‹ Le zodiaqueChapitre 1 sur 30 · Le zodiaque · texte numérisé non relu

Le zodiaque

Je marche dans la nuit par un chemin mauvais, Ignorant d'où je viens, incertain où je vais.

(Premières Méditations.)

Je comprends la ferveur du zèle qui s'applique Au rude manîment de la chose publique, Et j'admirai toujours qu'un homme demandât Au vote populaire un si pesant mandat.

Voilà, qu'après cinq mois envolés comme un rêve, La voix du Moniteur, impérative et brève, Ainsi qu'à des reclus la cloche du couvent , Crie aux législateurs : En avant ! en avant ! Allez donc, piétinez dans les mêmes ornières. Athlètes condamnés aux formes routinières, Élaborez d'abord, avec grand appareil, La réponse au discours émané du Conseil ,

Des collègues nouveaux épluchez le diplôme :

Puis Guizot remplira de sa voix de fantôme

Le pandémonium où, sous de hauts lambris,

Il vient comme Satan, parler aux noirs esprits.

Outre le sédiment de l'histoire passée,

Vous remûrez encor, d'une fourche émoussée.

D'immondes lâchetés, des pactes clandestins ;

Mais s'il n'est combattu par des coups plus certains.

Vous n'écraserez pas le Pouvoir aux neuf têtes ,

Lutteur déshonoré qui rit de ses défaites.

Sachant bien que, dût-on le rejeter plus bas.

En tombant sur la boue, il ne se blesse pas.

Avant de parvenir au budget de clôture

Dont l'ogre du Pouvoir s'arroge la pâture,

Que d'épineux chemins il vous faudra frayer !

Que d'arides détails seront à déblayer!

Faut-il que le hasard vous donne pour collègues.

Tant de rhéteurs diffus, d'improvisateurs bègues.

De harangueurs sans voix qu'on entend toujours trop !

Pour un discours de Thiers ou d'Odilon Barrot,

Combien de Peyramonts , à faconde importune, Expectorent sur vous du haut de la tribune Les pituiteux sermons dont ils sont toujours pleins. Hélas, oui! votre tâche est rude, je vous plains.

Je te plains, toi surtout, homme de poésie : Pourquoi, quittant la table où l'on sert l'ambroisie , Aux terrestres banquets es-tu venu t'asseoir? Vase d'élection ! séraphique encensoir Où brûla si longtemps le parfum du lévite, ^ Quelle fatalité t'a pu changer si vite

En un réchaud vulgaire où de profanes mains

Attisent le brasier des intérêts humains?

Ah! du monde idéal où rêvaient tes extases,

Pour venir habiter l'officine des phrases ,

Quel démon t'insuffla son conseil surborneur ?

N'étais-tu pas heureux de ton premier bonheur?

Les dieux semblaient pour toi n'avoir plus rien à faire ;

Jeune, ardent, Raphaël du monde littéraire^

Tu pouvais assouvir les plus coûteux penchants;

s LE ZODIAQUE.

Tout ce que célébraient tes extatiques chants, Tout ce que peut à l'homme accorder la fortune, Des prés, des bois, des lacs argentés par la lune. Des rochers, des vallons, tu l'avais du destin; Si tes vœux sélançaient vers un climat lointain , Tu disais, en sortant de la couche à'Elvire : Qu'on attelle mon char, qu'on arme mon navire; Et bientôt tu marchais comme Chateaubriand, Comme un nabab d'Europe, à travers l'Orient.

Te voilà maintenant esclave sur la terre ; Le peuple électoral t'a fait son tributaire^ Et ce maîlre absolu qui ne transige point Te donne pour prison ou Paris ou Saint-Point.

Il faut bien l'avouer, le ciel, dans sa largesse. Rarement au génie assortit la sagesse ; Dédaigneux des vrais biens qui sont à nos genoux. Nous courons vers les faux qui s'éloignent de nous : La fièvre politique, incessante torture.

Lancine les enfants de la littérature,

La gloire est le moyen, le pouvoir est le but.

Pour la chambre des Pairs on part de l'Institut,

Et le moindre Lebrun, écrivain réfractaire.

Rêve un siège à la Chambre ou même au ministère.

Quand tu nous fis bondir à tes premiers accords ,

Entre les noms fameux qui surgissaient alors

La France en comptait trois qui sortaient de la ligne,

Trois poëtes, Hugo, Béranger, Delavigne.

Ces derniers, si ce leurre eût pu les émouvoir.

N'avaient qu'à faire un pas pour monter au Pouvoir;

Favoris, l'un du prince et l'autre de la France,

Ils n'eussent point failli dans leur haute espérance.

Et leur candidature eût trouvé pour parrains

Tous ceux qu'électrisaient leurs lyriques refrains.

Eh bien! l'un dans sa foi, poëte opiniâtre,

Jusqu'au bout, pour tribune, adopta le théâtre,

Et, près de s'envoler dans les cieux entr'ouverts,

D'une œuvre inachevée il murmurait les vers;

L'autre, loin des jongleurs de la grande semaine.

no LE ZODIAQUE.

Glorieux villageois, resté dans son domaine,

Sous un calme Tibur se dérobe à l'ennui

Du monde officiel qui pèserait sur lui;

Parfois il court vaguer dans les Lois limitrophes.

En jetant la sagesse au moule de ses strophes,

Et laisse ainsi flotter son nonchalant destin,

Protégé par le ciel et l'heureux Perrotin.

Non moins insoucieux d'un trône imaginaire,

Hugo, longtemps comme eux, se contint dans son aire.

Et, sans être gêné par ton vol spacieux,

Avec toi partagea les poétiques cieux.

Hélas! il s'est lassé de nager dans sa gloire;

Son front lui sembla nu sans la palme oratoire ;

Le même tentateur qui vint te conseiller

Hérissa d'aiguillons son nocturne oreiller;

Il voulut, descendant au champ parlementaire.

Balancer, comme au ciel, ton destin sur la terre.

Et deux aigles, déchus du type souverain^

Trébuchent aujourd'hui sur le môme terrain.

Déplorable vertige î à ton funeste exemple

Bien d'autres sont tombés du pinacle du temple,

Bien d'autres tomberont; le Parnasse apostat

Envahit la tribune et le conseil d'Etat;

Les arts aux dignités servent de vestibule;

De son trépied sacré, sur la chaise curule,

La sibylle s'élance en reniant son Dieu,

Et Corneille n'est rien s'il n'est pas Richelieu.

Ce n'est pas cpie je veuille, en nos jours de tempêtes,

Du devoir politique exclure les poêles;

Mais qu'ils ne jettent pas leur solennelle voix

Dans l'orageuse enceinte où s'agitent nos lois;

De la sphère étoilée où le c;el les installe,

Dominant des partis la secousse brutale,

Qu'ils épanchent sur nous des torrents de clarîé;

Qu'ils nous prêchent d'en haut la foi, la liberté,

La justice, l'honneur, les grands cultes de l'âme,

Décalogue éternel que le monde réclame ;

Que du sommet d'Horeb, de nuages couvert.

Ils instruisent le peuple errant dans le désçrt;

Je reconnais en eux la race des prophètes ;

Mais à chacun son œuvre et que les paris soient faites.

Glorieux d'accomplir leurs hautes missions.

Dans un dédale ohscur d'âpres discussions,

Qu'un funeste désir jamais ne les égare ;

Dante, Sheakspear, Milton, Hésiode, Pindare,

Ke sont pas des Chatam, des Pitt, des Mirabeau,

Et leur rayon de gloire est encore assez beau.

IN on, le ciel ne met pas dans une même tête Le sang-froid politique et l'élan du poëte; Ce n'est pas pour briller que l'on parle au sénat, Jamais ii;rand écrivain n'est srand homme d'État. Cicéron^ vétéran rompu dans la pratique, Fut le jouet d'Octave, imberbe politique ; Démosthène, avant lui, se vit de sa hauteur. Renversé par Philippe, inhabile orateur ; Villèle, qui parlait comme un Gascon créole, Brisa Chateaubriand, le dieu de la parole. Va, sur toi plus longtemps, cesse de t'abuser;

C'est en vain que tu veux te dépoétiser, Range-toi parmi ceux que Dieu ne fit pas naître Pour labourer le champ dont le peuple est le maître, Reconnais que tes doigts ne sont pas familiers Avec l'œuvre imposée aux actifs journaliers ; Tu te tais, chaque fois que ces hommes utiles Entrent dans le chantier des sujets mercantiles, Sitôt qu'il faut peser par chiffres positifs , Le timbre, les octrois^ la douane, les tarifs. Quand tu viens épancher tes paroles de flamme Sur l'huile de colza, le sucre et le sésame, Le plus lourd avocat. Basque ou Périgourdin, A ton incompétence impose son dédain ; Dès que sur ce terrain le débat se déroule, Dessauret du Cantal , Boulay du Var et Poulie Te culbutent sans peine , et ton noble laurier Fléchit sous le bon sens d'un manufacturier.

Je sais que, déployant ton immense envergure , Tu planes tout à coup sur cette foule obscure,

Quand la Chambre , souffrant de se traîner si bas , Vers une haute sphère élève les débats ; Nul, sans en excepter un seul dans cette enceinte^ N'éclata d'une voix plus hardie et plus sainte Chaque fois qu'il fallut de chaleureux élans Pour venger notre gloire ou nos droits chancelants. A ces graves moments tu triomphes sans doute. Et devant ta parole on s'incline , on écoute ; Mais comme tes discours, si différents des leurs. S'illuminent d'éclairs, d'images, de couleurs; Dans ta parole ardente , à grands flots dépensée , Chacun s'arrête au style et nul à la pensée , Sans même rechercher, en voyant leur dehors, La charpente qui peut soutenir tes décors ; A des dilettanti tu sers de virtuose ; D'une oreille d'artiste on écoute ta prose Comme on écouterait avec ravissement Une lyre, une harpe, un sonore instrument; Le rebelle auditoire aveudément s'obstine A retrouver en toi le même Lamartine

Qu'il relit chaque nuit imprimé sur vélin , Et toujours le tribun est pour lui Jocelyn.

Ce qui te nuit encor, ce qui te défend d'être

L'homme que les partis adoptent pour leur maître,

C'est l'instabilité de tes affections,

Le tourbillonnement de tes convictions,

C'est de marcher sans fin vers un but illusoire

Comme ces Girondins dont tu traces l'histoire.

Hommes de probité, de courage, de foi,

Comme toi généreux, aveugles comme toi.

Sans guide^ sans bâton, sans connaître la route,

S'élançant à travers le royaume du doute.

Ne sois donc pas surpris si, même en t'admirant.

On te laisse, à l'écart, dans ton sublime rang.

Et si tu restes seul au milieu de l'arène.

Rêvant, comme autrefois, à rombre d'un vieux chêne y-

Illustre voyageur entre tous les partis.

Que de fois, oubliant le point d'où tu partis,

Ebloui tout à coup par un nouveau système,

Tu rebroussas chemin et marchas sur toi-même !

Toujours ta politique agit en contre-sens

Et plante son drapeau sur des soldats absents.

De ton pèlerinage esquissons le sommaire :

La Légitimité te fait son mandataire,

Mais Berryer était là, Berryer, son grand appui.

Et ton astre éclipsé recule devant lui.

Alors jetant les yeux sur Janvier et Lagrange,

Du parti social tu formes la phalange :

Puis, tandis que Guizot, un moment isolé.

Déserte ses amis pour combattre Mole,

Dans l'espoir de guider leur foule moutonnière,

Chez les Conservateurs tu plantes ta bannière;

En effet, leur transport t'accueille, tu te vois

Au club Lemardelay hissé sur le pavois.

Et d'abord la fortune à leur tête chevauche.

Quand Guizot reparaît^ et tu fuis vers la Gauche;

Mais là Thiers et Barrot^ couple prédominant,

Ne veulent t'accppler que pour leur lieiUenanL;

A M. DE LAMARTINE. il

De là tes fiers dédains pour cette Gauche ingrate :

En sarcasmes amers ta virulence éclate,

Et dans le Bien public, pour la faire déchoir,

Tu ne lui donnes plus pour drapeau qu'un mouchoir.

Maintenant dans la Gauche encor plus tu t'enfonces ;

Chaque jour ton journal nous lance des semonces.

Incrimine le Centre, adresse aux radicaux

De fulminants appels qui restent sans échos ;

Transportant tout à coup, dans ton ardente ivresse,

Les montagnes d'Irlande aux plaines de la Bresse,

Monté sur une table, à l'instar d'O'Connel,

Tu convoques, sans bruit, un meeting solennel

Où trente vignerons se rendent à la file.

Et ton œil de poète en compte trente mille.

Voyageur tourmenté ! dans la voie où tu cours Sais-tu bien où tu vas en avançant toujours ? Vers les lieux que tu fuis ce cercle te ramène, Et de l'extrême Gauche, éclatant phénomène. Tu reviendras encore à l'autre extrémité.

A ton point de départ^ la Légitimité.

C'est là qu'il te fallait rester comme poëte :

Au lieu de promener ta fortune inquiète

A travers des chemins rocailleux et tordus,

Que n*eusses-tu pas fait, dans ces quinze ans perdus,

Si, fidèle à ton culte, à ton beau caractère,

Tu fusses demeuré sur le mont solitaire

Où le ciel t'avait mis, comme un prophète en pleurs.

Pour lui porter le cri des terrestres douleurs !

Ta cithare était due à d'augustes reliques;

Quel hymne eût frissonné sur tes cordes bibliques.

Au souvenir d'un trône en poussière tombé.

D'un roi par le malheur et par l'âge courbé,

Fuyant son vieux palais pour une hôtellerie.

Remplissant de son deuil l'Ecosse et la Styrie,

Ne léguant à ses fils, pour sceptre souverain.

Que le bâton d'exil d'un vieillard pèlerin î

Merveilleux supplément à tes premiers cantiques,

Lamentable sujet d'angoisses prophétiques,

Telles que sur Sion Jérémie en sema.

Telles qu'en répandit Ossian sur Selma !

Mais non, depuis quinze ans ta vue est fascinée.

Ah ! qu'il a mieux rempli sa large destinée, Cet homme, comme toi pétri d'un pur limon. Celui que tu nommais mortel^ ange ou démon ! Dans l'éclat de sa vie, exilé volontaire ; 11 rompt avec le monde, il quitte l'Angleterre, A la chambre des lords il jette ses mépris; Insensible aux hourras des wigs et des tory s, A l'espoir de monter au conseil britannique. Sur son aile, à la fois divine et satanique, Il s'élance à travers les peuples suscités, Laissant des traits de feu sur le front des cités , Cherchant avec fureur la sainte poésie En Italie, en Grèce, en Europe, en Asie ; Il réveille à grands cris le dernier rejeton Des ossements couchés aux champs de Marathon; Puis après qu'aux destins de l'héroïque Hellène Il a donné son âme et sa dernière haleine,

Sous un dais de lauriers que la Grèce lui tend,

Il expire pour elle en la ressuscitant;

Voilà ce qu'il a fait. Et toi, sillon de flamme,

Qui creusais comme lui les abîmes de l'âme.

Qui déployais ton vol sur les mêmes hauteurs ;

Phare d'intelligence aux foyers réflecteurs,

Que saluaient de loin les fervents équipages ;

Prophète dont nos cœurs divinisaient les pages.

Même quand leurs lambeaux ne s'ofl'raient à nos yeux

Qu'en mots interrompus, en points mystérieux;

0 douleur! perverti par une impure idole,

Tu brises, de tes mains, ta splendide auréole ;

Tonnerre soutiré par des pointes de fer.

Dans le sol ténébreux tu tombes sans éclair;

Liberté, poésie, avenir, renommée.

Tu quittes tout cela pour un peu de fumée

Qui se perd dans la nue en bleuâtre flocon,

Pour être Député de Bergue ou de Mâcon.

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Les Poissons.

A M. ÏHIERS.

Vis unita fortior.

JEIXEVS SEKECA.

Au temps où Manuel luttait à la tribune,

Un jeune homme inconnu, sans titre, sans fortune,

Las de s'emprisonner dans un barreau lointain,

Au milieu de Paris vint jeler son destin.

Il n'avait même pas le frivole avantage

De ces dons du hasard, assortis au jeune âge.

Des traits grecs ou romains, des formes d'Apollon,

Qui séduisent parfois au milieu d'un salon,

i LE ZODIAQUE.

Encor moins celle face aux aspôrités rudes,

Cet air cyclopéen qui plaît aux iniiltiludes,

L'imposanle laideur qui rendail presque beau

Le masque rocailleux du fauve IMirabeau ;

Sa taille était minime et sa voix exiguë;

A travers le cristal qui pesait si^r sa vue^

Nul ravon divergent ne sortait de ses veux:

Son front ne portait pas ce signe impérieux

Qui siégeait sur celui de Newton ou de Dante;

Mais ce front recelait une pensée ardente,

Mais ces yeux, par un sens quon ne peut définir,

Se plongeaient dans un vague et profond avenir,

Mais il sentait en lui cette nature ignée.

Cet instinct qui révèle une autre destinée,

Horoscope secret que cbacun porte en soi,

Et qui dit au berger : Un jour tu seras roi.

Comme au fond d'un cratère, il couvait dans ses veines

Le bouillonnant désir des sommités bumaines.

L'espoir de voir son nom subilenient grandi ;

Sun sang était celui dua enfant du Midi,

Celui du rrovcncal sorti du sol d'iloiiière, Le sang des deux Cliénier qu'il reçut de sa mère. Aussi, le même jour où, sans pompe arrivé. De la ville magique il foula le pavé; Sitôt qu'il entrevit, sans cligner la paupière, Ce monde de grandeurs, de fracas, de lumière, Dès qu'il put effleurer, de ses doigts palpitants. Ces arabesques d'or qu'il rêva si longtemps. Les villa, les hôtels aux sonores portiques. Les femmes , le pouvoir, les faveurs politiques, Le forum des Périer, des Chauvelin, des Foy, Au fond de sa poitrine, il dit : Tout est à moi !

Il fallait cependant mériter ce salaire : Assidu journalier de l'œuvre populaire.

Au sillon de la presse, indocile terrain. Pour la moisson future il semait le bon grain ; La nuit, encor brisé de cette œuvre aratoire. Saisissant le burin de la moderne histoire.

Sur (les feuillets de bronze il ciselait au vif Les fulgurants tableaux d'un drame convulsif Qui se tord sur un fond débâches et d'épées, De fronts resplendissants et de têtes coupées, De deuil, de liberté, de gloire, de terreur. Et d'où se dresse enfin le Consul-Empereur. En même temps, couvert par deux larges tutèles, Dans un cercle splendide il essayait ses ailes, Au monde politique il se frayait un rang, Ses patrons se nommaient Laffitte et Talleyrand ; Ce dernier, quarante ans, apostat de tout culte. Qui, tel qu'un vieux suppôt de l'alchimie occulte. Avait su tour à tour dissoudre à ses charbons Royaume, république, empereur et Bourbons ; S'il ne lui montrait pas, par juste méfiance. Les terribles secrets de sa noire science. Ces poisons corrosifs qu'il versa tant de fois Dans la tasse du peuple et la coupe des rois, llévélait cependant à son impéritie I.'^s rouages cachés de la diplomatie,

A M. TIIIEIIS.

Les cabinets d'Europe, aux rapports souterrains. Et pesait devant lui les noms contemporains. L'autre, homme de candeur, de probité rigide, Aux leçons d'Asmodée opposait son égide, Dans un noble sentier affermissait ses pas. Endoctrinait son âme à ne séparer pas.

Si le sort lui gardait une gloire future. Le pouvoir de l'honneur, le rang de la droiture. L'instruisait par sa vie à ne compter pour rien Le grand-homme d'État, s'il n'est grand citoyen.

Tout à coup le sol tremble et le Vésuve crève ;

Le peuple de juillet réalise ton rêve.

Aventureux jeune homme! Avec son bras nerveux,

Ce puissant enchanteur te prend parles cheveux

Et te pose debout sur le front du cratère;

A toi donc la tribune, à toi le ministère!

Entre ces deux hauteurs ta place est désormais;

Si lu tombas un jour de l'un de ces sommets,

On y vit remonter ta puissance plus forte; Un second contre-coup t'en renversa, qu'importe ! Le sort choisit souvent des favoris perclus Qui, tombés une fois, ne se relèvent plus; Mais les hommes doués d'une puissante fibre , Quand un choc imprévu rompant leur équilibre , Les arrache du faîte où marqua leur talon, Se redressent toujours au premier échelon.

Il n'eût tenu qu'à toi de rester dans ton aire,

Et de jouir aussi d'un pouvoir septénaire,

Si de ta politique abaissant les hauteurs,

Et pâle courtisan des plats génuflecteurs.

Tu n'eusses point roidi ton indocile tête

Contre la paix de plomb que d'autres nous ont faite,

A quel prix gardent-ils une ombre de pouvoir ?

Du fond de leur terrier s'ils osent se mouvoir,

A chacun de leurs pas que l'Angleterre compte,

Sur quoique point du g'obe ils inscrivent la honte,

Honte sur le Maroc, où la gloire a menti ! Honte sur le Texas, honte sur Taïti !

Mais, pareils à ces gens qui, poltrons dans la rue, Soulagent au logis leur colère bourrue.

Dans leur intérieur ils font des coups d'État, Fustigent le préfet, sanglent le magistrat, Frappent de défaveur quiconque avec courage A leurs improbités refuse un compérage; Déshonorant pouvoir monté sur deux ressorts : Despotisme au dedans, servitude au dehors î

Quelque infirme qu'il soit, il faut pourtant le dire, Par un bénigne temps, tout pouvoir doit suffire; Quand devant un vaisseau la mer calme se fend, Pour régir le timon c'est assez d'un enfant; Même en le méprisant alors on le tolère; Mais que le front du ciel se plisse avec colère. Que la tempête arrive en nuages épais, Alors tous ces preneurs de l'immuable paix.

Du haut de leurs fauteuils, pourris par leurs systèmes,

On les chasse, ou plutôt ils se chassent eux-mêmes.

Et le peuple éperdu, dans ses fiévreux transports,

Se jette avenglément entre les mains des forts.

Le jour donc (puisse-t-il être long à paraître!)

Où la France, perdant le bras de son vieux maître^

Tombera dans les mains d'une minorité.

Si l'État s'alarmait pour son autorité.

Si le fragile espoir de l'autre dynastie

D'un sanglant Culloden hasardait la partie.

Sans doute ce jour-là, le peuple soucieux

Sur nul autre que toi ne fixerait les yeux ;

Il se rappellerait qu'aux heures de tourmente

Ta fermeté surgit encor plus véhémente.

Qu'un sympathique nœud, réciproque soutien.

Unit intimement l'esprit public au tien.

Que tu grandis au feu de la triple journée.

Que la France nouvelle en toi s'est incarnée.

Que les États n'ont point de soutien plus fervent

Que ceux-là qui les ont heurtés le plus souvent ,

Qu'il est des factieux qui, dès que l'heure sonne , Meurent fidèlement sur les marches du trône, Et que le roi déchu n'eut jamais de rempart Plus fort que Martignac et que Royer-Collard.

Mais, quoique soutenu du \ote populaire

Aux extrêmes partis n'espère pas de plaire ;

Sans compter les fureurs du corps ultramontain,

Ce long troupeau qu'on voit, vers l'urne du scrutin,

Sous son pasteur Guizot marcher d'un pas docile,

Tous les conservateurs d'une paix imbécile

Ne changeront jamais leur superbe meneur

Pour l'homme qui ne veut la paix qu'avec l'honneur.

N'espère pas calmer les rancunes profondes

Ni de nos cavaliers ni de nos têtes rondes,

Des amis du vieux trône ou des républicains :

Les uns, pleurant encor le bon temps des Tarquins,

Et, sitôt qu'un éclair serpente dans la nue.

De leur royal messie attendant la venue.

Exécreront toujours Tinstrument vigoureux Des douleurs que Juillet accumula sur eux; Les autres, sans former une alliance entière, Rapprochent, il est vrai, leur extrême frontière, Et veulent bien offrir un utile concours, Bien que visant plus loin que le but où tu cours; Mais quelques-uns d'entre eux, imbus de rêveries, Et jetant leur semence au champ des théories, Se séparent de toi dont le discernement Ne pèse pas comme eux les choses du moment : Sans savoir les vertus que notre âge comporte, Ils prétendent lui mettre une charge trop forte. Et, pour hâter un temps possible, mais futur. Ils pourrissent un fruit qui n'est pas encor mûr.

De toutes les erreurs qu'une vieille rancune Te reproche sans fin, je n'en condamne qu'une; Ciw je ne parle plus de ces murs de Paris Qui môme en ce moment partagent les esprits.

Et, quoique Némésis l'ait frappé cVanathème, Peut-être ce rempart est encore un problème, Problème inquiétant qui, secourable ou non, Pour nous ou contre nous peut tourner le canon. Peut-être aussi qu'un autre, appui de la régence, De la crise d'alors eût subi l'exigence, Comme toi, dans son vote, il se fût abusé ; Mais, par le cri public, Septembre esl accusé: Tes amis les plus chers le disent à voix haute , C'est là plus que l'erreur d'un jour, c'est une faute ,' C'est un coup incessant qui, loin de s'amortir. Pèse de plus en plus sur l'écrivain martyr. Toi que la liberté prenait pour son Alcide, Comment as-tu porté ce coup liberticide ? Comment as-tu gêné de bâillons étouffants La Presse qui t'aimait entre tous ses enfants ? Hélas ! de tout esprit, fût-il encor plus sage. Un penchant à l'erreur est le triste partage ; Ou plutôt, admettons qu'en montant au pouvoir L'œil perd de temps en temps la faculté de voir.

a LE ZODIAQUE.

Et que certains objets, vus du point politique, Se montrent revêtus d'un mensonge d'optique ; Mais ce fut une faute : et sans doute qu'un jour Si le scrutin vainqueur proclame ton retour, Toi-même, confessant^ avec pleine franchise, L'erreur où tu tombas dans un moment de crise. Tu pourras, en faveur d'un temps moins agité, Adoucir de ces lois la vieille acerbité î

Ton crime d'aujourd'hui, c'est de quitter l'ornière. C'est de grouper deux camps sous la même bannière, De croire, qu'au moment d'un combat hasardeux. Si l'on est fort d'un bras, on est plus fort des deux : Si ce crime est le seul qu'évoque leur justice, Console-toi d'avoir pour fauteur et complice Tout homme de bon sens qui veut, de bonne foi, Atteindre un digne but, par d'autres ou par toi. Trop longtemps, bien qu'unis par les mêmes attentes, Une fausse tactique a séparé nos tentes ;

Un noble chef qui seul, dans nos rangs citoyens,

Avait, pour commander, des droits égaux aux tiens.

Aujourd'hui t'associe à la première place ;

Le triomphe est promis au nœud qui vous enlace;

L'ennemi, qui riait de nos longs désaccords.

Tremblera de nous voir marcher comme un seul corps;

Jusqu'ici nous avons, ainsi que des Kabyles

Prodigué nos exploits en charges inhabiles;

Mais ne formant qu'un bloc de nos deux escadrons.

Nous devons espérer de vaincre: nous vaincrons.

Tu ne parus jamais que dans un premier rôle : Ministre ou député, quand tu prends la parole Pour le peuple du Centre ou la minorité, Elle tombe sur tous avec autorité.

D'autres avec plus d'art font rugir leurs tonnerres. S'échauffent plus que toi dans leurs catilinaires. Et pensent accomplir un chef-d'œuvre éloquent. De secouer dans l'air ce sonore clinquant ;

Il te coûterait peu de remettre en pratique

Ce fatras oublié depuis ta rhétorique,

Mais tu connais, bien mieux que ces déclamateurs,

L'éloquence qui sied à nos temps prosateurs ;

La tienne est le parler commun aux gens du monde^

C'est une causerie incisive et féconde,

Un propos socratique où, par des traits mordants,

Tu dépouilles à nu les harangueurs pédants;

Tu les laisses, d'abord , suant par tous les pores,

Dégorger leurs poumons gonflés de métaphores ;

Puis, quand de tout ce gaz ils ont assez bouffi

Un ampoulé discours qu'ils lancent en défi,

Tu descends dans l'arène où pose leur extase ,

Etlà^ calme, poli, sans apprêts, sans emphase,

Comme tu parlerais dans ton propre salon.

De ton épingle d'or tu perces leur ballon.

Qui le croirait ! On dit que, sous ton auréole. Au milieu de ce monde où le repos s'immole.

Tu poursuis quelquefois de regrets complaisants

La thermale cité chère à tes premiers ans.

Eh ! sans doute ! malgré les biens dont tu regorges,

Tes honneurs, ton palais de la place Saint-Georges,

Il serait doux pour toi, sous l'humide janvier^

De dormir au soleil qui mûrit l'olivier,

De respirer, le soir, cette brise marine

Si caressante au front, si douce à la poitrine,

Ces parfums résineux, atomes ravivants.

Qui s'exhalent des pins secoués par les vents ;

Mais l'heure de t'asseoir n'est pas encor venue;

Pour toi la route est longue, avance , continue :

L'œuvre du député se perd dans l'avenir.

L'œuvre de l'écrivain est plus près de finir ;

De ce grand monument tu n'as construit qu'une aile.

Il te reste à bâtir la face parallèle.

Ta plume a fait jaillir en feuillets rutilants

Dix ans du dernier siècle aussi pleins que mille ans.

Nous avons vu passer ces grands éclats de braise

Qu'à la face du sol lança quatre-vingt-treize.

Les Danton , les Carnot , tous les géants d'alors. Les Girondins si purs, les Montagnards si forts. Fils de la république étouffés par leur mère ; Maintenant, prends ton vol du règne de Brumaire, Rallume les canons que l'empire traîna Sur les plaines d'Eylau , d'Austerlitz , d'Iéna, Des rives de Grenade aux bords de la Baltique ; Debout sur l'arc de gloire, au quadruple portique , Évoque, avec la voix des grands historiens, Les soldats du César , les vieux prétoriens Qui marchent sur les murs , et d'un pas militaire S'élancent de la base au sublime acrotère ; Déroule sous nos yeux cet immense tableau Qui sur le dernier plan rejette Waterloo. Ce n'est qu'en embrassant ces vivantes images Que tu te soutiendras sur le néant des âges ; Bien que ton nom se trouve incrusté sur l'orteil De l'homme éperonné que les yeux du soleil Rencontrent le premier dans notre Babylone, L'Éternité n'est pas promise à la colonne ;

A M. THIERS. i»

L'oxide rongera cet empereur d'airain Avec le nom de Thiers que signa le burin ; Mais en gravant Ion nom au bloc de cette histoire Il ne brillera pas d'un éclat transitoire, Car vous ne trouverez dans les âges anciens Aucuns fastes de peuple aussi grands que les siens ; Dans les modernes temps nul ne l'a surpassée Par la guerre et les lois, surtout par la pensée; Et de ce quart de siècle on aura souvenir Jusqu'au jour ténébreux qui viendra tout ternir, Jusqu'à ce qu'emporté par la loi centrifuge , L'irascible Océan, qui fit le vieux déluge, Anéantisse encor le dernier des humains, Avec le dernier livre imprimé par ses mains.

Imprimerie Lange Lévy et coaip., rue du Croissant 16, ancien liôiel Colbert.

SATIRES

RDUi

BARTHEI.EMY

Prix : 50 eeutimeN.

'âil

LALLEMAND-LÉPINE

Rue l'.icl.elidi , 52.

ET CHEZ MAiniKON, ÉDITEUR 4, RLE DU COQ-SAINT- HONOHÉ.

t'ôACi

làC Bélier.

La fè d\ Piero Fiavi inirodolta ed ogni civil arte; Ne glà sempre sarà che la via lunga Questi dai vostri popoli disgiunga,

JEaCSAL. LIBER., CailtO XV.

La foi du vrai Dieu y sera introduite, ainsi que tous les arts de la civilisation; le temps n'est pas loin où nous franchirons l'espace qui noua sépare de ces peuples.

Sid-Hadj-Abd-el-Kader-Achache, à toi salut ! Au moment où j'allais te porter mon tribut, Le Moniteur Baudouin, triste écho de la veille, M'annonce ton départ pour Toulon ou Marseille; N'importe ; au lieu d'entrer ici dans ton salon, Mon facteur le suivra dans Marseille ou Toulon. Voici plus de vingt ans que^ d'un style ironique,

4 LE ZOniAOUE.

Au bon Sidi-^Iahmoud^ ambassadeur punique, J'écrivis une lettre, et sus par son drogman Qu'elle avait déridé ce digne musulman, Car les Orientaux bonorent le jioète Comme un sage, un Taleb, un ami du Propbèle ; J'aime à croire qu'issu des Maures grenadins Tu ne lui jettes pas d'injurieux dédains, Et que, trouvant encore une faveur pareille. Mes vers pénétreront dans ta docile oreille, Pourvu que Léon Roche, introducteur ad hoc^ T'en explique le sens en langue du Maroc.

Tu nous semblais heureux à travers les croisées De Ion balcon plongeant sur les Champs-Elysées, Où le zèle soigneux de notre grand-visir S'efforçait de complaire à ton moindre désir; D'oii vient donc que, prenant congé des Tuileries, Tu disparus si tôt par les Messageries? Les uns ont supposé qu'un imprévu firman A pressé ton retour auprès d'Abder-Rahman; D'autres, que du climat la brumeuse froidure

Sous ton léger burnous s'insinuait trop dure ;

Mais non le ciel est doux, l'iiiver s'écoulera,

Cette année, à Paris tiède comme au Sabra,

Nul ordre n'est venu de l'Empereur ton maître.

Le nostalgique spleen t'avait saisi peut-être;

Qui sait? souvent, la nuit, des rêves obsesseurs

De ton cber Tétouan te montraient les douceurs,

Tes tentes, tes troupeaux traînant leur longue laine,

La cour de ta maison aux murs de porcelaine,

La terrasse du toit, les dattiers ondoyants,

L'antienne du muezzin ^ horloge des Croyants,

Tout ce qu'on ne voit pas dans les villes françaises.

Non, la foule se perd en vaines hypothèses;

De ton brusque départ je connais la raison :

Pouvais-tu demeurer ici dans la saison

Où tout n'est que vertige, où, dans un cercle immense,

Paris échevelé tourbillonne en démence.

Et déroule au soleil, dans tout son peuple fou,

Des écarts inconnus vers le cap Malifou?

Grave Clîérif ! ami des mœurs patriarcbalns !

Qu'as-tu dit, envoyant bondir ces Lupercalcs,

Toi qui jusqu'à ce jour, dans le pays chrétien,

N'avais vu que des gens austères de maintien,

Et ne soupçonnais pas que chez un peuple sage

On changeât de costume et surtout de visage?

Qu'as-tu pensé de nous, quand nous t'avons fait voir

Nos faces de carton et de taffetas noir,

Nos clinquants d'histrions dont Babin tient boutique ?

Quand, formés pêle-mêle en branle épileptique,

D'insaisissables Djinns, de grotesques démons,

Glapissant du gosier, rugissant des poumons ,

Ainsi que le Kamsin dans une plaine rase,

Ont tourné sous tes yeux pétrifiés d'extase ?

Sans doute, à cet aspect, tu dus croire un moment

Qu'Allah nous avait tous frappés d'égarement.

N'emporte pas de nous cette fausse pensée;

Nous déplorons déjà cette ivresse passée;

Et sur ce mois de fièvre une fois accompli

Notre saint Ramadan a fait tomber l'oubli.

Pour d'autres souvenirs réserve ta mémoire ; Dès que tu mis le pied sur noire territoire,

Songe combien l'aspect des hommes et des lieux Agrandit ta pensée et dilata tes yeux; A chacun de tes pas dans ce nouveau domaine Ta babouche en passant, heurtait un phénomène, Ton turban saluait un prodige des arts; Chaque place t'offrait de splendides bazars, Des marchés rayonnants de choses inconnues; Tu voyageais parmi de larges avenues Sur des chemins pavés et bordés d'arbres verts, Sur de magiques ponts soutenus par les airs, Traversant, au g alop 'une molle voiture. Des plaines, des vallons opulens de culture, Des villages, des bourgs aux toits hospitaliers. Des villes^ résonnant au bruit des ateliers. Jusque-là des chevaux t'emportaient dans l'espace. Quand, tout à coup, tu vois s'atteler à leur place Un monstre qui vomit par les yeux et les dents Des globes de fumée et des charbons ardens; Monté sur son dos noir un démon le dirige : Et tandis que, les yeux vitrés par ce prodige, Sur l'aile d'Al-Borack tu crois fendre les cieux.

Le fantastique char arrête ses essieux,

Et te dépose en paix sur les sonores dalles,

De la ville qui règne entre les capitales,

La Mecque de l'Europe où tout chrétien fervent

Doit, au moins une fois, venir de son vivant.

Là tu pus mesurer l'abîme qui sépare

Un peuple policé d'une horde barbare^

Le néant de la vie et la nuit du grand jour :

Ton sage empressement visitait tour à tour

Nos palais, nos jardins, nos affables musées.

Radieux monuments des mœurs civilisées;

Le poudreux Champ-de-Mars t'a montré par essaims

Ses canons, ses chevaux, ses épais fantassins;

Guizot, pour te fêter, a convoqué la gloire

Du corps diplomatique et du Conservatoire,

Et l'Afrique a pu voir, par ses ambassadeurs^

L'épanouissement de toutes nos splendeurs.

Ciis FplendoiH'j dont tu fus le témoin oculaire Te fouriiirûiit plus lard un sage corollaire;

Sitôt que la vapeur t'aura conduit au port

Ta bouche véridique en fera le rapport :

Dis à ton Empereur que si la nobl(3 France

De la foi marocaine accepte l'assurance.

Si ses bras fraternels s'ouvrent à l'étranger

Ces bras s'étendent loin, quand il faut la venger;

Dis-lui qu'au premier coup de son tambour de guerre

Elle peut, à l'instant, faire sortir de terre

Dix fois plus de soldats que les drapeaux d'Ali

N'en comptèrent, debout, sur la plaine d'Isly ;

Dis-lui qu'Abd-el-Kader, qui, tel quun noir génie.

Tourmente les destins de notre colonie.

Dût-il venir un jour, en tcte de son camp.

Clouer sur Bab-Azoun un défi provoquant.

Avec quelque fureur qu'elle soit défendue,

Combat pour une cause à tout jamais perdue,-

Dis-lui, résolument, dis-lui bien qu'il vaut mieux

Faire son allié d'un peuple glorieux.

Dont la parole est sûre et Tamilié constante.

Dont l'empire n'est pas Caiiipé sous une IciiU',

Que d'un aventurier vivant au jour !;■ JDur,

Promenant au hasard son aire de vautour, D'un cavalier nomade errant comme un fantôme, D'un sultan sans sujets, d'un émir sans royaume Qui veut en trouver un, dût-il prendre celui Du roi qui l'abrita de son aveugle appui.

Sans doute^ qu'une fois, au sein de ta patrie, L'image de la France et de son industrie, Malgré toi, bien souvent, viendra te ressaisir ; Tu sentiras au cœur un généreux désir.

De doter ton pays de tant de grandes choses. De rompre sa torpeur par des métamorphoses : Figure-toi le gaz, la nuit dans vos cités. Portant sa flamme ovale et ses blanches clartés. Des convois de wagons, dans vos débarcadères, Arrivant à la file au lieu de dromadaires, Laissant à Mogador, par le chemin de fer, Les voyageurs partis le matin de Tanger; Quel prodige devoir la main des télégraphes Sur les hauts minarets dessinant leurs paraphes, Joignant en un clin-d'œil Miknès à Telouan,

La Méditerranée aux tlots de l'Océan !

Ose espérer; Allah, sans nulle préférence,

Veille sur le Maroc non moins que sur la France,

Les arts sont, tour à tour, citoyens de tous lieux;

Souviens-toi quels étaient les Maures tes aïeux.

Quand, chassés par le sort de la terre ibérique

Ils vinrent abriter leurs tentes sur l'Afrique :

Ils ont légué l'algèbre à leurs grossiers vainqueurs ;

Leurs balcons, dentelés de trèfles et de cœurs.

Sont restés suspendus dans ces villes lointaines;

L'Allambrah tremble encore au bruit de leurs fontaines;

Le nom d'Averrhoës survit à sept cents ans ;

Quand l'Europe n'avait que d'obscurs artisans,

L'Arabe était poëte, architecte, astronome.

Prince dans tous les arts qui font l'orgueil de l'homme ;

Voilà le noble sang qui veut se rajeunir,

L'héritage que doit vous rendre l'avenir.

Cet avenir s'avance; une force impulsive

A de communs destins veut que le monde arrive ;

Quoique lents dans leur marche et souvent arrêtés, Les mœurs, les arts, les lois, par lOccident portés, Pénétreront enfin dans l'Orient inculte; Ainsi l'a décrété cette puissance occulte. Cette fatalité devant qui, plus que nous Les fils de Mahomet se courbent à genoux.

C'est à la vieille Europe, école de la terre.

Que le ciel a donné ce rôle humanitaire;

C'est nous peuples instruits qu'il pose en gouverneurs

De ceux qui sont encore à l'état de mineurs.

C'est nous qu'il à chargés d'injecter dans leurs veines

Les principes vitaux dont les nôtres sont pleines.

Si pour les façonner à nos enseignements

Nous exerçons parfois de rudes châtiments,

Leur intérêt futur en fait une exigence;

Quand ils seront rivaux de notre intelligence,

Nous les proclamerons libres, forts et majeurs.

Il est passé le temps des peuples ravageurs

Des héros furibonds que l'histoire vénère.

Qui, dans leur nppéiit de brute sanguinaire.

Débordaient sur le globe, ainsi que des torrents; Nous avons ennobli le but des conquérants; La guerre étoit pour eux une fureur impie. Pour nous c'est un mandat de la philantropie, Et, trop longtemps du monde aveugle destructeur, Le sabre est devenu son civilisateur.

L'homme qui, d'un peu haut voit les choses humaines. Assiste en ce moment à d'imposantes scènes : Trois peuples, qu'entre tous la providence élut. Par trois différents points marchent au même but^ Chacun d'eux épurant le chemin qu'il embrase : La Russie ouvre aux lois les rochers du Caucase; L'Angleterre, dans l'Inde, où tant de sang fuma, Apprivoise à ses mœurs les castes de Brahma; Pour les régénérer dans une eau plus féconde. Des bords de Calcutta, de Delhi, de Golconde, Elle emporte en Europe, entre ses bras hardis, Des voyageurs enfants qui retournent grandis; Et la France liée à cette œuvre immortelle Du continent d'Afrique embrasse la tutelle.

a LE ZODIAQUE.

Dès qu'il faut accomplir de hautes missions

La France aime à donner l'exemple aux nations,

Elle met son orgueil à marcher la première

Pour porter en tout lieu la vie et la lumière ;

Et, quel que soit le sol oii ses pieds pèlerins

S'impriment une fois , ils y restent empreints.

Poussés par une longue et sainte frénésie

Bien des peuples croisés passèrent en Asie;

Tous leurs noms y sont morts, hormis le nôtre seul.

Si l'Egypte aujourd'hui soulève son linceul ,

C'est que nos légions, avec leurs auréoles.

Promenèrent la vie entre ses nécropoles,

Et que, pareille au Nil, jusqu'aux sables d'Ammon,

La France, en la quittant, y laissa son limon.

Le temps raffermira notre conquête ardue ,* Et quand sur tous les points de sa vaste étendue; Du Chélif à Cyrlha, l'Arabe et le Roumi Ne formeront qu'un peuple étroitement ami, Ton empire qui voit le nôtre avec ombrage Sentira les bienfaits de notre voisinage.

Nos ports, nos arsenaux, nos ponts, nos grands chemins, Tout ce que l'industrie enfante par nos mains Vous aiguillonneront à travers la frontière; Votre sol qui pourrait nourrir l'Europe entière, Saura, par les travaux de nos soldats colons , Quels trésors vous laissez dormir dans ses sillons, Votre terre, en épis, changera des broussailles ; Elle fera jaillir du fond de ses entrailles Ce que vous payez cher à l'étranger lointain. Des fontaines d'argent, d'or, de cuivre et d'étain.

Et ce jour n'est pas loin, je le répète encore ;

L'Orient qui s'éveille en voit poindre l'aurore ;

Une vague pensée irrésistible élan.

Assiège tous les fronts qui portent le turban;

Une hégire nouvelle arrive; la Morée

De son antique nom s'est déjà décorée ;

L'ombre de Thémistocle a salué ses fils;

Un nouveau Pharaon ressuscite Memphis;

Les murs de Constantin peuplés de races mortes,

Aux flambeaux du progrès ouvrent leurs larges portes ;

Écoutons! jusqu'aux cieux un grand bruit est monté

Hourrah ! l'Afrique j)ousse un cri de liberté,

Et ce cri de l'Atlas que l'écho répercute

Fait tressaillir le Caffre accroupi sous sa hutte.

Pendant que notre loi n'ose encore abroger

Les bazars de chair noire, autour des murs d'Alger,

Le Sollhan de Tunis abolit Tefclavage,

Le pied du nègre est libre en touchant son rivage,

Dans le marché public où pendait le carcan ,

Ses fers au lieu de lui sont vendus à l'encan.

Que le Dieu des chrétiens garde cet infidèle !

Que l'Europe à ses rois l'impose pour modèle;

Que son glorieux nom éternise mes vers;

Sur un cap africain dominateur des mers.

Avec les fers brisés de la traite abattue,

Que l'Europe chrétienne érige une statue

Où la philantropie écrira de sa main :

Ahmed, bev de Tunis, ami du genre humain.

Imprimerie L;int;e Liîvy et comp., rue du Croi.ssanl, lo, ancien luuel Colbert.

SATIRES

AU

nmi M IIITTERNICH,

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