêtre rappelait une blessure , tout cela était perdu, et non plus remarqué de la princesse que si ce n'était pas!
Oh! qu'il est impénétrable le cœur d'une femme, et mystérieux le chemin qui y conduit ! N'était-ce pas elle qui parlait de lui avec une considération particulière, admirant sa discrétion sur tout ce qui avait rapport aux guerres qu'il avait failes, aux services militaires qu'il avait rendus et ne le blâmant que
d'un seul ridicule , celui de vouloir toujours faire l'élégant? n'était-ce pas elle, qui rendait une pleine justice à sa bravoure muette, trouvant que, selon ses idées, c'était la première qualité d'un homme?...
Eh bien, malgré tous ces mérites qu'elle aimait à lui reconnaître, malgré ces états de services signés de son sang, ce n'était pas lui, qui jamais pouvait espérer la première place à la table de thé !...
Dans la cour du château du prince, on promenait au pas plusieurs chevaux de selle qui venaient de rentrer tout fumants, tout ruisselants de sueur, quand la jeune princesse, encore en habit d'amazone, le chapeau d'homme sur la tête et la cravache à la main, s'approcha
précipitamment de deux portes vitrées, qui donnaient sur une terrasse garnie de chaque côté de giroflées blanches et de lilas , et par laquelle on descendait dans une large allée, faite de grands arbres taillés, peignés, et se réunissant en forme de voûte. Tout à fait à l'extrémité de cette longue galerie de verdure, là où finissait le jardin, on pouvait voir l'aide de camp elle cornette, — le premier, roide, immobile, dans l'attitude d'un homme qui ne veut pas aller plus loin, — et l'autre, faisant un pas, puis s'arrêlant , comme incertain s'il voulait ou non quitter la place. La princesse tira de sa ceinture son lorgnon , et certaine de ne pas être vue, elle se mit à les observer avec une si avide curiosité, qu'elle semblait, par la pénétration de ses regards, vouloir regagner ce quel'éloignement ne lui permettait pas d'entendre. Et ainsi leur conversation ne restait pas pour elle un mystère; elle l'écoutait, la devinait des yeux!
A ce moment . on ne retrouvait plus rien en eux de ce maintien réservé, de cette tenue que tout homme bien né doit toujours garder dans le monde. L'un tourmentait impatiemment ses aiguillettes et froissait de rage sa casquette militaire, et l'autre levait dédaigneusement les épaules , et faisait force j ees qui frsaient l'impertinence. Il devait pourtant s'en falloir de bien peu, pour qu'ils se quittassent, je ne dirai pas bonsamis, mais du moins sans avoir franchi cette barrière de politesse, qui n'admet plus de raccommodement. Le cornette même avait déjà fait deux ou trois pas en avant pour s'éloigner , et l'aide de camp avait pris le côté opposé pour regagner le château , quand par un reste fatal de ses habitudes fanfaronnes , ce dernier se retourna et fit un mouvement de tête par trop significatif... Ce que voyant tout à coup le cornette, il bondit plutôt qu'il ne revint à l'aide de camp, et après lui avoir montré silencieusement du
doigt et l'allée et le château , comme pour lui indiquer qu'il fallait aller plus loin, il l'entraîna rapidement hors du jardin.
Quand elle ne les vit plus, la princesse se sentit troublée, mal à l'aise, agitée de tristes pressentiments. Elle laissa retomber son lo rgnon, tourna avec humeur sa cravache autour de son bras , arracha machinalement quelques feuilles d'un beau rosier, et s'en vint pensive et rêveuse se placer à son piano. Puis elle regarda encore une fois dans l'allée , et tout en s'abandonnant à ses rêveries, elle fit voler ses doigts sur son clavier , et lança par éclairs les accords les plus brillants. Mais bientôt elle se leva brusquement, comme si ces sons harmonieux lui avaient fait mal , et de l'air le plus morose, le plus dépité, et avec une négligence tout exempte de coquetterie, elle se jeta sur son divan. Son chapeau tomba à terre, mais elle n'y pritpas garde, et resta ainsi silencieuse, immobile , dans un de ces abandons complets
où s'oublie parfois dans la solitude la jeune fille innocente. Alors , c'étaient je ne sais quelles réflexions , qui la faisaient renoncer pour un moment à ses pensées si réservées. C'était en elle une espèce de révolte contre les habitudes de l'éducation, contre toutes les formes de convenance. C'étaient peut-être aussi quelques rêves de nonchalance italienne, ou plutôt, s'il nous est permis d'essayer de deviner les pensées solitaires de notrejeune princesse, c'était une colère d'enfant contrarié dans ses désirs et qui se boude lui-même à plaisir.
La voix de son père la tira de ce sommeil où sa folle imagination l'avait conduite , et à l'instant elle se réveilla et redevint elle, la princesse toujours délicieuse, toujours attrayante, mais la princesse modèle, la princesse classique. Ce n'était plus la femme de tout à l'heure , bien autrement séduisante de ses grâces naturelles , et de son laisser-aller voluptueux.
— Que vous est-il donc arrivé ? demanda le prince en entrant, et de l'air le plus mécontent, le colonel n'a jamais pu m'expliquer le motif de celte altercation. Il prétend ne rien savoir. En tout cas, je l'ai envoyé près d'eux, je veux absolument qu'il les réconcilie. Car enfin c'est presque dans ma maison, ils montaient à cheval avec toi !
— J'ignore moi-même comment tout cela s'est fait, répondit la princesse, je sais seulement, quant à l'aide de camp, que son cheval
s'étant effrayé, il n'a pu se tenir en selle et qu'i) est tombé.
— Eh bien, quoi ? il est tombé, il y a déjà une heure qu'on me l'a dit, interrompit le prince en croisant ses bras derrière le dos et se mettant à marcher par la chambre dans un état violent d'agitation.
— C'est qu'il est tombé, papa, de la façon ia plus drôle et la plus comique. Le fils de Nathalie Stépanovna a souri quelque peu , c'est
— nâ —
vrai, mais il n'y avait guère moyen de faire autrement. Je ne me rappelle pas ce qu'il m'a dit, car j'étais alors à regarder l'aide de camp; mais il estprobable que celui-ci, en remontant à cheval, aura vu son sourire.
— Et toi aussi, je ne t'approuve pas, ceci n'a été qu'un prétexte pour l'aide de camp, et cela se comprend , on perdrait patience à moins. Vous l'avez rejeté tous deux de votre intimité, vous n'avez plus fait attention à lui.
Et ici, le prince se mit à prêcher sa fille sur la science du monde, à la fois si difficile et si nécessaire, et comme les sermons, les conseils, les exhortations de longue haleine sont toujours le propre des gens faibles (car la concision , c'est le signe évident de la force), lui , qui n'avait jamais eu pour elle de volonté, s'étendit longuement en remontrances et en gronderies. Il accusa le cornette d'inconséquence de jeune homme, et sa fille, d'étourderie d'enfant gâté; enfin, il fut ce que sont tous> ces
juges qui se font mentors après coup et n'ont jamais su préserver personne d'une faute ou d'une faiblesse! — Et encore, la cruauté de ses reproches prit-elle bientôt une teinte de tendresse, et se fit-elle supportable par les douces expressions de « ma chère, mon amie, mon enfant. » La princesse lui paraissait si vivement émue, qu'il aurait voulu, tout en la grondant, se mettre à ses genoux et lui demander pardon. Habituée depuis la mort de sa mère à ne connaître que des adulations, et à voir toutes ses fantaisies satisfaites aussitôt que conçues, elle n'avait pu supporter les paroles un peu sévères de son père, et après avoir cassé sa cravache avec une sorte de mutinerie, elle s'était mise à pleurer toutes ses larmes.
Je ne soutiendrai pas, après cela, que c'était cette contrariété seule qui avait décidé
cette explosion de douleur, et que ces larmes n'étaient pas déjà là, sur son cœur, préparées pour un autre sentiment, et attendant ia pre-
mière occasion favorable afin de se faire jour à travers ses cils noirs el épais.
Les femmes pleurent pour tout, quand elles veulent pleurer pour quelque chose!
Le prince, comme nous l'avons dit, s'était donc aussitôt relâché d'une sévérité qui ne lui allait pas, et ses promenades diagonales par le salon avaient diminué de vitesse en proportion de ses accusations; mais sa fille, qui, tout le temps qu'il avait parlé , avait gardé le silence et était restée comme anéantie , se leva tout à coup avec vivacité, et lui dit, en l'arrêtant par le bras.
— Où donc est allé le colonel et comment les trouvera-t-il?
Mais avant que le prince eût répondu, elle entendit un bruit d'éperons, et à ce bruit, elle se précipita dans la chambre à côté; seulement elle n'en ferma la porte qu'à moitié, afin de pouvoir prêter l'oreille à ce qui allait se dire. Elle s'était rappelé , malgré ses agitations ,
ses craintes, qu'elle était toute décoiffée, toute chiffonnée , le visage décomposé par ses larmes, et elle n'avait pas voulu se montrer ainsi devant le colonel. — Une femme a l'instinct de la coquetterie plus fort que toutes lesdouleursî Presque en même temps que le colonel, Nathalie Stepanovna entra, le visage heureux, riant!
— Eh bien, dit le prince à celui-ci, qui en voyant la mère du cornette , s'était porté en avant. — Que s'est-il passé là-bas?...
— Mais, votre altesse, répondit-il à demivoix quelque chose d'assez désagréable!...
En dépit de ces injustes et méchants critiques, qui prétendent que la société de Moscou n'a pas la moindre animation, qu'elle est froide, indifférente , que c'est une coquette dont les yeux sont ternes, et dont l'ame est morte, une horrible agitation, une sourde rumeur, une es-
pèce de fièvre courut par ses salons lorsque l'hiver lui ramena et le prince et sa fille. Celle-ci était toujours aussi belle , mais elle n'avait plus l'éclat de sa beauté , le feu de ses
regards était éteint et ne communiquait plus à sa conversation ce brillant qui la faisait si charmante. Ses traits , où jusque-là se peignaient ingénument toutes ses sensations , qui étincelaient d'esprit à la moindre parole , qui respiraient la passion à la moindre émotion , ces traits où il y avait tant de noblesse et de dignité qu'ils inspiraient toujours le respect, et parfois un sentiment plus tendre, ces traits qui tenaient à la fois d'une nature d'ange et d'une nature de lutin , ces traits enfin si mobiles et si éloquents avaient pris dans l'expression quelque chose de fixe, de raide, d'inanimé; ce n'était plus en un mot qu'une de ces figures de femme, dont la physionomie muette vous met au désespoir et vous interdit tout d'abord jusqu'à la pensée de leur faire la cour.
La corde principale de cette lyre qu'on appelle le cœur, la corde de la sympathie, celle qui est l'écho de tous les sons , se taisait en e[lef comme si elle s'était habituée à ne plus vibrer que pour un seul. Cetle coquetterie extérieure, qui demande les suffrages, elle l'avait laissée en partage à ce régiment de provinciales qui courent les bals et en font un abus qui tient de la mendicité , et jamais elle n'imposait à sa beauté l'obligation de certaines paroles, de certains regards, de certains saluts, de certaines minauderies. Aussi, on comprendra que renonçant à cetle propension de son sexe qui date d'avant le déluge , et se présentant dans le monde avec la naïveté de son ame , elle n'avait pas su cacher sa constante préoccupation.
Le monde n'exige pas le naturel, mais il ne souffre pas l'indépendance. Il veut que vous soyez à lui, rien qu'à lui, et il entend vous intéresser seul. — Il faut que vous lui sacrifiiez
votre existence, que vous mettiez votre ame à sa merci, et qu'il puisse à son gré la partager, la déchirer ; mais si vous lui cachez quelque pensée sublime, qu'il ne comprendrait pas , si vous enterrez dans la profondeur de votre cœur un amour qui vous fait peur à vousmême et dont il se moquerait, si sous l'empire de vos doux rêves, vous ne savez pas rire et vous réjouir quand il lui en prend fantaisie , alors il vous brise , il vous met en pièces, et il ne semble heureux que si vous expirez sous ses coups. Cette fois, il était impitoyable pour la princesse, c'était le martyr du jour qu'il lui fallait lapider !
— Comment a-t-elle le courage de se montrer? disaient les mères, en parant leurs filles pour une fête.
— Du moins, si elle ne laissait pas voir que cette histoire a eu lieu pour elle , grommelaient en passant les vieilles douairières au mo-
ment où , la carte en main, elles se rendaient triomphalement à la table de jeu.
— Tous deux tués sur place, c'est horrible ! Vous connaissiez, je crois, celui qui était l'aide de camp du comte? Quel homme aimable !... Quand on m'a appris ce malheur, j'en ai pleuré comme un enfant. — Et combien son oncle esta plaindre ! on m'écrit de Pétersbourg qu'il en a perdu la tête, qu'il est comme fou.
Ceci se chuchotait à un bal, par une grande et noble dame fort pimpante , à sa voisine, autre antiquaille de son espèce. Cette respectable affligée ressemblait parfaitement à un tableau , qu'aurait peint quelque peintre de Souzdal * , et qui aurait été posé dans un beau cadre doré.
— Pour moi, mon cœur saigne, quand je
* Ville du gouvernement de Yladimir, où se peignent par milliers les images russes.
la vois, ajouta-t-elle, en continuant de s'acharner contre la princesse.
Il est vrai qu'en ce moment celle-ci, toujours choisie comme la reine de la mazourka, passait sans cesse devant ses yeux et lui donnait le vertige, pendant qu'elle n'osait regarder derrière elle sa fille, qui restait assise dans un profond oubli.
— 11 lui faudra prier toute une éternité pour racheter un pareil crime, répliqua la vieille voisine avec une voix qui s'animait toujours davantage, par la raison que les femmes, à mesure que s'envenime leur critique, prennent un diapason plus élevé.
— Et l'autre, on dit qu'il venait seulement d'être fait officier? — Mais aussi, si jeune, il n'était pas difficile qu'elle lui tournât la tête ; — il était allé en congé chez sa mère. — Oh! l'affreux événement ! sans doute la pauvre femme n'y survivra pas.
— Mais que vous écrit-on enfin de l'aide de camp? Certes, si la princesse eût été ma fille, je ne sais ce qui me serait arrivé, je crois que je serais devenue folle !
— Je puis vous assurer, madame, dit une jeune femme qui avait entendu leur conversation, qu'il n'y en a qu'un seul qui ait été tué!....
Mais pendant que la pauvre princesse était ainsi déchirée à belles dents par toutes les mamans de l'autre siècle, il y avait dans la jeunesse de beaux yeux, et des cœurs chauds qui la jugeaient moins sévèrement. Ici peutêtre c'était un peu d'envie , mais aussi beaucoup d'étonnement, et plus encore d'enthousiasme. Il y a je ne sais quoi de flatteur pour une femme, d'être la cause d'un duel ; il est dans sa nature d'avoir horreur du sang, mais elle aime qu'on le répande pour elle. Cela va à son ame qui se passionne , cela va
à sa figure qui y prend une pâleur charmante !
— Décidément , elle a pour lui le cœur tout amour, dit un officier aux gardes, en se laissant tomber sur un divan , dans une des chambres éloignées de la salle du bal.
— Je ne le crois pas, répondit d'une voix traînante et pleine de fatuité, un gentilhomme de la chambre, occupé devant une glace à arranger ses cheveux et sa cravate.
Il venait de danser la mazourka avec la princesse.
— C'est que depuis ce malheur elle est tout à fait méconnaissable.
— Est-ce une raison pour attribuer à de l'amour un si léger changement ? Le chagrin seul qu'elle a pu éprouver me parait un motif suffisant. Ensuite le jeune homme que l'opinion donne à la princesse, n'a pas, que je sache, un tel brillant, qu'il ait pu la subjuguer à ce point. Le duei même
— Eh bien, quoi! le duel!... Qu'y trou« vez-vous à redire ? répliqua l'officier aux gardes, en se redressant sur le divan. Qu'elle en ait été la cause, c'est probable ; mais ce qui est encore plus positif, c'est que l'aide de camp n'avait pris la chose si joyeusement que parce qu'il croyait tomber sur un poltron.
— En effet, il a eu grând'peur, ajouta un autre militaire , qui venait d'entrer assez bruyamment dans la chambre, et la main lui a tremblé. A quinze pas de son adversaire , il lui a logé la balle au milieu du front !
— Oh ! je suis bien éloigné de le nommer un poltron, reprit plus modestement le gentilhomme; mais la chose est fâcheuse, et peut finir désagréablement. Vous pensez bien que l'oncle ne laissera pas cela ainsi : ils se sont battus sans témoins.
— Gela n'est pas vrai , cela n'est pas vrai .é
répondit avec vivacité le militaire, au diable ces maudits oncles !...
Mais il n'acheva pas, il venait env se retournant d'apercevoir à la porte un petit groupe de jeunes curieuses, et il était de sa galanterie habituelle de tout quitter pour aller à leur rencontre. Ces demoiselles, qui depuis quelque temps ont adopté dans les entr'actes de la danse des promenades fantastiques par les salons, étaient arrivées sans s'en douter, là, où ces messieurs se reposaient de l'éclat fatigant des lumières , de la musique et de la mazourka.
Ainsi volaient de bouche en bouche ces accusations, ces conjectures, ces paroles malveillantes ; mais sœurs de la calomnie , elles ne vivaient que dans l'ombre, et se gardaient bien d'arriver jusqu'à la princesse. — Aussi, n'avaient-elles pu parvenir à éloigner de celleci un seul admirateur, et rageaient-elles de
désespoir en la voyant toujours conserver sa suprématie sur les plus riches promises.
La louange, l'approbation, ne peuvent faire distinguer et mettre en avant celle que la nature a faite pour la foule et l'obscurité; mais en revanche, la médisance , la fausseté, toute la ténacité de la méchanceté humaine ne pouvaient effacer la fraîcheur de la princesse, ni lui enlever sa couronne de beauté. Dans le bouquet si varié des bals, elle restait la fleur du milieu, et quand il n'y avait pas cette fleur, alors le bouquet perdait tout l'effet de ses nuances, et ne respirait plus le parfum de la mode.
Du reste, malgré la multitude des invitations qu'elle recevait chaque jour, elle sortait bien pius rarement qu'autrefois, et si ce n'eût été pour faire plaisir à son père, qui l'en priait sans.. cesse, et pour remplir des devoirs qu'exi-
geaient despotiquement certaines relations du monde, elle se serait cloîtrée, renfermée entre quatre murs pendant tout l'hiver; — cet hiver si démesurément long , quand on désire le printemps et la campagne!
Oh ! si l'on savait que de raisons légitimes elle trouvait pour rester à la maison, — que de fois elle avait mal à la tête! — combien souvent il lui arrivait d'oublier de commander sa robe et de n'avoir rien à mettre!... Mais aussi ce qu'elle n'oubliait jamais, c'était quel jour la poste partait pour le gouvernement de Toula. — Alors, la veille, elle se mettait à écrire, et passait ainsi des heures, absorbée par cette occupation qu'elle aimait, et que pourtant elle n'abordait qu'avec inquiétude et timidité.
C'est qu'il se livrait en elle une véritable lutte entre le chagrin qu'elle éprouvait et la gaieté qu'elle s'efforçait de feindre. — Sa main cherchait des mots d'espérance quand son
cœur en doulait , sa bouche balbutiait des consolations, quand son ame n'y croyait pas !
Ces lettres , je n'ai pas besoin de vous le dire, étaient toujours adressées à Nathalie Stepanovna, et c'était de cette pauvre mère aussi qu'elle recevait, chaque courrier, de véritables volumes, tout palpitants d'amour , et à moitié effacés par ses larmes , — et chaque fois émue, attendrie, elle courait à son père, se jetait à son cou et lui demandait en l'embrassant : — Avez-vous écrit, papa, à Pétersbourg? — Et lui, en mettant ses lunettes pour lire la lettre de Nathalie Stepanovna, répondait avec tendresse : — Mais oui, mon enfant, j'ai écrit, tu le sais bien!
Ainsi se passa l'hiver de la princesse. —
Les indispensables obligations du monde ,
puis cette correspondance, ces questions,
cette attente si pénible d'une réponse de
Pétersbourg , tout cela la mena jusqu'au printemps. — Déjà même, elle se préparait à aller retrouver les rives du beau glaive, et elle engageait son père à presser son retour , quand un matin, quelques jours avant lçur départ, on vint le demander chez lui.
— Oh ! pauvre Nathalie Stepanovna,s'écriat-il en rentrant peu de temps après au salon, où l'attendait sa fille. — Tiens, lis , — et il jeta sur la table un paquet décacheté.
La princesse frissonna de tous ses membres, ses joues devinrent tour à tour et rouges et pâles, et son cœur, un instant glacé par la terreur , se ranima pour mieux souffrir , et battit à se briser !
Le prince et la princesse, en arrivant à la campagne, trouvèrent un effrayan/t changement dans la mère du cornette. — Chez elle, les années n'avaient pas encore posé cette borne terrible, après laquelle il n'y a plus dans nos traits la moindre altération, — ce nec plus ultra de la sensibilité extérieure, — cette limite où l'ame va s'enterrer sous les débris du corps, muette, incapable de rougir
celte peau jaunie, ridée, et d'y laisser percer une expression de peine ou de joie, — cette barrière enfin au delà de laquelle il ne reste plus pour indiquer la vie que certaine habitude ; — habitude pour un chien, pour un fauteuil, pour une élève !
Quelques mois aussi avaient suffi pour donner au château une tout autre physionomie ; — d'abord le cornette et l'aide de camp n'étaient plus là, et si André Stepanovitch jouait toujours le même rôle , c'est-à-dire, s'il apparaissait de temps en temps chez le prince , afin de lui rendre compte des différents exploits de renards, de lièvres, de loups, celui du colonel avait pris une magnifique extension. — Ce dernier, qui ne s'était en rien soumis à l'influence du temps, n'avait pas, il est vrai, fait un pas de plus dans la science des salons. — Inébranlable comme un bloc de granit, il s'était contenté de rester fidèle à son poste, fidèle à
In princesse, ot malgré le plaisir secret qu'il avait éprouvé en la revoyant (car le champ de bataille lui restait), il n'avait pas gagné le plus petit chevron dans l'art des séductions. — En un mot, il n'avait pas changé; mais ce qui avait changé, c'était tout le monde à son égard, et il s'était fait comme par magie le premier personnage, le convive aimé , fêté, désiré. — La princesse Nathalie Stepanovna, et jusqu'au prince que l'exemple entraînait, le cajolaient comme le débiteur cajole son créancier, comme l'ami pauvre cajole l'ami riche, comme l'écrivain cajole le censeur, — et c'était à qui glisserait sous chacune de ses cajoleries, quelque bonne prière, quelque demande intéressée.
— Je suis persuadé, disait le prince, que vous, colonel, vous ne rendrez pas son sort plus lourd, plus pénible. — Il sera passé*
' En Russie , celui qui se bat en duel est , en général , dé-
chez vous ; — sa mère m'a déchiré le cœur. — J'ai écrit, j'ai supplié qu'il soit au moins auprès d'elle , — sans cela, la pauvre femme en serait morte. — Oh ! n'est-ce pas , colonel , que nous pouvons avoir espoir en vous?
— Mais comment votre altesse peut-elle douter un instant.... — De grâce, qu'elle ne me fasse pas cette injure, elle doit être sûre d'avance que tout ce qui dépendra de moi...
Alors, le prince lui serrait amicalement la main , et lui, de son côté, regardait la princesse avec une fierté qui révélait son bonheur. — On sentait qu'il éprouvait là cette douce jouissance qu'il y a de promettre protection en présence d'une jolie femme!...
Tout pourtant n'était pas aussi couleur de rose dans sa nouvelle royauté. — Il y avait pour lui des moments terribles de difficultés,
gradé et fait soldat; et c'est pourquoi, sans doute, l'auteur n'explique pas d'une façon plus précise la punition infligée à son héros. — En disant t passé dans un régiment, » tous les Russes l'auront compris.
des moments où il ne savait plus qu'imaginer pour se tirer d'embarras. S'apitoyer jusqu'aux larmes lui paraissait ridicule , et il avait conscience de rester froid devant tant de douleurs;— c'était un nœud gordien qu'il ne parvenait pas à trancher, et il était sans cesse ballotté entre la sensibilité naturelle de l'homme et le caractère marbre du soldat, — entre la position que lui faisait l'amitié, et celle que lui donnait par ordre son grade militaire. — Qu'avait-il à faire , en effet , quand Nathalie Stepanovna, dans son déchirant désespoir, lui prenait les mains, se cramponnait
à son bras et le baignait de ses larmes!
Quoiqu'il lui fût impossible de saisir à travers ses sanglots une seule de ses paroles , il comprenait que c'était une mère qui priait pour son fils , et tout son génie s'épuisait à lui chercher quelque douce consolation. Alors, à ces instants attendrissants , la princesse n'y tenait pas, elle détournait la tête et s'enfuyait
hors de la chambre. — Le prince répétait d'une voix affectueuse: Allons, finissez, Nathalie Ste- *|Janovna, tranquillisez-vous, tout ira bien. — Et le colonel , qui espérait enfin la calmer par ses promesses et ses serments , lui disait avec une quasi-émotion : — Du courage, madame, vos pleurs font trop de mal ; — nous tâcherons de tout arranger... Eh! bon Dieu, vous devez être certaine que rien que pour cette maison, je ne lui ferai jamais la plus petite chicane.
Chose bizarre, pourtant! La princesse, qui n'était pas la moins intéressée dans tout ceci, ne laissait pas échapper la moindre parole, la moindre allusion qui pût faire deviner au colonel la part qu'elle prenait au sort du cornette, et il eût fallu être plus fin que lui pour soupçonner tout ce que son cœur disait pour l'infortuné jeune homme, et comme elle aurait voulu passer sur les bienséances , et mêler ses pleurs aux pleurs de sa mère!
Ah ! c'est que l'instinct féminin lui soufflait la meilleure des ruses et lui chuchotait sans cesse: Ne demande pas, ne rappelle pas la table de thé, ne rappelle pas, surtout, qu'ilfut un temps où le cornette éclipsait le colonel, et alors, il fera tout pour toi ; — il mettra à ta disposition ses musiciens, il commandera une parade et fera défiler ses troupes devant tes fenêtres , il ira même jusqu'à te proposer d'aller à la conquête de l'univers avec son régiment ; enfin, pour te plaire, il ne reculera devant aucune extravagance; mais, si une fois la jalousie le chatouille , l'irrite, adieu tout ton pouvoir, adieu toute la magie!... — Et la princesse jouait avec un talent inimitable et en comédienne consommée ce rôle qu'on aurait pu trouver traître et perfide, si la raison qui l'inspirait ne l'eût pour ainsi dire sanctifié. — Ainsi , dans le monde, la bonté est souvent forcée de prendre le voile de la fausseté ! — Ainsi , on maudit les femmes pour leur dissi-
mulation , et on les blâme pour leur franchise!
Le colonel se donnant pour un amateur fou de la civilisation , affectait l'amour des livres et la rage des vers interdits par l'impitoyable censure, et la princesse le bourrait de volumes, et après l'avoir écouté déclamer quelques tirades de poésie (ce qu'il faisait avec beaucoup de bruit, sinon avec grand mérite), elle allait jusqu'à lui demander de lui copier sur son album ces pages qu'il avait su si bien faire valoir; — le colonel assurait qu'il était passionné pour la musique, et elle restait des soirées entières à son piano, lui donnant ainsi l'occasion de s'enchanter, de s'extasier et de jurer à chacun ses grands dieux qu'il n'avait jamais rien entendu déplus beau! — Le colonel aimait à dîner chez son père, et elle lui demandait chaque fois qu'il prenait congé d'elle: — Vous viendrez demain ici, n'est-ce pas?
Quelquefois aussi, cet heureux par rico-
chets, se pliant à la volonté féminine, qui est une , s'absorbait à sa manière dans la description des sentiments tendres et radotait de son mieux sur les nuances délicates du cœur ; — et la princesse baissait les yeux , ses longs cils noirs cachaient son regard à ne pas savoir s'il contenait de la timidité ou de l'ironie, et le sourire qui pointillait sur ses lèvres pouvait se laisser interpréter à la plus grande joie de chacun.— Souvent encore, à la chute du jour, vers le soir, à cette heure où la conversation commence à languir, où la parole meurt sur les lèvres, et où la tête, vide dépensées, se perd dans un vague qui n'offre rien à saisir, rien sur quoi on puisse s'appuyer, l'orateurcolonel au bout de son éloquence , se taisait tout à coup et regardait tour à tour la princesse, le plafond, les murs, le ciel par la fenêtre , désespéré de ne pouvoir trouver une idée, un mot!; Mais celle-ci venait vite à son aide, et se mettait à lui parler du temps ,
la branche de salut des plus embarrassés! ! — Comment rendre après cela ces mille attentions, ces petites flatteries pleines d'adresse, tout ce monde enfin de séductions si imperceptibles et pourtant irrésistibles, dont elle fascinait le vieux soldat sans défiance , afin d'endormir ses dispositions guerroyantes et de le forcer à bien accueillir celui qui était le seul selon son cœur!... Comment expliquer cette science merveilleuse de riens qui sont tout, ce savoir d'ôter son gant a propos, d'avancer le pied négligemment, de donner à entendre qu'on vous a vu de loin , de vous jeter rapidement devant tout le monde une parole significative qui touche justement à la pensée préférée, de vous faire un signe mystérieux qui vous rappelle la conversation intime de la veille?... — Comment dépeindre, enfin, ce qu'il y a de plus entraînant dans la nature de la femme, ce qu'il y a déplus brillant dans son esprit, ce
qu'il y a d'inexplicable dans ses charmes, tout ce poison qui s'infiltre au cœur de l'homme quand il lui prend à elle fantaisie d'en faire usage pour une idée d'amour-propre , de vengeance ou de bonté ? — Eh bien ! ce bonheur qui nous fait délirer, ce but , le rêve de notre vie , il était là qui s'offrait au colonel avec tous ses enchantements et ses prestiges, et lui faisait éprouver une sorte d'éblouissement, quelque chose de nouveau, d'inconnu, qui avait mille fois plus de magie que les plus magnifiques parades et les plus chaudes affaires! Aussi , jamais il n'avait attaché ses épaulettes et mis sa croix avec autant de plaisir; jamais il ne s'était placé à la tête de sou régiment avec une fierté moins étudiée, et aux cris de commandement, librement et tranquillement , jamais il n'y avait eu dans sa voix autant d'animation. A cette heure, le régiment et les décorations se présentaient à lui sous un tout autre aspect , mais sous un
aspect bien plus enchanteur. Un vague mais instinctif sentiment , étouffé le plus souvent par les illusions , les qualités que nous n'avons pas, lui disait probablement que porter le Saint-Georges et commander à deux mille hommes, c'était son seul et unique droit à la main de la princesse, et il feuilletait alors en pensée l'histoire de sa bravoure! mais ce n'était plus parce qu'elle le conduisait chaque fois au rang de général 5 non, maintenant cette histoire finissait par une autre espérance. Cette pensée : On ne me refusera pas , s'était seule attachée à tous ses souvenirs, à chaque colonne de ses exploits , et elle devenait pour lui dans l'avenir le meilleur moteur du service. Mais ce n'était pas tout , ia princesse avait fait plus qu'imprimer à sa vanité une nouvelle direction , elle avait encore opéré un changement total dans ses manières. Il fallait le voir, l'heureux colonel! il fallait le suivre dans sa vie pour s'apercevoir peu à peu com-
bien il devenait plus éloquent et plus dégagé, Ses paroles brèves , saccadées , commençaient à se lier entre elles , et à former une sorte de conversation suivie. A chaque mot qu'il prononçait , il ne regardait plus de côté, guettant l'approbation sur les visages, et tâchant de communiquer aux autres son rire et sa gaieté, — toutes choses dont le novice des salons fait généralement grand usage pour cacher la peur qui le talonne, l'hésitation qu'il ne peut vaincre et le peu de confiance qu'il a en lui-même. — Dans ses mouvements on ne remarquait plus autant le désir de se dessiner, de s'étaler en Apollon, et de faire valoir par chacun de ses pas , chacune de ses poses , et sa tête et sa taille. Depuis qu'on lui laissait le champ libre , qu'on lui permettait d'espérer , depuis qu'on s'occupait de lui , il était devenu plus franc , plus hardi, et de là plus agréable. — Quand il entrait dans le salon , ce n'était plus avec son ancienne persuasion qu'il fallait
y être tout autre chose que naturel. — Le salon n'était plus pour lui ce tribunal terrible , où, devant des juges indifférents, vous vous sentez tout troublé, où parfois glisse sur vous un regard qui vous force à songer à votre tenue, où souvent chacun vous écoute av c une attention distraite et toujours méfiante, et où il arrive qu'on reçoit avec froideur, qu'on frappe de glace , si je puis m' exprimer ainsi , la pensée que vous aviez préparée dans la solitude , et sur laquelle vous fondiez un grand succès. — Enfin , pour esquisser en quelques lignes ce portrait , le colonel avait acquis cette heureuse assurance qui fait que les paroles , sous l'influence des idées, osent se faire jour et s'échapper à flots. Il ne se donnait plus des airs de modèle, il ne retenait plus sa verve d'éloquence, et en s'abandonnant à sa nature , il mettait tant de chaleur et de feu dans ses expressions, que la princesse, pressentant avec terreur une déclaration en forme,
se hâtait de trouver un moyen quelconque pour couper la conversation.
Du reste, son amabilité n'allait pas encore jusqu'à une irrésistible séduction ; car chaque fois qu'il quittait la princesse, elle allaitse jeter dans sa chambre, sur un divan, pour y pousser à son aise quelques gros soupirs de fatigue et d'ennui. — Et bientôt, sur son visage, qui n'était plus astreint à la dissimulation, se peignaient à la fois l'inquiétude et l'irrésolution. Elle avait peur déjà d'avoir trop gâté le colonel, et elle était incertaine si elle devait aller plus loin. Dans les premiers temps , il ne lui était pas venu en tête qu'il osât jamais prétendre à sa main , et aujourd'hui cela paraissait si fort dans l'ordre des choses, qu'elle s'attendait continuellement à une proposition décisive , et cette pensée seule la faisait tressaillir!... Mais cette proposition, cette déclaration qu'elle redoutait étaient aussi pour le colonel ses plus
cuisantes tortures, ses plus affreux désespoirs!
C'étaient comme des furies acharnées à son bonheur, qu'il trouvait au chevet de son lit , le matin, le soir, qui se plaçaient dans les rangs des soldats, marchaient à l'exercice, et enfin, comme le drapeau du régiment, ne le quittaient jamais.
— Comment offre -t- on sa main et son cœur, se disait- il sans cesse, comment diton, je vous aime... comment oser le dire? et à qui encore!... A une princesse!! EU est si élégante , si grande dame , si terriblement entourée de ce cercle magnifique qu'on appelle convenance!... Je pourrais bien, pour faire passer l'aveu de mon amour, tomber à ses genoux ; mais il me semble que cela ne se fait pas, et que cela ne va pas à ma taille et à mon âge... D'un autre côté, risquer la chose simplement, sans le coup de théâtre de rigueur, sera froid, glacé, embarrassant... 11 vaudrait peut-être mieux écrire! Mais à ces dames, on n'écrit pas de lettres
en russe! Alors, parler à son pèreî mais
(jui me dit qu'elle ne se fâchera pas, pour avoir osé le faire sans lui en demander la permission !
Oh! que de difficultés pour ce pauvre amoureux! tout ce qu'il imaginait était au rebours de l'adresse, et chaque jour il entassait projets sur projets, et chaque jour il renonçait de lui-même, et avec dépit, à ce qu'il avait considéré, la veille, comme une sublime invention.
Parfois, pourtant, en se promenant au jardin avec la princesse, il se prenait d'une belle résolution, d'aborder ce sujet si terrible; il appelait à lui sa vieille bravoure , et embrassant déjà en pensée tout son discours, il était près de commencer l'exorde et de prononcer
triomphalement : Votre altesse! Mais tout
à coup, il se sentait mourir. Un mot, un regard de la princesse lui clouait la parole sur les lèvres, lui faisait sentir son inconvenance, et le rejetait du présent au passé, de son magni-
lique exorde d'amour à la répétition de ses campagnes, à la bataille de Leipsick , à la musique de son régiment;— ou bien encore, il se tirait de sa mésaventure en parlant d'un immense chêne qui se trouvait là, et dont il fallait admirer la vétusté, ou de Nathalie Stepanovna, qui se promenait triste et pensive dans une allée solitaire. — Et c'était encore une occasion perdue! Mais pour se consoler , il se
disait tout bas, qu'il avait mal choisi son temps , que ce n'était pas à propos , et qu'il valait mieux attendre une autre fois!
Un matin , cependant, il se réveilla la joie au cœur, et ses chagrins envolés. Il avait rayé de son ordre du jour la déclaration en forme , et cela , non pas tant parce que la princesse commençait à éviter de se trouver seule avec lui , mais parce qu'il lui était venu à l'esprit une idée lumineuse. — Et cette idée, à force de la mûrir , de la retourner en tous sens, s'était montrée à lui avec de magnifiques
chances de réussite! — Il en était heureux, ravi; il allait dune entin respirer , être tranquille!
— Oui, c'est bien cela, s'écriait-il, en se frottant les mains, ce sera parfait; Nathalie Stépanovna se chargera de tout près de la princesse, et d'autant plus volontiers que ce sera son fils qui l'en priera
Et de cette manière, il s'était mis à l'unisson de tous , et il attendait le cornette avec une vive impatience.
Le logement du colonel était tout ce qu'on avait pu avoir de mieux dans un riche village, un isba qu'on avait métamorphosé presque merveilleusement en une habitation fort convenable, et disposé pour les besoins d'un séjour constant. Plusieurs embellissements à
la manière moscovite lui donnaient bien un certain air de ville ; mais cependant il avait, dans son ensemble, conservé le poétique aspect des camps. — Les murs étaient tapissés de tapis, et le plancher couvert aussi d'un tapis.
— Un paravent séparait la chambre à coucher, c'est-à-dire le lit, du cabinet ou salon , et aux petites et étroites fenêtres, de nouveaux châssis avec des carreaux d'une seule pièce, et des rideaux verts en guise de stores, jouaient parfaitement l'élégance et prouvaient, d'une manière évidente, qu'il n'y avait rien d'impossible dans ce monde ! — Des pistolets français ,
— des pistolets turcs , — une sabretache tcherkesse , — deux, trois poignards, — et le modèle des schakos , des cartouches, des gibernes occupaient la place des tableaux. — Dans un des coins de la chambre, les drapeaux du régiment;— dans un autre, un fusil de soldat. — Sous les drapeaux , l'épée d'un officier mis aux arrêts. — Enfin , un superbe
pêle-mêle de pipes , de sacs à tabac brodés en coraux, le Code militaire, l'École des recrues, un manuel du maniement du fusil, et par-dessus tout cela, une atmosphère épaisse de tabac. — C'était , en un mot, une chambre de riche paysan, habillée d'après la tenue militaire. — ■ Rien de moins , rien de plus ! ! !
Depuis quelque temps pourtant, parmi ces preuves parlantes d'un simple campement , de la sévérité du service, et des habitudes rien moins que molles du bivouac, il s'était glissé quelques objets de luxe, et tout à fait du ressort d'un fashionable de la capitale. Ainsi , par exemple , sur la table où étaient étalés les états du régiment , le journal militaire et d'autres papiers d'affaires, se trouvait presqu'à poste fixe un miroir, et à côlé, un roman traduit qu'il tenait de la princesse; puis, un peu plus loin, plusieurs ciseaux et couteaux, des odeurs dans des flacons de cristal, de la pommade de France dans un pot de porcelaine , et
bien d'autres encore de ces mille inutilités de toilette, indispensables à l'amoureux du dixneuvième siècle. — Et comment en auraitil été autrement? le colonel ne se coupait plus les cheveux ras à la hauteur du peigne (terme officiel), et il laissait pousser ses favoris un peu plus que d'ordonnance ; enfin, il tâchait d'allier autant que possible le genre efféminé de la parure civile avec le sévère éclat du costume militaire. — Quand il allait chez le prince, il se permettait le petit collet blanc, sortant de son col noir comme un liséré d'argent; — il déboutonnait son uniforme, et son gilet blanc qu'on apercevait était éclatant comme la neige. — Puis la chaîne d'or de sa montre se mariant artistement avec ses rubans et ses décorations , faisait de sa poitrine une espèce de châsse qui promettait force miracles ! — Pour ce qui concerne son ancienne économie d'épaulettes, il avait rayé cet article du code de sa garde-robe.
Un n atin donc, il prenait le thé et fumait, assis devant son miroir, quand l'aide de camp du régiment entra chez lui , et dit en lui présentant un paquet décacheté : Il vient d'arriver à l'instant le jeune homme , qui pour son duel a été mis sous jugement, fait soldat et passé des gardes dans votre régiment.
— Ah ! il est arrivé, dit le colonel en sautant sur sa chaise, et ouvrant gaiement la dépêche.
La joie qu'il venait d'éprouver devait promettre d'avance au malheureux l'accueil le plus amical. Il devenait certain , qu'il ne lui ferait pas sentir un instant la distance incalculable qu'on avait mise tout à coup entre eux , et qu'il lui tendrait une main secourante et bienfaisante, — quoiqu'en pareil cas toujours bien lourde!
— C'est celui qui, l'année dernière, devait, dit-on, épouser la princesse chez laquelle vous
— '210 — ;illez souvent , reprit l'aide de camp qui voulait entrer en conversation avec son colonel.
Le chef regarda de travers son subordonné et fit semblant de continuer à lire.
— Oui, mais aujourd'hui il n'épouse plus, ajouta-t-il perfidement, et avec un sourire fort adroit, qui signifiait et du dédain pour l'un et de la flatterie pour l'autre.
— Enfin où est-il? dit laconiquement le colonel, faites-le entrer.
L'aide de camp ouvrit la porte.
Le colonel était sans cravate , un surtout sans épaulettes, dans un désordre, un négligé complet 5 mais ce sans-façon lui parut fait pour ajouter encore à son importance. Il prit tranquillement sa tasse de thé , jeta à la porte un regard où le triomphe se trahissait à travers son air d'insouciance, et après avoir porté sa pipe à sa bouche, il aspira deux ou trois bouffées de tabac et s'assit.
On lui avait rappelé que le cornette passait pour le promis de la princesse, on lui avait rappelé ses souvenirs de la table de thé; et les supplications du prince, et les larmes delà ■re, ses propres calculs sur lesquels il fondait .t d'espérance, tout cela venait de céder le pas à un emportement d'amour- propre. — C'était le moment où le fort, voulant écraser le faible de sa supériorité, se montre à lui dans une majestueuse tranquillité, à l'instar des statues antiques, ou dans une nonchalante et inexprimable mollesse à l'instar d'un petit sultan. — C'était le moment où dans une de ces superbes attitudes, il s'apprête à faire des questions, sans même vous honorer d'un regard, et la tête tournée d'un autre côté. — C'était le moment où le colonel tutoyait! Le soldat entra.
La sensation que ce dernier éprouva, en passant le seuil de la porte, ne saurait peut-être se comparer à rien, et il vaut mieux la laisser à
part, à cette hauteur sublime où s'élève et s'isole la lierté innée de l'homme. — Cela n'est pas du désespoir, de la pauvreté , de la jalousie. C'est quelque chose de plus désagréable que la pauvreté, de plus poignant que la jalousie , c'est quelque note aiguë , perçante , qui ne s'harmonise avec aucune souffrance —
Le soldat fit deux pas en avant , et se tenant la position militaire, il dit, selon la formule usitée : J'ai l'honneur de me présenter à votre haute noblesse !
Mais en même temps , ses mouvements étaient gracieux, dégagés, et sa voix ferme, assurée. Sur son visage , on ne pouvait lire ni prière, ni peur, ni bassesse. C'était le même cornette qu'autrefois , la même fraîcheur de jeunesse , que pendant certaines années le malheur ne parvient pas à altérer. — Seulement l'uniforme de soldat lui avait donné un charme tout particulier, quelque chose de mélancolique et de rêveur.
Cette pensée horrible, qu'en cette position on n'a plus d'abri, qu'il faut sacrifier sans un mot toute jouissance du monde, qu'il faut aller à la mort, sans savoir, sans demander où est son père, sa femme, ses enfants; — cette pensée, où l'on se voit comme une machine , il l'avait ennoblie par l'éducation !
Mais le colonel, peu connaisseur en pareille matière, ne remarqua pas ces nuances charmantes , cette alliance séduisante de l'éducation et du simple uniforme de soldat. 11 ne vit que le pas mesuré, la tenue de rigueur, et tout méchant et inquiétant souvenir s'éclipsa bien vite de son imagination. — La destinée avait rejeté le cornette à mille lieues de la princesse,... qu'avait-il à craindre maintenant? un soldat ne pouvait jamais être son rival ! — Et la raison lui venant ainsi en aide, et prenant le dessus sur le sentiment mesquin qui l'avait d'abord animé, il sentit renaître en son cœur cette compassion que nous avons pour celui
que nous ne craignons pas, et dont nous avons besoin. — Et alors, il se leva, et avec celte dignité d'accueil que le chef sait prendre visà-vis de son inférieur, quand il veut lui être agréable, il lui mit familièrement la main sur l'épaule.
Le soldat rougit.
— Bonjour, dit le colonel, il y a longtemps que votre mère et moi , nous vous attendions. ... J'ai été désolé du malheur qui vous a frappé ; mais ne craignez rien, nous ne vous ferons pas servir à notre manière habituelle.
Et se retournant vers son aide de camp :
— Qu'on le mette à l'état-major, ajoutat-il.
— Je vous remercie pour tant d'indulgence, dit le soldat.
— Tout s'arrangera , jeune homme , vous pouvez aller voir votre mère, quand vous voudrez... seulement...
Lecolone! regarda l'aide de camp comme s'il lui était désagréable d'avoir un témoin de ses paroles.
— Seulement, je ne vous conseille pas de vous montrer chez le prince. Ce ne serait rien s'il n'y venait beaucoup de monde, mais on pourrait en parler, et aggraver par là votre position. Ma recommandation est toute pour vous et dans votre intérêt.
Tout cela fut dit avec une simplicité à faire envie au premier diplomate. — Et cette conversation, pénible pour tous deux, se continua encore quelque temps. Le colonel le mit sur le chapitre de son duel, leva à plusieurs reprises les épaules, et donna hautement toute espèce de torts à son adversaire. Puis avec un ton de plaisanterie , il observa que le drap de son uniforme était un peu fin pour du drap de soldat , et il lui demanda , toujours en riant, et
celte fois fort bruyamment, s'il savait faire ic
demi-tour à gauche. — Ce que celui-ci ayant commencé à exécuter en mettant le pied droit en avant, il lui dit vivement, et avec le ton de commandement : A volonté, à volonté, et allez où vous l'entendrez.
Notre cornette devenu soldat, joie nommerai, ainsi qu'il est d'usage chez les soldats, d'après un surnom, — Bronine. — Cet usage est d'ailleurs une innovation que devraient adopter nos salons , où il est parfois indispensable de parler français , parce qu'il n'y a pas moyen de se rappeler toujours deux noms à la fois, et le nom de celui auquel on s'adresse, et le nom de son père. Je ne connais, jusqu'à nouvel ordre, que les princes, comtes ou barons avec lesquels il soit commode de causer en russe.
Bronine ne fut pas long à se débarrasser de son uniforme, et ayant mis un frac, vite il courut chez sa mère !
C'était par une belle et sereine matinée, un léger vent faisait onduler le Beau-glaive , et des millions de parcelles d'or , semées par le soleil, étincelaient à la surface et brillaient, vacillaient en se jouant sans cesse d'une vague à l'autre.
Bronine ne trouva pas sa mère au château , elle était allée chez le prince , et ce fut alors seulement qu'il sentit combien était pénible le conseil du colonel qui , pour lui , équivalait à un ordre. Il se doutait du sentiment qui avait dicté cette défense, mais l'impatience d'embrasser, de consoler une tendre mère , l'emporta sur les autres considérations, et lui fit rejeter toute pensée de subordination. — D'ailleurs, il ne devait trouver personne làbas, et en tout cas, il lui était facile de cacher
sa visite au colonel Puis fallait-il donc se
laisser dominer ainsi par des frayeurs que la raison exagérait, sans doute, et n'était-ce pas pour son cœur un devoir sacré , ce matin même, à cette heure, sans perdre une seconde, de courir près de celle, qui la première avait accueilli d'un sourire son joli uniforme d'officier, — près de celle qui lui avait fait connaître toutes les séductions du monde élégant, —près de celle qui lui avait permis de
deviner le charme des succès de salon ? — Mais elle va me revoir en frac , elle va me retrouver soldat, se disait-il aussi tristement, et cette pensée accablante le reportait bien vite à la terrible réalité!
— Le prince le reçut cordialement et avec plus de prévenance peut-être qu'il ne l'eût fait, s'il eût été encore le brillant cornette. Il eut pour lui mille petits égards, il lui donna toute sorte d'espérance, et lui fit entrevoir sa grâce comme certaine. Sa pauvre mère, elle ! ne sut pas dire une parole, mais elle prit sa tête à deux mains et se. mit à l'embrasser.
— Ma mère, vous me rendez confus , vous m'embrassez comme un enfant , lui dit-il , et ses yeux étaient remplis de larmes, alors que sa bouche cherchait un sourire joyeux.
A ce moment la princesse n'était pas là; mais la nouvelle de cette arrivée vola comme un éckur, jusqu'à sa chambre de toilette.
Allons, princesse, hâtez-vous de donner à
226 — vos regards cette expression céleste , qui fait la compassion et si douce et si tendre, attachez à votre ceinture la plus fraîche des roses , souriez à votre miroir, soyez belle enfin pour celui qui est si malheureux !.. .
Oh! la voilà déjà prête ,
et vive et joyeuse, elle s'est approchée de la porte; mais aussi, presqu'en même temps, elle s'est arrêtée. Un invincible pouvoir la retient immobile , elle semble ne plus savoir elle-même ce qu'elle veut , s'il faut aller ou rester. — Certes, en examinant minutieusement les détails de sa toilette, il est facile de deviner la précipitation qu'elle a mise à la terminer; mais aussi, en voyant sa main posée sur la porte , et qui pourtant ne fait pas un mouvement pour l'ouvrir, toute sa pensée devient une espèce d'énigme impossible à résoudre. — C'est qu'à cette dernière minute de sa solitude, elle se souvient seulement qu'ils &i sont quittés comme on se quitte dans le
monde , après quelques conversations délicieuses , que le cœur avait peut-être inspirées, mais où lui ! n'a jamais osé hasarder un mot décisif. — Alors, pourquoi tant de trouble, tant d'émotion? Qui va-t-elle revoir? qui lui assure qu'il n'a pas cessé de penser à elle ? et puis, maintenant , elle ne pourra plus se contenter de ces phrases élégantes , passionnées , que toute jolie femme entend résonner autour d'elle, de cet hommage si spirituel, qu'il avait mis galamment à ses pieds ; il lui faut mieux aujourd'hui que ces séduisantes manières, qui ont éveillé en elle ce sentiment qu'elle ne connaissait pas, — ce sentiment qui vivait en son ame malgré sa volonté, et incertain de sa destinée, comme une goutte d'eau qui tombe du ciel , et qui ignore elle-même sur quelle fleur elle doit éclater; il lui faut tout ce que le cœur peut donner de grand , de sublime; il lui faut l'amour avec tousses dévouements, ses sacrifices, — l'amour saint ,
l'amour religion ! — C'est à lui , désormais , de savoir racheter, payer ses larmes solitaires , si amères et si brûlantes , ce souvenir de tous les instants, cette pensée de toute la vie, ces heures d'ennui passées près du colonel avec une résignation de martyre. — C'est à lui de payer cet immense trésor de tendresse , ce pouvoir merveilleux qu'une femme seule possède , pour donner au malheur quelque chose de magique, ce pouvoir qu'elle a eu de le rêver dans son abaissement, et plus fier et plus beau, ce pouvoir qui lui a fait créer au soldat un inonde impossible ; c'est à lui enfin de payer, et ce n'est pas trop de toute sa vie, cette autre faculté la plus précieuse de toutes , qui l'a fait s'attacher à celui qui souffre, sans se souvenir de ses erreurs et de ses faiblesses. — Celte faculté par laquelle une femme s'arrache à une existence de luxe et de splendeur, abandonne sans murmure , et parents et amis , et nous suit en Sibérie, au bout du monde, partout
où on peut mourir pour nous ! — Faculté sublime que Dieu semble avoir accordée en privilège à ces natures délicates; faculté mille fois plus belle que la poésie, plus attrayante que tout le talent littéraire des plus inspirées, d'une madame de Staël , d'une Delphine Gay , d'une Georges Sand !
Le prince , pensant que dans cette première entrevue du fils et de la mère, sa présence devait être une sorte de gêne , s'empressa de les laisser seuls; mais celle-ci n'avait plus qu'une idée , c'est que son enfant fût bien , plus que bien dans sa nouvelle position , et à son tour, elle le quitta , courant de toute la vitesse de cet amour maternel , que rien ne lasse ni ne fatigue, afin de présider à l'arrangement du logement qu'on lui avait donné à l'état-major. Elle voulait qu'il fût meublé d'une manière confortable , elle prétendait même à un certain luxe, et son cœur de mère ne s'embarrassait guère si cela convenait ou
non à un soldat.— Et voilà pourquoi, au moment où la princesse , dans une charmante irrésolution, restait immobile, la main appuyée sur le bronze de la porte, et lorsque après quelques minutes de rêverie , elle revenait sur ses pas sous prétexte de chercher son mouchoir et ses gants, mais au fond, pour gagner du temps ; voilà pourquoi à ce moment d'hésitation mais d'amour, lui, Bronine, se trouvait déjà seul.
Il était debout à la fenêtre, tantôt plongeant ses regards à travers la longue enfilade des appartements, du côté où devait apparaître la princesse, et tantôt les reportant sur la route par laquelle pouvait arriver le colonel. — Tout cet qui l'entourait avait conservé le même aspect de luxe , d'élégance , et aurait bien pu le réjouir en lui rappelant ses doux souvenirs d'officier. La grande étagère était comme autrefois encombrée de ses poupées chinoises , de ses mandarins , assis , debout ,
avec ou sans parasols. Ses deux anciennes favorites étaient aussi là, l'une avec son bras cassé et l'autre avec sa jambe de moins. En son temps de bonheur, c'était lui qui les avait ainsi estropiées, à force d'aimer à les considérer, et de jouer avec elles. — Et puis parfois , il lui était arrivé, si la princesse venait à le bouder, de les remettre à leur place avec humeur, sans s'inquiéier de leur chute, et sans aucun ménagement, sans aucune considération pour leur belle vieillesse et leur vieille beauté. Mais ces charmantes invalides sans rancune , semblaient le regarder encore et lui demander une de ses caresses. — Hélas ! il ne daignait plus les regarder , et c'est à peine s'il s'appuyait à i'étagère , en tournant le dos a ses anciens camarades de plaisir.
Le cornette aurait fait vingt fois le tour de ce riche salon, vingt fois il se serait arrêté devant ce tableau, ce vase, ce buste. Toutes ces inutilités, nécessités du luxe, il les aurait
examinées une à une, et il aurait gratifié chacune d'elles d'une seconde d'attention , — de cette attention si légère , si vague , que l'on donne à chaque bagatelle, quand on est seul , qu'on attend quelque chose , qu'on veut distraire son impatience , et qu'on cherche , pour ainsi dire, une planche de salut sur cette mer infinie de l'attente !
Mais le soldat restait sans bouger à sa place. Le malheur enchaîne le corps et reporte à l'ame sa vivacité, ses agitations, son énergie. — Le soldat ne s'approchait plus de rien, parce qu'il ne sentait plus d'épaulettes sur ses épaules. Les fils d'or qui le liaient à l'existence élégante, à la porcelaine, au bronze, au marbre, tous étaient rompus et brisés!...
Otezà l'homme l'éclat, le faste qui le séduit, ôtez-lui jusqu'à la possibilité d'y penser, et bientôt ces capricieuses inventions du luxe le dégoûteront jusqu'à la haine, ou cette partie
extérieure de la vie lui fera mal à voir , tant elle lui paraîtra vide, nulle et mesquine! — Alors, il se mettra à lui demander, à cette partie de la vie , qui s'appelle le monde heureux , qui s'est faite inabordable , par des millions de conventions et de nuances, ce qu'il y a en elle d'indépendant , et de quel charme mystérieux elle peut être entourée. Il lui demandera ce qu'elle a fait de sa vraie nature , et ce qu'elle a gagné à perdre sa couleur sous le fard de la civilisation. Il lui demandera où est cette pensée, ce sentiment, ces rayons du cœur capables d'éclairer sa solitude. — Il lui demandera enfin, où est cet amour vrai, cet amour senti , dont le cornette peut se jouer comme d'un mensonge , lorsqu'il est le héros sémillant, le vainqueur des salons, mais qui lui est nécessaire comme l'air qu'il respire , lorsqu'il est rejeté de la société et qu'on lui met la giberne du soldat.
— Et dans ces pensées , lui , Bronine ,
allendait la princesse , mais la princesse , telle qu'il avait besoin de la rêver , la princesse avec une destinée équivalente à la sienne. Il lui aurait volontiers ôté son titre, arraché ses parures, ses bracelets ; il en aurait fait une paysanne, rien que pour la rapprocher de lui, rien que pour la transporter d'un monde clinquant et affecté dans le monde simple et sauvage du soldat , rien que pour empêcher le ruban de gaze ou la boucle chatoyante et coquette de lui cacher la clarté du cœur , et de lui rappeler la magie enivrante de la valse.
Aussi, la princesse, en entrant, le trouvât-elle, comme nous l'avons dit , le dos tourné aux poupées chinoises , et dans une disposition d'ame si inopportune, qu'il se déchaînait mentalement contre toutes parures de femme, jadis à ses yeux si poétiques , et qu'il harmonisait la nature entière , et les hommes et les choses , au ton de son uniforme. Le mal-
heur le rendait fou, et le monde qu'il reniait, aurait dit ridicule !
La princesse le reçut comme une femme qui craint d'offenser celui qu'elle aime en lui montrant de la compassion, et qui d'ailleurs ne veut pas qu'il en ait jamais besoin. Son père , peut-être , par un trop bienveillant accueil , par une politesse trop affectée , n'avait pas entièrement atteint son but; et il avait fait sentir à Bronine la différence de ses deux uniformes , mais elle sut agir bien plus finement. — Ces mystères, que ne comprend pas l'esprit , son cœur les devina , et son regard joyeux, sa manière d'être d'autrefois , parurent confondre en un seul le cornette et le soldat, le bonheur et le malheur!
Lui, pourtant, eut grand peine au commencement à se délivrer de cette timidité invincible , de cet embarras que donne toujours chaque non-réussite, chaque affaire, quelque noble qu'en ait été le motif, si elle a eu une
issue malheureuse. Et de là, leur conversation prit d'abord une tournure toute prosaïque, et la poésie du cœur eut à céder le pas aux usages despotiques de la vie sociale.
— Je suis ici en faction, et je guette le colonel , dit Bronine avec un sourire , après quelques phrases banales , où voulait en vain se cacher une émotion que trahissaient des intervalles de silence trop éloquents.
— Je vais ordonner qu'on le regarde venir, et on nous avertira quand il arrivera , dit la princesse ; et avec vivacité , elle prit sur la table la sonnette, et sonna.
— Il trouve sans doute tant de plaisir à être chez vous , qu'il ne veut le partager avec personne.
— Que voulez-vous ? Papa et votre mère l'ont gâté.
Bronine s'approcha de la princesse, s'assit à côté d'elle , et resta les yeux fixés sur sa main qui jouait machinalement avec la son-
nette. — Il me défend de venir ici, reprit-il enfin , et ma mère me conseille de lui obéir. — Mais vous, princesse, me le conseillezvous?
— Mon père me gronde toujours pour mon peu de raison , répondit-elle , — et ses longs cils cachèrent l'expression de ses regards.
Le soldat rougit.
Alors, la conversation s'anima et redevint causerie comme autrefois. La timidité prit
son vol, et son amour commença à lui relire avec enthousiasme quelques pages brûlantes de ses souvenirs.
— Oh ! si vous vous rappelez ainsi le temps que nous avons passé ici ensemble, dit-elle à Bronine en l'interrompant , ne dois-je pas prendre toutes vos paroles pour un reproche dont je ne puis et ne saurais me défendre devant vous?
— Pour un reproche, princesse?
— Mon père m'a dit alors que j'étais la cause Elle baissa la tête et resta quelques secondes à froisser le coin de son mouchoir avec un mouvement nerveux. — Puis relevant ses yeux voilés d'une douce tristesse : Peut-être, continua-t-elle, avez-vous souvent pensé, que si vous n'aviez connu ni nous, ni le pauvre aide de camp , votre mère n'aurait pas tant versé de larmes. — Ah ! de grâce, soulagez ma conscience , tranquillisez mon
cœur. — Vous nous avez accusés, n'es tce
pas?...
— Non, non, jamais J et c'est mon cœur qui veut accuser le vôtre d'avoir eu pareille inquiétude. Mais ne comprenez-vous pas qu'il y a dans la vie de ces douces minutes, qui surpassent et rachètent grandement tout malheur! — Ne pensez-vous pas qu'il y a des souvenirs si tendres que le présent le plus terrible s'efface et s'anéantit, rien qu'à les rêver!.. Oui, certes, je me suis rappelé souvent vo-
tre campagne, mais c'était seulement pour oublier toute autre chose, et si parfois , j'ai tant souffert , c'est que je n'osais espérer me retrouver encore ici,... dans cette chambre... près de vous!!...
Bronine alors la contemplait avec bonheur, et paraissait vouloir lire sur son visage la moindre de ses pensées, — et elle, immobile, sans répondre un mot, le fascinait à son tour d'un long regard caressant , qui semblait demander encore plus d'assurances , plus de douces paroles !
Le cœur d'une femme aime toujours à douter, afin d'entendre toujours plus de serments d'amour!...
A ce moment la porte s'ouvrit , et un domestique entrant avec précipitation, dit : Voici le colonel.
Tous deux se levèrent spontanément , mais
presque aussitôt Bronine , probablement honteux de ce mouvement de crainte, se rassit hardiment et résolument dans son fauteuil , comme s'il ne voulait plus le quitter.
— Au nom du ciel, allez-vous-en , dit avec inquiétude la princesse , en s'approchant , et regardant à la fois, et lui, et la fenêtre. — Elle venait de mesurer tout à coup la profondeur du danger, et elle s'avouait à ce moment que dans sa conduite vis-à-vis du colonel, elle avait involontairement été plus loin que ne le demandait son premier calcul d'amour, et qu'elle s'était abandonnée trop légèrement à ce désir tout naturel , qu'une femme a toujours de jouer avec la victime de sa beauté.
— Au nom du ciel, allez-vous-en, répétât-elle, d'une voix suppliante, et avec une agitation que chaque seconde ne faisait qu'accroître.
— Oh! princesse, voilà la plus horrible
minute que le malheur m'ait donnée, dit Bronine, la souffrance, la rage dans les yeux, et sentant que sa iierté commençait à céder à ce joug sous lequel il était courbé.
— Mon Dieu , mon Dieu! comme cela fait mal, d'être obligé de se cacher !...
— On le graciera, disait le prince, en se laissant tomber lourdement après dîner dans son fauteuil à la Voltaire.
— Eh! oui, sans doute, on le graciera, il n'y a pas d'exemple du contraire , reprenait
le colonel, en Taisant complaisant ment et par un certain mouvement d'épaules danser ses brillantes épaulettes.
— On le graciera, murmurait dans son cœur Nathalie Slepanovna, le soir, lorsqu'il était tard, qu'elle fermait les agrafes de son livre de prières , et regardait avec des yeux suppliants ses images saintes , faiblement éclairées par une lampe.
— On le graciera, soupirait enfin la princesse, le matin, devant son miroir, le soir à son piano et aussi sur son lit à ces heures de demi-sommeil, ces heures où les jeunes filles rêvent si bien et si doucement. — Et encore cette pensée de grâce ne lui suffisait pas, à elle ! elle lui donnait pour sœur une pensée de bonheur qui complétait mieux son avenir, et la faisait vivre d'avance de cette félicité céleste, que se compose si vite et si merveilleusement la folie imagination d'une femme. — Mon père ne s'y opposera pas, mon père con-
sentira à tout, se disait-elle sans cesse, et sous le charme de cette dernière espérance, elle en était venue à désirer cette grâce avec tant d'impatience, à l'exiger du ciel avec tant de foi, tant de volonté, que c'est à peine, si le sentiment maternel, plus doux, plus divin peutêtre, pouvait lutter de ferveur avec celui qui la dominait jour et nuit.
Et pourtant, par une inconcevable bizarrerie, ce nom si rude, si vulgaire de Bronine , elle l'embellissait d'une brillante auréole; pour son amour, il avait des rayons tout célestes , et il lui semblait que l'uniforme d'officier, bien loin d'ajouter au prestige, devait lui ôter quelque charme.
L'homme tient toujours à abaisser la femme qu'il aime; il se plaît à la mettre à son niveau, mais la femme au contraire élève toujours l'objet aimé au-dessus d'elle , au-dessus de l'univers entier. — En Bronine, la princesse ne
songeait guère à voir le soldat grossier, sous sa redingote grise ; c'était dans son imagination le soldat des romances , le soldat de la scène , le soldat qui fait sentinelle au clair delà lune, et chante la patrie , l'amie qu'il regrette. — C'était un déserteur jeune et libre, mais inquiet de sa liberté et poétiquement séduisant par un uniforme en désordre , un bonnet de police coquettement posé , et une cravate jetée plutôt que nouée sur le col. — Selon son cœur, c'était un homme qui avait été dégradé non par le cours ordinaire des choses , mais qui avait été victime de l'envie, des plus odieuses persécutions; un homme contre lequel l'univers avait fait un complot, et dont elle seule prenait la défense. — Et dans cet état d'exaltation , elle le regardait avec tendresse et fierté comme s'il y avait en elle assez d'amour, afin de le payer largement de la haine du monde entier.
Après cela , tontes ces attrayantes qualités
venaient se briser contre un défaut incorrigible, un défaut où ne pouvait rien, ni son cœur, ni son imagination, et qui seulement disparaissait devant son ancien uniforme d'officier. — Son repos à elle, son avenir , sa renommée , sa vie même , elle les lui aurait donnés! — Mais comment lui donner sa main?.... un soldat ne peut aller en voiture! — Et c'est ainsi, attribuez-le si vous voulez , aux lois sottes et vicieuses de la société, maudissez les préjugés de la vie du monde, il vous faudra toujours convenir qu'il y a là certaines bagatelles empoisonnées , semblables à de petits serpents venimeux sur lesquelles personne n'ose poser le pied, et qu'il est permis sans crime de ne pas oublier même aux instants les plus fortunés , à ces éclairs du ciel sur la terre !
Du reste , malgré cet obstacle insurmontable, l'uniforme de soldat plaisait tellement à la princesse, qu'un jour même elle avait
demandé à Bronine pourquoi il venait la voir toujours en frac? — Et ici, cette fantaisie de femme était toute de tendresse. — Elle semblait vouloir exiger dans son costume autant de franchise que dans ses paroles, et lui ôter ce qu'il pouvait avoir d'humiliant par une sorte d'ostentation. — ■ En tout autre temps peut-être et de toute autre femme , le soldat n'aurait pas compris cette douce pensée , et cette question lui aurait paru une cruelle ironie, mais entre eux déjà , il n'y avait plus un sentiment caché. — Et quand la princesse lui parlait ainsi, ils étaient au jardin dans un tendre tête-à-tête, et il avait obtenu le droit de lui dire l'inexprimable bonheur qu'il y avait d'être seul avec elle.
Ces promenades si intimes étaient et devaient rester un impénétrable mystère pour le colonel. Le prince, qui avait su dès le commencement la défense que le chef avait faite au
|~ 249 — soldat, s'était bien écrié deux ou trois fois : tout cela n'est que folie, je le lui dirai. — Mais sa fille l'avait adroitement détourné de son projet en lui persuadant que pour si peu de chose, il ne fallait pas contredire le colonel et user ainsi son crédit pour une permission inutile.— Et puis nous sommes forcés d'avouer que les entrevues qu'une seule personne devait ignorer , étaient parfois ignorées de tout le monde, et que souvent même le prince ne se doutait pas de ces innocentes causeries parles sombres allées, de ces causeries que le mystère rendait mille fois plus charmantes , qui n'avaient pour flambeaux que leurs yeux, pour témoins que leurs cœurs , et pour échos que leurs doux propos d'amour. — C'étaient là de bien fortunés moments , et la princesse s'y abandonnait avec bonheur; mais aussi chaque jour, elle les payait bien cher, carie colonel, fort de sa position et de son titre de bienfaiteur de Bronine, était de plus en plus entreprenant,
— 250 — t et elle se voyait obligée d'accueillir gracieusement ses visites multipliées.
Après cela , s'il avait su , le colonel , l'impression pénible que son nom produisait sur elle chaque fois qu'on l'annonçait , s'il avait pu entendre , saisir même sur son visage , ce qu'est-ce; jeté avec sécheresse et ennui au domestique qu'elle avait parfaitement compris, il aurait mille fois maudit son existence.
Mais il était bien loin de pareilles idées, et l'avenir s'offrait à lui sous les plus riantes couleurs !
Or, un matin, il s'éveilla beaucoup plus tôt que de coutume, et après avoir marché dans sa chambre et l'avoir arpentée de long en large, de manière à dévorer en trois pas tout l'espace, il se décida à faire appeler Bronine.
Quand celui-ci se présenta, le colonel vint à lui, le prit familièrement par la main, et lui
faisant quitter sa pose do service, lui dit d'un sourire amical, et par forme de commandemennt. — Allez à volonté, débarrassez-vous de votre schako.... Une pareille réception était bien faite pour séduire tout subordonné, — celui même qui n'eût pas cru que la distance des grades est un abîme sans fonds ! — Mais Bronine, le soldat, ne parut pas frappé de cette bienveillance . et sans le moindre enchantement, sans la moindre précipitation, il jeta son schako sur une chaise.
— J'ai besoin de causer avec vous , et en ami, dit le colonel en lui serrant la main de nouveau , et appuyant sur les mots en ami avec une expression toute particulière. — Vous avez vu la princesse. ..
— Je l'ai rencontrée chez ma mère, répondit lentement Bronine.
Il y eut un instant de silence.
—Nous aurons bientôt une revue, continua
le colonel, qui se mit à bourrer sa pipe, comme
pour se donner une contenance je vous
présenterai au général de division.
Bronine salua sans répondre, et le silence revint encore.
Le colonel alluma sa pipe, et lit plusieurs tours par la chambre. — Il était visiblement embarrassé. — Il s'approchait du soldat, puis s'en éloignait; ce qu'il avait à lui demander devait lui coûter étrangement! — Enfin , au moment où il avait le dos tourné , et toujours en marchant, il lui dit : Écoutez Bronine, parlez de moi à votre mère.
— Que désirez-vous? dit le soldat qui ne comprenait pas encore , mais dont l'attention était vivement excitée.
— Je suis persuadé que vous apprécierez ici tout le témoignage de confiance que je vais vous donner.... Moi, de mon côté, je tâcherai de vous être utile. — Votre mère, je
l'espère, ne refusera pas de me rendre un petit service.... Vous savez que je vais souvent chez le prince, et autant que j'ai pu le remarquer , mes visites ne déplaisent pas à la princesse.
Ici , le soldat tira sa cravate ; les agrafes qui fermaient son collet commençaient a l'étouffer.
— Dans l'art de la séduction, je l'avoue , je n'ai jamais eu de ma personne une trèshaute idée Mais sa gracieuse manière
d'être, cetie prévenance toute particulière pour
moi Avec cela, vous conviendrez, je suis
colonel J'ai servi! — Jeune homme, vous
ne savez pas ce que c'est que le service, vous n'êtes pas encore à même de comprendre comme on peut l'aimer passionnément! —Eh bien, à présent, je ne sais, j'en ai par-dessus la fête... Ainsi, je prie voire mère de parler pour
moi au prince et à la princesse.
Le colonel sentait le rouge qui lui montait au visage , et il se mit de nouveau à marcher par la chambre afin de ne pas rester en présence du soldat. — Et celui-ci était debout , les yeux baissés, les mains fermées si convulsivement que ses doigts craquaient. — Mais lui, le colonel, était si agité, qu'il ne songeait guère à remarquer combien il est pénible d'écouter et de se taire, quand un autre ose vous donner à entendre qu'il plaît à la femme que vous adorez.
— La princesse peut être certaine, continua le colonel en laissant tomber sa pipe jusqu'à terre et en s'appuyant des deux mains sur le tuyau avec un dandinement presque fat,... — oui, certes, elle peut être certaine qu'elle ne pourra jamais trouver un aussi bon mari que moi. Si elle désire que je continue à servir, je servirai ; — si elle veut que je quhte le service, je le quitterai ; — s'il lui plaît de vivre dans la capitale, à la campagne, je serai prêt à la sui-
vre; partout enfin, où elle le jugera convenable, et pourvu qu'il me soit permis d'être avec elle, je serai content, heureux comme au jour où j'ai reçu ma première croix, au jour où l'on m'a donné un régiment, et où j'ai passé ma première revue. — Mais je n'ai pas besoin de vous faire de leçon, vous saurez raconter bien plus éloquemment ce que je ressens. — Moi , j'ai peu vécu dans le monde , et ma langue n'est habituée qu'aux mots de commandement ; — mais vous, vous êtes plus jeune, vous savez mieux ce qu'il faut pour plaire aux femmes!...
Cette fois, le colonel regarda le soldat fixement , et avec une sorte de curiosité. — On aurait dit qu'il voulait chercher sur son visage une juste réplique à ses paroles.
— Si je ne me suis étrangement trompé, reprit-il alors, je ne dois pas craindre un refus; dans tous les cas, j'espère que votre mère consentira à me servir de médiateur dans cette
affaire, qui m'intéresse si vivement. Désormais, c'est d'elleque va dépendre mon bonheur. Il s'approcha du soldat, et lui serra la main une troisième fois d'une façon affectueuse et toute paternelle , — puis après quelques secondes, il ajouta : il ne serait pas mal de rappeler aussi que bientôt me revient de droit le rang de général.... Certes pour la princesse, ce n'est rien , mais pour le prince , vous savez ! Sur lui , les rangs ont encore quelque influence.
— Très-bien, je dirai tout à ma mère, répondit sèchement Bronine.
Mais une heure ne s'était pas passée, depuis cette conversation, qu'il était déjà dans le jardin du prince.
A ce moment , la princesse s'y promenait, et sachant qu'il ne pouvait tardera venir, elle allait déjà à sa rencontre; mais du plus loin qu'elle l'aperçut, — et c'était de bien loin! elle marcha plus doucement : — Ses yeux seuls trahirent une pensée de joie.
— Qu'avez-vous , et pourquoi cet air d'ironie? lui dit-elle en souriant, dès qu'il fut a ses côtés.
— Mon colonel vous offre et sa main et son cœur, répondit Bronine avec un bien autre sourire, et il m'a chargé de prier ma mère afin qu'elle consentît à vous déclarer de sa part son amour et ses intentions. Il est si heureux d'avoir fait votre conquête, qu'il en perd la têle!
— Ah! mon Dieu, s'écria la princesse en pâlissant , ii devinera tout maintenant , et vous êtes perdu ! ... Il vous persécutera cruellement !
— C'est que vous ne savez pas comme il est amoureux, continua le soldat avec un ton de persifflage qui faisait mal, je suis son confident, et j'ai dû subir sans une parole, et du commencement jusqu'à la fin , tous les détails de son ardente flamme. — Il est vrai que mille fois, j'ai pensé l'interrompre , et lui imposer silence. Mille fois, j'ai voulu lui dire: je ne suis pas plus fait pour écouter vos confidences
— '259 — que pour remplir vos missions diplomnti ques. Ce sont là deux rôles , dont noblement je ne saurais m'acquitter!... Mais que faire? mon ame s'est sentie matée par l'uniforme, par ce carcan maudit.
Et il tira avec une sorte de rage son collet rouge.
— Ah ! princesse, c'est dans ce moment-là que j'ai regretté mes épaulettes!
Mais la princesse écoutait à peine ces paroles de haine et de désespoir, tant elle était préoccupée déjà des moyens à employer, afin de pouvoir à la fois et sauver le soldat et refuser le colonel. D'abord , elle voulait aller ellemême à ce dernier, le faire juge dans sa propre cause, et se confier à la noblesse de son caractère militaire.... Elle se sentait la force de lui dire, — et cela sans hésiter, — pardonnezmoi, je ne vous aime pas, et c'est pour un autre que j'ai fait chatoyer à vos yeux les pierres précieuses de ma beauté. — Et bien mieux,
l'insensée souriait d'avance à l'espoir; ses regards voilés de tristesse s'éclairaient de joie , comme s'ils n'avaient à prévoir que grandeur d'ame et qu'abnégation. — Mais ensuite , à ces éclairs d'espérance succédait une nuit profonde ; ils disparaissaient comme une de ces pensées folles que le cœur rêve et s'imagine vérités, mais que réprouve le langage d'une femme, et que la raison traite de vaines illusions. —Puis bientôt, elle passait de ces vagues rêveries à la vie positive, à la réalité probable; et alors, c'était son père , c'était lui seul qui
pouvait la sauver! Elle se jetterait dans ses
bras, se suspendrait à son cou; elle le prierait par ses pleurs, et lui, sans doute; ne résisterait
pas Et dans ce cas, sa position sociale
de prince et d'homme influent et en crédit retiendrait, bon gré malgré, le colonel dans des bornes toujours affectueuses, et ne lui permettrait pas de manifester d'une façon quelconque son mécontentement et sa jalousie.
A ce moment , Bronine essayait , mais en vain, de l'arracher, elle , à tout ce monde de soucis, d'agitations, car s'il y avait là quelque chose de doux , d'enchanteur comme une preuve d'amour, il s'y glissait aussi un sentiment presque désagréable , comme une sorte d'humiliation à avoir besoin de la défense d'une femme. — Et bien plutôt , il préférait abandonner à l'avenir sa destinée , et se dévouer avec insouciance et en victime , à ses impénétrables décrets! — Le présent, le présent seul, voilà de quoi ils devaient s'occuper , et cette délicieuse minute dont ils pouvaient jouir encore , ne devait pas se perdre en tristes suppositions.... En effet, ils étaient là, si bien, assis l'un près de l'autre ! et dans leur solitude, il n'y avait que les rayons du soleil , qui se glissaient à travers les branches touffues des arbres, et qui venaient parsemer d'une infinité de points lumineux le mur de verdure dont ils étaient entourés!
La princesse et le soldat , c'étaient deux singulières parures ensemble ; c'étaient comme deux créations d'une même planète, jetées par une cause fortuite à ses extrémités , mais réunies par une attraction invincible, qui ne connaît pas d'espace , qui ne redoute aucune distance!
Et ainsi , longtemps elle l' écouta , charmée de ses douces paroles , mais sans pouvoir trouver dans son imagination la moindre consolation , sans entrevoir à l'horizon quelque peu de beau ciell — Enfin, regardant Bronine avec une impression de frayeur, elle lui dit d'une voix tendre et caressante : — Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi vous a-t-on passé dans son régiment?
Et lui saisit sa main , et pour la première fois, il osa la porter à ses lèvres La pauvre enfant, émue, troublée, rougit; mais elle oublia de retirer sa main , et la laissa vivre de baisers selon le bon plaisir de l'amour ;
puis , le vent vint en se jouant jeter le large ruban de sa ceinture sur les genoux du soldat.
Pendant ce temps , le colonel agité , inquiet, tourmenté, sortait de son logement, ses pensées l'étouffaient, et pour elles, il avait besoin d'air , de fraîcheur, de l'espace du ciel.
D'abord il suivit le grand chemin; puis machinalement, il prit le premier sentier qui se présenta, et bientôt, sans s'en apercevoir, il entra dans les terres labourées, — et toujours il marchait plus vite , comme s'il était à la poursuite de ses pensées, qui s'obstinaient à le devancer. — Il allait ainsi, Dieu sait où, et ce fut instinctivement qu'il se trouva fatigué, harassé devant la maison du prince. — Et alors, que faire? Fallait-il entrer, oui ou non? Saurait-il garder tout le sang-froid convenable, et ne valait-il pas mieux attendre une réponse? D'ailleurs, quoi de plus désagréable,
pendant cet instant décisif, que d'être forcé de deviner soi-même la réponse qu'on attend , de se perdre en mille conjectures touchant le bonheur qu'on espère , — le bonheur sur lequel on compte , et qui se dissimule méchamment sous mille exigences de salon. — Mais d'un autre côté , que devenir pendant tout ce temps? Comment remplir cet espace de vie? où courir pour fuir cette incertitude , ce martyre qui semble éternel? — Le colonel n'hésita plus. — Il entra.
Le prince était à la chasse , et dans l'antichambre, personne. — Il n'y avait pas pourtant à s'en retourner ! Aussi , notre visiteur, avec toute la discrétion possible , se glissa-t-il jusqu'à une chambre dont la fenêtre donnait sur le jardin. — Mais personne encore ne venait à sa rencontre!... alors, comprenant qu'il serait inconvenant d'avancer davantage et de pénétrer jusqu'à la partie la plus reculée de la maison, il se laissa aller sur un divan bien com-
mode, bien élastique, tout entouré de coussins, et couvert de damas rayé , et là, mollement étendu , il commença à respirer.
Doux instants! et comme à cette heure, la guerre avec ses privations, ses souffrances, sa vie errante et toujours agitée, la guerre, même au plus beau de son drame , lui apparaissait pénible , insupportable ! Ses glorieuses fatigues, c'était bon pour la jeunesse; mais elles étaient désormais impossibles pour lui , le colonel! si paresseusement couché sur ce divan si délicieux. — Cette jouissance inexprimable , cette espèce de volupté qu'il trouvait d'ordinaire dans une belle et sévère tenue, dans une discipline aveugle et dans un alignement merveilleux , n'était plus qu'un plaisir de bien mauvais aloi , auprès de celui qu'il éprouvait à contempler la cheminée de marbre, les globes mats et à fleurs des lampes , les vases de malachite, et le bronze des lustres et des candélabres. — Et alors, dans un demi-soua-
meil, dans une sorte d'ivresse de toutes ces choses, il souriait aux portraits des aïeux du prince, et cela, avec le sentiment d'orgueil que devait ressentir Napoléon , en pensant à la généalogie de l'empereur d'Autriche , quand il voulait épouser sa fille.
Au fait, il avait si bien et si longtemps servi pour arriver à être colonel , et il était temps de se reposer! D'ailleurs, qu'étaitce que la gloire, qui n'a pour lit que la terre humide? Quel si brillant honneur y avait-il à ce qu'un soldat vous présentât les armes ? Il lui fallait bien plutôt goûter de la vie seigneuriale, de cette autre gloire qu'accompagne toujours la richesse! Il lui fallait enfin se laisser bercer par tout ce que les grandeurs ont de prestiges, et la beauté de séductions! Et quel obstacle, après tout, pouvait venir briser de si douces illusions? N'avait-il pas certaines chances, certains droits pour espérer?... Sa bravoure était connue!... la princesse
l'accueillait avec une grâce particulière ! Les propriétaires des environs faisaient humblement cercle autour de lui , et le forçaient de s'asseoir à la première place ! Tous l'attendaient pour dîner, et André Stepanovilch, intimement convaincu que pour lui il n'était rien d'impossible, lui disait chaque fois et avec une sorte de dévotion : mais à votre âge, et avec votre rang!... Ces petits et ces grands souvenirs, cette haute opinion , qu'il devait avoir de lui-même , que son amour-propre ne lui avait pas inspirée, mais qui était bien le fait de la société menteuse, de cette société, qui le voyait à travers un verre grossissant énormément les objets , de plus , ce désir si naturel qui le tourmentait d'avoir à sa disposition, un hôtel-palais et un cœur de princesse} oh! tout cela avait considérablement grandi ses espérances , et ce fut avec la confiance de la victoire qu'il se leva bientôt du divan, où il était paresseusement couché, et
s'approcha de la fenêtre, afin d'embrasser d'un seul coup d'œil une partie de ses futurs domaines.
Alors, à cet instant, il y avait en lui plus d'amour que d'ambition ; et cet amour, sans chagrins, sans soucis, heureux, riant, parfumé , il le puisait dans tous les objets qui l'entouraient, dans ce beau jardin tout de lleurs et de verdure! — C'était un amour qu'il n'avait jamais rêvé dans les guerres ou les garnisons, soit sous le saraphane de la paysanne russe, soit dans l'auberge du juif polonais, soit chez les petites allemandes, — un amour qui lui disait tout bas : regarde bien ces allées sablées, c'est là que tu te promèneras avec ta charmante femme; ces buissons de. roses, ces tulipes, tout cela t'appartiendra; et làbas, ce joli pavillon! ... peut-être qu'il sera le témoin de bien doux et tendres mystères !
Mais tout à coup, au milieu de ces séduisantes rêveries, le colonel tressaillit, sa figure
se contracta, et ses yeux plongèrent dans l'espace avec une ténacité magnétique , comme s'il mesurait la distance à la formation des colonnes à l'attaque... Quelque chose venait de passer rapidement à travers les branches, quelque chose ressemblant à un uniforme, et à une robe de femme!...
Il recula , s'éloigna de la fenêtre , et s'appuya sur la poignée de son sabre , de façon , j'en suis sûr, à y imprimer la marque de ses doigts.
— C'est la princesse! c'est Bronine !..... murmura-t-il entre ses dents.
Eh! non, colonel, c'est le démon qui
prend toutes les formes pour vous arracher
du cercle heureux dans lequel vous êtes placé ,
et qui veut vous montrer la vie telle qu'elle
est, sans ces illusions dont se bercent le cœur
et la tète de l'homme: — la vie avec l'ironie
de l'incrédulité, avec le regard ûw désespoir!
Mais pourtant, voilà la robe blanche qui lui apparaît encore...., voilà cette ombrelle si connue qui préserve du soleil ces cheveux noirs que nulle n'a si beaux qu'elle ! — Voilà le collet rouge, voilà le drap vert foncé; il n'y a pas à s'y tromper. — C'est lui ! c'est elle ! !
Eh bien, oui, colonel , c'est lui, c'est I<? soldat qui est à toi , qui t'appartient , qui à ton commandement ne doit pas trembler aux éclats de la foudre , ni sourciller aux sifflements des balles et des boulets! C'est le soldat pour lequel tu es à la fois le père , la mère, la vie, la mort, le ciel et l'enfer! — Tu l'as traité, lui , comme ton égal, tu lui as épargné toutes les souffrances du service, tu lui as dit enfin toute ton ame!... et il t?a trompé! Pour lui seul, la princesse t'a fait si bon accueil; et ils sont là, devant toi, riant, tournant en ridicule ton amour maladroit ! N'est-ce donc plus rien que le service? Tes
croix sont-elles sans aucune valeur? Oh ! n'est-ce pas, que tu sens se rouvrir toutes tes blessures , celles de Smolensk , de Borodino, de Leipsick?
Mais ce n'est pas tout , colonel , regarde encore! le voilà, ton soldat, qui lui baise la main, — et cette main, le soleil semble à dessein l'éclairer merveilleusement, pour te mieux faire voir sa fraîcheur et sa blancheur. Et remarque qu'ils ne sont qu'eux deux , qu'il n'y a personne de plus , et qu'ils sont là depuis longtemps. — Écrase-le donc, cet homme, et que la princesse n'en retrouve pas même les traces. — Mais déjà, n'est-il pas trop tard?...
Oh! cette voix qui lui parlait ainsi était infernale , et il ne comprenait pas , le colonel , qu'il y eût jamais d'innocentes caresses , d'in nocente solitude! Ses yeux parcouraient avidement chaque pli de la robe blanche , et ses joues pleines, et pour ainsi dire enflées, au lieu d'avoir cette pâleur qui menace noble-
ment de la mort , s'étaient couvertes de ce rouge écarlate, signe évident d'une colère brute et grossière. C'est qu'il était revenu en une seconde aux habitudes de toute sa vie , à sa vieille passion , au monde de la guerre , de la discipline et du tambour. — Une folle illusion l'avait entraîné loin du service , de son amour du front, et puis traîtreusement l'avait abandonné seul et à mille lieues de la princesse.
A ce moment, il lui parut que les deux amants se dirigeaient vers la maison ; son premier mouvement fut de s'élancer hors de la chambre ; mais tout à coup il s'arrêta, retenu par une pensée terrible, impitoyable; il retourna à demi la tête, et jeta par-dessus son
épaule un seul regard! et cette fois, ce
regard ne s'adressait plus à la princesse , ni
aux plis de sa robe blanche. —
C'était le soldat qu'il tenait!
Si vous aviez suivi chez lui le colonel , vous auriez été témoin d'une de ces scènes énigmatiques par lesquelles le sentiment qui nous tient bouleverse en un instant toutes nos idées, jette sur nos pensées journalières quelque chose de passionné , répand partout la
poésie, fait vivre les objets inanimés, et leur donne réellement nos propres émotions. L'isbas, le palais se ressentent également de ces situations de l'ame , et reflètent en quelque sorte les mille nuances de son bonheur ou de sa peine.
Le colonel fumait, mais c'était par bouffées grosses et pressées, et cette fumée se répandait par la chambre en nuages qui changeaient cent fois de forme, et décrivaient mille figures bizarres. Tantôt elle s'élevait en épais tourbillons, et tantôt elle se tournait en anneaux , et montait au plafond; puis, se déroulant sous lui comme une gaze fine et transparente, elle l'enveloppait tout entier , et de là se glissait sur les murs, serpentait, jouait par terre jusqu'à ce qu'il lui manquât d'espace; enfin, c'était à peine s'il se trouvait un seul petit coin qui échappât à l'envahissement général, défendu et éclairé qu'il était par deux ou trois rayons de soleil; et là, il y avait quelque chose
de pur et de consolant. C'était comme dans un cœur que la colère égare la place où se réfugie la bonté ! — Dans ce tableau si éloquent, on ne voyait plus ni le tapis, ni les pistolets, ni les drapeaux ; il n'y avait que les pointes des poignards qui scintillaient à travers ce voile toujours plus épais, et deux figures immobiles et comme faites statues, sous les regards brillants du colonel, et au bruit de sa voix sonore et saccadée, — - de sa voix de commandant! — A ce moment, l'homme usait largement de son droit d'autorité, et s'emportait outre mesure contre ces deux officiers, — car ces êtres impassibles étaient des officiers! — parce qu'ils avaient dispensé le soldat Bronine de faire le service; et à chacune de ses paroles, sa colère se faisait plus terrible! C'était bien là le chef en présence de ses subordonnés, — celui auquel il est permis d'être impertinent sans crainte et brave à bon marché!
— Qu'il ne fasse plus un pas hors d'ici ,
— '276 — criait-il avec force, qu'il n'aille nulle part! que tantôt, que ce soir , il soit à l'exercice et demain chez moi qu'on le mette d'ordonnance.
Et dans ces sons si brefs, si secs, on sentait quelque chose de sauvage, de mystérieux, comme s'ils s'adressaient à un fantôme. — On aurait cru qu'il y avait là, près de ces officiers, un être invisible qui absorbait tous ses regards et auquel il disait avec une amère ironie : — Quoi que tu fasses, je me mettrai entre elle et toi; je te serai un obstacle insurmontable , et je te forcerai de renoncer à sa jolie main , à son frais et radieux sourire, et de dire adieu
aux fleurs, à la verdure, aux beaux jours
Je te ferai voir seulement comment peut pâlir le visage , comment se creusent les joues , comment s'enfoncent les yeux !.... Je n'ai pas besoin, moi, d'user de ruse et d'adresse , de te serrer la main et de me jeter à ton cou ; je n'ai pas, pour te perdre , à m'abaisser à la
calomnie , il ne me faut ni guetter l'heure à laquelle je dois t'attaquer et m'introduire la nuit chez toi, pour me venger à mon aise. — Tu es à moi, sache-le bien, à la face du soleil et en présence de plus de mille regards. — Tu es ma victime légale , et tu n'as plus longtemps à attendre
Et maintenant, nous sommes à l'exercice.
Rien n'est plus fascinant, on l'avouera, que celle précision juste et rapide avec laquelle plusieurs milliers d'hommes exécutent à la fois les mêmes mouvements. Il y a quelque chose de magique à voir ces rangs forts et égaux, qui tantôt se serrent et forment des faisceaux-nuages de baïonnettes, et tantôt se déroulent el semblent une longue muraille de granit, et puis encore se déploient, et deviennent de brillants rayons; aussi, devant ce spectacle, que de pensées vous assaillent tour
à tour!... A considérer ces poitrines en avant, ces figures hardies, ces pieds qui se lèvent et s'abaissent avec une si sûre indépendance, on se prend involontairement à rêver la conquête du monde ! Vient-on à remarquer ces pas unis, dégagés, si bien d'ensemble, on admire, on s'enthousiasme, on éprouve un véritable plaisir, car les armes meurtrières n'ont rien là d'effrayant, tant elles sont en ordre! la mort est ainsi brillamment parée, et bientôt on est dominé par la pensée du luxe, de l'élégance, et plus encore par le sentiment de la force matérielle dont un homme seul ne peut donner l'idée; mais ici, dans ce jour, rien ne se passe de cette manière. L'exercice va mal , pas la moindre unité, pas la moindre précision , et l'on comprend facilement pourquoi le colonel, dont la patience est à bout, prend le galop et s'en va droit à Bronine, devant lequel il arrête son cheval court sur ses jarrets.
— Que signifie cette tenue , monsieur le
commandant du peloton? dit-il. Cet homme se néglige, remettez-le à l'ordre, il avance
les genoux, allons donc, les épaules
plus égales, la poitrine en avant!.... et ces paroles du chef sont d'un effet terrible et funeste sur le cœur du soldat!....
À ce moment, ses lèvres tremblèrent convulsivement ; mais ce fut tout... Aucune autre trace de sa fureur ne se manifesta au dehors. Ses yeux seuls disaient à la fois le mépris, la haine, le dédain, et cette fierté qu'inspire un amour insensé, qui nous fait croire que le monde entier, c'est le cœur d'une femme, et qui est cause que nous voulons être partout à la première place, nous mettre au-dessus de toute position sociale, et nous placer enfin plus haut que tous rivaux et que toute gloire.
Mais était-ce donc un simple commandement qui avait pu jeter Bronine dans celte exaspération ? Oh ! non , sans doute , et c'est qu'il devinait déjà tout ce qui se passait dans
l'ame du colonel, et les basses tracasseries, et les misérables vengeances dont il allait être l'objet! — Aussi, quand de retour à l'état-major, on le fit venir de nouveau à l'exercice, il ne put s'empêcher de regarder son tyran avec une arrogance insultante; et oubliant à la fois, son devoir, sa mère, la princesse, il lui dit d'une voix altérée , mais menaçante : « — Colonel, ne me tourmentez pas ainsi longtemps, il ne vous en sera pas mieux pour cela. Je vous le répète , ne me tourmentez pas. »
Et sa baïonnette trembla sur son fusil , et rendit un bruit trop éloquent, mais ce mouvement ne fut pas aperçu du colonel. Son cheval venait de se cabrer sous lui , et il s'était éloigné, soit qu'il n'eût pas la force de le diriger, soit qu'il ne se sentît pas le courage d'affronter le regard de son soldat.
Eh! qu'importait d'ailleurs ce mouvement de menace? la discipline sur laquelle s'appuie la tranquillité sociaie avait été violée, et c'en
était assez pour donner au colonel le droit d'être inflexible; lui, qui avait au cœur un secret poignant — et cette parole : il ne vous en sera pas mieux...
Et delà, il se porta en avant, et sa voix dure et menaçante retentit par les rangs. .
Alors, on vint au soldat Bronine, on lui arracha son fusil , et on lui ôta son uniforme. .
— Assez, laissez-le, s'écria de l'autre côté du front le colonel, après quelques secondes; assez.... puis s'approchant du commandant du bataillon, et faisant signe à l'aide de camp, il leur dit avec une visible agitation:
— Qu'on ne l'envoie plus à l'exercice , qu'on ne le mette plus d'ordonnance, qu'il fasse ce qu'il veut, qu'il porte le frac, qu'il
aille où il lui plaît , enfin laissez-le en repos.
Quelque chose de ressemblant à une larme roula dans ses yeux. Il fit tourner brusquement son cheval, lui enfonça ses éperons au ventre, et disparut
En revenant de l'exercice, quelques soldats faisaient entre eux de précieux raisonnements touchant l'avantage et la supériorité d'une grosse chemise sur une finet Leurs pensées n'allaient pas plus loin et leurs paroles étaient gaiement assaisonnées de ce sage et vieux dicton consolateur :
Un battu en vaut deux qui ne l'ont pas été !
Il faisait déjà sombre.
C'était dans une des meilleures maisons de paysan, dans une chambre arrangée avec ce soin minutieux que témoigne seule la sollicitude maternelle , et brillamment ornée de ces magiques bagatelles, de ces mille dons qui
n'ont de valeur réelle que pour l'amour qui les donne ou les reçoit; mais à peine était-il possible de distinguer çà et là quelques-uns de ces objets, et encore n'était-ce que grâce aux rayons de la lune et à la lueur fumeuse et trouble d'une chandelle qui était placée dans ce qu'on était convenu d'appeler l'antichambre.
Par terre était jeté un uniforme de soldat , et par-dessus une chemise déchirée du haut en bas comme si on l'avait fait exprès dans un accès de colère convulsif. Paul , vieux serviteur comme il n'y en a plus , n'osait rien ranger , et sans mot dire et regardant furtivement à la porte, il essuyait ses yeux avec sa manche.
Bronine , lui, était couché sur un divan turc , la figure enfoncée dans un coussin brodé par la princesse elle-même , et si de moment en moment il n'eût tourné la tête du côté de la fenêtre comme pour deviner le temps malgré l'obscurité, et si parfois encore il n'eût
fait un mouvement d'épaules à croire qu'il ressentait au dos quelque douleur, on aurait pu supposer qu'il dormait.
Il y avait déjà longtemps pourtant que son vieux valet de chambre, qui était bien aussi son tuteur, tant il l'aimait, avait la ferme intention d'entrer. Enfin il se décida, passa doucement le seuil de la porte , s'approcha du divan , et après l'avoir considéré silencieusement pendant quelques instants , il lui dit d'une voix ferme encore, mais grosse de sanglots :
— Voilà , monsieur, un billet pour vous. On l'a apporté quand vous étiez à.... Il s'arrêta, comme effrayé de ce qu'il aliait dire; et changeant sa phrase : C'est ce matin, repritil, que la princesse l'a envoyé.
Bronine tendit la main sans lever la tète,
prit le billet, le serra conlre sa poitrine ,
mais n'essaya pas même de le lire.
Paul s'en retourna tristement , et tout retomba dans le silence.
Mais un quart d'heure ne s'était pas passé, que Paul rentra de nouveau , et cette fois avec précipitation et sans ménagement.
— Madame est arrivée , dit-il , madame votre mère l
— Ne lui dis pas ! s'écria Bronine en bondissant sur son séant , et il retomba anéanti.
Qu'avait-il à trembler, le malheureux ! ah ! c'est qu'il y a des larmes et des sanglots qui nous font même peur en mourant ! — Et d'ailleurs , n'avait-elle pas déjà tout appris? elle ne venait jamais si tard !
Paul lui passa son uniforme, jeta dans un coin la chemise qui était là, apporta une lumière , et la chambre éclairée tout à coup , on vit briller, appendu à la muraille, le cadeau de sa mère, le cadeau de son jour de naissance, le précieux yataghan!
Son fourreau était alors recouvert d'un nouveau velours vert, ses ornements d'or nettoyés, repolis, ses perles lavées , et celles qui manquaient remplacées....
Paul, en remarquant l'éclat perfide que jetait la lumière qu'il venait d'apporter, se hâta de mettre l'abat-jour au chandelier, et alla le poser dans l'endroit le plus reculé, afin qu'aucun rayon lumineux ne vînt, en présence de la mère, tomber sur Je visage du malheureux fils.
— Sachinka, mon ami Sachinka , criait déjà de l'autre côté de la porte Nathalie Stepanovna , et avec un son de voix qui témoignait la plus vive émotion.
Bronine éprouva un tremblement involontaire, et avant d'aller à sa rencontre, un soupir convulsif s'échappa de sa poitrine et répondit lugubrement à cet accent de joie et de bonheur. On aurait dit que son aine croyait avoir épuisé toute la coupe de souffrances que Dieu nous impose sur la terre, et qu'elle avait peur
de ce nouveau calice d'amertume qui lui était offert.
— Sachinka, tu as ta grâce, ta grâce, entends-tu bien! lui dit sa mère en entrant et en se jetant à son cou avec toute la vivacité et le feu de la jeunesse. Le prince vient de recevoir tout à l'heure une lettre de Saint-Pétersbourg qui lui annonce cette bonne nouvelle , et avant peu elle sera mise à l'ordre du jour.
Des larmes de bonheur coulaient le long de ses joues, et elle étouffait de ses baisers son Bronine qu'elle aimait tant!... Mais lui! qui certes n'eût pas résisté à la douleur maternelle, aux sanglots que lui aurait arrachés son malheur, restait muet, impassible, en face de cette joie que ie destin semblait lui jeter avec ironie; c'était comme un défi qui l'irritait, et contre lequel il se raidissait de tout ce qu'il lui restait d'énergie.
— Allons , mon ami , dépêche-loi , on nous attend pour souper, continua Nathalie Stepa*
novna, heureuse à ne pas croire à un chagrin possible; l'excellent prince nous engage à venir ce soir boire du vin de Champagne. Oh ! comme il est content ; et la princesse , tu dois t'en douter, n'est-ce pas? -— Et ici elle prit un sourire bien fin qui lui disait discrètement qu'elle l'avait deviné. — Mais bientôt en se retournant machinalement :
— Pourquoi fait-il si sombre chez toi ? ditelle.
— Il fait assez clair, ma mère, répondit Bronine en baissant la tête sur la main qu'elle lui tendait.
— Du reste , ne perdons pas de temps , allons!
— Je ne puis.... je dois voir le colonel
— Eh! pourquoi, mon ami?
— J'ai besoin de voir le colonel , ma mère. Le malheureux essayait de renforcer sa
voix, et il regardait son yalaghan avec une morne (ixité.
— Oh ! ne t'inquiète nullement de sa permission , reprit Nathalie Stepanovna , il
est si aimable, si bon! Puis demain,
sais-tu, nous ferons chanter un Te Deum, et comme je prierai pour toi , grand Dieu ! .. . — Mais, mon ami, tu as quelque chose qui le tourmente; je vois bien que tu n'es pas content.
— Je suis content, ma mère; et pourquoi ne le serais-je pas? dit Bronine en lui prenant encore la main en signe d'attestation de ses paroles.
— Je l'ignore ; mais tu viens , cher enfant , de me serrer la main avec une émotion qui m'a fait mal... — Et elle embrassa de nouveau son fils avec cette force maternelle qui semble toujours une protection.
Il résista cependant, et Nathalie Stepanovna, remarquant sa pâleur, lui dit avec une douce sollicitude qui ne pouvait encore se faire triste, tant la joie s'était emparée de tout son cœur!
— Serais-tu malade, mon bon ami? Où souffres-tu, dis-le-moi?
— J'ai beaucoup marché aujourd'hui et je suis fatigué , répondit Bronine; mais , ne vous inquiétez pas, ma mère, tout cela sera passé pour demain.
Le cœur humain a d'étonnantes bizarreries. Ce fils si tendrement aimé s'effrayait à la seule idée de voir sa mère inquiète sur sa santé, et en même temps un projet terrible, et qui devait le tuer, prenait racine en son cœur, et venait peu à peu se trahir sur son visage.
Mais Nathalie Stepanovna ne voyait, ne devinait rien; la chambre était si peu éclairée, et puis la vieillesse de ses yeux, et sa joie immense , et le chagrin impossible qui l'attendait étaient autant d'obstacles qui l'aveuglaient et l'empêchaient de soupçonner la triste vérité. Aussi finit-elle par se rendre à cette raison qu'il ne pouvait la suivre, tant il était
fatigué, qu'il lui fallait se reposer, et que le lendemain tout serait oublié.
— Mais pourquoi, du moins, lui dit-elle encore, ne fais-tu rien dire à la princesse?
— Saluez-la bien de ma part , et remerciez-la pour son tendre intérêt.
Il prit une troisième fois la main de sa mère, la pressa contre ses lèvres, et la pauvre femme, pleine de confiance , l'embrassa tendrement , et s'en retourna avec la même joie qui l'avait amenée.
— Ainsi demain , mon cher fils , lui ditelle en s'éloignant , nous irons tous à la messe ensemble !
— Demain, ma mère, fit Bronine avec un dernier et courageux sourire.
La calèche partit, et bientôt tout redevint silencieux. On entendait seulement par intervalle les hurlements des chiens qui s'appelaient et se répondaient.
— Paul, couche-toi, dit enfin Bronine , je me déshabillerai seul.
Une heure, et une heure bien longue, se passa , et alors la respiration bruyante de Paul vint hautement attester son sommeil.
Bronine marchait par la chambre, regardait machinalement tantôt la fenêtre , tantôt la muraille , ou plutôt ne regardait rien. — Mais tout à coup il s'arrêta en face de son yataghan et le considéra avec une ténacité sauvage et une joie féroce!.... Oh! dans ce moment on ne retrouvait plus rien du jeune cornette, pas un trait de ressemblance!... Il ne restait plus de ce beau et riant jeune homme d'autrefois que ses cheveux, qui n'avaient jamais été coupés selon la forme, et qui , malgré leur état de désordre, avaient conservé leur premier lustre, leur ancienne finesse. C'était là seulement que l'illusion durait; et une jolie femme, si elle avait pu ne pas voir
l'effrayante expression de sa figure , aurait encore pris plaisir à considérer ces ondoyants et magnifiques reflets, à enfoncer complaisamment ses doigts caressants dans ces boucles si épaisses , à les relever avec une volupté magnétique , à les disperser avec une sorte de frénésie , et enfin à rougir et à se troubler en les admirant.
Mais lui, Bronine, venait de renier tous ses beaux rêves; l'amour était loin, et une violente tentation le harcelait , le prenait , le tenait. Il n'y avait pas moyen d'y résister, et il détacha brusquement le yataghan de la muraille.
La lune partageait alors en deux parties la large rue du village; c'étaient comme deux
rubans, l'un clair, l'autre obscur et sur
cette ligne qui semblait l'image de la fin de la vie et du commencement de la mort , se mon-
tra plusieurs fois, et disparut presque aussitôt l'ombre du soldat. — Mais ce fut tout, ce soirlà; car la sentinelle marchait devant le logement du colonel, — et puis la peur du déshonneur et le mépris de soi-même sont une barrière invincible à franchir, et la nuit, surtout , quelque chose arrête l'homme sur le bord de l'abîme où il prétend se précipiter ! !
Ce jour-là , c'était fête au village; la messe sonnait , et peu à peu apparaissaient dans la rue les soldats , les paysans , les paysannes. — Ceux-ci avaient attaché à la ganse de leurs chapeaux, un bouquet de fleurs jaunes ; celleslà avaient tressé leurs cheveux avec un ruban ;
et beaucoup, tout en se rendant à l'église , se dandinaient paresseusement et avec un sentiment de convoitise, clignaient de l'œil vers le cabaret fermé. — Le temps était superbe; c'était un de ces moments inexprimables , où vivre ne signifie plus se souvenir , agir ou espérer, mais simplement respirer, contempler le ciel , la verdure, les fleurs!
Le Beau Glaive roulait doucement ses eaux limpides et argentées; une pluie fine glissant à travers les rayons du soleil , avait arrosé la terre , et l'arc-en-ciel comme une écharpe de gaze faisait à l'borizon une magnifique ceinture.
Alors , dans le lointain , on vit se diriger du côté de l'église, une calèche à six chevaux, de laquelle s'élevait un élégant chapeau avec un voile, qui voltigeait au vent , et chacun se dit, l'amour sur les lèvres : voilà son altesse
et sa lille puis, presque en même temps, on
reconnut le colonel qui sortait de son logement;
il avait l'air triste et sombre , et avant d'avancer il se retourna, et dit à celui qui le suivait: Réconciliez-moi avec lui , j'y tiens absolument.
Et après ces mots, toujours absorbé dans sa pensée, il prit lentement le chemin de l'église; mais à peine avait-il fait quelques pas, qu'il se trouva face à face de Bronine , sans schako , l'uniforme en désordre , le visage
contracté et avant qu'il eût proféré une
parole, la main gauche de celui-ci tombait avec une force gigantesque sur son épaule, le clouait à sa place; la lame du yataghan brillait au soleil, et rapide comme l'éclair , s'éclipsait soudain
. . . Le cornette était vengé!
La messe sonnait encore, mais personne n'allait à l'église. Une foule immense était là , qui faisait cercle, avide et curieuse , et ceux
qui étaient en arrière se pressaient , se poussaient , s'élevaient sur la pointe des pieds pour jouir de ce spectacle affreux.
Quelques officiers bien vite accourus soutenaient la tête de leur colonel , pendant que le médecin , couvert de sang , cherchait à recoudre une blessure horrible; — à trois ou quatre pas , des soldats qui s'étaient emparés de l'assassin, le garrottaient sans pitié ; mais celui-ci était silencieux, immobile, et comme insensible à ce qu'on lui faisait : cependant, tout à coup sa pâle figure se raviva et éprouva une sorte de tressaillement, ainsi que le cadavre qu'on soumet à l'étincelle galvanique, la rougeur parut sur ses joues, et les larmes
coulèrent abondamment de ses yeux ! sur
le seuil de l'église on faisait revenir à la vie deux femmes, et le malheureux les avait vues !
Bientôt même la douleur se fît jour, et d'une voix déchirante, il s'écrit : — Ma mère !
ma mère! Il murmura encore un autre
nom, mais nul ne put bien le comprendre.... il l'avait avalé avec ses pleurs!
Quelques jours après , le bruit sourd des tambours entourés de drap noir annonçait l'enterrement du colonel, et ses funérailles offraient, sinon de sincères, du moins de magnifiques et d'officiels regrets. Les soldats , le fusil renversé, les officiers, le crêpe à l'épée, conduisaient leur chef à sa dernière demeure, et quand le convoi fut arrivé, on rendit au corps les honneurs militaires. — Et puis , tout fut dit. — Ces honneurs, beaucoup sont à les envier, c'est pour eux comme une dernière résonnance de vie; c'est quelque chose, comme une trace qu'on laisse sur la terre.
Une heure se passa , et le même bataillon qui avait escorté le cercueil du colonel s'aligna dans la plaine pour une autre cérémonie.
Devant le front, entre cinq soldats, était gardé à vue un autre soldat , sans fusil et l'uniforme jeté sur son épaule , plutôt qu'endossé.
Le bataillon présenta les armes.
L'aide de camp lut à haute voix la sentence, et tout de suite après on entendit le commandement :
Rangez-vous sur deux lignes, les armes au repos.
Et alors , on apporta dans les rangs de frai-
ches baguettes, et parmi les soldats, les uns, en les prenant, les firent voltiger dans les airs avec grâce et adresse, et les autres, plaisantant cruellement sur leur camarade , se mirent à fredonner :
. Voilà le temps venu de se promener par une allée verte. »
Les tambours battirent, et le patient fut conduit dans cette allée
Plusieurs des officiers se détournèrent
Derrière les rangs se promenait le médecin, et près de là une charrette attendait. . . .
Je ne sais trop ce que devint la princesse. Cette brillante étoile s'est perdue pour moi ;
elle a disparu de l'horizon , comme pour nous disparaît l'avenir dans l'obscurité du ciel et du jour de demain; peut-être a-t-elle cherche la solitude comme un refuge à sa douleur; peutêtre, pour oublier, a-l-elle essayé du monde et de ses étourdissantes (êtes! ! ! Je sais seulement que pendant longtemps elle venait chajour sur les bords du Beau-glaive, prier et pleurer près d'une pierre de granit entourée d'une grille en fer , et qu'une fois entre autres, elle s'enfuit avec épouvante de ce lieu solitaire, à l'aspect d'une vieille femme décrépite, que deux laquais soutenaient sous les bras , d'une espèce de fantôme bizarre, ayant la mort sur la figure , et des fleurs sur la tête.
Ce squelette coiffé de roses, cet être qui faisait mal à voir vivre, tant le malheur l'avait brisé, s'était, ce matin-là, éveillé de bonne heure (si l'on peut appeler sommeil cet engourdissement maladif des membres), et s'é-
tant levé sur son lit , il s'était écrié avec cet air de bonhenr et cette joie d'autrefois :
— Eh bien, c'est aujourd'hui le jour de naissance de notre enfant, de Sachinka... donnez-moi vite une robe neuve , un bonnet paré,
des fleurs donnez-moi aussi leyataghan,
je lui en ferai cadeau, et, quoi qu'on dise, il lui portera bonheur!