POEME DE FRACASTOR
Ronge les lieux voisins et s'élend jusqu'aux aines.
Le mal n'est plus douteux , ses marques sont certaines;
Car, sitôt que du jour la sereine clarté
Cède à l'ombre du soir l'horizon alirislé,
La chaleur naturelle, ainsi qu'elle a coutume,
Se réfugie au cœur où son foyer s'allume ,
Fuit les extrémités, et, ne dissolvant plus
L'épaisse humeur figée à ses membres perclus ,
Elle abandonne , en proie à des douleurs cuisantes
Les épaules , les bras, et les jambes pesantes.
Et comme le virus , sans relâche agissant ,
A travers chaque veine infiltré dans le sang ,
A déjà corrompu de ses gouttes fatales
La masse des humeurs et les sources vitales ,
L'instinct de la nature, intelligent et sûr,
Rebelle, par essence, à rien souffrir d'impur.
Tend à chasser du corps, et pousse à sa surface
Du putride levain la matière tenace;
Mais , comme elle est épaisse et circule à flots lourds,
Dans les extrémités elle fixe son cours ;
Et, tandis qu'elle livre à d'horribles tortures
Les membres affaiblis et les froides jointures ,
La plus subtile part de ce grossier poison
Arrive à l'épiderme et perce sa prison.
Le fléau prend alors ses plus noirs caractères :
La peau de toutes parts se diaprie d'ulcères,
Le visage et le sein sont horribles à voir ;
De l'acre et lourd fluide, immonde réservoir.
Sur le corps douloureux des pustules formées
Surgissent, sous l'aspeci de glandes enflammées,
Qui bientôt, entr'ouvrant leur cratère repu ,
Jettent un pus visqueux teint d'un sang corrompu.
En même temps le mal , qui sort par chaque pore ,
S'enfonce et prend racine en ce corps qu'il dévore ;
Vidinnis , el fœdo rora ora dehiscere hiaiu , Oia , alque exiles reddeniia gullura voces. Ut ssepè aui cerasis , aut phyllidis arbore trisli Vidisli pinguem ex udis manere liquorem Corlicibus, mox in lenlum durescere gummi, Haud secùs hàc sub labe solet per corpora mucor Diiïïuere : liinc demùm in lurpem concrescerecallum. Undè aliquis ver œiaiis, pulchramque juventam Suspirans, el menibra oculis deformia torvis Prospiciens, fœdosqiie arliis , turgenliaque ora , Saepè Deos, saepè aslra miser crudelia dixit. Inlereà dulces somnos, noclisque soporem Omnia per terras animalia fessa trahebant : mis nulla quies aderat , sopor omnis in auras Fugerat : iis oriens ingrata aurora rubebat : lis inimica dies, inimicaqiie noclis imago. Nulla Ceres illos ; Bacclii non uUa juvabant Munera : non dulces epulae, non copia rerum , Non m^bis, non ruris opes , non ulla volupias , Quamvis sœpè amnes nitidos, jucundaque Tempe , Et placidas summis qusesissenl monlibus auras. Diis eliam sparsœque preces, incensaque tempiis Thura , et divilibus decorala allaria donis : Dii nullas audire preces , donisve moveri.
POEiME DE FRACASTOR 49
Effroyable tableau ! mes yeux oni vu souvent Dans toute leuihideur plus d'un spectre vivant; Leurs os sont décharnés , des tumeurs corrosives Ont dévasté leur bouche et gonflé leurs gencives, Des sons durs et sifflants sortent de leur gosier. De même que la sève au tronc d'un cerisier , S'écoule goulle à goutte, et, quand l'air la condense, De la gomme compacte acquiert la consistance ; Ainsi l'humeur gluante , en arrêtant son flux , Se durcit, se congèle et se change en callus.
Que de fois un jeune homme en proie à ce ravage.
Songeant qu'il est encore à la fleur de son âge.
Et, ne retrouvant plus qu'un débris odieux ,
Maudit amèrement les astres et les dieux !
Les plus vils animaux répandus sur la terre,
La nuit, peuvent goûter un repos salutaire ;
Pour lui seul plus de paix , de calme , de sommeil !
Ni l'aurore qui brille a l'orient vermeil ,
Ni la clarté du jour , ni la nuit éloiléc ,
N'apportent quelque joie à son ame troublée ;
Pour Bacchuset Cérèsses désirs sont éteints;
Que lui font l'abondance et ses larges festins ,
Les plaisirs de la ville et ceux de la campagne?
Il cherche en vain , pour fuir l'ennui qui l'accompagne,
Les bois, les claiis ruisseaux, l'air salubre des monts,
Rien ne peut rafraîchir ses arides poumons ;
Et, pour dernier espoir, si , courbé sur la pierre.
Vers les dieux protecteurs il lève la paupière ,
S'il charge leurs autels de suaves parfums ,
Le ciel proscrit ses vœux et ses dons importuns.