Léa. Illus. de Vincent Bocchino
o M M E toutes les capitales, Paris est composé de plusieurs villes; quelques-unes sont de très petites villes. Si l'on franchit les portes, surtout du côté de l'ouest, on trouve aussitôt d'autres villes, qui sont encore Paris, ou qui s'en distinguent par une simple fiction administrative; mais ces villes ont l'apparence, la population, les mœurs d'un chef-lieu provincial : telles Neuilly ou Levallois. Un étranger qu'on amènerait dans le faubourg Saint- Charles, contigu au quartier de Javel, pour l'y prome-
ner un jour durant avant de le renvoyer dans sa patrie, emporterait une singulière idée de Paris. Cependant il aurait visité une annexe de la capitale située à quelques portées de fusil de l'Arc de Triomphe, et qui, dans dix ans, les fortifications détruites, sera Paris.
Saint-Charles occupe un espace angulaire compris entre la Seine — rive gauche — et le chemin de fer de Ceinture. Au sommer de l'angle s'ouvre la porte du Bas-Meudon. La grande artère de la ville prolonge la rue Saint-Charles, qui traverse Javel dans sa longueur, et, passé l'enceinte, garde le même nom.
C'est dans cette rue que l'habitant du quartier fait les emplettes indispensables aux besoins de la vie. Quand ces besoins excèdent le§ provisions du boutiquier de la rue Saint-Charles, le boutiquier répond à l'acheteur, — tout comme répondrait un confrère de Mantes ou de Romorantin :
— Nous pouvons vous faire venir ça de Paris.
Et l'habitant de Saint-Charles dit lui-même à sa femme, le matin :
— Je ne rentrerai pas déjeuner. Je suis obligé d*aller à Paris.
11 convient de donner quelques indications sur cet individu rarement vu par le Parisien : le « Saint-Charlais ». Comme dans les villes des États-Unis, il faut distinguer l'habitant héréditaire, autochtone — et l'immigré. Saint-Charles est un ancien village; il y a seulement cent années, grâce à la lenteur des communications, Saint-Charles était aussi distant de Paris qu'un village du Loiret ou de l'Eure en est distant aujourd'hui. C'est dire que dans le Paris de Louis XVI on ignorait jusqu'au nom du village : ses habitants étaient de simples cultivateurs dont plusieurs vivaient et mouraient sans avoir jamais vu le Louvre.
De ces cultivateurs primitifs, quelques familles subsistent encore, reconnaissables à leurs noms que l'on trouve en abondance sur les enseignes des marchands et qui figurent déjà sur les anciens registres paroissiaux au commencement du xvii* siècle. Les noms de Froment, Martin, Bahuchet, reviennent le plus souvent. Ces habitants héréditaires, par une loi mystérieuse que personne n'a jugé intéressant d'étudier, sont presque tous de modestes détaillants : quincailliers, épiciers, boulangers; aucune famille Bahuchet, Martin, Froment, n'est réputée riche dans une commune où se sont fondées de grosses fortunes industrielles. Celles-ci sont le privilège d'immigrés; les grands industriels qui ont colonisé Saint-Charles, depuis la période révolutionnaire jusqu'à présent, étaient en général des Parisiens de Paris, et le sont restés. Les Roussin, dont la raffinerie de pétrole est rue Delormel, ont leur hôtel au parc Monceau; l'éditeur Verdier, dont les ateliers bordent en partie la rue Lacordaire, habite le Trocadéro. Jude Duramberty, grand fabricant de papiers peints, a son usine rue des Vergers, mais il occupe, à Paris, une somptueuse demeure rue François-I". Tous ces fabricants vont à Saint-Charles comme l'industriel ou le négociant anglais vont à la Cité; aucun d'eux n'a l'idée d'y habiter.
Cependant ces fabriques, ces entrepôts, ces magasins ont exercé une influence considérable sur la population. Ils l'ont, d'abord, augmentée numériquement en y introduisant deux éléments nouveaux : l'employé et l'ouvrier. Saint-Charles a passé peu à peu de l'état de village à celui de bourg, puis à celui d'un cheflieu de département; il compte aujourd'hui plus de vingt mille âmes, autant que Chartres. Les employés des grandes fabriques y habitent presque tous. Quel-
ques-uns sont logés à l'usine; d'autres ont élu domicile dans les environs; bien peu franchissent les fortifications. Il importe de ne pas diminuer les heures de loisir en allongeant inutilement les quatre courses quotidiennes! Quant aux ouvriers, comme le centre de Saint-Charles est devenu bien vite trop coûteux pour eux, ils habitent ce qu'on pourrait appeler les faubourgs def ce faubourg. Ainsi le chef-lieu suburbain présente cette caractéristique : une population de petits détaillants indigènes et d'employés modestes; une population ouvrière un peu supérieure en nombre : — point d'habitants riches, bien que Saint-Charles, tout entier, appartienne à de gros capitalistes. On pressent l'effet de cette répartition : les ouvriers et la petite bourgeoisie perpétuellement en conflit pour toutes les questions purement locales; la haute influence sur les affaires politiques appartenant — comme partout — à l'argent, c'est-à-dire à des gens qui n'habitent pas le quartier.
L'influence de ceux-ci, d'ailleurs, se manifeste rarement, comme une sorte de Providence à éclipses. Quelque industriel éprouve parfois le besoin de se créer dans Saint-Charles un fief politique. Mais, à l'ordinaire, la politique de l'endroit et ses prébendes sont l'apanage des véritables habitants, autochtones ou immigrés. Et l'éternelle division de la province française en deux partis, l'autoritaire et le libéral, y apparaît. Comme il n'y a pas d'aristocratie, les détaillants indigènes représentent, avec quelques rentiers, le parti autoritaire avancé, ou, si l'on veut, réactionnaire, qui s'augmente peu à peu des employés de bureau en retraite. Quand on a, vingt ou trente années durant, travaillé dans une ville de province, et qu'on est ce pitoyable type : un retraité, on n'a guère l'envie ni le
moyen de quitter son chef-lieu et d'aller vivre à Paris. Ainsi pour la plupart des retraités de Saint-Charles, ville de province. Ils louent une maison à jardinet, de préférence vers les fortifications ; ils s'y installent avec lei^ famille, et continuent, rentiers, l'ancienne vie d'employés, aggravée d'ennui. Leurs distractions sont les promenades sur les quais de la Seine, le spectacle des exercices militaires, le théâtre de Grenelle, quelques foires, parmi lesquelles, tous les onze ans environ, une énorme : l'Exposition.
Rentiers, ils sont réactionnaires, comme presque tous les rentiers de France : par épouvante d'un vague péril de dépouillement. Leurs enfants, nés à Saint- Charles, ont l'âme fonctionnaire comme la plupart des fils de rentiers : mais Saint-Charles enclôt tout le champ de leur ambition; ils rêvent d'être employés à la mairie, instituteurs ou adjoints dans les écoles municipales de l'arrondissement, fonctionnaires dans les hôpitaux. Les plus aventureux convoitent des places dans les usines : lorsqu'un gamin témoigne de dispositions pour les mathématiques, on le dépêche sur l'Ecole centrale; à vingt et un ans, son service militaire accompli, il revient souvent au lieu natal et entre chez Roussin, chez Duramberty, chez Verdier ou chez les concurrents de ces princes de la fabrique. Gens en redingote, en jaquette ou en veston, ils font à leur tour souche d'autoritaires, lancines sans relâche par la peur des révolutions. Car ils voient chaque jour passer devant eux le fantôme de la «^Sociale », sous la forme de bourgerons tachés d'huile, de faces noires de houille, ou de maigres femelles en cheveux allaitant des petits trop pâles, rongés de scrofule, — à l'heure où sonnent les cloches des usines, comme un tocsin avertisseur. Les vieux rentiers, les retraités regardent, tapis der-
rière les vitres de leurs petites maisons, défiler cette armée de la misère, de la faim, du labeur rude et de l'alcool. Ils appellent leur femme et disent : — Voilà les anarchistes!
Ils ont tort d'avoir peur. Le parti ouvrier serais le plus fort à Saint-Charles comme dans tous les centres
industriels, s'il n'était inintelligent, borné et berné: mais il est tout cela. Après avoir marché uni — de 1880 environ à 1886 — sous la direction d'un patron ambitieux, la mort de ce chef l'a désorganisé. Personne ne sut le remplacer à la tête du parti, qui se scinda.
Une campagne adroite des réactionnaires et des cléricaux envenima le parti ouvrier s'allia pour culbuter la mu-
et exploita ces divisions avec les réactionnaires
nicipalité et la remplacer par une municipalité panachée de droitiers et de soi-disant socialistes extrêmes. Cet étrange assemblage dura trois ans, fut battu à son tour par les socialistes et les radicaux alliés, mais triompha de nouveau complètement, et pour longtemps cette fois, aux élections municipales de 1 896, sur un programme dit d'affaires. L'historien doit noter l'article principal de ce programme : les fournitures scolaires de la ville devaient être distribuées aux écoles libres comme aux laïques. Moyennant cette concession, les cléricaux accordèrent la majorité aux socia-
listes ralliés que le gros du parti appelait dédaigneusement « les traîtres ». Et ce contrat entre ceux-ci et les cléricaux fut baptisé « pacte de Saint- Charles », nom sous lequel les chefs socialistes l'ont plus d'une fois dénoncé avec indignation.
Ainsi, en 1898, à la veille de la grande Exposition qui devait terminer le siècle, cette commune industrielle était gouvernée par une municipalité soi-disant socialiste : le maire, Anquetin, ancien contremaître mécanicien de l'usine Roussin, établi aujourd'hui patron d'un atelier d'ajustage, rue Lacordaire; les adjoints Quignonnet, agent d'affaires, employé surtout par les nombreux établissements religieux, écoles ou hôpitaux de la ville, et Ouvert, directeur d'une fabrique de papiers peints, fort prospère, qu'il souhaitait vendre à Duramberty. L'agent Quignonnet, premier adjoint, était le lien entre la municipalité et le tiers clérical des conseillers. Personne n'aurait pu dire ses opinions politiques : il avait toujours réussi à éviter de s'en expliquer. Anquetin, homme sombre, dévoré d'ambition, rêvait de succéder au député Remblart, guetté par l'apoplexie. Quant à Ouvert, asservi à M. Ouramberty, qui avait de lui plus de cinquante mille francs de papiers, tous ses adversaires déclaraient qu'il était un simple homme de paille derrière lequel se dérobaient les projets politiques du grand fabricant de la rue des Vergers. Anquetin, Ouvert, et tout leur parti dit socialiste, bien que renié par les chefs Jaurès, Viviani, Millerand, marchaient la main dans la main avec des cléricaux avérés, tels que les Aiglon, vieille famille de robe, M. de Lesparre, colonel de cavalerie en retraite, l'abbé Minot, premier vicaire de l'église Saint-Charles, et toute la petite bourgeoisie rentière. M. Ouramberty, qui n'avait jamais voulu être autre chose que simple
conseiller municipal, était considéré comme du parti Anquetin; mais son allure autoritaire, sa grande fortune, lui valaient les sympathies de l'Eglise. Il avait, à plusieurs reprises, largement donné pour les écoles libres... Chaque fois, d'ailleurs, il se couvrait, pour ainsi dire, en donnant davantage aux écoles laïques. Grâce à ces libéralités, l'Eglise lui pardonnait de ne point pratiquer et d'être inscrit à la loge du Grand Sphinx, où d'ailleurs il ne mettait pas plus les pieds qu'à la paroisse.
L'Église est représentée, dans le faubourg de Saint- Charles, outre la paroisse, par un nombre considérable, démesuré, de chapelles, de couvents, de fondations religieuses : couvent des Dames du Calvaire, rue Delormel; Rédemptoristes, rue Pujol; hôpital des Enfants-Malades et Dames du Saint-Sang, rue Lacordaire. Ces forces catholiques restaient isolées les unes des autres et indifférentes à la politique, jusqu'à l'arrivée de l'abbé Minot, premier vicaire paroissial. La figure de ce prêtre vaut d'être dessinée à part.
Jean-François-Marie Minot, fils de cultivateurs maraîchers des environs de Louveciennes, était né en 1862. Sa mère, rongée par un cancer et portée vers la religion par désespoir de guérir, l'avait toujours destiné à la prêtrise. Il suivit les étapes du métier ecclésiastique avec régularité, sans le moindre incident, passant du petit séminaire d'Orléans au grand séminaire de Versailles, desservant aux environs de Paris, enfin troisième vicaire à Saint-François-Xavier, dans le septième arrondissement. Tout à fait ignoré jusque-là, il se fit dès lors connaître dans le monde aristocratique de sa nouvelle paroisse. Il n'avait, cependant, aucune aristocratie de manières; il affectait une tenue simple, en con-
traste avec l'élégance de plusieurs de ses collègues. Ses façons étaient polies sans servilité; sa rude figure, bizarrement découpée comme une sorte de masque guerrier japonais, où l'épiderme demeurait rouge sous la cuisson du rasoir, tant le poil était dur, ses cheveux noirs et bourrus, ses grosses mains, ses grands pieds trahissaient l'origine paysanne dont il se vantait. 11 prêcha le carême de 1894 sans éclat. Malgré cette absence de dehors et de talents brillants, il exerçait sur ses paroissiens, sur ses collègues et même sur plusieurs de ses chefs, l'autorité que donne, parmi la faiblesse et l'indécision de tous, l'apparence d'une volonté ferme et d'un propos déterminé, jointe à des mœurs irréprochables. On sentait Jean-François Minot absolument désintéressé, dépourvu d'ambition, mais prêt à tout tenter et à tout souffrir pour la plus grande prospérité de l'Église.
Ce tempérament, assez ordinaire dans plusieurs ordres religieux, est moins fréquent dans le clergé séculier, surtout à Paris. Il n'y est guère goûté. L'activité infatigable de Minot semblait un perpétuel reproche à la paresse de beaucoup de ses collègues; comme cette activité se dépensait au dehors et pour les intérêts matériels de la paroisse, elle offrait une prise assez facile aux critiques. Avec cela, indépendant de caractère, Minot ne consultait personne sur les démarches qu'il jugeait profitables. On le vit à la direction des cultes, à l'Hôtel de Ville, dans les ministères, chez des banquiers, solliciteur infatigable, frappant à toutes les portes et à toutes les bourses, obtenant des résultats notables au prix de quelques camouflets qu'il dédaignait. Ce fut lui qui fonda, près de Saint-François-Xavier, l'hôpital des gens de maisons, trouvant les capitaux nécessaires, menant l'entreprise
avec une extraordinaire adresse d'administrateur. L'accusation d'intrigue, d'abord portée sourdement contre lui dans le milieu ecclésiastique même, finit par devenir une rumeur si persistante et si bruyante que l'archevêché s'en émut. L'abbé Minot fut déplacé sans être consulté, et envoyé — avec avancement d'ailleurs — premier vicaire à la paroisse de Saint- Charles. En l'exilant ainsi dans un faubourg ouvrier, ses chefs, dont la vue était courte, espéraient ôter toute matière à une activité qui les inquiétait. Jean-François accepta son nouveau poste sans murmurer : à peine installé, il se mit à l'œuvre, étudiant les lieux et les personnes.
Quelques jours lui suffirent pour se rendre compte de l'état politique du
.-.. quartier. Les élections municipales é.\ ^ . , > , . . .
avaient ramené a la mairie une municipalité socialiste intransigeante, homogène, qui refusait tout compromis avec les cléricaux. Le parti réactionnaire était désemparé. L'abbé rallia les débris de la coalition d'autrefois, entreprit de les réunir en un tout et y réussit si bien que toute la liste du « Pacte de Saint- Charles » repassa en 96... Minot pouvait se dire que cette victoire était sienne : mais il n'avait ni orgueil ni souci de gloire. Il travaillait pour travailler, intriguait pour intriguer, avec l'infaillibilité de l'instinct. Les divers groupes qu'il avait adroitement reformés ignoraient presque son effort. On le croyait l'instrument d'influences puissantes. En fait, il ne dépendait que de lui-même. Les chefs du parti clérical, M. de Lesparre, les Aiglon, étaient vite tombés entre ses mains. Q uant au curé, l'abbé Dubourdier, c'était un vénérable prêtre
de soixante-cinq ans, affaibli par une maladie chronique du larynx, d'une piété séraphique, d'une charité inlassable; il s'estimait heureux d'avoir trouvé un administrateur intelligent, intègre et actif.
Dans le courant de Tannée 1897, un terrain vague assez vaste, propriété de M. Jude Duramberty et contigu à son usine, fut acquis par une certaine M''* de Sainte-Parade pour y fonder une école professionnelle de filles. M"^ de Sainte-Parade, de bonne famille originaire du Gers, avait cinquante ans environ; paralysée des jambes, on la portait dans un fauteuil lorsqu'elle voulait se déplacer. Elle était riche; outre l'hôtel qu'elle habitait à Paris, rue de Grenelle, seule avec ses gens et une religieuse, elle possédait des propriétés dans les environs de Condom et de gros capitaux. L'abbé Minot, qui avait été son directeur lorsqu'il desservait Saint-François-Xavier, assurait qu'elle avait accru considérablement sa fortune par des spéculations de Bourse : un agent d'affaires dévoué au clergé, nommé Michel, la conseillait.
L'entreprise scolaire de M^'* de Sainte-Parade excita la curiosité; elle apparaissait au milieu des nombreuses écoles de Saint-Charles comme une des premières tentatives du féminisme. M^'* de Sainte-Parade s'entourait d'un état-major féminin qui négocia, sans le concours d'aucun homme, l'acquisition du terrain, dirigea les travaux, organisa l'École. Cet état-major ne se composait pas uniquement de vieilles personnes ridicules et laides, reproche très souvent adressé aux groupes féministes. Plusieurs auxiliaires agréables aidaient la fondatrice : M^^' Heurteau, ancienne institutrice publique; les deux « petites Sûrier », Léa et Frédérique, dix-neuf et vingt-six ans, qui, toutes les
deux, avalent été employées à l'usine Duramberty et l'avaient quittée brusquement, quelques-uns disaient pour avoir refusé de céder au patron. Ces deux jeunes filles étaient d'une beauté remarquable : l'aînée, Frédérique, brune, au teint mat, aux yeux sombres, aux traits d'un dessin ferme et noble; Léa, la cadette, plus frêle, plus sentimentale d'aspect, plus jolie au sens ordinaire du mot, avec des prunelles bleues et des cheveux châtains, d'une belle couleur de bronze clair. On citait encore, parmi « les jolies », M"' Duyvecke Hespel, une grasse Flamande à la chair de lait, aux cheveux de lin; Geneviève Soubize, sage-femme diplômée, petite rousse tachée de son, dont la laideur piquante et les vives allures aiguisaient l'appétit libertin des hommes. Quelques autres, moins plaisantes à voir, furent baptisées sans façon « les monstres ». On rangeait M'^* de Sainte-Parade parmi les monstres, avec sa tête énorme au-dessus de son corps ratatiné d'infirme, sa voix suraiguë, son visage de parchemin froissé. Daisy Craggs fut un autre monstre : c'était une Irlandaise de quarante ans environ, bonne figure de vieux bébé couperosé, couronnée de bandeaux indécis entre le gris et le blond. Trois adjointes, qu'on vit promener les élèves, parurent également sans beauté et sans élégance. Enfin, un des personnages féminins qui intéressait le plus la ville ne fut classé ni parmi « les jolies » ni parmi les « monstres ». C'était une petite femme d'apparence souffreteuse, aux maigres cheveux noirs : son visage, couleur de pain à chanter, creusé et pour ainsi dire transparent, s'éclairait d'un regard bleuâtre d'une force, d'un magnétisme extraordinaires. Sans être contrefaite, elle avait cette tournure et cette démarche que le peuple désigne pittoresquement par les termes de • bossue
manquée. Elle portait un nom étranger : Romaine Pirnitz. A tort ou à raison, on lui attribuait l'influence occulte qui dirigeait tout, quoiqu'elle ne fût décorée d'aucun titre officiel. Quiconque l'avait une fois rencontrée ne l'oubliait plus : ses prunelles exhalaient cette flamme communicative, secrète puissance des séducteurs d'âmes, des apôtres. Son éloquenceif devint célèbre dans Saint-Charles depuis le jour de l'inauguration de l'Ecole; elle y prononça le discoursprogramme de l'éducation nouvelle. Les termes dont elle s'était servie demeuraient dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient alors entendue. Sans obscurité, sans emphase, elle avait expose au public rassemblé dans lagrande salle de l'établissement, public mêlé de curieux, de journalistes, de politiciens, de mondains, qu'il ne s'agissait pas seulement d'enseigner à des fillettes du peuple l'orthographe, le calcul, la couture, le dessin ornemental et les éléments des arts industriels. Il s'agissait de fonder l'éducation intégrale de la femme par la femme ; de créer un séminaire de jeunes filles qui fussent des personnes morales, capables de suffire elles-mêmes à leurs besoins, sans l'obligation de recourir aux hommes, — à une époque où, en France comme en Amérique et en Angleterre, le célibat devenait, pour beaucoup d'entre elles, une cruelle nécessité sociale. Toutes ces idées étaient exprimées si aisément, et d'une telle chaleur convaincante, qu'elles n'avaient paru nullement sub-
versives; elles semblaient au contraire l'expression d'une moyenne de sens commun. Romaine Pirnitz, tout humble et effacée qu'elle se plût à paraître, demeura dans l'esprit des auditeurs comme l'inspiratrice, l'âme
de VÉcole des Arts de la Femme.
La direction officielle appartenait à M"' Heurteau, aidée de Frédérique Sûrier. Quant à M"' de Sainte- Parade, M. Duramberty, qui la connaissait pour avoir discuté avec elle la cession du terrain, lui avait fait la réputation d'une vieille folle, maniée tour à tour par les prêtres, les agents d'affaires et les utopistes du féminisme.
Cette cession avait été opérée dans des conditions assez rares. M. Jude Duramberty, voulant, disait-il, concourir à une entreprise généreuse, n'avait pas demandé d'argent comptant. Pendant vingt ans, l'École n'aurait aucun loyer à payer. Si elle existait encore au même endroit dans vingt ans, elle louerait alors le terrain au prix des lieux environnants, sans rien verser pour les vingt années d'occupation. Si, au contraire, l'œuvre échouait pour une raison quelconque, si les fondatrices l'abandonnaient, M. Duramberty recouvrait le libre usage de son terrain, et les bâtiments lui appartenaient sans qu'il eût à fournir aucune compensation. Enfin, pour que le paiement du terrain, au bout de vingt années, fût au moins partiellement garanti, l'administration de l'École déposait à la Banque de France un cautionnement de trois cent mille francs, dont elle touchait, d'ailleurs, les intérêts en totalité.
L'École des Arts de la Femme eut la fortune d'être bien accueillie, non seulement dans le quartier, mais dans Paris tout entier. La presse illustrée publia les photographies des bâtiments, les portraits de M"' de
Sainte-Parade et de M^^' Heurteau. Des chroniqueurs brodèrent des lieux communs sur la question féministe en démontrant, par leurs articles mêmes, qu'ils l'ignoraient absolument. Puis, Paris pensa à autre chose, parla et écrivit sur autre chose, et l'École des Arts de la Femme n'intéressa plus que le coin du faubourg où elle se trouvait. Ses débuts furent prospères. Les commerçants du quartier souriaient à cette clientèle nouvelle. La paroisse voyait, chaque dimanche, une trentaine d'élèves, de dix à seize ans, assister correctement à la messe, accompagnées par une des dames professeurs. L'abbé Minot entretenait de bons rapports avec la direction de l'Ecole. A la mairie, le bruit courait que M. Duramberty avait donné son terrain, fondé une bourse dans l'établissement : on assurait qu'il s'y intéressait, principalement à cause de M''' Frédérique Sûrier, poursuivie par lui de tentatives obstinées : qu'il eût ou non réussi auprès d'elle, les opinions ne concordaient point. Naturellement, l'Ecole, concurrence redoutable, n'était pas vue d'un œil amical dans le parti scolaire officiel, instituteurs primaires et directeurs d'enseignement industriel ; cependant, comme elle était autorisée par l'État, — un délégué du ministère avait présidé à l'inauguration, — on ne pouvait lui témoigner une hostilité ouverte. Le pacte de Saint-Charles ne proclamait-il pas l'armistice entre l'enseignement de l'État et l'enseignement libre? D'ailleurs, la directrice de l'Ecole était une universitaire, M'^"' Heurteau, pourvue de tous ses brevets. Que pouvait-on exiger de plus?
Après l'éclat de l'inauguration, l'œuvre féministe sembla, d'ailleurs, prendre à tâche de se faire oublier. La rue des Vergers, sur laquelle donnait la porte principale de la cour antérieure, est peu fréquentée : les
rares passants, lorsque cette porte s'ouvrait, pouvaient se rendre compte de la belle tenue des bâtiments, de la propreté des cours, de Tordre qui régnait partout. Le soir, les vitrages baignés de lumière élec-
trique éclipsaient même ceux de l'usine Duramberty. On voyait circuler dans le quartier, toujours sans surveillante, sauf quand elles étaient en grand nombre, les petites élèves proprement vêtues de noir, ceinturées d'une écharpe de cachemire rouge. Ce n'étaient que des petites Parisiennes du peuple, recrutées avec soin : mais l'enfance est si malléable et si accessible aux idées neuves, que les façons des petites «Zarts», comme on les nomma, les eussent fait vite distinguer. Elles montraient un air d'intelligence, de déci-
sion, d'émancipation qui divertissait. On en envoyait trois au marché, chaque matin, accompagnées les premières fois, puis seules. Elles firent bientôt toutes les emplettes courantes de l'école. Au théâtre de Grenelle, des matinées classiques ayant été organisées, une vingtaine de petites « Zarts » y assistèrent le dimanche et le jeudi, si naturellement dignes et attentives, que les lazzis du pargidis ne les visèrent même pas. Quand le printemps ranima la vie de la campagne, des bandes de petites « Zarts » s'échappèrent joyeusement de l'école, sous la conduite d'une maîtresse, et se répandirent dans la banlieue, le nécessaire de l'entomologiste sur le côté. A la fin de chaque trimestre, on conviait les notabilités de la ville à une séance dramatique et musicale dans la grande s«lle. Le programme en était ordinaire, mais, rien qu'à pénétrer dans l'école, un système évidemment neuf d'éducation se reconnaissait dans l'allure des élèves, très libres, très peu surveillées, regardant franchement leurs maîtresses et le public en face, récitant nettement, sans embarras, sans timidité. Il fut admis que les petites « Zarts » étaient gentilles et amusantes, mais qu'elles n'avaient pas froid aux yeux.
Cet accord entre l'école et les forces sociales de la commune durait encore à la fin de la première année d'enseignement. Un philosophe avisé s'étonnera qu'il ait pu persister si longtemps. L'essence même de l'œuvre entreprise par Romaine Pirnitz et ses collaboratrices était inassimilable à l'esprit contemporain d'un faubourg de Paris. D'abord, la population parisienne ne se laisse pas aisément persuader que des femmes réunies, à l'exclusion de tout homme, puissent entreprendre et mener à bonne fin une tâche sérieuse, durable. La femme, à Paris, est objet de luxe, objet de
l8 LES VIERGES FORTES
débauche — ou simple ménagère. Tout effort qui la dirige vers d'autres fonctions est réputé révolutionnaire ou ridicule. L'école de la rue des Vergers échappa miraculeusement à la raillerie, lorsqu'elle fut fondée : mais elle était guettée par l'esprit bourgeois, que la rébellion des femmes irrite, et par l'ironie de la foule, pour qui le féminisme est une variété de mascarade. Ornant aux forces sociales proprement dites, — l'église, la municipalité, l'école officielle, — les deux premières au moins pouvaient laisser vivre l'œuvre de Pirnitz, mais à la condition qu'elles s'en serviraient, et qu'elles l'asserviraient. Le pacte de Saint-Charles n'était pas un programme de tolérance : il était un acte d'alliance offensive, menaçant pour quiconque refuserait d'y participer. Une école libre qui ne souscrivait pas au pacte était à la fois suspecte à la paroisse et suspecte à la mairie : indépendante, elle pouvait inaugurer ou renforcer, quelque jour, l'opposition. Enfin, l'école officielle, qui acceptait assez impatiemment les conditions du pacte et l'égalité de traitement avec les établissements congréganistes, s'irrita bientôt d'une concurrence qui n'avait même pas le sauf-conduit de la municipalité.
Donc, sourdement, l'instinct de la foule et les intérêts politiques se coalisaient contre l'expansion de rOEuvre. On peut résister à de telles coalitions et triompher : la fondation de l'Institut Pasteur, si combattu et finalement victorieux, en est une preuve. Mais il faut être soutenu par un parti puissant et surtout par de l'argent pour ainsi dire inépuisable. Le parti féministe, solide dans d'autres contrées, n'a pas encore, à Paris, de force appréciable. La question financière était donc, pour l'École des Arts de la Femme, une question de vie ou de mort.
Une après-midi du mois de juin, — vers la fin de l'année scolaire 1898, — le premier adjoint de Saint- Charles, Quignonnet, attablé devant le massif bureau d'acajou de spn cabinet, à la mairie, vérifiait les comptes d'une réparation récente au bâtiment municipal des pompes à incendies, lorsqu'un garçon de bureau, sans livrée, en simple jaquette, entr'ouvrit la porte.
Quignonnet, qui finissait une addition, lui fit de la main signe d'attendre. Le total écrit, il releva la tête, — toute petite tête rousse, effilée, avec des cheveux rares, une moustache en brosse au ras de la lèvre. Il dit, blésant un peu, comme si à travers sa bouche
mince, où les dents se bousculaient en avant, la parole eût péniblement trouvé une issue :
— Qu'est-ce que c'est, Bonnault?
— C'est M. l'abbé qui veut vous parler, monsieur l'adjoint... M. l'abbé Minot.
— Bon. Faites-le entrer.
Sans refermer la porte, le garçon s'éloigna, puis revint, suivi du prêtre.
Jean-François Minot s'avança familièrement, son tricorne jauni et bossue sous le bras, sa soutane courte découvrant les gros souliers à boucle d'acier. Sur sa face de paysan, la sueur luisait par-dessus l'écarlate de la peau que le rasoir avait corrodée. — Il tendit sa large main à Quignonnet, qui y mit deux doigts avec précaution : une des plaisanteries de l'abbé était de serrer dans sa forte pince les phalanges maigres de l'homme d'affaires.
— Bonjour, usurier.
— Bonjour, croque-mort.
Minot entendait la blague et la pratiquait. Entre Quignonnet et l'abbé, cette blague consistait surtout à échanger des épithètes injurieuses, travestissant leurs métiers respectifs.
— Quelle chaleur I soupira le prêtre en s'asseyant, sans en être prié, et en s'épongeant le front d'un large mouchoir blanc, dont l'ourlet robuste et les marques en fil rouge s'apercevaient à distance.
L'atmosphère de la pièce, vraiment étouffante par cette température de canicule, s'alourdissait d'une odeur humaine particulière aux gens de poil roux; elle était presque irrespirable, quoiqu'une porte-fenêtre fût ouverte sur le jardin. Mais ce jardin était absolument dépourvu d'ombrage, sauf une tonnelle au fond.
L'abbé passa son doigt dans le col du rabat pour se donner de l'air :
— Vous qui êtes un paquet d'os et de peau tannée, reprit-il, vous êtes à votre aise comme une morue sèche. Mais moi qui suis gros, je sue, je sue...
— On mange trop au presbytère, répondit Quignonnet posant sa plume. Si vous n'aviez que des appointements d'adjoint pour vivre, vous n'engraisseriez pas. Qu'est-ce qui vous amène?
Minot le regarda sans parler. Tous les muscles de ses lèvres, de ses yeux, de son front convergèrent dans un sourire qu'il tâcha de rendre engageant.
— Je voudrais, dit-il...
Il s'arrêta.
— Quoi?...
— Vous vous en doutez bien...
— Si c'est de l'argent pour vos sales baraques congréganistes, interrompit brusquement l'adjoint, vous pouvez secouer vos godillots tout de suite du côté de la porte. On ne voit que votre nom, depuis un an, dans le budget. Quel rongeur, bon Dieu!... Savezvous que vous finirez par nous faire attaquer sérieusement? Ouvert, qui reçoit les confidences de Frédal, l'instituteur public, et de M"'' Ribaut, la directrice de l'école professionnelle de filles, m'a dit qu'ils commencent à se plaindre de nous en sourdine.
— Duvert?... répliqua tranquillement l'abbé. Il se moque bien de Frédal, de Ribaut et de nous tous! Duvert a deux filles qu'il envoie chez nos sœurs du Saint- Sang, et un fils chez les Pères de Vaugirard. Il sait à quoi s'en tenir sur la qualité de vos boîtes, vieux prêteur à six.
— Tant que vous voudrez. Duvert élève ses gosses comme il lui plaît. Ça n'empêche pas' que la munici-
palité ne donnera plus un sou à vos écoles, cette année. Tenez-vous-le pour dit.
Minot tira de sa soutane une pastille qu*il se mit à mâcher et à sucer bruyamment. Quignonnet, ricanant, le regardait. L'abbé demanda :
— Alors, avec quoi est-ce que nous ferons notre distribution de prix ? Deux écoles de filles, une de garçons, une crèche, et l'hôpital des Enfants-Malades qui demande aussi quelque chose pour égayer sa fin d'année. Avec quoi, dites?
Il avait dépouillé toute allure plaisante; une vraie anxiété embrunissait sa figure de paysan.
— Ah ! bonne Vierge de bois, conclut-il, tapant du poing sur l'appui de la banquette où il était assis...
L'adjoint reprit :
— Vous avez touché plus de deux mille francs à titre exceptionnel, justement sous le prétexte de vos distributions de prix. Est-ce que vous les avez déjà mangés? Pas étonnant que vous engraissiez, alors.
— Deux mille francs? grommela l'abbé. Us sont loin, s'ils courent toujours... Et ma nouvelle crèche de la rue Delormel?... H y a là une centaine de bouches qui en dévorent de l'argent, quoiqu'elles n'aient guère de dents... Dire que vous êtes mufle avec nous parce que ce magot de Duvert vous a raconté des histoires! Soit. C'est votre affaire. Je m'en vais exposer la situation à M. de Lesparre et à notre comité de patronage. Ils jugeront si vous observez les conditions de l'accord. Qu'est-ce que ça me fait, à moi, personnellement? Je dépose mon bilan et je me lave les mains.
Il se leva sur ces mots, ramassa son tricorne :
— Allons, je m'en vais.
Le visage de Quignonnet cessa de railler.
— Restez donc, voyons. Quel sale caractère! Est-ce qu'on ne marche pas ensemble, au fond? Seulement, que voulez-vous? je n'ai pas le budget de Rothschild à ma disposition, moi. Franchement, vous devriez taper un peu vos dévotes. C'est bien leur tour.
Minot, les traits immobiles, laissait Quignonnet se tirer de sa phrase, sans l'aider... L'adjoint se leva.
— Allons fumer une cigarette sous la tonnelle! Nous causerons plus à l'aise.
Il y avait peut-être quelque malice dans cette proposition, que l'abbé accepta cependant, malgré l'aspect torride du jardin. Tous deux allèrent s'installer sous la tonnelle construite à l'angle du mur d'enceinte. L'adjoint offrit une cigarette.
— Vous comprenez, blésa-t-il après quelques bouffées, je suis tout disposé à vous faire plaisir... Je sais bien que vous ne mettez pas l'argent dans votre poche. . . parbleu!... Seulement, je ne suis pas libre... Anquetin n'aime guère les soutanes. Il est jaloux de vous :'à notre dernière réunion il a dit que vos écoles coûtaient vraiment trop cher...
— Anquetin?
— Oui, lui-même. Il a cité, en opposition avec vos écoles, l'école des petites « Zarts, » qui se suffit à elle-même, qui ne demande rien à l'arrondissement, rien à l'État. Croiriez-vous qu'elles ont refusé la quotepart municipale qui leur revenait, pour les prix comme pour les fournitures, d'après le pacte?...
— Vrai? dit Minot pensif. Elles ont fait ça? Elles sont riches, ces clames! Elles font les sucrées... Ah! elles ont bien su empaumer la Sainte-Parade.
— Ce sont vos amies, dit Q^aignonnet.
L'abbé, soufflant brusquement sa fumée, grommela :
— Mes amies? Ce sont des pécores! Elles n'ont qu'une idée, c'est de marcher sans lisières, comme des grandes personnes, et elles sont aussi ignorantes de la vie pratique qu'une novice au couvent. Elles me croient bête. On essaye de m'amadouer, de me cajoler, tout en me fermant la porte dès que je veux mettre le nez dans les affaires de l'école... Moi, je ne dis rien. Mais j'y vois clair. Quiconque n'est pas avec nous est contre nous. Savez-vous qui a dit ça, fabricant de fausses traites?
11 tapa sur le genou maigre de Tadjoint, qui sursauta et fit une grimace.
— Vous ne savez pas? Et bien, c'est Notre Seigneur Jésus-Christ, mon maître.
Il y eut un instant de silence. Puis Minot, sournoisement, demanda :
— Vous êtes en bons termes, à la mairie, avec les petites « Zarts » ?
— Duramberty a l'air de les protéger. Vous n'ignorez pas ce qu'on dit?
— On dit, on dit!... La vérité, c'est que Duramberty est berné, tout comme moi... Et même, malgré ses avances à la belle fille que vous savez, on ne le laisserait seulement pas pénétrer dans l'école, lui.
— Hum! reprit Quignonnet. Il a donné son terrain gratis, il a fondé une bourse... Il n'est pas homme à dépenser son argent pour le roi de Prusse. Tout de même, depuis quelque temps, j'ai l'idée
que ça ne doit pas marcher tout seul entre lui et ces dames.
Il s'arrêta, voulant être interrogé par l'abbé. Mais l'abbé fit semblant de se désintéresser de la question. Jetant le culot de sa cigarette, il se leva :
— Au revoir, dit-il négligemment.
— Vous êtes pressé?
— J'ai affaire chez nos sœurs du Saint-Sang. Elles veulent s'agrandir, acheter un autre emplacement ou traiter avec des voisins... Enfin, d'immenses projets... Au revoir!
Quignonnet retint la main velue que tendait l'abbé.
— Attendez... attendez donc... Qu'est-ce que vous me chantez là?... Les sœurs du Saint-Sang vont s'agrandir?... Elles ne m'ont rien dit... Elles ne comptent pas pourtant traiter ça elles-mêmes?...
— Je ne pense pas, dit Minot.
Il s'en allait doucement, vers la mairie.
— Elles ont un agent? questionna l'adjoint.
— Non. Elles m'ont demandé conseil. Au revoir. Quignonnet força l'abbé à s'arrêter, lui mettant la
main sur le bras.
— Vous n'allez pas leur indiquer un autre intermédiaire que moi, je suppose!
— Je ne leur indiquerai rien du tout. Ça ne me regarde pas. Retenez ça, mon ami : rien de plus dangereux que de conseiller les bonnes sœurs.
— Voyons... l'abbé, fit l'adjoint : ça n'est pas sérieux. Je compte sur vous. De même que pour vos écoles, vous pouvez compter sur moi, vous le savez bien.
La figure de l'abbé Minot prit l'expression à la fois niaise et matoise du fermier qui va conclure un marché.
— Oh ! dit-il, les sœurs n'ont peut-être besoin de
'personne... Tout ce que je sais, c'est que TafFaire sera grosse. Cent cinquante mille francs au bas mot.
— Cent cinquante, répéta Qiygnonnet, blésant d'émotion... Faites-ça, mon petit Jean-François... Je vous garantis que vos nonnes seront bien servies, et je n'oublierai pas vos boîtes congréganistes. Ce que je vous en disais tout à l'heure^ c'était de la plaisanterie; je vous suis tout dévoué. Est-ce entendu?
Il haussait un peu la voix, par le désir d'emporter l'assentiment du prêtre. Minot, sans répondre, désigna du regard le seuil du cabinet de l'adjoint, devant lequel ils arrivaient... Quignonnet leva les yeux à son tour et fut un moment interdit en apercevant un homme debout devant sa propre table, penché sur ses papiers, les feuilletant du doigt. C'était Jude Duramberty, le chapeau sur la tête, la canne dans une de ses mains gantées... Au bruit des pas de Quignonnet et de Minot montant les deux marches du seuil, il se tourna. Son visage coloré, à moustache et mouche bien noires, tandis que la brosse drue des cheveux grisonnait, apparut en pleine lumière; ses yeux foncés examinèrent le couple. Il fit un pas vers eux.
— Bonjour, Quignonnet. . . Bonjour, monsieur l'abbé. Il ôta son chapeau haut de forme, le posa sur le
bureau. L'abbé et l'homme d'affaires saluèrent aimablement.
— Vous m'excuserez, Quignonnet, d'avoir pénétré dans votre cabinet. Bonnault m'avait assuré que vous y étiez.
— Parfaitement, monsieur Jude, parfaitement; Vous êtes chez vous ici. Nous avions été prendre le frais avec l'abbé, dans le jardin. Qu'est-ce qui me vaut l'honneur?...
— Je vais vous le dire. Vous avez un moment?
— Mais certainement, tout le temps qu'il vous plaira, monsieur Jude... Prenez donc un siège.
— Je vous quitte, fit l'abbé Minot se dirigeant vers la porte.
— Vous n'êtes pas de trop, l'abbé, dit Duramberty.
Au contraire. Vous nous donnerez peut-être des renseignements utiles.
Duramberty s'assit sur le canapé, l'abbé sur une chaise, tandis que Quignonnet reprenait place devant son bureau.
Il y eut quelques instants de silence pendant les-
quels l'usinier, les sourcils plissés, sembla méditer ce qu'il allait dire. Les interlocuteurs, respectueusement, l'attendaient.
— J'ai reçu ce matin la visite de Frédal et celle de M""* Ribaut. Tous deux sont assez mécontents et inquiets.
— De quoi? dit Quignonnet.
— Leur prochaine rentrée ne s'annonce pas bien. Frédal ne perd que trois élèves, mais chez M"" Ribaut il n'y a pas de « nouvelle » annoncée, et elle perd onze élèves. Et savez- vous où va tout ce monde-là?
— Aux écoles libres, parbleu! fit l'adjoint en regardant l'abbé.
— Hum! soupira l'abbé. Nos rentrées ne sont déjà pas si brillantes!...
— Tout ce qui quitte M'"* Ribaut va à l'école Pirnitz-Heurteau. Il y a dans le quartier un engouement... La direction met toutes sortes d'obstacles à l'entrée, repousse celle-ci et celle-là. Malgré tout, les demandes affluent. La maison plaît.
— Dieu sait pourquoi! fit l'abbé. Le programme ne ressemble à rien de connu; il n'y a pas d'enseignement régulier ; aucune de leurs élèves n'a été présentée au certificat d'études.
— Oui... pas d'examens, appuya Quignonnet : c'est, leur règle. Je comprends que les élèves aiment mieux ça; mais les parents?
— La nouveauté les attire. L'idée que les enfants feront les emplettes, trois par trois, avec la ceinture rouge et la robe de cachemire noir; qu'elles iront attraper des papillons à la campagne, une boîte verte sur les reins. Est-ce que je sais, moi? grommela Minot.
L'adjoint demanda à M. Duramberty :
— C'est comme membre de la commission d'ensei-
gnement que Frédal et M™* Ribaut se sont adressés à vous?
— Frédal, oui, répliqua Duramberty; quant à M""^ Ribaut, elle se proposait d'envoyer un rapport au Conseil sur la situation que leur fait la nouvelle concurrence, et, comme elle me supposait protecteur des petites « Zarts », elle venait s'en excuser à l'avance et me demander si je lui ferais opposition.
Quignonnet ne dit rien. Minot, après un temps, questionna :
— Vous vous y intéressez, en effet, n'est-ce pas?
Il avait repris cet air bonhomme et niais qui lui servait pour poser les questions dangereuses.
-:- Moi? fit Duramberty... Pas plus qu'à n'importe quelle autre entreprise du quartier. D'ailleurs, ces femmes n'encouragent pas la bienveillance. Elles ont un peu trop confiance en elles.
— L'inspecteur s'en plaint, dit Quignonnet enhardi.
— Et moi, fit l'abbé déployant son mouchoir à gros ourlets, je dis que ce sont des pécores... Si elles n'avaient pas derrière elles les millions de la Sainte-Parade, leur école ne durerait guère.
Il se moucha avec fracas. Duramberty souriait:
— Des millions?... Vous les avez vus, les millions de M"** de Sainte-Parade?
— Oh ! ça, monsieur le conseiller, la Sainte-Parade a de l'argent. Je l'ai connue à Saint-François-Xavier; j'ai été même son directeur. C'était, au moins en ce temps-là, une très sainte fille; elle n'était pas encore aux mains de la bande Pirnitz ; mais, pour riche, elle l'est.
— Elle spécule, dit Duramberty.
— Elle a doublé sa fortune avec des valeurs de cuivre que lui a fait acheter Michel.
— Oui, Michel Ta bien conseillée, reprit Duramberty. Mais elle a goûté à la spéculation; les frais de l'école sont énormes; elle va avoir une rentrée de soixante élèves, cette année. Je me suis renseigné auprès de celle de ces dames qui est à peu près accessible.
— M"* Pirnitz ?
— Non, M^'* Heurteau, l'ancienne institutrice publique. Elle avoue cinq cents francs de dépenses par an et par tête d'élève... M"' de Sainte-Parade est assez riche pour subvenir à l'école telle qu'elle est, mais pas aux agrandissements qu'elle rêve. Elle a spéculé, elle spéculera. Et le jour où Michel fera le plongeon...
Jude Duramberty n'acheva pas sa phrase. Il mècha quelque temps son cigare. Minot et Quignonnet ne disaient mot, très curieux de voir l'homme le plus influent de l'arrondissement s'avancer sur un terrain d'habitude réservé dans les discussions.
— Elles ne sont pas sympathiques, ces femmes, reprit l'usinier. Je les ai aidées tant que j'ai pu; sans moi, elles n'auraient jamais pu bâtir leur école. J'ai fondé une bourse chez elles. Je leur ai offert des contremaîtres à moi pour faire des cours, gratuitement; elles ont refusé, sous prétexte que le règlement de l'école exclut les hommes de l'enseignement. C'est de la manie... Le féminisme 1... Le féminisme, qu'est-ce que ça veut dire? Je comprends que les femmes aient le droit et l'envie de gagner leur pain honnêtement, mais il ne faut pas qu'elles se posent tout de suite en ennemies de la société.
— Ce sont des pécores, opina l'abbé, que cette épithète semblait satisfaire pleinement.
— Aujourd'hui, fit Quignonnet, elles en arrivent à indisposer par leur attitude tout ce qui d'abord leur
était favorable. L'abbé, par exemple, n'a pas l'air de les porter dans son cœur.
— Des pécores, monsieur Jude, répéta Minot. Est-ce que c'est convenable qu'une école libre n'ait pas d'aumônier? Car enfin... les écoles du gouvernement, ça se comprend encore... La Chambre le surveille... Il ne fait pas ce qu'il veut, le gouvernement, quoique... enfin!... Mais ces femmes qui se prétendent chrétiennes et qui ne laissent pas entrer le ministre de la religion chez elles? On assure qu'elles vont maintenant recevoir des protestantes, des juives. Voulezvous que je vous dise ce que c'est, moi, que les féministes ?
— Des toquées, fit Quignonnet... Quand je pense que la Sainte-Parade a livré ses intérêts à un Michel! ...
— Des anarchistes, reprit Minot. Et plus dangereuses que les anarchistes à bombes, car elles préparent des élèves qui renverseront bien autre chose qu'une maison sur un boulevard... Elles renverseront le mariage, la famille, toute la société. C'est une école d'anarchie... Vous verrez! Et votre devoir, à vous qui gouvernez l'arrondissement, serait de fermer cette boîte-là ou de la diriger.
— Bravo, l'abbé, fit Quignonnet.
Mais Jude Duramberty hochait la tête :
— Fermer une école... en prendre la direction, c'est plus facile à dire qu'à faire. D'abord, nous ne le pouvons pas régulièrement. Et, quand même nous y parviendrions par un détour, il y aurait contre nous les partisans de la maison, les parents des élèves.
— Elles sont presque toutes orphelines.
— Pas toutes. Il y en avait beaucoup dans la première fournée, c'est vrai. Mais celles qui rentrent l'an prochain ont père et mère.
j2 LES VIERGES FORTES
Alors, que faire? demanda Quignonnet. Il ne faut
pourtant pas permettre que les écoles municipales se dépeuplent au bénéfice de ces extravagantes!
— J'ai des raisons de croire, reprit Duramberty, que les embarras financiers commenceront bientôt pour elles. On pourrait se renseigner. Tâchez donc, Quignonnet, de savoir sur quelles valeurs est Michel en ce moment. On m'a dit qu'il a risqué des fonds dans un trust américain pour les blés. Cela me paraît fou.
— Je le saurai.
— Maintenant, il faudrait aussi faire de la propagande, défendre nos écoles... Vous avez un journal, Tabbé!
— Oui. La Semaine de Saint-Charles. C'est un petit torchon pas méchant. On pourra tout de même y fourrer un article ou deux qu'on ferait reproduire par la grande presse...
— Des articles sur nos écoles?
— Plutôt sur la leur. Il y a longtemps que j'aurais commencé dans la Semaine si je n'avais pas cru vous déplaire, monsieur Jude... Comptez sur moi. Et puis, outre les articles, on peut parler.
— Parler?
— Bien sûr... entre amis. Dire ce qu'on pense de cette maison... de ses tendances... Je sais des petits rentiers à Saint-Charles qui ne se soucient pas de voir prospérer dans le quartier une pépinière d'anarchistes.
— Et de cosmopolites, appuya Quignonnet. Elles ne sont de nulle part. Il y a une Roumaine, une Irlanlandaise, une Anglaise, que sais-je?...
— Fort juste, dit l'abbé. C'est l'école antipatriote et antisociale. Voilà le titre pour mon article dans la Semaine, ajouta- t-il en se parlant à lui-même : « L'École hors de la patrie et de la société. Une pré-
tendue tentative féministe. » Ah! le féminisme!... J'en parlerai au catéchisme de persévérance, en présence des mamans. Je leur mettrai un peu le feu au derrière.
Duramberty et Quignonnet sourirent.
— C'est égal, conclut l'abbé en se levant et en brossant son tricorne avec sa manche. Il y a des choses à prendre dans le programme de ces toquées. Le jour où la religion vivifiera ça, on aura une fameuse école. C'est ce que je dis sans cesse à nos bonnes sœurs, qui sont d'un encroûtement!... A propos, il est temps que je file. Voilà trois quarts d'heure qu'on m'attend au Saint-Sang.
Il prit congé.
— Au revoir, l'abbé, fit Duramberty.
Quignonnet le reconduisit jusqu'à la porte et lui
glissa :
— Entendu, n'est-ce pas?... Je compte sur vous?
L'adjoint et Duramberty conversèrent encore quelque temps des affaires municipales courantes. Puis, les registres fermés, tout replacé en ordre, Quignonnet accompagna l'usinier jusque chez lui.
— Connaissez-vous ce Michel, Quignonnet? demanda Duramberty.
— Nous avons eu affaire ensemble deux ou trois fois. C'est un homme intelligent, mais qui doit avoir un vice, car il gagne de l'argent et ne s'enrichit pas. Il a pour... participant un notaire de Levallois d'assez mauvaise réputation... Le bruit a couru l'an passé que ce notaire avait levé le pied; ce n'était pas vrai, mais les déposants ont eu une fière peur.
— J'ai causé avec lui, fit Duramberty, la première fois que j'ai vu M^^* de Sainte-Parade, quand
nous avons jeté les bases du contrat d'aliénation de mon terrain... Il m'a paru fin et timide...
— La timidité des gens qui craignent des allusions à leur casier judiciaire.
— Eh bien, j'ai fait faire, à cette époque, une enquête sur la façon dont il avait géré les intérêts de la Sainte-Parade... Pas une incorrection à relever. Une audace folle, par exemple. Ah ! elle l'a échappé belle. . .
Alors, maintenant, il lui conseillerait de jeter son argent dans la Seine pour nourrir les goujons, qu'elle le ferait.
— C'est ce qu'on m'a dit aussi. 11 a été honnête avec elle. C'est inexplicable.
Les deux hommes tourv" naient la rue des Vergers.
Ils firent encore quelques pas jusque devant la porte de l'usine. Comme ils l'atteignaient, deux petits « Zarts » sortirent de l'école voisine.
— Elles sont gentilles, murmura Quignonnet.
— Oui. Ça fera de rudes concurrentes pour les hommes quand ça sera dessinateurs, glaceurs, imprimeurs, et cetera...
Pensif, Duramberty ajouta :
— Les hommes ne gagnent déjà pas leur vie... Ce féminisme est criminel; il double le nombre des candidats sans doubler le nombre des places. C'est une multiplication de la misère.
— Bah! fit Quignonnet... Les femmes rivales des hommes, moi, je n'y crois pas. Elles seront toujours des gâte-métiers... Vous voyez ça à l'usine, bien sûr, vous, monsieur Jude... Une femme ne fait jamais, dans le même atelier, que les trois quarts du travail d'un homme.
— Les femmes d'à présent... Mais celles de demain, autrement élevées, entraînées dès l'enfance à la lutte, comme le sont ces petites à ceinture rouge... qui sait le rendement qu'elles fourniront? Les deux Sûrier valaient chacune un très bon employé, chez moi.
— Alors, dit Quignonnet la tête basse, ce sera tant pis pour les femmes. Le jour où elles gêneront les hommes dans leur métier, les hommes cogneront. Ça, c'est sûr.
— Vous êtes dans le vrai, conclut Duramberty. Les premiers outils dont il faudrait pourvoir les femmes rivales et adversaires des hommes, ce seraient des muscles égaux à ceux des hommes...
Ils se serrèrent la main et se séparèrent. Mais Quignonnet n'avait fait que quelques pas dans la rue des Vergers quand Duramberty le rappela et le rejoignit.
— Dites-moi, Quignonnet, fit-il en lui posant la main sur l'épaule, avez-vous su que notre député Remblart ait eu une attaque?
— Oui. Duvert me l'a dit ce matin. Ça m'a été confirmé également par un de mes comptables qui habite la maison voisine de la sienne, rue Delormel. Il a eu une attaque vendredi dernier, en dînant, après cette longue séance de la Chambre où il avait pris la parole. Aujourd'hui, il va mieux. Il est debout, mais il ne sort pas encore.
— On n*y a pas fait allusion dans les journaux.
— Non. La famille ne veut pas qu'on sache... Elle a peur qu'on exploite ça contre lui à la prochaine élection. Mais l'avis du médecin, que Duvert a fait causer, est que Remblart n'en a pas pour longtemps. Anquetin est bien amusant à voir en ce moment.
— Vraiment?
— Anquetin songe déjà à la succession... 11 a été prendre des nouvelles de Remblart dès qu'U a connu l'accident... La famille l'a mis à la porte... On s'est douté qu'il flairait le cadavre.
Duramberty riait.
— Ah! monsieur Jude, poursuivit Quignonnet, je ne veux pas de mal à ce pauvre Remblart, mais sa mort ne serait pas une grande perte pour la circonscription.
— Il est fatigué. Il n'a plus d'entrain.
— C'est un homme comme vous qu'il nous faudrait, un vrai administrateur au courant des affaires, des besoins de Saint-Charles...
— 11 n'est pas question de moi, Quignonnet.
— Je vous demande pardon, monsieur Jude... Il est question de vous partout en ce moment, sans même qu'on soit fixé sur vos intentions... On dit de tous les côtés que vous devriez vous présenter pour succéder à Remblart. Saint-Charles est immobile tandis que tous les faubourgs de Paris se transforment. 11 suffirait d'un homme énergique comme vous pour le mettre en mouvement.
— Je suis trop occupé, moi, fit Duramberty d'un air détaché. Anquetin fera parfaitement votre affaire.
— Anquetin? Ça n'est pas mon avis. Anquetin est un très brave homme, très honnête, qui travaille... Mais il n'a pas des moyens proportionnés à son ambi-
tion. Il fait un maire suffisant, parce que d'être maire, ça n'est pas malin. Mais, comme député, il ne vaudra pas Remblart.
— Bah ! Remblart vit encore, nous avons du temps devant nous avant de songer à son remplaçant.
Les deux hommes se retrouvaient devant la porte de l'usine.
— Au revoir, Quignonnet, fit le patron.
— Au plaisir, monsieur Jude, dit Quignonnet en saluant.
Duramberty ouvrit une petite porte latérale dont il avait la clef, et pénétra dans la cour de l'usine.
La cour pentagonale, macadamisée, bordait la rue des Vergers, séparée par un mur mitoyen du préau de l'école. Elle était déserte à cette heure. Duramberty la traversa vivement, monta l'escalier, gagna son cabinet dont les fenêtres donnaient sur l'établissement voisin.
Appuyé aux vitres, il inspecta du regard la cour de l'école. Une fillette en noir, à ceinture rouge, sonnait la cloche pour la récréation de cinq heures. Les élèves sortirent avec des clameurs de gaieté; le goûter fut distribué, puis une partie de barres s'organisa, dirigée par une des maîtresses, jeune femme rousse à figure chiffonnée, qui, malgré la chaleur encore
lourde, menait le jeu avec une fougue extrême : c'était Geneviève Soubize... Le patron regarda longtemps cette agitation joyeuse. Sans témoins, il ne se surveillait plus; il n'avait plus son masque d'ironie autoritaire. Il semblait soucieux, nerveux. Il revint à sa table de travail, et, debout, médita... C'était à cette place même que, deux ans plus tôt, il avait eu avec Frédérique Sùrier une entrevue singulière, après laquelle la jeune fille avait quitté l'usine, emmenant sa sœur, pour n*y plus revenir. Depuis près d'une année, voilà qu'elle habitait à quelques pas de distance, un mur séparant les deux cours, et, malgré les efforts obstinés qu'il avait essayés pour renouer avec elle des rapports, fût-ce d'affaire, elle se dérobait toujours, mettant en avant tantôt M"" Heurteau, tantôt Pirnitz... Il n'avait même pas pu lui parler...
Son désir, en même temps que son appétit de domination, s'irritait; il concevait, maintenant, d'autres moyens de réduire une résistance qui lui semblait extravagante, accoutumé qu'il était à imposer sa volonté même à qui ne dépendait pas de lui...
— Nous verrons bien, murmura-t-il... J'ai été trop patient.
Mais, comme il pressentait encore des délais à la satisfaction de son envie, — il se força à penser à autre chose, à Remblart malade, à Anquetin discrédité, à l'avenir d'activité nouvelle qui s'ouvrirait bientôt pour lui, déjà trop riche, rassasié des affaires, soucieux d'agir et de commander plus loin que ces murs d'usine, plus loin que les limites de ce faubourg perdu...
Sept femmes d'élite composaient ce que la fondatrice, M^'* de Sainte-Parade, appelait son état-major. M^^* de Sainte-Parade elle-même n'avait été qu'un instrument suscité par la volonté apostolique de Romaine Pirnitz, l'une des sept.
Née à Pest, vers 185" i, d'une bonne famille consulaire de la ville, — délicate, presque contrefaite, mais douée d'une singulière puissance de séduction tendre qui résidait surtout dans la profondeur extraordinaire de son regard, — Pirnitz, dès sa jeunesse, avait fait alliance avec une de ses compagnes d'école, Herminie Sanz, et, désormais, leurs deux vies furent vouées à cet idéal : l'affranchissement de la femme. Un vieux
philosophe, leur maître de mathématiques, les avait ' initiées : les livres, celui de Stuart Mill principalement, la méditation, des voyages en Angleterre, en Amérique, en pays Scandinaves, achevèrent de les former. Esprits clairs l'un et l'autre, Herminie avec plus de sens administratif et pratique, Pirnitz avec plus d'envolée, d'audace et d'éloquence, elles dégagèrent peu à peu des choses lues et des choses vues une doctrine précise et personnelle.
La société contemporaine, où s'épanouissent les vieilles traditions autoritaires, assujettit la femme à l'homme par l'argent et par l'amour. L'argent que gagne l'homme et dont il fait vivre la femme est une des chaînes par où il la tient. L*amour, où il est considéré comme vainqueur, — elle comme vaincue, — où il choisit, où il impose, où il violente; l'amour où la femme, malgré le mensonge des poètes, subit réellement un esclavage, est l'autre chaîne. Briser la chaîne de l'argent, Pirnitz et M"" Sanz étaient convaincues que toute femme le doit à sa dignité : donc il faut que toute femme soit apte à gagner sa vie. Briser la chaîne de l'amour, les deux apôtres sentaient bien que ce serait toujours le fait du petit nombre. Si Ton peut proposer à la femme cet idéal : se passer de l'homme soutien et protecteur, — seule, une élite féminine, peu nombreuse, se passera de Ihomme, amant ou mari. Cependant, il importait de favoriser l'éclosion, le développement de telles âmes d'élite. Car le nombre de femmes vouées au célibat, qu'elles le veuillent ou non, s'accroît d'année en année : parce qu'il naît plus de femmes que d'hommes; parce que le travail et les excès tuent les hommes plus tôt que les femmes; parce qu'enfin la terrible concurrence rend l'homme de plus en plus hésitant devant la sur-
charge de la famille. Aux femmes que les nécessités sociales condamnent au célibat, n'y avait-il donc pas un rôle à proposer, meilleur que la résignation ou la rancune? Vraiment affranchies de l'homme, celles-ci ne seraient-elles pas le type de la femme libre, les prêtresses d'une société où les vieilles religions n'ont plus de croyants — conseillant leurs sœurs, les enseignant, influant à leur tour sur la moralité de l'homme? Oui, de telles affranchies sont nécessaires dans la société nouvelle. 11 faut à tout prix les faire éclore.
Toute rénovation féministe doit commencer par récole, où la femme-enfant apprend un métier et une doctrine. La première application que Pirnitz et M""* Sanz firent de leurs idées fut un collège fondé aux environs de Bude, dans leur pays. Il réussit vite : les deux fondatrices purent bientôt confier sa fortune à des auxiliaires fidèles. La seconde application fut cet admirable Free Collège de Londres, installé d'abord à Cavendish Square, puis transporté en 1897 dans les vastes bâtiments qu'il occupe aujourd'hui, Allan Street, près de Kensington Road. Le développement de cette maison était bientôt devenu tel que M"* Sanz avait du s'y consacrer entièrement. Du reste, à mesure que l'âge venait à celle-ci, grosse personne asthmatique qui se remuait avec peine, les nécessités pratiques l'absorbaient davantage. De plus en plus, elle restreignait son ambition à créer des femmes indépendantes, conscientes de leur personnalité en face de la personnalité masculine : et le tempérament anglo-saxon de ses élèves, à Free Collège, l'y aida puissamment.
Au contraire, les années n'enlevaient point à Pirnitz son enthousiasme pour l'Idée. Façonner des prêtresses
de la société restaurée, des « Vierges fortes », comme elle disait, capables, non seulement de vivre libres, mais encore de libérer et de vivifier d'autres consciences humaines, demeurait le constant idéal de son cœur... Laissant Herminie diriger Free Collège prospère, elle repassait la Manche vers 189^, s'installait à Paris, étudiait les groupes féministes, nullement pour s'y enrôler, mais pour y choisir de dignes adeptes. Dans le brouhaha des congrès et des meetings, elle en trouvait peu. Son choix se porta d'abord sur une ancienne institutrice de l'État, M"'" Heurteau, très intelligente, imbue des idées d'affranchissement, et sur une amie de celle-ci, Duyvecke Hespel, fille de cultivateurs aux environs d'Hazebrouck, venue dans la capitale pour se préparer à l'enseignement. D'autre part, Pirnitz rencontrait à Paris la sœur aînée d'une certaine Edith Craggs, qu'elle avait connue à Londres, dans les cercles méthodistes. Daisy Craggs était une Irlandaise d'environ quarante ans; durant son adolescence, elle avait contribué aux agitations nationalistes de son pays; maintenant, assagie par les leçons de la vie, elle n'était plus révolutionnaire que dans ses propos, — gagnant son pain au moyen de traductions, de collaborations à des journaux étrangers. Passionnée de charité, elle avait recueilli chez elle une pupille de l'œuvre du Sauvetage de l'enfance, Geneviève Soubize, fille d'alcooliques invétérés, névropathe ellemême : sa tendresse dévouée avait transformé la gamine hargneuse et violente en une jeune personne intelligente et vive; ses soins maternels l'avaient guérie. Geneviève Soubize, ayant achevé ses études à la Faculté, était pourvue du diplôme de sage-femme.
M^'" Heurteau, Duyvecke Hespel, Geneviève et Daisy, furent les premières recrues de Pirnitz... L'a-
pôtre cherchait en même temps l'argent nécessaire à la fondation d'une école : une annonce de journal la mettait en rapport avec M'^' de Sainte-Parade, qui aussitôt s'éprenait de Pirnitz et de ses projets. Tout cela était beaucoup, mais n'était pas assez. Pirnitz n'avait plus Herminie Sanz auprès d'elle; or, ni Daisy, ni Geneviève, ni Duyvecke, ni même M^'' Heurteau, n'incarnaient le type des auxiliaires ardentes qu'elle souhaitait. Elle ne voulait commencer l'œuvre que quand elle les aurait trouvées. En 1896 seulement, le hasard d'un voisinage les lui donna.
Elle avait loué une chambre modeste au numéro 21 de la rue de la Sourdière. Porte à porte vivait une famille composée
d'une veuve et de ses deux filles. La veuve, Christine Sùrier, gagnait quelque argent en faisant des chapeaux pour une modiste de la maison. Les deux filles, Frédérique et Léa, toutes deux très jolies et d'apparence très sérieuse, travaillaient à l'usine Duramberty, Léa comme dessinatrice, Frédérique comme chef de la comptabilité.
Pirnitz reconnut dans les deux sœurs les signes de la prédestination.
Un concours de fatalités impérieuses avait façonné la grande âme de l'aînée, lui avait révélé, encore enfant, sa conscience et sa personnalité de femme, l'avait révoltée contre le servage imposé par l'homme : et, à
son tour, Frédérique avait formé à son image l'âme douce, plus malléable, de sa cadette... Les deux sœurs, qui portaient le même nom, savaient qu'elles n'étaient pas nées du même père. Elles savaient le drame vulgaire qui avait déshonoré le foyer : Christine, fille d'un humble professeur, séduite, rendue mère à dixneuf ans par un jeune docteur en droit, Henri d'Ubzac : — le père d'Henri, banquier millionnaire du faubourg Saint-Honoré, rompant la liaison d'un acte d'autorité violente, faisant expédier son fils comme juge suppléant en Algérie, dotant Christine et la mariant à Constant Sùrier, l'un des employés de la banque.
Elles savaient que leur mère avait consenti à cette déchéance, qu'elle avait même fini par aimer ce Sûrier, bellâtre joueur et rongé de phtisie, dont Léa était l'enfant posthume.*
Oui, Frédérique et Léa connaissaient toutes ces misères : l'ignominie des pauvres est publique; et puis, lambeau par lambeau, Christine, aux heures de rancune, avait livré ses secrets. Frédérique enfant, précocement clairvoyante, exécra l'intrus qui la gouvernait. A sa jeune conscience, la faute maternelle semblait excusable : mais elle ne pardonna pas le marché qui l'avait aggravée; elle s'indigna surtout que sa mère pût aimer Sûrier, s'asseoir sur ses genoux, lui donner ses lèvres... Quand Sûrier fut mort, elle prit à tâche de purifier le foyer souillé. Elle veilla sur l'honneur de sa mère, sur l'innocence de sa cadette, avec une jalousie farouche. L'amour et le mariage lui étaient apparus, durant son enfance muette et douloureuse, comme une double source d'infamie : impression confuse, irraisonnée, mais qui demeura si profonde et si forte que, plus tard, rien ne put l'abolir. Aucun homme n'approcha plus de Christine veuve.
Quant à Léa, comme Frédérique, elle avait résolu de ne jamajs se marier : les deux sœurs vivraient toujours l'une près de l'autre, l'une pour l'autre... Pirnitz leur révéla l'Idéal vers lequel elles tendaient sans le connaître : vivre non seulement pour se défendre ellesmêmes de l'homme, mais pour défendre leurs innombrables sœurs moins fortes, le troupeau débile des non prédestinées... Initiées par l'apôtre à ses projets, menées à M''* de Sainte-Parade, elles participèrent à l'enfantement de l'œuvre scolaire : même, ce fut Frédérique qui proposa le terrain vague voisin de l'usine Duramberty et conduisit heureusement les négociations.
Cependant, la mort de Christine libérait les deux sœurs de tout devoir filial; une tentative extraordinaire de Jude Duramberty, proposant à Frédérique, avec un sang-froid insultant, d'associer ce qu'il appelait l'excédent de leur liberté, la chassait de l'usine avec Léa. Dès lors, elles appartenaient à l'œuvre. Pirnitz les envoyait à Londres; Léa devait étudier l'art décoratif anglais dans la grande fabrique Clariss and Sons, où travaillait Edith, la sœur de Daisy Craggs; elle pourrait ainsi professer avec plus de compétence les cours de dessin industriel à l'École. Frédérique s'entraînerait à l'administration en aidant M""* Sanz, surchargée de besogne depuis l'agrandissement de Free Collège, qu'on venait de transférer dans Allan Street.
Dans la pensée de Pirnitz, Londres devait avoir encore une autre influence sur ses deux disciples : elles y trouveraient réalisées, vivantes, des associations féministes pratiques : tel Free Collège, tel le club Wesleyen d'Edith. Elles y trouvèrent cela, et autre chose que Pirnitz n'avait pas prévu : Londres fut la suprême étape de leur initiation...
Qui démêlera les lois d'attirance des âmes, plus mystérieuses, mais aussi infaillibles que celles des mondes inertes?... Si nous jugeons surprenantes certaines rencontres d'êtres destinés à exercer les uns sur les autres une action puissante, n'est-ce pas seulement parce que nous ignorons, parce que nous oublions le nombre infiniment plus grand de vaines rencontres, de forces inutilisées faute de réaction?...
Qu'on imagine, dans un bourg écarté de la Finlande occidentale, un ménage de professeur : le mari, nommé Ebner, sa femme Tinka, deux fillettes de cinq et six ans, Carola et Ida. Le frère de Tinka, Georg Ortsen, vit avec eux : et l'union intellectuelle de Georg et de Tinka est telle que c'est le frère, et non le mari, qui est le véritable compagnon d'âme de la jeune femme. Ils ne se sont jamais quittés; les mêmes goûts artistes, les mêmes rêves, les mêmes lectures, leur ont amassé un trésor de souvenirs, de sensations, d'aspirations communes.
Un jour Georg et Tinka découvrent que le professeur Ebner, avant son mariage, a eu une fille d'une pauvre servante; La servante est morte ; la fille, qui ne connaît pas son vrai père, est en apprentissage dans une ville voisine. Aussitôt Tinka et Georg s'indignent; ils somment Ebner de reconnaître cette enfant, de la faire vivre avec ses sœurs. Et comme le professeur, homme timoré, effaré de l'opinion, hésite, refuse, — une telle horreur pour cette lâcheté criminelle saisit Tinka qu'elle se déprend aussitôt du mari et du foyer, et même des enfants qui volent une place à l'abandonnée... L'âme Scandinave, telle que nous l'a révélée la littérature du nord, est capable de telles révolutions de conscience : elles étonnent nos âmes façonnées à la
moralité traditionnelle et nous font sourire d'incrédulité ou de pitié.
Mais qu'importaient le scepticisme et la compassion de la morale traditionnelle à des êtres impulsifs tels que Georg et Tinka?
Ils se réfugièrent à Copenhague. Georg, beau comme un héros du paradis d'Odin, mais de santé débile depuis une bronchite qu'il avait eue dans son enfance, donna des leçons de peinture et de piano : il était un amateur merveilleusement doué pour tous les arts. Tinka, sans prétention, pour gagner son pain, essaya d'écrire. La première histoire qu'elle conta fut la sienne, le drame de sa conscience, son exode de la maison conjugale.
Or, il advint que ce livre de vérité et de souffrance, écrit par une enfant artiste, soudain emplit le monde Scandinave de sa nouveauté et de son éclat. Tinka, comme jadis Byron au lendemain de Childe Harold, se réveilla célèbre... Indifférente à la gloire, mais éprise désormais d'un art que la nécessité lui avait révélé, elle se remit aussitôt à l'œuvre et entreprit un autre livre, intitulé Serge et Hilda. Elle y traitait, cette fois encore, la question de l'affranchissement de la femme : le sujet était un mariage de libre grâce, un de ces mariages mystiques nullement exceptionnels dans les pays septentrionaux (témoin celui de l'illustre Sophie Kovalewsky), où deux êtres marient leur âme, leur tendresse, leur esprit, et écartent toute pensée d'union physique... Elle travaillait à ce livre quand la santé de Georg l'inquiéta. Le climat de Copenhague ne lui valait rien. Anxieuse de consulter les médecins d'une grande capitale, elle partit avec lui pour Londres. M""* Sanz, après son premier livre, lui avait envoyé une lettre admirative. Georg et Tinka s'adressèrent à
elle; ce fut elle qui leur indiqua un logement confortable et respectable dans une maison meublée de Piccadilly, — 3, Apple-Tree-Yard.
Cette même maison d' Apple-Tree-Yard, il était naturel que M"** Sanz, consultée par Pirnitz, la recommandât également à Frédérique et à Léa quand elles vinrent habiter Londres... Les deux sœurs firent donc connaissance de Georg et de TiiTka. Dès lors, qui n'aurait prévu les réactions puissantes de telles âmes les unes sur les autres?... Tinka et Georg représentaient pour les deux Françaises un idéal moral insoupçonné jusque-là. Ils leur semblaient pour ainsi dire immatériels. Georg les traita bientôt comme des sœurs; elles, qui avaient l'horreur foncière des entreprises de l'homme sur la femme, pour la première fois se trouvaient face à face avec cet être extraordinaire : un homme pur. En revanche, par leur grâce de Parisiennes, par je ne sais quoi d'harmonieux, d'élégant, d'ardent aussi qui leur venait de l'héritage latin, elles excitaient chez Georg et Tinka une admiration passionnée... Et le rêve des unions mystiques, où l'époux n'est plus qu'un frère d'élection, — suscité par les lectures que faisait Tinka de son livre, — enchantait, troublait délicieusement la communion toujours plus étroite de leur vie.
Ce rêve, Frédérique et Léa le précisèrent sur Georg ; mais il s'accomplit pour la seule Léa. La grande âme de Frédérique ensevelit sa douleur, et cette victoire suprême remportée sur elle-même acheva de la confirmer... Léa, choisie par Georg comme sœur d'élection, était destinée à d'autres souffrances, plus poignantes. Après quatre mois de fiançailles mystiques, vrai songe d'idéal, elle s'éveilla dans la réalité : elle
aimait Georg non comme une sœur, mais comme une épouse. Le premier contact de leurs bouches, unies dans un inconscient transport, avait suffi à déchirer le voile dont s'enveloppait pour eux, jusque-là, l'inévitable amour humain. Éperdue, Léa s'arrachait aussitôt à Georg, suppliait Frédérique de la défendre contre elle-même.
Quittant Londres et les Ortsen, les deux sœurs regagnaient en hâte Paris, venaient s'abriter dans l'ombre de Pirnitz.
— Maintenant vous êtes vraiment des apôtres, leur avait dit Romaine en les serrant dans ses bras : la douleur vous a affranchies!
Plus d'une année avait coulé depuis cette crise, à l'heure où, pour la première fois, les hostilités soulevées par le succès de l'œuvre commencèrent à se coaliser... Année féconde : l'École fut achevée, installée, inaugurée; douze mois suffirent à façonner un groupe de trente élèves bien homogène, apte à recevoir l'enseignement industriel qui donne le métier et l'enseignement moral qui inculque la doctrine : et ce groupe se doublerait sans doute à la prochaine rentrée. La même ardeur, la même confiance dans l'avenir semblait animer les sept femmes d'élite qui gouvernaient et instruisaient ces trente élèves.
Mais quel regard perspicace, accoutumé au diagnostic des âmes, eût été surpris, descendant dans le cœur
de ces femmes, d'en trouver plus d'un où saignaient encore les fibres rompues qui l'avaient lié naguère au passé? En ce pays latin, à la différence de ce qui se passe en Amérique, en Scandinavie, même en Angleterre et dans certaines contrées de l'Allemagne, où déjà fleurit une tradition féministe, — toute affranchie brise avec le peuple qui l'entoure...
Que de fois Daisy Craggs et sa vive compagne, Geneviève Soubize, avaient senti des larmes monter à leurs yeux en évoquant secrètement le temps de bohème charitable, l'appartement de l'avenue de Ségur où elles vivaient dans un pêle-mêle de livres et d'instruments chirurgicaux, — servies par une bonne demifolle que Daisy avait recueillie!... Combien leur pesait cette règle presque conventuelle, cette méthode pourtant acceptée, voulue!... Même la santé de Geneviève s'altérait : des crises hystériques, soigneusement cachées par Daisy, la secouaient de nouveau pendant d'affreuses nuits...
Duyvecke Hespel aussi, la calme Duyvecke aux blanches chairs, aux yeux placides, tournait souvent son regard vers le passé. Naguère, tandis qu'elle menait, rue Cujas, sa vie pure et laborieuse d'étudiante, elle s'était attachée au petit garçon d'un voisin, d'un veuf nommé Rémineau, sculpteur sur bois; et, depuis son installation à l'école, elle savait que l'enfant, nerveux, délicat, dépérissait de ne plus voir qu'à de longs intervalles sa « maman Vecke », comme il l'appelait.
M"* Heurteau, femme sérieuse et de sens tranquilles, se trouvait certes à l'aise dans un milieu scolaire et féministe; mais elle l'eût souhaité plus notoire, plus officiel. Comparant secrètement sa destinée avec celle de telles compagnes d'études devenues directrices d'établissements de l'État, elle souffrait avec impatience
Tobstination de Romaine Pirnitz à repousser le concours de la ville et du gouvernement...
Quant à Léa, aux yeux de toutes ses compagnes, elle ne dépensait que trop d'ardeur pour la prospérité de l'œuvre, usant ses forces dans l'excès d'un zèle inlassable, adorée des élèves, respectée des maîtresses comme le type de la vierge forte... Elle-même barrait son cœur aux pensées troubles, aux ressouvenirs amollissants... Que de fois, pourtant, elle se surprenait, baignée dans l'atmosphère du passé!... Combien de rêves involontaires évoquaient telle après-midi d'Apple- Tree-Yard, telle promenade de fiançailles avec Georg dans les parcs et les suhurbs de Londres, et surtout ce baiser unique échangé un soir dans la voiture qui les ramenait de Richmondi...
Alors, irritée et humiliée, elle avait un sursaut d'orgueil et de révolte :
« J'ai pourtant triomphé, pensait-elle. J'ai quitté Georg volontairement. Je l'ai revu, et je n'ai point cédé... »
Elle l'avait revu en effet, à Paris, quelques mois après s'être enfuie de Londres... Il revenait alors d'Italie, où il avait tenté de distraire sa solitude chagrine par le spectacle d'un art et d'un ciel nouveaux; et il avait paru différent à Léa, plus viril et moins pur, épris de la vie aux dépens du rêve — transformé comme tous les barbares qui ont foulé la terre latine, révélé à luimême sous l'influence magique de l'Italie, ainsi qu'il advint à tant d'artistes du Nord, à Gœthe, à Shelley, à Bjornsten-Bjornson. Il l'avait suppliée de le suivre, la voulant pour femme, reniant les chimères des fiançailles mystiques. Et peut-être eût-elle cédé si Pirnitz n'eût su, d'un mot, la ressaisir :
« Cet homme se prétend transformé, avait dit l'a-
pôtre; il prétend que la vie lui a été révélée... Or, apprenez, Léa, qui lui a révélé la vie. Ce sont les caresses des autres femmes. Il a découvert une volupté nouvelle, il voudrait l'éprouver par vous. 11 vous offre l'éternel marché d'esclavage... »
Georg, qui ne savait pas mentir, ne put contredire la divination de Pirnitz. Dès lors, il était vaincu : sa fiancée, indignée, refusa de le suivre. Depuis, elle n'avait de lui aucune nouvelle; elle ne prononçait plus son nom... Mais sa pensée rebelle demeurait auprès de l'absent. Elle s'adonnait alors avec une sorte de fureur aux devoirs de sa vie d'éducatrice et d'apôtre; elle y consumait sa santé, sans réussir à trouver l'oubli, la sérénité. Au contraire, l'ivraie des souvenirs semblait pousser chaque jour plus drue, plus vivace : Léa voyait avec épouvante sa foi dans l'œuvre, son goût d'abnégation, sa confiance même en Pirnitz, toutes les saines moissons de son cœur envahies par cette ivraie mauvaise...
Des sept fondatrices, seules Pirnitz et Frédérique demeuraient donc libérées du passé, les yeux invariablement fixés sur l'avenir, sur l'épanouissement de l'idée : Pirnitz, fille d'une race où le rêve de l'affranchissement féminin a déjà hanté les générations antérieures; Frédérique, fleur d'exception, germée et grandie en terre française, fortifiée par l'ingratitude même du sol et les intempéries... Toutes deux constituaient la vraie force de l'œuvre; et si l'œuvre, menacée par les ennemis du dehors, minée par les ferments de désagrégation intime, devait s'abolir, elles se sentaient le courage de la réédifier ailleurs.
Peu de jours après la conversation où Quignonnet, Tabbé Minot et Jude Duramberty s'étaient confié leurs opinions touchant l'œuvre de Romaine Pirnitz, un fiacre, chargé d'une de ces malles en peau de porc bien connues de quiconque a parcouru l'Angleterre, s'arrêtait, vers onze heures du matin, devant l'école, rue des Vergers.
La porte s'ouvrit aussitôt, et la silhouette frêle de Pirnitz s'élança vers la voyageuse qui descendait du fiacre. Celle-ci était une forte personne, dont le visage aux traits réguliers, empâté par la graisse entre les bandeaux de cheveux blonds grisonnants, montrait encore des traces de beauté.
— Herminie!
— Ma petite Romaine!...
Les deux femmes, sur le seuil, se tinrent quelque temps embrassées. Tandis que le concierge payait le cocher et recevait la malle, Romaine Pirnitz, gardant dans ses longues mains souffreteuses la main forte et potelée d'Herminie Sanz, disait :
— Quelle envie j'avais d'aller au-devant de toi à la gare du Nord!... Mais, jusqu'à dix heures un quart, je fais une conférence aux élèves les plus âgées... Il m'a semblé que je n'avais pas le droit d'y manquer pour une joie personnelle. Tu ne m'en veux pas?
Herminie Sanz pressa la main de son amie.
— Non. J'aurais agi comme toi, tu le sais bien.
Le concierge, la petite malle jaune sur son épaule, précédait maintenant les deux femmes, par la cour sablée, plantée d'acacias... Les bâtiments de l'école luisaient sous le soleil, avec leurs amples vitrages, les faïences ornementales de leurs murailles, les fers bleuâtres de leur armature. Pirnitz, plus légère, dépassait M"* Sanz qui marchait avec peine.
— Tu vas trop vite pour moi, dit celle-ci, s'arrétant pour respirer et s'asseyant sur un banc dans la cour, la main sur l'épaule enfantine de Romaine... Tu as toujours ta prestesse de quinze ans, toi... Moi, je vieillis terriblement.
— C'est que moi, même à quinze ans, j'avais déjà l'air d'une vieille petite bonne femme comme aujourd'hui...
M"*' Sanz inspectait du regard les constructions environnantes.
-— Très bien, tout cela, dit-elle. Très bien conçu et réalisé pour une école professionnelle à Paris.
— Ce n'est pas le luxe de Free Collège, répliqua Pirnitz en souriant.
— Free Collège est une maison aristocratique. Du reste, même pour une école professionnelle, ceci serait encore trop simple — trop « atelier », selon les idées qui triomphent maintenant à Londres... On veut enseigner dans des temples... Allons, nous pouvons repartir!
Elles se dirigèrent doucement vers l'aile droite des bâtiments, y pénétrèrent.
— Ta chambre est contiguë à la mienne, dit Pirnitz tandis qu'elles montaient l'escalier, — M""' Sanz s'arrêtant de marche en marche. Cette charmante Léa Sûrier, que tu as connue à Londres, te la cède. Pendant ton séjour, elle partagera la chambre de sa sœur.
— Comment vont-elles, ces deux jolies soeurs? questionna M"*" Sanz atteignant enfin au palier du second étage. Toujours brillantes et actives?
— Frédérique, oui. Léa va moins bien...
Le portier, débarrassé de son fardeau, s'en revenait. Il rencontra les deux femmes sur le seuil de la chambre. Pirnitz acheva sa phrase en anglais :
— Lea is poorly. l am afraid of consumption.
Et, comme elles entraient, elle mit un doigt sur sa bouche, montrant du regard la porte de la chambre voisine.
— Leur chambre, murmura-t-elle.
— Ah ! s'écria M""** Sanz se laissant tomber dans un fauteuil et poussant un profond soupir. Décidément, je suis brouillée avec les escaliers... Votre école manque d'ascenseur. Mais c'est charmant ici...' Cette lumière, cet air... Voilà qui me change de Londres!...
Pirnitz, debout, la main gauche appuyée à la tablette de la cheminée, couvrait sa chère compagne d'apostolat de ses beaux yeux magnétiques, pleins de joie affectueuse.
— Te voir, Minnie! l'avoir! quel bonheur! Ce que j'ai fait ici me semblait inutile et incomplet tant que je ne te l'avais pas montré... Si tu vivais près de moi, comme l'effort serait facile et fructueux!
— C'est ce que j'ai pensé souvent, répondit M""* Sanz... Mais les ouvrières ne sont pas assez nombreuses pour qu'il soit permis de choisir sa compagne : chaque vigne réclame une de nous. Cependant, Romaine, même loin de toi, je suis toujours avec toi. Quand je dois me décider dans une conjoncture douteuse, je pense à toi, je me dis : « Que ferait Romaine? » Et tes chers yeux me répondent, m'éclairent.
Des larmes montaient aux paupières d'Herminie. Pirnitz vint baiser son amie sur les rides précoces du front, entre les bandeaux de cheveux grisonnants.
— Ma pensée ne t'a jamais désertée, dit-elle. Mais s'il plaisait à la Providence que nos vies finissent unies, j'en serais joyeuse...
Elles réfléchirent toutes deux silencieusement pendant quelques secondes. Pirnitz, secouant la tête comme pour chasser la fumée des rêves, demanda :
— Combien de temps demeures-tu parmi nous?
— Moins d'une semaine. C'est un voyage d'avantcourrière que je fais, tu le sais. Quelques-unes de mes élèves à Free Collège se sont mis en tête d'avoir une succursale de la pension à Paris pour se perfectionner dans l'étude du français... Les familles offrent l'argent nécessaire, avec la prodigalité des Anglais en matière d'éducation. 11 s'agit de trouver un petit hôtel confortable : une de nos adjointes viendra ensuite l'installer. Voilà tout. Il me semble que cinq à six jours suffiront?
— J'ai déjà cherché pour toi, chérie. Nous irons visiter des maisons cette après-midi. Quel plaisir de sortir avec toi!... Je suis trop contente. Et j'avais be-
soin de ta présence, je t'assure. Car j'ai de graves soucis.
— Léa?
— Elle d'abord... Et puis d'autres... de nouveaux, que je ne t'ai pas écrits encore.
■ — Au sujet de l'école?
— Oui.
— Tout paraît si prospère!
— Tout est prospère aujourd'hui. Mais le lendemain n'est pas sûr... je t'expliquerai cela.
La porte de la chambre voisine s'ouvrit comme elle prononçait ces mots : une grande jeune fille mince, vêtue d'une robe tailleur mauve sombre, simple et sans coquetterie, montra sa silhouette élégante, son visage pâle et romanesque, avec de beaux yeux bleu clair et d'abondants cheveux châtains... En voyant M""® Sanz et Pirnitz, elle s'arrêta, interdite, la main sur le bouton de la porte.
— Entrez, Léa, dit Pirnitz, entrez...
— Excusez-moi... je croyais... j'ai laissé ma roulette à épures dans ma chambre...
Ses joues, d'une blancheur comme translucide, s'étaient inondées d'un rouge trop vif, trop brusque, obscurcissant même la douce clarté des yeux. M""* Sanz se leva :
— Vous ne me reconnaissez pas?...
— Oh! si, madame... Pardonnez-moi. J'ai été toute saisie de trouver quelqu'un dans ma chambre. C'est bien sot, puisque je savais que vous étiez attendue... Comment allez-vous? Frédérique sera bien heureuse de vous revoir.
— Moi aussi, dit l'étrangère, je la reverrâi avec une joie extrême. Je me rappelle les mois qu'elle a passés à Free Collège. Ah! je n'ai pas retrouvé pareille colla-
boratrice. Elle était venue là soi-disant pour apprendre l'administration d'une école. Mais au bout d'une quinzaine elle s'y entendait mieux que moi. Quelle intelligence lumineuse, et quelle ferme conscience!
Léa regardait M"'* Sanz : la rougeur s'évaporait peu à peu de ses joues, qui redevenaient comme à l'ordinaire d'une éclatante pâleur. On eût dit qu'elle se parlait à elle-même; elle murmura :
— Free Collège... Londres... comme c'est loin, tout cela... et parfois il me semble que c'est hier. Notre arrivée par la Tamise, à la nuit tombante... Edith Craggs, avec son costume étrange de wesleyenne nous attendant au ponton de Fresh-Warf et nous conduisant à la chambre que vous aviez choisie pour nous, dans Apple-Tree-Yard... Et notre visite à Free Collège, le soir même... Vous rappelez-vous, madame?... '
— Certes, répliqua M""* Sanz. Il y avait chez nous, ce soir-là, quand Edith vous a amenées, une confé-
rence surlacoéducation... par une Américaine, miss... Comment donc?
— Miss Smith, dit Léa... Ada Smith.
— C'est cela... Après la conférence, Edith vous a présentées à moi, et tout de suite je vous ai reconnues pour les jolies Françaises que m'annonçait Pirnitz... Je vous vois encore dans votre deuil élégant de Parisiennes... Vous, Léa, vous pleuriez, malgré votre courage, à la pensée d'aller dès le lendemain travailler avec Edith chez Clariss and Sons, tandis que votre sœur resterait avec moi à Free Collège.
— Bonne Edith, murmura Léa... Ce fut une de mes plus chères compagnes à Londres. Nous avons eu sa visite, à Paris, il y a une dizaine de mois; elle suivait les séances d'un congrès méthodiste... Depuis, je n'ai reçu d'elle aucune nouvelle. Qu'est-elle devenue?
— Moi-même, répondit M°" Sanz, je ne l'ai pas vue depuis longtemps... A notre dernière rencontre, elle avait manifesté l'envie de quitter l'usine Clariss; elle trouvait que, surveillante d'ouvrières, ellenefaisait pas assez de bien. Le métier de garde-malade — de nurse — la tentait...
Elle s'arrêta. Mais Léa déjà n'écoutait plus. Un voile avait passé sur son visage. Pirnitz attira la jeune fille contre elle et la baisa maternellement.
— Chère petite! chère petite! murmura-t-elle...
Sans répondre, Léa se dégagea... Des ondes de sanglots, qu'elle contenait, agitaient sa poitrine... Elle ne put dire une parole et, oubliant même l'objet qu'elle était venue chercher, sortit précipitamment.
— La pauvre enfant! dit M"' Sanz... Elle a l'air bien cruellement frappée.
— Ta présence et tes paroles lui onttrop vivement
6o LES VIERGES FORTES
rappelé une époque dont le souvenir la bouleverse... Tu as connu l'histoire, n'est-ce pas?
— Oui... les Ortsen... Georg et sa sœur Tinka... Tinka m'a tout conté, après que Léa et Frédérique eurent quitté Londres... J'ai eu là, une fois de plus, la preuve que certaines idées, certaines coutumes sont impossibles à transplanter et que la différence des climats et des races fait la différence des mœurs. La romanesque Tinka avait amené Georg et Léa, qui s'aimaient, à ces fiançailles mystiques, communes et possibles dans les pays Scandinaves, mais incompatibles avec le tempérament d'une Latine... Tu sais le dénouement...
— Oui, fit Pirnitz... J'ai recueilli cette pauvre Léa quand elle revint, avec sa sœur, de Londres à Paris, aussi honteuse des caresses de fiancée qu'elle avait laissé surprendre que d'une chute irréparable. J'ai fortifié sa résolution. Léa, entre sa sœur et moi, est redevenue apôtre. Georg, au retour d'Italie, voulut nous la reprendre; mais j'ai su la retenir.
— Tu as fait cela, Romaine?
— M'en blâmes-tu?
— Non. Le célibat volontaire est évidemment, pour la femme, une condition tellement supérieure, une telle aristocratie d'âme que celles qui peuvent s'y vouer sont des élues. Mais la vie m'a montré que toutes ne le peuvent pas. L'Eve prochaine; la new woman dont parle Tennyson, est l'exception. La vierge forte, que nous avons rêvé toute notre vie de créer, est plus rare encore. On ne saurait la forcer comme un fruit dans une serre". Elle s'épanouit d'elle-même. Si Léa a vraiment cette âme d'élite, tu as bien fait. Sinon... peutêtre le mariage valait-il mieux pour elle.
Pirnitz, ses larges prunelles, d'un bleu violet, im-
LÉA 6l
mobiles dans le clair émail de ses yeux, pensive, belle de grâce douloureuse, répondit :
— Souvent, depuis le jour où j'ai consommé la séparation de Georg et de Léa, j'ai réfléchi sur ces choses. Souvent, quand j'étais le plus torturée par la vue de cette enfant, qui meurt de son sacrifice, je me suis demandé : « Ai-je bien fait? Avais-je le droit?... » Et je me suis représenté Georg revenant ici, comme il y est venu il y a huit mois, réclamant sa fiancée au nom de l'amour, lui promettant le bonheur par le mariage, par la famille... Je me suis demandé si aujourd'hui, sachant combien Léa a souffert depuis, je referais ce que j'ai fait.
— Eh bien?
— Eh bien, oui... je le referais. Je dirais à Léa ce que je lui ai dit alors et ce qui l'a retenue : a Des femmes ont appris une volupté à cet homme; il la voudrait de vous... Il vous offre l'éternel esclavage... » Herminie! toi qui as été de tout temps ma sœur d'élection et dont la pensée a grandi avec la mienne, lu ne peux pas me dire que j'ai tort!... Cette enfant était affranchie; fallait-il la rejeter au servage?
M""' Sanz demeura quelque temps silencieuse.
— Sans doute tu as raison. Tu as travaillé à libérer une conscience. Peux-tu croire que je t'en blâme?... Seulement j'aurais eu, peut-être, moins de courage que toi... Ne fus-je pas toujours, de nous deux, la moins héroïque? Et puis!... Léa est si attachante! Georg est si séduisant!... Par eux, l'amour et la famille devaient être beaux.
Une joyeuse explosion de voix enfantines, partie de la cour, les interrompit.
— La famille de Léa, dit Pirnitz, la voici. Crois-tu qu'elle ne soit pas plus digne de sacrifice?
Elle montrait à son amie, par la fenêtre ouverte sur la cour ensoleillée, la mêlée des élèves sorties de l'étude. Une récréation précédait le repas de midi. La chaleur du jour empêchait les divertissements violents, assez habituels aux pension- '^'v^^^'^^i;»' . naires : des jeux de cro-
quet, de grâces.
de billes,
s organisaient en hâte; quelques isolées allaient jardiner dans le terrain livré à leurs travaux. D'autres se promenaient simplement, les bras enlaçant les tailles. Toute liberté était laissée: on interdisait seulement la lecture pendant ce temps de repos, afin que l'esprit fatigué pût se détendre.
M'"" Sanz, d'une curiosité attentive d'éducatrice professionnelle, observait les allées et venues des pensionnaires.
— Elles sont vraiment charmantes, ces fillettes.
avec leur costume noir à ceinture rouge, leurs voix claires, leur vivacité de petites Françaises. On ne croirait jamais que ce sont là des enfants du peuple.
— Pourtant, plus des deux tiers sont issues des écoles libres et des orphelinats. Ah ! si tu les avais vues quand nous les avons prises... L'hypocrisie de l'éducation traditionnelle les avait déformées : elles n'avaient ni franchise, ni goût de l'effort, ni individualité d'aucune sorte... Heureusement, elles nous apportaient la malléabilité de l'enfance... En moins d'un an, les voici transformées, rien que parce que nous leur avons montré la vérité et donné l'exemple... Le déchet a été insignifiant : nous avons, en tout, renvoyé quatre élèves, et cela dans le premier mois... Dès maintenant, la bourgeoisie vient à nous. Sans présenter nos élèves à un examen officiel, — car j'ai acclimaté ici, comme outre-Manche, l'horreur des testimonials, — nous réussissons; on veut notre enseignement, de confiance. Dans la commune, dans les quartiers adjacents de Paris, les fillettes tourmentent leur famille pour entrer ici. Si nous y consentions, à la prochaine rentrée nos bâtiments seraient combles...
— Et l'argent? demanda M""* Sanz.
— L'argent, jusqu'à présent, ne manque pas... La fondatrice, M''^ de Sainte-Parade, subvient largement aux frais de l'École.
— Elle est riche, n'est-ce pas?
Pirnitz fit un signe dubitatif :
— Comment le savoir? Elle ne donne aucun détail sur la nature des spéculations qu'elle fait. Elle annonce seulement les bénéfices. Car cette vieille demoiselle, qui est une sainte d'ailleurs, spécule. Oh! dans l'intérêt de la charité. Elle voudrait prodiguer des millions... Elle est entre les mains d'un homme d'affaires nommé
Michel, qui lui a fait jusqu'ici gagner de grosses sommes. Mais demain?... Penser que tout ce que nous avons créé ici, tout ce qui prospère, est à la merci d'un coup de Bourse, n'est-ce pas horrible?
— 11 faudrait arriver à se passer d'elle.
— Ma chérie, nous ne sofnmes pas ici en Amérique ou en Angleterre, où l'or afflue dès qu'il s'agit d'instituts, d'écoles. Si M"* de Sainte-Parade nous manquait subitement, il ne nous resterait plus qu'à invoquer l'éternelle Providence des Français.
— L'Etat?
— Justement... Tu comprends que j'y répugne. La directrice de notre enseignement, qui s'appelle M"* Heurteau, ancienne universitaire très intelligente, y tendrait volontiers. Je la soupçonne, entre nous, d'avoir un peu la nostalgie des situations officielles... Moi, voir notre école devenir l'entreprise de l'Etat ou de la Ville, il me semble que c'est la voir mourir... C'est à former des âmes que nous travaillons. Le jour où nous ne serions plus maîtresses de les former selon nos idées, nous serions un pensionnat pareil aux autres; nous élèverions, comme tant d'autres, de petites drôlesses sensuelles et égoïstes. Il n'y aurait plus qu'à partir, à tenter ailleurs l'ensemencement...
Une tristesse résignée brillait dans les yeux de Pirnitz, tandis qu'elle prononçait ces paroles : mais on sentait que nul revers, nul déboire ne la découragerait du bon combat.
Toutes deux quittèrent la fenêtre. M"» Sanz, debout devant la glace de la cheminée, ôta son chapeau, puis ouvrit sa malle et commença d'en tirer les objets de toilette.
— Que sont devenus Georg et Tinka Ortsen depuis huit mois? demanda Pirnitz.
— Georg, à son retour de France, demeura à peine une semaine auprès de Tinka : il partit aussitôt pour Larmsoë, en Finlande, son pays natal, où le mari de sa sœur vivait toujours avec ses deux petites filles, Carda et Ida. Tinka m'a raconté qu'il décida le professeur Ebner à reconnaître sa fille naturelle; on la maria presque aussitôt, convenablement dotée, avec un honnête commerçant. C'était une transaction heureuse qui servait la justice et la morale et ne blessait personne. Cela fait, Ebner et les deux fillettes revinrent avec Georg en Angleterre trouver Tinka : le mari et la femme se réconcilièrent sous l'influence de Georg. . . J'ai vu tout ce monde uni et prospère vivre à Londres pendant environ la moitié d'une année.
— Georg était heureux?
— Georg reste un homme trop énergique pour laisser deviner son secret. Je ne l'ai jamais entendu parler de Frédérique ni de Léa. Il semblait, avec la même âpre volonté qu'autrefois, s'être imposé d'aimer la vie et d'en user...
— Y eut-il des femmes dans sa vie?
— Tinka, qui seule m'a renseignée, m'assurait que les mœurs de son frère demeuraient aussi chastes depuis sa rupture avec Léa qu'avant le voyage en Italie. D'ailleurs, malgré l'intimité plus que fraternelle qui régnait entre eux, Georg, en sa présence, ne fait jamais aucune allusion à Léa, ni à aucune autre femme.
Après un silence, Pirnitz demanda :
— Ils ont quitté Londres?
• — L'hiver se prolongeait interminablement, dans la neige et le brouillard. Tinka, et surtout Georg, ont l'horreur de l'hiver londonien... Maintenant que le ménage Ebner était reconstitué, Tinka ne se souciait pas de retourner de sitôt en Finlande. Toute la famille
partit au mois de février dernier pour le pays de Corriouailles, avec l'intention d'y attendre le printemps... Tu sais qu'en Cornouailles l'hiver est d'une clémence toute méridionale.
— Et depuis?
— Je n'ai pas eu d'eux de bien fréquentes nouvelles. Tinka m'a écrit deux fois, durant le premier mois d'absence. Ils étaient installés à Penzance, tous, sauf Georg, qui faisait en mer une croisière sur un bateau de pêche : un goût extrême des violents exercices du corps agitait ce garçon si longtemps languissant... Depuis plus de quatre mois, ni Tinka ni sa famille ne m'ont donné signe de vie... J'ai lu dans un journal suédois, VAj'tonbladet, que Tinka va publier un roman intitulé : Les Deux Sœurs de William Powell, Je ne sais rien de plus.
M°" Sanz ayant achevé, tout en parlant, de vider sa petite malle et d'en ranger le contenu dans la commode, demanda à son amie :
— Où est la salle de bain, chérie?
— Oh! pardon, répondit Romaine... Je te parle, je te parle, et j'oublie que tu arrives de voyage et que tu dois avoir un tel besoin de repos et de toilette... Viens... Je vais te montrer... C'est presque en face de ta chambre...
Les salles de bain étaient trois pièces assez larges, blanchies à la chaux, pourvues chacune d'une baignoire en zinc galvanisé et d'un appareil à douches.
— Toujours moins luxueux qu'à Free Collège, n'est-ce pas? dit Pirnitz en souriant. Mais vos baignoires nickelées, dans leur caisse d'acajou verni, coûtent trop cher pour nous. Croirais-tu que notre pauvre luxe est exceptionnel pour une école parisienne? Les parents sont confondus de surprise.
quand ils apprennent que nos élèves se baignent tous les jours... Allons! je te laisse... Vois... le linge est ici dans cette armoire. Notre usage est qu'on se serve soi-même...
— Comme à Free Collège, répondit M""* Sanz. A tout à l'heure.
Pirnitz regagnait sa chambre, quand, en passant devant celle de Frédérique, elle entendit un bruit de sanglots et de soupirs. Elle hésita un instant devant la porte fermée. Puis, prenant son parti, elle entra.
Elle trouva Léa assise sur la couchette qu'on avait dressée pour elle auprès du lit de sa sœur aînée. En apercevant Pirnitz, Léa eut un sursaut comme pour se lever et s'enfuir. Mais, d'un geste découragé, elle retomba, laissant voir son visage mouillé de larmes. Les beaux cheveux châtains, dépeignés à demi, voilaient le front et les joues.
Pirnitz s'assit à côté d'elle et lui prit la main :
— Léa! ma fille chérie...
La jeune fille regarda les yeux de Pirnitz comme
pour y puiser le calme : et le magnétisme de ces yeux, presque aussitôt, exerça son pouvoir infaillible. Léa cessa de sangloter : les larmes séchèrent sur les joues que leur sel brûlait.
— Un grand chagrin, un nouveau chagrin? questionna l'apôtre.
Léa fit signe que non.
— Alors?
— Je suis irritée contre moi, dit la jeune fille à voix basse. Je n*ai pas de force. Je ne vaux rien.
— Parce que la vue d'Herminie a bouleversé votre cœur? dit Pirnitz en souriant. A cause de cela vous vous jugez faible et vaincue?... Eh bien, voulez-vous savoir?... M°" Sanz et moi nous admirions votre vaillance...
— Moi, repartit Léa avec une sorte de rudesse inattendue dans cette bouche délicate, je me méprise bien.
Et jetant ses deux bras autour du cou de Pirnitz :
— Ah!... Romaine... je ne vaux rien... je ne vaux rien. Toute ma force est partie... Et je... je ne sais plus... non... je ne sais plus si je ne vous trompe pas en demeurant près de vous... avec les autres... si ma vie n'est pas un répugnant mensonge!
— Je ne comprends pas, dit Pirnitz. Votre vie, un mensonge? En conscience, je ne comprends pas.
Tout bas à l'oreille de l'étrangère, mais scandant les syllabes comme si elle se forçait à les prononcer, Léa répondit :
— Oui. Je mens. J'ai honte de moi. Je suis au milieu de vous; je fais les mêmes choses que vous; avec ardeur, comme vous, je recommande, je glorifie l'œuvre que nous avons créée ici. Duyvecke, Geneviève, xMii« Heurteau, M''« de Sainte-Parade, et vous-
même, Romaine! me regardez comme une des vôtres. J'enseigne à nos fillettes la même doctrine : l'afFranchissement de la femme... l'émancipation de la jeune fille... l'Eve prochaine... la vierge forte... Ma bouche ne parle que de ces choses... Et cela justement m'irrite...
— Pourquoi?...
— Parce que ma pensée n'est pas là ! s'écria la jeune fille. Je ne pense pas, je ne vis pas vraiment avec vous... Je vous dis que je mens, et ce mensonge m'est insupportable...
Elle dénoua ses bras, se leva, se mit à marcher à travers la chambre :
— Si vous saviez quel vide est en moi!... Je n'ai plus le désir de rien, je n'ai plus de foi en rien... Rien ne me tient plus au cœur... L'école s'effondrerait demain, ou brûlerait... je crois que je regarderais... inerte, indifférente. Tout ce qui m'a passionnée me paraît maintenant étranger... Mes petites préférées... celles que j'ai formées spécialement, Alice Aubry, Georgette Vincent, Lydie Ronacker, que j'ai chéries comme si j'eusse été leur mère, qui m'ont rendu au centuple le prix de mon effort : eh bien!... je ne m'en soucie plus... elles peuvent devenir ce qu'elles voudront... elles peuvent partir... elles peuvent me détester... cela m'est égal... Si je les voyais mourir, je ne trouverais pas une larme pour les pleurer. Ah ! Pirnitz... Je suis bien malheureuse!...
Droite, les bras raidis, les paupières arides et les prunelles luisantes de fièvre, elle s'appuyait des deux mains au lit de Frédérique. Pirnitz, qui n'avait pas bougé de la couchette où elle était assise, cherchait les yeux de la révoltée; mais Léa baissait les siens, comme si elle redoutait la suggestion mystérieuse tant
de fois subie. Elle voulait soulager son âme, crier son désespoir. Elle reprit :
— Alors, à quoi bon vivre ici, au milieu de vous toutes qui êtes sincères et parfaites? Ma présence même parmi vous est choquante... Vous le comprenez bien, Romaine... Je n'ai plus la foi. Ma pensée et mon cœur sont dévastés... Je ne crois plus à rien... Je ne souhaite plus rien... Je suis sûre, maintenant, sûre... vous entendez? que je n'étais pas faite pour suivre et imiter des êtres d'exception comme Frédérique ou comme vous.
Pirnitz ne répondait pas; Léa poursuivit:
— Il y a une chose horrible... Par moments je me sens comme dédoublée... Je m'apparais à moi-même... débarrassée de tout ce que Frédérique et vous avez mis en moi. Je vous assure que je me vois comme je verrais une autre personne vivante... Je vois la Léa Sûrier que j'eusse été si Frédérique ne m'avait pas, pour ainsi dire, captée dès l'enfance... si elle n'avait pas greffé sa pensée et sa volonté sur les miennes... et si vous n'étiez pas survenue à votre tour, vous qui remuez les pierres avec votre regard de magicienne... Eh bien!...
Elle crispait ses doigts sur la barre de cuivre du lit; la respiration sembla lui manquer.
— Eh bien!... j'aurais été une petite chose très vile... très misérable... une fille de Paris comme les autres... Ce que mon père et ma mère m'ont légué, voyez-vous! ni Frédérique ni vous ne l'abolirez... Mon père, sans conscience... épousant une fille séduite et enceinte parce qu'on lui donnait de l'argent... ma mère... capable d'accepter ce marché et d'aimer... oui... d'aimer l'homme qui s'y prêtait... Ah ! je dis des choses infâmes!... Romaine! Romaine!... Ayez pitié
de moi... Prenez-moi!... Gardez-moi I Ayez pitié 1...
Brusquement détendue, elle venait s'abattre, comme un mannequin désarticulé, aux pieds de Pirnitz... Elle cachait sa tête dans le giron de la petite femme souffreteuse, et, presque couchée par terre, s'abandonnait, lâchant les écluses aux larmes... Pirnitz, sur cette tête déchevelée, passait lentement ses longues mains frêles, douloureuses et douces : elle ne disait rien, elle guettait le premier regard que Léa lèverait sur elle.
Timidement, parmi les boucles de bronze fluide, le front de la jeune fille et ses yeux apparurent en effet. Une voix humble, différente de celle qui blasphémait tout à l'heure, implora :
— J'ai prononcé des paroles affreuses... Vous ne me les pardonnerez pas, Romaine... Je le sens. Et si vous vous écartez de moi, alors, je veux mourir...
Pirnitz, arrêtant enfin ce regard désorienté, et dès lors sûre de maîtriser la jeune fille, dit :
— Quand vous étiez petite, Léa, Frédérique m'a conté que vous étiez prompte à la colère... Elle vous disait, au moment où elle voyait
poindre l'orage : « Tu vas être folle... » et cela vous calmait.
— Chère Fédi !
— Vous venez d'être folle un instant... Ce n'est pas vous qui parliez tout à l'heure... La preuve, c'est .que vous ne rediriez pas à présent les mots' que vous avez dits... C'est l'autre Léa — vous avez raison en cela — qui les a prononcés... Mais ne croyez pas être seule à porter en vous l'hos-
tile compagne qui souffre impatiemment le joug de la vérité...
— Pas vous ! Pirnitz. . . pas vous. . . jamais vous n'avez été autre chose que ce que nous admirons!... Vous êtes la sainte.
— Faut-il vous le répéter une fois de plus? répliqua l'apôtre. Moi, je ne suis pas une femme... Regardezmoi!
— Ne dites pas! ne dites pas!... supplia Léa. Je sais ce que vous allez dire... Je ne veux pas l'entendre... Moi, je vous trouve plus adorable que les plus belles... S'il vous avait plu, qui n'eût pas été conquis par votre regard ? Mais vous êtes forte et je suis faible... Vous êtes bonne et je suis mauvaise. Vous n'imagineriez pas les idées inavouables qui me tyrannisent l'esprit.
— L'idée de nous quitter?...
— Celle-là m'est venue, oui... Je crois pourtant que je ne vous quitterai jamais .. Où irais-je? Tout est fini maintenant... Ceux que j'ai aimés, sans doute ne pensent même plus à moi...
Sa figure se contracta d'angoisse. Elle continua :
— Je ne vous quitterai pas, mais déjà je ne suis plus avec vous. Je vis dans le passé... Il m'enveloppe, je ne parviens pas à m'en distraire. Parfois vous me voyez absente, vous me dites de votre chère voix, bien doucement : « Léa... où êtes-vous?... » Eh bien, je suis à Londres, dans le drawing-room d'Apple-Tree-Yard... je suis chez Clariss, dans les grands ateliers de. Walworth road... je me promène sur les routes du Surrey... avec Georg. Je le revois dans votre chambre de la rue de la Sourdière, le jour où je surveillais le déménagement de vos meubles, qu'on allait apporter ici... quand il me guetta... Ou encore le soir del'inau-
guration de Técole, lorsqu'il plaida sa cause devant nous et que votre autorité, Romaine, m'empêcha de le suivre. Ma pensée n'est occupée que de ces choses... Tout le reste de la vie se déroule autour de moi comme une vague fantasmagorie. Et ce ne sont pas seulement des images qui me harcèlent, si précises qu'elles effacent la réalité : je suis perpétuellement à méditer sur les événements, à imaginer les idées qui ont guidé les actes des autres, à songer à ce que moi-même j'aurais pu faire. Ces imaginations sont affreuses. . . J'en arrive à m'irriter contre vous, contre ma sœur Fédi... Jamais, jamais je n'oserai vous dire ce que j'ai pensé de Frédérique 1...
— Si vous me le dites, murmura tendrement Pirnitz, vous serez un peu soulagée.
— Eh bien! j'ai réfléchi longuement à notre vie commune en Angleterre. J'ai revu, oui, revu les attitudes de Frédérique et de Georg... Je me suis rappelé Fédi le soir où Tinka lui annonça notre résolution de nous fiancer mystiquement, après certaine après-midi que nous passâmes, lui et moi, sur les bruyères de Hampstead-Heath... Je me suis rappelé Fédi au temps de mes fiançailles... et le jour où je revins de Richmond, épouvantée... et ici, enfin, quand elle parla si durement à Georg le soir de notre dernière entrevue. . .
— Et alors? demanda Pirnitz, voyant que la jeune fille hésitait à poursuivre.
— Alors... j'ai eu une idée horrible... mais qui s'est peu à peu imposée à moi, implantée dans moi... une idée que je méprise et que je ne peux pas chasser. Oh! ne me la demandez pas, Romaine, je ne pourrais pas vous la dire... En conscience, je ne pourrais pas... c'est trop honteux...
— Vous avez pensé que Frédérique avait été jalouse de vous ou jalouse de Georg?...
Léa, la tête cachée dans le sein de Pirnitz, inclina le front pour dire oui.
— Frédérique s'en doute-t-elle? demanda Pirnitz.
— Oh ! non... Pour rien au monde je ne voudrais... 11 me semble que je mourrais de honte... Vous voyez comme je suis mauvaise... indigne de vous...
Elle s'était levée; les yeux à terre, elle attendait son arrêt.
— Léa, dit Pirnitz, nous ne sommes pas les maîtres de nos pensées; mais il ne faut pas non plus nous laisser tyranniser par elles. Il faut les arrêter au passage, les regarder en face... Frédérique jalouse de vous? d'une jalousie tout humaine, tout ordinaire?... J'en doute: son âme est si haute! Mais quand ce serait? Mettons les choses au plus invraisemblable : quand elle aurait aimé, oui, aimé Georg, qui ne l'aimait pas, qui vous aimait? Est-ce que son attitude ne serait pas plus admirable, au contraire? Elle n'en a rien laissé paraître : vous-même ne vous en avisez qu'aujourd'hui, et encore n'en êtes-vous pas sûre... Si vous voulez mon sentiment, je crois bien qu'elle fut jalouse; mais surtout jalouse de sa Léa, jalouse de vous. Elle le fut déjà quand vous et moi fîmes connaissance, rue de la Sourdière. Elle fut jalouse de voir que je lui prenais quelque chose de vous. Elle me l'avoua. Pensez combien ce grand cœur dut souffrir lorsqu'un homme vous conquit tout entière!...
Léa baissait la tête. Pirnitz poursuivit d'une voix peu à peu plus ferme, plus dominatrice :
— Le passé est mort, Léa, il ne faut plus y songer, il ne faut plus! Laissons les morts ensevelir les morts ! Vous avez été tentée par l'amour humain. Vous avez résisté. Vous avez librement choisi d'être la vierge forte, l'ouvrière héroïque de l'affranchissement fémi-
nin... Aujourd'hui encore vous êtes libre. Cette école n*est pas une prison, les portes s'ouvrent pour qui veut sortir. Vous pouvez donc nous quitter...
— Oh! murmura Léa, joignant les mains comme pour implorer Pirnitz.
— Vous pouvez nous quitter. Seulement, sachez-le, on ne revient pas impunément sur des résolutions généreuses comme fut la vôtre, quand, en présence de Georg Ortsen, de Frédérique et de moi, vous fîtes choix de demeurer parmi nous... Sortie d'ici, que deviendrez-vous? Qu'est-il advenu, depuis plus d'un an, dans le cœur et dans la vie de celui que vous aimiez?... Qui le sait?
— Il m'a dit, murmura Léa, le jour même où nous nous sommes séparés, que, toute sa vie, il me regarderait comme sa femme.
— Croyez-vous que cette parole signifie qu'il vous sera fidèle, sa vie durant, fidèle comme vous l'êtes, vous?... c'est-à-dire que jamais femme n'aura une pensée ni une caresse de lui?... Vous rougissez... vous tremblez... Voilà pourtant la vérité! Dénonçons l'éternel malentendu entre l'homme dominateur et la femme esclave!... Tandis que vous vous consumez ici pour le vague souvenir de quelques promenades sentimentales, d'un baiser sur vos lèvres, — l'homme que vous aimez caresse peut-être une femme quelconque comme sa femme et ne croit même pas vous trahir!
Léa poussa un gémissement.
— Imaginez donc que vous le rejoigniez, en ce moment! concevez votre douleur possible, et votre déchéance!... N'est-ce pas, ce serait affreux? toutes les angoisses de l'absence valent mieux que de le retrouver ainsi?... Léa, vous avez eu le courage d'accomplir le sacrifice : résignez-vous et dites-vous qu'il est irré-
parable. Rien ne peut plus vous ramener en arrière.
Le Georg Ortsen que vous avez aimé n'existe plus;
vous-même, jamais plus ne serez la Léa qu'il aimait...
De grosses larmes coulaient
de nouveau sur les joues de la
jeune fille.
Pirnitz se leva, la prit par le bras, l'amena devant la fenêtre ouverte. La cloche tintait la fin de la récréation. Librement, les élèves quittaient leurs jeux. Il n'y avait pas de surveillance, pas de rangs, pas de silence exigé; chacune se rendait au réfectoire comme il lui convenait. Presque toutes passaient d'abord aux lavabos, car la propreté à table était particulièrement recommandée.
Léa regardait tout cela d'un œil morne.
— Voilà votre famille, Léa, dit Romaine : je le disais tout à l'heure à M"" Sanz. Il est trop tard désormais pour l'abandonner. Vous appartenez à ces petites : elles ont cru en vous. Allons ! mon enfant, soyez forte : essuyez ces larmes. Je ne veux pas que M"' Sanz se doute de vos angoisses.
— Hélas! dit Léa, j*ai envie de ne plus la voir, de me cacher... Ah! je ne vous fais guère honneur. Romaine. Pourquoi avez-Vous essayé de me hausser jusqu'à vous?
— C'est à vous-même que vous ne feriez pas honneur, si vous vous laissiez envoûter par le souvenir
d'un homme qui, assurément, ne pense pas à vous...
— Oh!...
— Qui ne pense pas à vous comme vous pensez à lui. Je vous veux affranchie, vraiment libre...
— Je tâcherai.
— Et vous réussirez. Ce n'est qu'une crise... Imposez-vous la discipline de faire chaque jour votre devoir ici, et, peu à peu, les mauvaises idées s'évaporeront.
La porte s'ouvrait : une grande jeune femme, brune de cheveux, mate de teint, avec des yeux foncés et de nobles traits nettement dessinés, parut. Elle ne vit pas, ou feignit de ne pas voir le trouble de Léa, et, souriant à Pirnitz :
— On me dit que M""" Sanz est arrivée; où estelle?... Dans sa chambre?
— Non, Fédi, répliqua Pirnitz... Elle est au bain.
— Ah! vous lui avez montré sa chambre?
— Oui.
— Tu l'as vue, Léa?
— Oui, murmura Léa.
Frédérique lui prit la main, et, la regardant de son œil calme, intelligent :
— Il était bon qu'elle revînt et que tu la visses. 11 faut connaître la mesure de son cœur. Un trouble passager importe peu : tu seras plus forte que les souvenirs. Moi aussi, je pense à Londres plus que de coutume depuis que M""* Sanz doit venir. Et, parfois, j'en suis émue, car songer au passé nous tourmente, nous prouve que nous sommes des êtres instables et successifs!... Aidons-nous l'une l'autre à devenir fortes!...
Pirnitz, qui observait attentivement les deux sœurs, crut voir Léa trembler sous la main de son aînée, et, comme malgré soi, essayer de se dégager... Les yeux
de l'apôtre, qui cherchaient en vain ceux de la dévoyée, s'emplirent de tristesse.
— Voici M'""' Sanz dans sa chambre, dit Léa.
On entendait, en effet, des pas dans la pièce voisine. Quelques secondes après, iM"* Sanz entra.
— Ahl Frédérique, mon enfant!
Elle ne l'embrassa pas tout de suite, lui tenant les deux poignets, la regardant :
— Vous êtes plus belle encore qu'autrefois, Fédi! murmura-t-elle. 11 y a sur votre visage le reflet de votre noble vie. Chère fille, quelle joie de vous revoir!
Elle la baisa sur les deux joues. La sérénité des gestes, des paroles de cette femme, leur communiniquait une sorte de beauté qui toucha même le cœur ulcéré de Léa. Contemplant Pirnitz, Frédérique et M"" Sanz, — ces trois apôtres dont l'âme sereine se voyait pour ainsi dire à fleur de visage, elle eut un violent sursaut de honte. La cloche sonnait de nouveau.
— Allons déjeuner, dit Pirnitz... Herminie doit avoir faim... Tu vas manger l'ordinaire de nos élèves et le nôtre, Minnie. Quoique simple, il l'emporte encore, je crois, sur la cuisine anglaise de Free Collège.
Toutes les quatre descendirent, Pirnitz et Léa en avant, Frédérique donnant le bras à M°" Sanz, qui marchait moins vite.
Le réfectoire était situé au rez-de-chaussée. Comme à Free Collège, c'était une grande pièce pouvant servir, hors les repas, de salle de conférences; mais elle n'offrait aucun luxe, claire et gaie seulement, avec ses murs d'un blanc un peu vert, les poutres apparentes de son plafond, les larges baies vitrées ouvrant sur la cour. Les maîtresses avaient leurs places insérées parmi celles des élèves, ce qui évitait tout appareil de sur-
veillance. Déjà la plupart des fillettes étaient debout devant les tables. M'"* Sanz, Pirnitz, Léa et Frédérique trouvèrent sur le seuil, causant ensemble, trois des maîtresses. L'une, Daisy Craggs, avait la figure de bébé couperosé si fréquente chez les vieilles filles d'outre- Manche. Les deux autres étaient plutôt jolies : Duyvecke grasse, blanche et blonde, avec de belles colorations sur son visage de Flamande; Geneviève gracile et bien faite, frimousse chiffonnée de gamin parisien, à beaux yeux pers, — les cheveux roux, la peau fine et tachée de son.
— Mademoiselle Geneviève Soubize, dit Pirnitz, la présentant à M"'* Sanz. C'est le docteur de l'établissement... c'est en même temps le professeur d'histoire naturelle, de chimie usuelle et d'hygiène.
Comme les deux autres dames s'avançaient à leur tour, Pirnitz les nomma :
— Mademoiselle Duy vecke Hespel... Mademoiselle Daisy Craggs, qui est Irlandaise et a longtemps habité Londres... la sœur d'Edith, que tu connais, n'est-ce pas?
M'"'' Sanz serra les mains qui se tendaient. Pirnitz demanda :
— M''® Heurteau n'est pas arrivée?
— La voici, dit Geneviève.
Une femme d'une quarantaine d'années, de haute taille, le visage agréable et sérieux entre des bandeaux de cheveux très noirs, s'avançait par le corridor, lisant une brochure. Elle leva les yeux, et sourit aimablement à M"' Sanz.
— Je suis charmée, madame, dit-elle, de voir la lady président de cet admirable Free Collège sur lequel j'ai lu tant de merveilles... Qu'allez-vous penser de notre humble école?
— J'y respire le même air de liberté et de vérité qu'à Free Collège, et cela seul importe, répliqua M'"*' Sanz. Notre chère Pirnitz infuse une même sève généreuse à tous les organismes qu'elle crée.
M"* Heurteau conduisit M"" Sanz à la place d'honneur, à sa droite. Frédérique s'assit de l'autre côté de la visiteuse. En gagnant sa place, Duyvecke dit à Pirnitz :
— Il faut que vous me remplaciez cette après-midi, chère amie. J'ai reçu un télégramme de ce pauvre Rémineau. Son petit garçon ne va pas bien... On craint une fièvre muqueuse : le brave homme est affolé et me supplie de venir l'aider un peu... M"' Heurteau n'y voit pas d'inconvénient.
Pirnitz répondit :
— C'est entendu, Duyvecke.
Elle n'ajouta rien, mais elle regarda la blonde fille avec des yeux si pénétrants qu'une vive pudeur empourpra la pulpe de ce frais visage, jusqu'aux racines piquées par les cheveux dans le petit front lisse.
ftti AP m.i-'- . V vv,
Vous reviendrez voir l'enfant, n'est-ce pas, docteur? Nous comptons sur vous!
— - Oui, je tâcherai... après dîner... Vous serez encore là, mademoiselle?
— Oh ! bien sûr... Je m'en irai le plus tard possible.
— Alors, je reviendrai probablement...
Mal peigné, mal linge, redingote poudreuse, chapeau brossé à rebrousse-poil, le médecin de quartier déjà engagé dans la vis de l'escalier, envoyait un sourire à la jolie Duyvecke penchée sur la rampe... Mais Duyvecke ne prenait point garde aux sourires. Dans l'escalier où s'enfonçaient les épaules massives et le
chapeau du médecin, elle jeta encore cette recommandation :
— Nous comptons sur vous, docteur!...
Elle rentra, et, la porte refermée sur le vestibule obscur, eut une courte méditation. Ensuite elle regagna la chambre où l'enfant, rouge de fièvre, gémissait dans son sommeil.
Rémineau, assis au chevet du petit lit, veillait. Duyvecke lui fit signe de la suivre dans la pièce voisine, qui était la salle à manger. De très jolis meubles Louis XV, en bois naturel, sculptés minutieusement, y surprenaient dans la médiocrité du décor. Rémineau, depuis trois ans environ, employait ses loisirs à fabriquer un mobilier complet qu'il ne voulait pas vendre, qu'il réservait pour des circonstances mystérieuses, touchant lesquelles il ne s'expliquait point :
— Eh bien? qu'est-ce qu'il vous a dit, le docteur?...
La figure brune, embroussaillée, de Rémineau s'assombrissait encore; l'anxiété faisait trembler sa barbe noire. Duyvecke répondit :
— Il reviendra ce soir. Il dit que ce n'est pas grave, que ce n'est pas une mauvaise fièvre...
— Bien vrai, mademoiselle Duyvecke?...
— Mais oui, Rémi, bien vrai. Je ne voudrais pas vous tromper. Le docteur croit que c'est une rougeole, ou une petite varicelle de rien du tout.
— Sacré môme! il m'en a fait une peur!... C'est tout de même étonnant : dès que vous êtes ici, il va mieux.
Les bras ballants, les yeux à terre, le pauvre diable ajouta :
— Seulement, voilà... Vous allez vous en aller bientôt, mademoiselle Duyvecke... retourner dans votre école. Qu'est-ce que nous deviendrons, après?
— Je resterai le plus que je pourrai, Rémi, ne vous tourmentez pas...
Elle rentra dans la chambre. Comme elle passait devant lui, Rémineau, sans qu'elle s'en aperçût, se baissa vivement et baisa un pli de sa robe.
Une veilleuse éclairait faiblement la chambre. Ils s'assirent près de la fenêtre, l'un à côté de l'autre... Quelque temps silencieux, ils écoutèrent respirer le petit malade. Les ronds projetés par la veilleuse oscillaient au plafond. Aucun bruit ne montait de la rue.
... Il y avait près de quatre années que Duyvecke Hespel et Rémineau se connaissaient. Quand Duyvecke était venue d'Hazebrouck à Paris pour ses études d'institutrice secondaire, elle s'était logée dans l'appartement situé au-dessus de celui de l'artisan, au 17 de la rue Cujas. La maison, quoique modeste, était très correctement habitée, grâce à la vieille propriétaire, intraitable sur le chapitre des mœurs, qui occupait le rez-de-chaussée. Rémineau, veuf depuis deux ans, laborieux et timide, Duyvecke, distraite et studieuse, n'auraient jamais dépassé le bonjour dans l'escalier quand ils se rencontraient, sans l'entremise du petit Gaston. L'enfant, alors âgé de six ans, manifesta tout de suite une divertissante admiration pour la jolie Flamande aux formes grasses, au teint éclatant... S'il l'apercevait, il s'arrêtait, grave, planté sur ses petites jambes, regardant s'éloigner la nuque vermeille et la taille savoureuse de Duyvecke. Les locataires, la concierge, tout le monde familier et bavard d'un logis de bourgeois modestes, plaisantaient Duyvecke sur « son amoureux ». On lui présenta cet amoureux de six ans, qui en effet, les premières fois, rougit, se troubla, n'osa parler... Mais la bonté, la gaieté active de Duy-
vecke, eurent bientôt raison de cet embarras : le petit Rémineau adora comme une mère celle qu'il appela « maman Vecke ». Ainsi des relations s'établirent entre les deux étages voisins. Duyvecke, la complaisance même, s'occupa de ce ménage sans ménagère, où l'attirait un enfant. Rémineau accueillit Duyvecke comme une providence, l'entoura de respect, d'admiration dévote. Et si bonne était dans la maison et le quartier la réputation de ces deux êtres que personne ne risqua d'hypothèse ou d'explication méchante.
Duyvecke, à cette époque, était déjà aux mains d'une de ses anciennes maîtresses d'école primaire, aujourd'hui sortie de l'enseignement officiel, M"' Heurteau. Ce fut M"* Heurteau, curieuse de doctrines féministes, qui façonna le doux esprit de Duyvecke, au fond indifférent à toute spéculation. Ce fut elle qui l'amena dans le cénacle Sainte-Parade, rue de Grenelle, lui fit faire la connaissance de Pirnitz. Duyvecke était sensible à l'extrême à la bonté, à la noblesse des caractères. Elle était sociable et affectueuse. Elle aima Pirnitz. Elle aima Frédérique, Léa, Daisy Craggs et Geneviève Soubize. Pour résister à l'entraînement de ces volontés et de ces intelligences supérieures, elle était sans force. Un seul lien la retenait rue Cujas, et elle ne voulut même pas penser qu'il faudrait peut-être le briser un jour: elle avait fini par chérir le petit Rémineau comme une vraie mère. Sans peine, son tempérament se résignait au célibat comme Pirnitz ou Frédérique; mais il lui fallait la douceur des yeux puérils fixés sur ses yeux, les baisers d'une bouche enfantine, les jeux, les cris, le bavardage d'un petit autour de sa souriante sérénité...
Tant que dura la construction de l'école, à Saint- Charles, Duyvecke put conserver son ancien domi-
cile. Lorsqu'en décembre 1897 l'école fui inaugurée, il fallut bien se décider à y aller habiter : c'était la nécessité commune pour toutes celles qui composaient l'état-major de M^'* de Sainte-Parade. Rémineau, qui fût mort plutôt que de laisser entendre à Duyvecke, sinon par une ferveur timide et passionnée, les sentiments qui fermentaient dans son cœur, ne disait rien, se contentait de couver de regards touchants, désespérés, celle qui allait partir... Mais il fut impossible d'avouer la vérité au petit Gaston : nerveux à l'excès, l'enfant pâlissait et pleurait dès qu'il était question de quitter, même provisoirement, sa maman Vecke. On dut inventer pour lui une fable : Duyvecke allait soigner une parente malade; elle reviendrait.
La pauvre fille, le cœur brisé, obéit cependant à celles qui dirigeaient sa vie. Elle savait que l'enfant la demandait sans cesse. Bien qu'elle courût le revoir toutes les fois qu'elle le pouvait, il dépérissait. Au bout de quelques semaines, Gaston, qui d'abord avait cru au retour prochain de Duyvecke, commença de perdre confiance. 11 questionna quelque temps son père, qui ne savait que lui répondre; puis il ne parla plus, perdit l'appétit, et lentement s'anémia. Quand Duyvecke, s'échappant de l'école, passait une heure rue Cujas, il montrait une joie fiévreuse; mais le départ de la jeune fille le laissait retomber. Il eut une bronchite au mois de février, se rétablit tant bien que mal, puis, au mois de juin, dut s'aliter encore. Duyvecke, tracassée de remords, convaincue qu'elle était la cause de la maladie, n'osait ni affronter le muet reproche de Rémineau, ni trahir ce qu'elle regardait comme des engagements formels envers Pirnitz et M"* Heurteau. Elle rougissait de pudeur en disant à ses collègues : « Je vais rue Cujas... » justement parce
que nulle discipline n*obligeait les maîtresses et que chacune était libre d'agir à sa convenance.
Et aujourd'hui plus que jamais, quand elle priait Pirnitz de la remplacer, le regard de l'apôtre l'avait troublée...
La veilleuse dessinait au plafond des ronds d'ombre et de clarté, doucement oscillants. La respiration de l'enfant s'alentissait, se rythmait. Pendant longtemps, Rémineau et Duyvecke concentrèrent toute leur attention et toute leur pensée à guetter cette haleine qui s'échappait du lit. Ils n'osaient parler. Quand le petit souffle devint égal et paisible, ils se regardèrent et se sourirent.
— Vous entendez, Rémi?
— Oui... Le médecin avait raison, cela va mieux. Duyvecke se leva sur la pointe des pieds et alla
observer le malade... Rémineau la suivit. Il se tenait un peu en arrière de la jeune fille, évitant de la toucher. Duyvecke prit la main gauche de Gaston, sortie du lit avec tout le bras, dans la manche bleue.
— 11 n'a plus de fièvre du tout, murmura-t-elle. Il n'y a qu'à le laisser dormir.
— Et sa potion?
— Oh! sa potion... quand il s'éveillera! L'important est qu'il repose bien. Ne restons pas dans la chambre.
Tous deux regagnèrent la salle à manger. Une grosse lampe commune, à réservoir de fer, coiffée d'un abatjour en carton vert, éclairait vivement la table et répandait une lueur chaude sur la crédence Louis XV et le bahut arrondi, délicieusement chargé de coquilles, de rinceaux, de feuillages.
— Vous n'avez pas faim, mademoiselle Duyvecke? dit Rémineau. C'est l'heure de souper.
— Ma foi, dit Duyvecke retrouvant sa gaieté maintenant qu'elle était rassurée, je mangerais volontiers quelque chose. J'ai un appétit terrible, Rémi... Moi qui devrais suivre un régime pour maigrir!...
Rémineau, fouillant dans le bahut, en tirait des assiettes et des victuailles. Il protesta :
— Par exemple! c'est joliment beau d'avoir de la santé et de la fraîcheur comme vous, mademoiselle Duyvecke! Rien n'est vilain, à mon idée, comme ces femmes trop maigres, qui ont l'air d'Anglaises... Ah! voici un pâté que j'ai acheté pour vous... Du fromage « croûte rouge »... je sais que vous l'aimez... des fraises. .
— Comment, Rémi ! vous avez pensé à moi au milieu de votre chagrin! Brave Rémi!
Tout en l'aidant à installer le couvert sur une serviette blanche, Duyvecke attendrie regardait Rémineau. Lui, troublé, laissa tomber une fourchette par terre, sur la moquette frisée qui représentait un tigre errant dans un paysage.
— Cré maladroit! murmura-t-il. Oh! pardon! mademoiselle...
Que de fois, au temps où la jolie Flamande habitait la maison de la rue Cujas, elle avait de la sorte soupe chez Rémineau, l'enfant entre eux, les égayant de son bavardage!... Depuis qu'elle vivait à 1 Ecole des Arts de la Femme, ces fêtes modestes étaient devenues rares; par leur rareté même elles avaient plus de saveur... Duyvecke se reprochait naïvement d'y goûter tant de plaisir, même ce soir où le petit Gaston n'était pas à table, et de se sentir plus heureuse, plus « chez elle », en face de cette honnête figure d'ouvrier que devant les visages affinés de Pirnitz, de
M"" Heurteau. Oui, c'était désolant, mais incontestable : elle était plus intéressée par les propos du sculpteur, contant ses travaux, les répliques de son fils, les menues aventures des locataires, que par les
lumineuses conversations de Frédérique, de Pirnitz, de M"* Heurteau.
« C'est que, décidément, je suis une sotte, indigne de vivre au milieu de ces dames! » pensa t-elle.
Rémineau, lui, jubilait.
La délivrance d'une affreuse anxiété, la joie de tenir Duy vecke en face de lui, dans sa salle à manger, à sa table, le grisaient un peu. Mais, tout d'un coup, il s'inquiéta :
'^ — Vous ne partirez pas
plus tôt parce que le petit va mieux, mademoiselle Duyvecke, n'est-ce pas ?
— Non, Rémi. J'ai prié Geneviève Soubize, celle de nos compagnes qui a étudié la médecine, de venir me prendre aussitôt après le souper des élèves. Elle s'entend très bien aux maladies des enfants. J'ai plus de confiance en elle qu'en votre docteur.
— Et après? vous vous en retournerez là-bas?
— Naturellement, Rémi. Vous ne voulez pas que je couche dans la rue!...
Rémineau rougit sous sa peau brune, piquée de poils noirs. Il resta quelque temps sans parler. Puis,
cherchant ses mots, s'appliquant à exprimer ses idées, il dit:
— C'est un bel établissement, votre école... C'est bien construit, bien installé. On dirait un couvent. Moi, ça me fait cet effet-là, du moins. C'est beau, c'est riche. C'est tout comme un couvent.
Duyvecke sourit, montrant ses dents menues et mignonnes comme des dents de lait.
— Mais non, Rémi: ça n'a aucun rapport avec un couvent! Nous ne faisons pas de vœux. Nous n'avons pas de discipline. Vous voyez bien que nous sortons comme nous voulons. Si j'étais dans un couvent, aurais-je pu venir à l'appel de votre télégramme, ce matin?
— Ça, c'est vrai... Quand je pense que j'ai osé!... mais voyez-vous, mademoiselle Duyvecke, j'étais trop tourmenté! Dès que le petit ne va pas, je perds la boule. Je m'adresse à vous comme au bon Dieu.
— Pauvre Rémi !
Elle lui tendit la main... Il la prit et, d'un geste gauche et touchant, posa dessus sa joue... Duyvecke devint toute rose, retira sa main sans brusquerie. Pendant quelque temps ils ne parlèrent plus. Duyvecke roulait dans le sucre des fraises moins rouges que ses lèvres. Rémineau, renversé sur le dossier du gracieux fauteuil régence, réfléchissait.
— Tout de même, reprit-il, c'est un vrai couvent puisqu'on ne peut pas se marier!
— Où avez-vous pris cette idée, Rémi? Vous vous trompez. Aucune de nous n'a promis de ne pas se marier.
— Oh! dit Rémineau avec une hardiesse qui ne lui était pas habituelle, vous ne faites pas de vœux écrits sur du papier timbré, bien sûr. Mais aucune de ces
dames n'est mariée; et, s'il s'en présentait une de mariée pour vivre à l'école avec vous, vous ne voudriez pas.
— Mais si... Du moins, je le pense... A condition, bien entendu, que le mari ne demeurât pas avec sa femme.
— Alors, ce n'est pas être marié!...
Duyvecke, sans s'expliquer pourquoi, prenait un plaisir particulier à exposer à Rémineau les doctrines de Pirnitz. Elle y revenait souvent dans ses conversations avec lui, comme si elle eût spécialement souhaité le convaincre. Mais elle trouvait dans l'ouvrier sculpteur un catéchumène à la fois respectueux et têtu, plus dur à entamer que le bois de chêne qu'il façonnait.
— Comprenez donc, Rémi, reprit-elle : nous sommes plus libres en restant célibataires; nous avons plus de loisir pour nous occuper de nos petites...
— Bah ! si vous étiez toutes mariées, toutes celles qui sont réunies dans votre école, vous vous occuperiez des petits et des petites qui seraient à vous.
— Et les petits et les petites sans parents, qui s*en occuperait? Comment ! Rémi... c'est vous qui me dites ça, vous dont le fils n'a plus de maman?...
— On ne serait pas obligé d'être mauvais pour les petits sans père ni mère... On les élèverait avec les siens... Chacun en prendrait selon ses moyens... Les plus riches aideraient les pauvres...
Il se tut : les mots lui manquaient pour exprimer le rêve de communisme confus qui est au fond de l'âme de tout ouvrier honnête, rêve éclos dans la fraternité des chômages et des jours sans pain.
— Non, répliqua Duyvecke. Ce sont des idées en l'air, ce que vous dites là, Rémi. En pratique, les parents trouvent toujours qu'ils ne possèdent pas assez.
Ils se garderaient bien d'installer une bouche de plus à leur table. 11 faut des mères sans enfants pour les enfants qui n'ont pas de mères.
— Mais toutes vos élèves ne sont pas orphelines! interrompit Rémineau.
— Celles que leurs mères élèvent mal sont plus à plaindre encore. Croyez-vous que nos petites, enseignées par Pirnitz, M^'" Heurteau, Geneviève et les autres...
— Et vous, mademoiselle Duyvecke... vous surtout!
— Croyez-vous que ces petites ne deviendront pas des jeunes filles supérieures à celles qu'on voit, à Paris, grandir dans le ménage du père et de la mère?
— Ça, confessa Rémineau, c'est vrai qu'elles n'ont guère de conduite, la plupart.
— Comment en auraient-elles? On ne leur apprend pas de morale, sinon que leur corps vaut de l'argent et que d'avoir un enfant est un malheur. Elles ont sous les yeux des exemples abominables... Allez, Rémi, pour beaucoup de filles, à Paris, la maison paternelle est le danger. Il faudrait les en sortir toutes.
L'ouvrier sculpteur ne répondait pas. Sa chaise écartée de la table, les bras pendants entre ses genoux, il contemplait son assiette.
— Eh bien, Rémi! questionna Duyvecke triomphante.
— Vous savez mieux parler que moi, mademoiselle, répliqua Rémineau. Vous avez étudié; vous avez réponse à tout... Tout de même, les jeunes filles sont faites pour se marier, d'abord; ensuite, pour avoir des enfants. Et celles qui sont honnêtes et charitables peuvent aussi faire du bien autour d'elles, de cette façon-là.
Duyvecke, peut-être à son insu, l'encourageait du regard. 11 prit de l'assurance :
— Ainsi... une supposition... vous, mademoiselle, au lieu de faire partie de cette espèce de confrérie de la rue des Vergers... de cette espèce de couvent... non, pas un couvent, si vous voulez, c'est mieux, c'est plus franc, il y a moins de micmacs et de choses en dessous... enfin, vous ne seriez pas avec ces dames; vous auriez trouvé un honnête garçon, qui vous aimerait de tout son cœur, qui donnerait sa vie pour vous, qui vous considérerait comme une vraie divinité que vous êtes, — car enfin je ne connais pas beaucoup ces dames, mais qu'il y en ait seulement deux comme vous, j'en doute...
11 s'arrêta, perdu dans sa propre éloquence. Les yeux de Duyvecke, souriante et un peu rougissante, rencontrèrent ses yeux. Alors, le fil de son discours se rompit définitivement.
— Qu'est-ce que je disais? balbulia-t-il d'un air si piteux que Duyvecke éclata de rire. Je ne sais plus ce que je disais... Oh! mademoiselle Duyvecke, vous vous moquez de moi.
Il y avait un reproche dans la voix du sculpteur; Duyvecke se leva, lui prit la main :
— Rémi, je ne me moque pas de vous; vous savez que je vous aime bien... J'ai tant de plaisir à être ici, près de Gaston, près de vous!
— Vrai? dit Rémineau dont les prunelles, couleur de café, brillèrent vivement.
— Mais oui! fit Duyvecke tout à coup songeuse. Notre vie s'arrange comme elle peut, Rémi, ajoutât-elle la voix un peu voilée; on ne fait pas toujours ce qu'on voudrait.
Rémineau, qui avait gardé la main de la jeune fille,
y posa ses lèvres embroussaillées. Elle le laissa faire. Puis elle lui dit doucement :
— Allez voir comment va Gaston... Je mettrai les choses en ordre ici.
— Oh! mademoiselle Duyvecke, c'est moi qui dois...
— Non! allez...
Il obéit. Duyvecke, avec une
lenteur méthodique et adroite, desservit la table, rangea les objets. De temps en temps, elle interrompait sa besogne. Debout, pensive, l'index de sa main gauche caressant le haut \, de l'oreille, d'un geste qui lui était familier, elle méditait. Comme elle fermait le bahut, on sonna à la porte de l'appartement. . . Elle entendit Rémineau qui allait ouvrir.
« Est-ce déjà le docteur? »
pensa-t-elle.
Elle prit la lampe et la porta dans la chambre du malade.
Celui-ci s'éveilla aussitôt :
— Maman Vecke!
Elle courut à la couchette; penchée sur le lit, elle
baisa la tête aux cheveux mêlés, maintenant presque revenue à sa pâleur accoutumée. L'enfant, voyant sa grande amie, riait, oubliait son mal. Duyvecke serra dans ses bras ce buste débile, tout en os sous la chemise bleue :
— Mon trésor! mon chéri! murmurait-elle. Elle pensait :
« Pourquoi ce gamin-là m'est-il tellement plus cher que mes élèves de l'école, cependant bien mignonnes et qui m'aiment bien?... » — Ah!... Geneviève!...
Geneviève Soubize entrait, suivie de Rémineau qui se confondait en remerciements et en protestations. Duyvecke serra la main de sa camarade.
— Voici le petit client! dit-elle montrant l'enfant subitement sérieux et un peu inquiet devant cette nouvelle venue. Je crois que tu aurais pu ne pas te déranger.
Geneviève Soubize, sans répondre, souleva le poignet de Gaston et compta mentalement, observée par Duyvecke et Rémineau attentifs. C'était une mince fille au corps de garçon, vêtue à la diable d'une jupe en cachemire noir, d'une chemisette en satinette brune, coiffée d'un chapeau en paille de maïs bordé de velours noir. Son visage chiffonné, agité de tics légers, n'était pas sans charme, grâce à une bouche d'un rouge vif, à de beaux yeux verdissants, couleur d'eau, au teint de blancheur exténuée, pailleté sous les yeux, et surtout à une superbe couronne de cheveux roux...
— Il a encore de la température, dit-elle en lâchant le poignet, mais le pouls est normal... As-tu faim, mon petit?
Gaston, avant de répondre, consulta Duyvecke du regard. La jolie Flamande l'encouragea :
— Dis, mon trésor, as-tu faim?
D'une voix à peine perceptible, l'enfant répondit en détournant les yeux :
— Pas beaucoup.
— Donnez-lui quelques quartiers d'orange à sucer, dit Geneviève à Rémineau. Que voulez-vous? il n'y a rien à ordonner. L'enfant n'a pas de maladie. Est-ce qu'il n'est pas très nerveux?
— Très, répliqua Duyvecke.
— 11 allait tout à fait mal ce matin, fit Rémineau, au
moment où j'ai télégraphié. Dès qu'il a vu Mademoiselle ici, sa fièvre a diminué. C'est toujours la même chose.
— Oui, ce petit est tout en nerfs! murmura Geneviève. Prenons garde, il écoute.
— Passons dans la salle à manger, proposa Rémineau.
Tous trois, assis autour de la grosse lampe que l'artisan apporta, continuèrent à s'entretenir de l'enfant. Rémineau conta la bronchite de l'hiver, les rechutes, l'anémie croissante.
— Voyez-vous, conclut-il, ce gamin-là se ronge, il n'y a pas d'autre mot. Il était tellement affectionné à M''® Duyvecke! Son départ lui a porté un coup... It depuis il ne s'en est pas remis... 11 végète, le pauvre gosse! Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse, moi, tout seul !... Je le dorlote de mon mieux : je lui donne tout ce qu'il désire... Mais je ne peux pourtant pas remplacer M^^** Duyvecke...
Duyvecke, accoudée à la table, tamponnait ses yeux noyés de larmes.
— Quel dommage, dit Geneviève, que ce ne soit pas une fille!... Nous l'emmènerions à notre école et tout serait dit...
— On ne pourrait pas le mettre avec les filles? demanda timidement Rémineau. A cet âge-là!
— Non, fit Duyvecke. Pas de coéducation chez nous. C'est contraire aux idées de M"® Pirnitz...
— Alors nous sommes fichus, le petit et moi!
— Je viendrai le voir le plus souvent possible, Rémi, n'ayez pas peur...
L'ouvrier secoua la tête sans répondre. La présence de Geneviève Soubize l'embarrassait, l'empêchait de dire des choses qu'il aurait dites à Duyvecke seule.
Et Duy vecke, comprenant sa gêne, fut bien aise quMl ne les dît pas. Pendant quelque temps, on ne perçut, dans la salle à manger, que le ronronnement de la lampe. Geneviève rompit le silence :
— Nous avons eu une journée mouvementée à l'école aujourd'hui.
— Quoi donc? fit Duyvecke.
— L'inspecteur est venu... Pas l'industriel... Celui de l'enseignement primaire.
— Eh bien? Ce n'est pas la première fois?...
— Non : mais pour la première fois c'a été un M. Lecointe-Dupré, qui, au lieu d'être poli et bienveillant comme ceux de ses collègues dont nous avons déjà eu la visite, a fait de l'autorité, a interrogé les élèves, a critiqué les programmes, la discipline, l'esprit de l'école... Enfin, toute une petite révolution.
— Quelle importance cela a-t-il, puisque nous sommes absolument libres et que nous ne demandons rien au gouvernement?
— M"" Heurteau prétend que cela a de l'importance tout de même. « Evidemment, dit-elle, cette mauvaise humeur prouve que les dispositions des autorités à notre égard se gâtent... L'inspecteur est arrivé avec des idées arrêtées d'avance, avec une sorte de mandat officiel, pour nous blâmer... Or, en France, le gouvernement peut très bien jeter des bâtons dans les roues, quand ça lui platt... »
— Par exemple! interrompit Rémineau. Qu'est-ce que le gouvernement pourrait reprocher à votre école? 11 n'en trouvera pas beaucoup qui soient menées par des dames aussi respectables 1...
Le brave homme était tout ému, comme si l'on eût manqué de respect, en sa présence, à Duyvecke ellemême.
— W^" Heurteau, qui seule a causé avec l'inspecteur, sa tournée finie, assure qu'il s'est élevé contre l'immoralité de l'enseignement.
— L'immoralité? s'écria Duyvecke.
— Oui... Absence de surveillance. Les élèves trop libres, sortant seules... Nous leur inculquons des doctrines coupables; nous les détournons du mariage, de la maternité. . . Voilà comment sont travesties au dehors les idées de Pirnitz! Mon cours a été particulièrement incriminé : le bruit court à Saint-Charles que j'ai donné des détails inconvenants sur les soins qu'exige une accouchée. Tu sais pourtant avec quelle discrétion j'effleure ces sujets délicats!...
— Mais qui a répandu de pareilles calomnies?
— Je n'en sais rien... M^^® Heurteau croit avoir démêlé, à travers les réticences de l'inspecteur, que la mairie y est pour quelque chose. Moi, je soupçonnerais plutôt la paroisse...
— Oh! un prêtre!... Tu crois qu'il s'associerait à ces vilaines manœuvres? dit Duyvecke, restée pieuse et pratiquante.
— 11 croit peut-être servir l'Église en nous attaquant.
— L'inspecteur a-t-il parlé à Pirnitz?
— Non! mais il a eu l'occasion d'échanger quelques mots avec Frédérique... Frédérique faisait son cours de français aux grandes, quand il est entré dans sa classe. Après avoir interrogé quelques élèves d'assez méchante grâce, en s'appliquant à les embarrasser, il leur demandait, une à une : « Vous avez votre certificat d'études? » Les fillettes, qui savaient à peine de quoi il s'agissait, ouvraient des yeux ahuris... La quatrième fois, Frédérique a répondu elle-même : « Non, monsieur... Aucune de ces enfants n'a de diplôme, puis-
qu'aucune n'a passé l'examen. Je croyais que vous le saviez. » L'inspecteur, un peu estomaqué, a protesté : a Mais pourquoi ne le passent-elles pas?... — La société n'a pas besoin de diplômes, a répliqué Frédérique; elle a besoin d'énergies et de consciences. » L'inspecteur, là-dessus, est devenu tout rouge; il s*est levé et a quitté la classe. M"* Heurteau assure qu'il a annoncé l'intention de faire un rapport défavorable.
— Eh bien! qu'il le fasse, son rapport... Il n'y a pas de sanction, puisque le gouvernement ne nous donne rien.
— D'après M"' Heurteau, on peut toujours nous enlever notre autorisation... Et tu verras, — continua Geneviève avec une brusque animation qui altéra son teint et même la couleur de ses yeux, — on nous l'enlèvera! On nous persécutera, parce que nous représentons l'indépendance et la vérité : toute la bourgeoisie pourrie de Saint-Charles, tout le Paris officiel, s'ameuteront contre l'école. Mais, je t'assure, il y a au moins une d'entre nous qui ne se laissera pas mettre dehors... On me tuerait plutôt!
Elle se tut; quelques instants elle demeura la face changée, les lèvres tremblantes d'une colère contenue. Rémineau regardait avec surprise ce gracieux visage subitement convulsé... Duyvecke souriait. Elle connaissait le tempérament orageux de Geneviève, ses indignations soudaines, son penchant révolutionnaire. Par une sorte d'endosmose, les doctrines anarchistes, que les années apaisaient chez Daisy Craggs, s'infiltraient à mesure dans l'esprit de sa compagne... Plus que jamais, depuis que Geneviève vivait à l'école, son caractère s'aigrissait; elle ne parlait que de rébellion, de revanche contre la vieille société caduque, tyrannique.
Dans le silence, une petite voix s'éleva de la chambre voisine :
— Maman Vecke!
Duvvecke courut au chevet de Tenfant. Rémineau et Geneviève la suivirent.
Gaston saisit le cou penché de Duyvecke entre ses bras et lui parla à l'oreille. On entendit la réponse de la jeune fille :
— Mais je reviendrai!
— Non, dit l'enfant à voix haute; faut pas vous en aller du tout... Faut rester. Faut rester ici, tout à fait.
Duyvecke l'embrassa encore.
— C'est convenu !
Gaston laissa retomber sa tête sur le traversin. Mais ses yeux noirs, grands ouverts, ne perdaient pas de vue la jolie Flamande; il restait inquiet, décidé à ne pas se laisser tromper.
On s'éloigna de la couchette.
— Qu'est-ce qu'il vous a dit à l'oreille? demanda Rémineau.
— Il veut que je reste. J'ai répondu oui, naturellement! Mais il est tard. Je vais m'en aller avec Geneviève... Le médecin n'aura pas besoin de moi, puisque tout va bien. Et d'ailleurs je doute qu'il vienne à présent. 11 est bien tard.
— Dix heures passées, fit Geneviève.
— Je vais mettre mon chapeau ; nous filerons, Geneviève et moi, par la salle à manger.
— Pourvu que le gosse ne s'en doute pas, murmura Rémineau soucieux. 11 en fera un fourbi, s'il s'aperçoit...
-:- Bah ! vous direz que je me repose, que je dors et qu'il ne faut pas me déranger. 11 finira bien par dormir, lui aussi.