A RACHEL. M
Par le changement seul d'un point, d'iine virgule, Tu gnis dun mol scabreux sauver le ridicule; Tu fais saillir aux yeux, dans leur vers l'cl.qirci. Des sens qu'on n'avait pas devinés jusqu'ici; Et leurs ombres pl.tnant sur la scène française Plus d'une fois, sans doute, ont dû tressaillir d'aise De reconnaître en eux des beautés que souvent Ils ne sou]>çonnaient pas eux-mème en les trouvant.
Que te reprochc-l-on? car c'est toujours la règle Qu'on cherche à rabaisser même le vol de raij;le : On l'accuse, de quoi ? d'avoir jusqu'à ce jour Kxprimé froidement les langueurs de l'amoui; Oui, celte fermeté qui marque la nature Malaisérïicnl se plie à leur molle peinture Que déroulent sans fin (es Irngifjufs amants; Que peux-lu ressentir j)our Ici^ roucoulements De ces fades héros qui t'appellent sans cesse Adorable inhumaine ou diviîie princesse,
Et ne peuvent le voir sans jeter sur tes pas
De beaux [eux, de beaux yux, de eclesles appas ?
Chaque fuis que revient cette éternelle ^anune ;
Ou courez-vovs, i,ci(jneur? que dites-vous, madame?
Nul effort ne saurait r.'cliaulîer ces endroits
Où plus que les acteurs les poêles sont froids.
On te reproche ciieer d'emprisonner ta gloire
Dans le cercle borné de l'ancien répertoire ;
Où donc est le nouveau ? Sans contester ici Quelques efforts qui n'ont qu'un moment réussi,
Sans pousser Tinjustice au point de méconnaître Combien peut être grand Hugo, quand il veut l'être, Jusqu'à ce jour encor, sachons en convenir, A ce vieux répertoire il faut bien se tenir. L'antique tragédie est toujours sur le socle; La roule qu'ont ouverte Euripide et Sophocle, Et que d'autres, à part les défauts de leur temps^ Ont marquée après eux de leurs pas éclatants, C'est la vraie et la seule; avec leurs yeux de flamme, Ces grands hommes ont vu les mystères du drame :
A UACllliU 4S
Pour émouvoir le peuple ils plaçaient leurs ressorts Dans laualurc humaine et non dans les décors; L'art ne dépendait pas du travail des coulisses ; C'est l'aine et non le corps qui montrait s'js supplices; C'était la passion qui souffrait, qui saignait; Ils meurtrissaient le cœur et non pas le poignit; Oui, je raffirme encor, voilà la tragédie. Quand les propagateurs de la scène enhardie, Quels que soient leurs sujets, Scandinave ou germain, Puiseront des effets au fond du cœur humain. Quand ils opposeront à nos chefs-d'œuvra antiques Un compacte arsenal de trésors dramatiques, Alors, redoutant moins leurs rôles hasardeux, S'ils sont dignes de toi, tu seras digne d'eux.
Mais quand viendra ce temps, diras-tu? Je l'ignore. Mais pourquoi jusqu'ici celle nouvelle aurore Ne brille-t-elle pas au Théâlre-Fjançais? Quelle cause la tient dans la nuit? Je le sais;
Mais, craignant de ces vers la longueur importune, Entre bien des raisons, je n'en signale qu'une ; C'est le dcssècliemcnt des esprits et des mœurs, L'axiome du jour qui dit : Sois riche ou meurs! Que sert de travailler pour la sévère école? Qu'attendre dun public qui prend pour son idole Un horse-race autant qu'un acteur sans défauts, Et distingue bien mieux un billet qu'un vers faux? Vainement le génie à ses sublimes sphères Convoque^ chaque soir, tous ces hommes d'afl'aire s; Toute scène leur olîre un spectacle banal; Comme ils vont chez Corneille ils iraient chez Arnal, Et d'un pas indécis, d'une amc indifférenle. Roulant entre leurs mains la colle de la Tente, Ils viennent, devant loi, conclure leurs marchés Sur le trois ou le cinq à la lîourse ébauchés. C'est l'art matériel, c'est la chorégrapliie Que leur instinct comprend, que leur goût déifie; S'ils veulent bien nommer ou mérite ou talent Ce que l'art du poète olTrc d'étincelant,
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Ils placent le génie en deux jambes osseuses; Notre époque stupide est aux pieds des danseuses. Aussi, quand nous voyons tant de servilités. Ne soyons pas surpris si ces divinités Frappant les autres arts de leur mépris immense Ont poussé leur ivresse à l'extrôme démence, Et pensent qu'un brevet signé de Corali Doit préserver leurs noms de l'éternel oubli. Comme ces conquérans des anciennes histoires, Qui trouvaient l'univers étroit pour leurs victoires, Quand du vieux continent, témoin de leurs débuts , Elles ont épuisé les sonores tributs, Sous leurs pieds de sylphide aplanissant les ondes. Elles vont percevoir l'encens des autres mondes : A l'aspect du navire illustré de leur nom, Les heureuses cités font tonnci* le canon; De peur qu'à son amour le vent ne les dérobe, L'Améi'ique à (;enoux se cramponne à leur robe. Et, devant leur calèche, au fracas des bravos, Attèle ses enfans en guise de chevaux.
Contemple sans chagrin ces fragiles trophées; De ces vaines faveurs laisse-leur les bouffées; La gloire de marcher sur le bout de l'orteil Ne doit pas un moment troubler ton doux sommeil; Melpomène est trop grande auprès de Therpsicore Pour envier les fleurs dont son front se décore; Des honneurs que le monde accorde à leurs jarrets L'équitable avenir brisera les arrêts.
Fière de dominer sur la France ta mère, Laisse à leurs tibias un triomphe éphémère ; Laisse-les sur des chars ou sur des palanquins, Ou traînés ou portés par leurs Américains; Que prenant pour plancher une verte savane, Devant un peuple entier leur orgueil se pavane; Ces bulles de savon, aux tourbillons mouvants. Légères comme l'air se perdront dans les vents. Près des grands écrivains qu'encense notre culte Et qui du temps rongeur ne craignent pas l'insulte^ Tu trouveras ta place, ainsi que les Baron , Les Mole, les Lekain, les Talma, les Clairon.