A RACHEL
Oui, seigneur, je l'ai vue^ elle esl incomparable. coRXEiLLF. , Pompée.
Je crois toujours la voir pour la première fois. RACINE , Bérénice.
Quels transports animaient ses efforls et ses pas ; VOLTAIRE , Mérope.
On dit que, desserrant la chaîne qui te lie, Tu t'envolais déjà vers le ciel d'Italie; Pendant cinq mois d'hiver, au quartier Richelieu , La scène allait rester comme un temple sans Dieu.
i LE ZODIAQUE.
Paris se résignait à ce deuil nécessaire,
Tu partais : tout à coup le royal commissaire
Cassant, d'autorité, l'arrêt du médecin,
Buloz a conjuré ce désastreux dessein.
Rien que, par égoïsme, heureux de ta présence.
Je n'aime pas te voir fléchir sous sa puissance;
Ton repos n'eût-il pas invoqué ce départ.
Qu'il était commandé par l'intérêt de l'art :
Sans être absolument un Gain sur la terre.
L'artiste n'est pas fait pour vivre sédentaire;
Soit que, du cabinet hôte silencieux.
Sur une œuvre pensive il incline ses yeux ,
Soit qu'il use sa vie aux lueurs de la rampe,
Parfois sous d'autres cieux il faut qu'il se retrempe.
Qu'il change d'horizons, de soleils, de climats.
Le génie est pareil à l'acier de Damas
Qu'un hardi cavalier dans une plaine aride,
l'^u sortant de la forge, emporte à toute bride,
Et qui, dans un air vif, par sa course excité.
S'empreint de tant de force et délasticitt'.
A RACIIEL. 5
J'aurais voulu savoir ton pied de Melpomcne
Remuant le pavé de la ville romaine^
Le sol où tant de fois Corneille t'entraîna,
Oij, comme toi, marchait l'amante de Cinna,
Où contre Horace, encor sanglant de sa victoire,
Camille vomissait sa rage imprécatoire.
Ah! quelque soit Tinstinct d'énergique fierté
Qu'en ton âme de feu la nature a jeté,
A coup sûr, en voyant ce dramatique empire.
En gorgeant tes poumons de l'air qu'on y respire,
Tu trouverais encor des gestes, des accents.
Des regards, plus profonds, plus vrais, plus saisissants;
Tu nous rapporterais de ce conservatoire
Des audaces qu'ignore ici ton auditoire.
Et Rome te vaudrait au moins une leçon
Du plus grand professeur, sans excepter Samson.
Reste, résigne-toi. Sous ton brûlant cothurne Tu fouleras plus tard la terre de Saturne,
6 LE ZODlAQUIi.
Alors que le Ihcûtre, amaigri jusqu'à l'os,
Kcprciidra sa vii^ucur sous d'autres que Buloz ,
Et qu'un second Védel, ressaisissant les rênes
D'un Q[i\l composé de princes et de reines,
A ses sujets souffrants voudra bien octroyer
L'air rustique, plus pur que celui du foyer.
Tel est votre destin; rien ne peut vous soustraire
Aux exigeantes lois d'un despote arbitraire ;
Eu signaut votre nom sur le double traité,
Vous acceptez la mort de votre volonté.
L'ardent machinateur d'une pièce à l'étude
Galvanise vos corps brisés de lassitude ,
Et l'iuiplacable afficbe où votre arrêt se lit
Arracbe à point nommé la fièvre de son lit. ]
La coulisàc, où la ronce entre dans vos chairs nues,
Peut seule raconter vos douleurs inconnues,
Vos soupirs étouffés sous nos bravos ardents,
Reines sur le théâtre, esclaves au dedans.
Encor, pour arriver à cette servitude.
Pour entourer de fleurs une chaîne si rude,
A UACUUU T
Qu'il faut marcher longtemps à travers les ca.llonx î
Que (le rivalités, que de complots jaloux ,
Que de faux juj!5emcnts, d'absurdités hautaines,
De conseils routiniers, d'injustices, de hainc.<,
De dédains de la Presse ou froideurs des salons,
Que de serpents il faut metirc sous ses talons I
Toi, du moins, tu n'as pas rencontré ces reptiles; Sans traîner ton attente entre les péristyles, Tu défonces le temple, et jusque sur l'autel Tu t'élances; Camille a révélé Rachel.
Comme on vit autrefois la foule prophétique, Rien qu'à la vérité de son costume antique, Au sentiment profond que sa pose exprima. Dans l'humble Proculus pronostiquer Talma, Paris, en te voyant sous les traits d'Hermione, Plus juste que Pyrrhus, te donna la couronne; Et, par ces débuts seuls, par ces premiers élans^, Tu jaillis à la gloire oii l'on monte à pas lent&.
Quel miracle pour nous! que dis-je? pour loi-même î Quel abîme infini de l'un à l'autre extrtmeî Celle qui grandissant par bonds illiinilés Écrase d'un seul coup les vieilles sommités; Celle sur qui le peuple et l'aristocratie, Accumulés par flots dans la salle étrécie, Les femmes des salons, les pontifes des arts Concentrent leur pensée et plongent leurs regards; Celle qui tord, ainsi qu'une magicienne, Les âmes de la foule aux fibres de la sienne, Qui lance tant d'éclairs au fond de nos cerveaux, Qui panlèle de joie aux rugissants bravos, Et qui, tous les malins, en extatique prose. Dans tous les feuilletons lit son apolbéose. Oui, c'c^l toi, loi, la veille, atome à l'abandon, Perle b<*liémienne, Esmeralda sans nom, Ilnj)S(;de au pis léger, qui, sans être suivie, Tromenais dans nos murs les hasards de la vie; Qui, la guitare en main, souriant sans plaisir. Furetais les bazars, heureuse de saisir
A r.Ar.iiEL.
Le (Irnicr OÀiiié, coniplai^aiite vélillc
Jetée avec froideur à la petite fille
Oui, telle qu'une guêpe, aux injures du leuips,
Roiîrdonnait à travers les vitraux miroitants.
Oh! dans les premiers jours de fortune et de gloire,
Sans doute tu craignis un prestige illusoire,
Tu dus t'épouvr.nler toi-niême, en oppot^ant
Le passé lénéhreax au splendido présent;
Tu dus, plus d'une fois, te demander si celle
Qui fut l'autre Rachel était bien la nouvelle,
Et souvent, en plein jour, tu dus croire en elTet
Que tu faisais un rêve ou que tu l'avais fait.
Que fût-il devenu sans ton secours magique Lo Farthénon : acre de l:i gloire tragique? Vainement réorepi par de grossiers maeon:^ Il se fût écroulé sur s :s vieux éL-iur-ons; Le néant le près ait rous c:i r.iain di sL:i cl vc ; A 1 a-^pcct de .-es nuir.s^ in^agc de N ::iM',
40 l.E ZODIAQUK.
Le passant consterné s'éloignait sans vouloir Lire sa pâle adiclie, ornement du couloir. Gomme dans une crypte où la mort seule veille, Là dormait Jean Racine avec Pierre Corneille; A peine en ce sépulcre on entendait parfois Le convulsif hoquet légué par Duchesnois, Et d'un art mal compris les prêtresses guindées De leurs rauques soupirs prolongeant les spondées. Hormis un temple grec à qui, le lendemain. On conliait l'emploi de monument romain, Plate contrefaçon d'un anonyme peintre, Nul moderne décor ne descendait du ceinlre; Un lustre clignotant loriiinait les bancs déserts: Cramponnés par devoir à cinq ou six vieux airs. Cinq ou six Amphions, de forme diaphane, A l'aide d'un archet vierge de colophane Tourmentaient je ne sais quel gothique rehec Qu'on nommait violon à l'orchestre Gossec. Les ouvreuses d'alors, sortes d'Épiménides, Disputaient chaque loge aux monstres arachnides.
A R A en EL. H
Et les bancs populeux où nous nous alignons Au lieu de spectateurs portaient des champignons.
Tout à coup, secouant sa torpeur coutumière,
Ce lieu s'ouvre à la vie, à l'air, à la lumière ;
L'humide salle pousse une immense clameur;
Au grand étonnement du classique allumeur.
Le noir lustre où fumait l'huile rance de Gênes
Improvise trois rangs de flambeaux hydrogènes :
Tu parais ! tout se meut, tout retrouve une voix ;
Cet empire où toujours gouvernèrent des rois
Proscrit la loi salique, et la scène proclame
Le sceptre de Talma dans les mains d'une femme.
Avec ce sceptre d'or tu heurtes les caveaux
D'où les chefs-d'œuvre anciens sortent comme nouveaux.
Et, du fond du cercueil, en face d'un parterre,
Tu replaces Corneille et Racine et Voltaire.
Dans l'angle le plus sombre heureux qui peut s'asseoir !
Que de dons opposés lu trahis chaque soir!
12 • \.\i ZOniAOUK.
C'est rardcnte îîeiniijuc nnr.ant le 1)i'a3 d'()reste.
C'est Phèdre respirant la pudeur et l'inceste.
C'est Camille exécrant la rousaine vertu,
La tremblante Monime^ au visage abattu,
Emilie exaltant sa lièrc république,
Roxane que dévore un amour frénétique;
Cest Pauline qui lutte en vaiu contre h croix.
Et s'écrie, à la fin : je voiSj je sais^ je crois !
Avec un art pareil ta puissance manie
L'emporlement fongueux, la haine, l'ironi?.
Les sourdes passions, au corrodant levain
Qui dans le fond des cœurs se creusent un ravin,
Et c'est pou d'exprimer, de si bien reproduire
Des beautés que chacun sans peine voit reluire;
D'une fille pieuse imiîan! les respects,
Quand ils montrent à nu leurs oiîdroils incorrec's
D'un pudique inaulcau îu couvres les j^rands maîtres
Dauri ianifoi-mité de leurs dodécamctres
Ta vive intelligence introduit à propos
0;î de promjils mcuven^.onts ou de savants repos;