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CHANT DEUXIEME

CHAiNÏ DEUXIÈiME.

Faut-il donc blasphémer , par un reproche impie , Contre le grand sculpteur dont Phorame est la copie A-l-il donné le souffle au triste genre humain Pour marcher à la mort par cet affreux chemin ? N'a-t-il mis dans nos sens l'irrésistible envie , L'impérieux besoin de propager la vie (12,

-i8 LE llKMKDi;

Que pour frapper de honte et de ditfonnité

I/organe merveilleux de la fécondité ?

Non, Dieu ne serait pas. En venant sin' la (erre ,

Quoique de mille maux Phomme soit tributaire ,

Il est en même temps doué d"*une raison ,

D'un instinct qui lui fait trouver sa guérison 5

Non, l'art de soulager Pinfirme créature

N'est pas un vil trafic fondé sur Timposture ;

Chaque jour , en vo)'ant le formidable essaim

Des maux que Syphilis déroule au médecin ,

En face de la mort à moitié satisfaite ,

LMiomme de la science, intelligent prophète,

Sans craindre un démenti , d'un ton d'autorité ,

A jour fixe et précis assigne la santé ;

Et ce jour, le malade , affranchi de souillure ,

Se lève et prend son lit, comme dans l'Ecriture :

Miracles du savoir , si soudains et si beaux ,

Qu'il semble dire aux morts : sortez de vos tombeaux!

Mais cet art, trop souvent esclave d'un système,

Combat l'excès du mal par un remède extrême ,

I,K RI.MEDK. 29

El, (In métal liquide adoroteur fervent,

L''infuse dans le corps qifil tue , en le sauvant (1.'».

Malheur à qui réclame un tel auxiliaire !

Des feux de Syphilis, vengeur incendiaire,

Son dévorant poison , une fois introduit ,

Deviendra plus mortel que le poison détruit ;

Tyran plus absolu que celui qu'il remplace ,

Il enracinera son empire tenace

Dans la chair, dans le sang, dans les os du martyr.

Et nul pouvoir humain ne Ten fera sortir.

En vain dans le creuset de la noire chimie

On mitigé avec soin sa substance ennemie.

En vain , vous le changez pour tromper le soupçon ,

En poussière impalpable, en limpide boisson,

Quel que soit le mortier où votre art le triture

Le rebelle métal conserve sa nature ,

Et bientôt, dépouillé de son masque changeant ,

Reprend sa forme crue et coule en vif argent (14.

On dit que, bien longtemps même après Texislence

De ceux qu'empoisonna Thypocrite substance ,

Ses globules subtils quMIs crurent expulsés

Étincellent encor dans leurs os crevassés;

On dit même qu''au jour où des fureurs profanes

Du pieux Saint-Denis fouillèrent les arcanes,

Et sur le vil pavé jettèrent en monceaux

Tous ces rois dont la mort avait fait ses vassaux,

A travers ces débris, dans cette immense foule

De tant d'augustes fronts qu^oignit la sainte ampoule,

On reconnut celui du premier des François,

Au mercure liquide errant dans ses parois.

Cest donc en vain qu'ion cherche à douter de son êlre ;

Tôt ou tard , à coup sûr, il se fera connaître :

Alors, soit qu'au virus il ait donné la mort.

Soit que ce vieux rival résisie dans son fort (15 ,

Soit que , ligués tous deux par un pacte unanime.

Et concourant ensemble à ronger leur victime ,

Dans ce chantier putride ils travaillent de front,

Alors, contre les maux qui vous tourmenteront

La nature ni Tari n"'otfriront aucun aide ;

Au remède du mal il n"'esl plus de remède.

Puisse-t-il , circonscrit à des points limités ,

N''atteindre que le buste et les extrémités !

Car, si vers les hauts lieux se frayant une route ,

Du spongieux palais il assiégeait la voûte ;

Il irait , à travers cette frêle cloison ,

Jusque dans le cerveau détrôner la raison.

Cette scène manquait à mon lugubre drame ,

La voilà I maintenant , vous , dont la voix proclame

Ce puissant bienfaiteur que nous devons bénir ,

En face d'Esquirol osez-le soutenir;

Ses accablants témoins sont prêts à comparaître.

Interrogez encor Charenton et Bicêtre (1 6 ;

De leurs hôtes hideux qu''y reçoit la pitié

Vos malheureux clients font la grande moitié :

Tous ces êtres tombés au dessous de la brute ,

Ces forcenés , mordant les barreaux de leur hutte ,

Ces idiots hagards , aux visages flétris ,

Tous ces hommes souflrants , sont des hommes guéris.

:h le hemkde.

Et devant ces tableaux le préjugé s''obsline A cheminer encor dans la vieille routine I Et pour rhomme de Tart , ce qu^ont accrédité Trois longs siècles d'erreurs , passe pour vérité ! Ah ! c"*est rendre au mensonge un tribut volontaire ! Qu'au temps où ce fléau débuta sur la terre , Le peuple ait eu recours à des remèdes vains , Aux secrets impuissants des prêtres , des devins , Que le médecin même, à cette époque obscure, De la science arabe ait reçu le mercure , L'erreur est excusable et peut se concevoir ; Mais lorsque trois cents ans ont mûri le savoir. Vivre comme étranger à notre nouvelle ère. Fermer ainsi les yeux au jour qui nous éclaire, Dans un bourbeux sentier s'enfoncer pas à pas , Cette homicide erreur ne se pardonne pas ; Non ; puisque de la Foi la lumière est surgie Sur les autels brisés de la mythologie, 11 est honteux de voir qu'un de ses dieux menteurs Trouve encore aujourd'hui d'aveugles sectateurs ;

Le culte de Mercure est un culte idolâtre (17.

La nature n'est point une injuste marâtre,

Celle qui fait connaître aux grossiers animaux

Des spécifiques sûrs qui soulagent leurs maux ,

Qui conduit leur instinct jusqu'au pied d'une plante ,

Pour son plus beau chef-d'œuvre est non moins vigilante ;

Gardons-nous d'en douter ; pour prolonger nos jours

Elle ne soustrait pas ses généreux secours,

Elle n'enfouit point dans l'empire des Gnomes

Ses féconds élixirs , ses parfums et ses baumes ;

De ses filtres, placés au sein de chaque fleur,

Sort un élecluaire offert à la douleur;

Bien loin de renfermer dans un laboratoire

L'appareil ténébreux d'un art divinatoire ,

Elle étale au soleil et met sous notre main

Sa grande pharmacie ouverte au genre humain ;

Et tandis que la terre abondante nourrice

Montre ses végétaux , afin qu'il se guérisse ,

Elle cache avec soin , dans un gouffre profond ,

Le fer qui le détruit et l'or qui le corrompt.

Ah ! ne repoussons pas une douce espérance ! La vérité commence à luire sur la France (1 8 , Ses apôtres nouveaux , un jour mieux écoutés , Dans les sages esprits porteront leurs clartés ; Mais ce grand avenir est bien lointain encore : Avant que le soleil remplace cette aurore , Avant que la raison , si lente à concevoir, Intronise, partout, le lumineux savoir, Que, cessant de lutter contre sa décadence ^ L'erreur sente ses yeux brûlés par Tévidence , Et prononce , à la fin , par un sublime effort , Ces mots , si durs pour elle à prononcer , j^i tort Hélas! avant ce jour il faudra qu'on immole Des générations à la gothique idole ; 11 faudra contempler des amis , des parents , Qui, sans porter du mal les signes apparents , Sentiront, toutefois, leurs os et leurs entrailles , Agacés et mordus par de sourdes tenailles; Qui , nuit et jour crispés par des spasmes nerveux , Inclinant vers le sol leurs têtes sans cheveux ,

Accablés sous le spleen , souffrance britannique Que ne peut alléger la savante clinique , Par un rude calvaire, en vain semé de fleurs , Traîneront au tombeau leurs chroniques douleurs.

Heureux celui qui , grâce à sa raison perdue , De son propre désastre ignore Tétendue ! Heureux encor celui dont la simplicité Méconnaît le venin dont il est infecté ! Son médecin, fertile en douces impostures y Par des causes sans nom explique ses tortures, Et, vivant chaque jour dans Tespoir de guérir, 11 meurt, sans soupçonner ce qui le fait mourir. Mais , des infortunés l'homme le plus à plaindre , C'est celui qui ne peut à lui-même se feindre L'irrévocable arrêt qui prescrit son trépas , L'intime destructeur qui ne le quitle pas : Qui pense , qui raisonne et froidement s'explique Le terrible secret de son sang métallique,

I,F, UI'.MEDi:.

Et sait quMl est trop tard pour invoquer Tappui D'un systènie sauveur qu'ail repoussa de lui (19. Jusques au dénoûment suivons ce personnage : Riche, plein de science, à la fleur de son âge, Il possède une femme ardente pour l'amour, Un gracieux enfant qui grandit chaque jour ; Osupjilice! jamais la nuit avec mystère. Il ne trouble sa femme en son lit solitaire, Il voit, en frémissant, jouer dans sa maison

Ce fils qui doit avoir ses biens et son poison .

Les arts décolorés n'ont plus rien qui le touche : Un sourire glacé ride à peine sa bouche , S'il entend par hasard louer à haute voix Les tableaux ou les vers qu'il faisait autrefois ; Paraît-il au milieu de folâtres convives? Lui seul, le front plombé, les prunelles pensives, Insensible aux douceurs d'un fraternel accueil , Reste, comme Ranquo, muet dans son fauteuil ; Tout ce que peut la mode inventer de caprices , Les chevaux de pur sang, les bronzes , les actrices,

Devant ses yeux vitrés passent sans Pémouvoir.

Un jour son médecin , las d'user son savoir,

Pour rompre la torpeur de sa mélancolie ,

Lui conseille un voyage en Suisse, en Italie :

Il part donc ; mais hélas ! sans que son pauvre sein

Eprouve le bienfait d'un air suave et sain ,

Sans rien voir, sans songer à rien qu'à sa souffrance ,

Muré dans sa calèche , il traverse la France ,

Il fuit , en enviant , malgré ses durs travaux ,

Le sort du postillon qui fouette ses chevaux,

Le sort du colporteur qui , chassé par sa roue ,

Se traîne à pied , couvert de poussière et de boue ;

Le sort du mendiant qui, sur le grand chemin ,

Bourdonne à sa portière en lui tendant la main.

Il se flatte parfois qu'il est en d'autres villes

Des secours plus puissants , des docteurs plus habiles ,

Que pour rendre la vie, un art particuher

A défaut de Paris, se trouve à Montpellier ;

Vain espoir ! quel que soit le docteur qu'il consulte,

Recette brevetée ou panacée occuUe ,

"iS LE HEiWÈDE.

Rien ne peut ranimer son corps qui se dissout , L'oracle d'Epidaure est le même partout. Cependant de la Suisse il aborde les cîmes , Non pour envisager leurs merveilles sublimes, Pour avoir le plaisir dMraprimer son orteil Sur des pitons brillants de neige et de soleil , Pour marcher sur des lacs dont Tonde est condensée, Pour exaller son ame et grandir sa pensée , Mais pour trouver un peu de souffle et de repos Dans retable salubre où dorment les troupeaux. De là, toujours plongé dans son deuil taciturne, Il repart, il atteint la terre de Saturne; Il passe tour à tour, en son rapide élan , Du lion de Saint-Marc au dôme de Milan ; Il voyage , sans joie , où le hasard le pousse ; Puis, cherchant du midi Tinfluence plus douce. Il voit Pise et Florence, et la ville aux sept monts , Et Naples qui devait rafraîchir ses poumons. Hélas! ni le chalet du pasteur helvétique, Ni le soleil qui luit sur Tltalie antique,

Pas plus que sa patrie, et que Tari du savant, N"'ont pu ressusciter ce cadavre vivant ! A peine a-t-il le temps d'arriver en litière Sur le sol paternel qu'il veut pour cimetière : Là, désormais, rebelle à des soins superflus, Étendu sur un lit qu'il ne quittera plus (20 , Pour dernière pensée, il voue à Tanathême , Il maudit mille fois plus que le mal lui-même L'incurable remède à ses maux ordonné, Et dit en expirant : Je meurs empoisonné.

V\n LE DOCTEUR GIRAUDEAU DE SAI?(T-GERVAIS.

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