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Elle ajustait, en disant ces mots, une toque de paille noire sur les lourds anneaux de ses tresses blondes; malgré elle sa voix se troublait... Les deux jeunes filles quittèrent doucement la salle à manger par la porte qui donnait dans l'antichambre. Rémineau les accompagna plus sombre que jamais. Comme on se disait adieu tout bas, la porte de la chambre à coucher s'ouvrit brusquement : on vit paraître Gaston, pieds nus, grelottant dans sa chemise bleue, lamentable de maigreur...
— Ah! mon Dieu! s'écria Duyvecke.
Elle le prit vivement et le reporta dans son lit. Elle le couvrait de baisers tout en le grondant.
— Méchant enfant! Méchant qui se lève sans permission... Méchant!... Je ne viendrai plus.
L'enfant, sans pleurer, les yeux allumés par la fièvre, se crampon- 7 nait de ses doigts grêles aux bras, au cou de Duyvecke, et répétait, obstiné :
— Je ne veux pas que maman Vecke s'en aille, je ne veux pas... je ne veux pas...
Il tremblait, ses dents claquaient, et, de nouveau, un rouge inquiétant lui montait aux joues. Geneviève dit à l'oreille de Duyvecke :
— Si tu ne restes pas, ce petit va « refaire » de la fièvre.
Duyvecke, à genoux près du chevet, rassurait l'enfant, promettait de rester. De ses mains nerveuses, il saisit les bords de la loque de paille, qu'il s'efforça d'ôter. Duyvecke riait :
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— Mais tu me fais mal! Tu me tires les cheveux...
Elle dut l'enlever elle-même... Alors seulement Gaston se calma. Il ne permit pas à Duyvecke de s'éloigner du lit, et, celle-ci ayant fait mine de passer dans la salle à manger, il faillit de nouveau quitter son lit.
— Comment faire? demanda Duyvecke à Geneviève.
— Que veux-tu? reste!...
Rémineau, la figure contractée, balbutia :
— Oh! oui! mademoiselle Duyvecke. Restez, je vous en supplie... Le gosse ne tiendra plus dans son lit s'il vous voit partir... Moi, je peux m'en aller de l'appartement, si vous voulez... Je m'assoirai dehors, sur l'escalier... Ou bien on ira chercher une voisine, qui veillera avec nous... Comme ça, personne ne pourra rien dire de mal.
Duyvecke haussa les épaules.
— Ce n'est pas ce qu'on dira ici qui me tourmente... Mais à l'école?
— Je raconterai ce qui s'est passé, dit Geneviève. Crois-tu que Daisy ou Pirnitz agiraient autrement à ta place?
— Daisy, non... Pirnitz... je ne sais pas! Enfin... à la grâce de Dieu... Je reste. Tâche de faire comprendre à ces dames que je n'ai pas pu rentrer...
Sitôt que Geneviève fut partie, Rémineau saisit la main de Duyvecke et voulut la baiser. Mais elle la lui retira, tout à coup gênée, confuse.
— Je vous en prie... Rémi... Laissez-moi seule avec le petit.
Il s'en alla — aussi loin d'elle que le permettait l'étroit logement : il se réfugia dans la cuisine. Duyvecke, assise au pied du lit de Gaston, appuya sa tête sur le
traversin, joue contre joue... L'enfant la caressa quelque temps de ses mains moites, la frôla de ses lèvres, puis s'endormit. Elle s'endormit elle-même d'un profond sommeil.
Cependant l'ouvrier sculpteur, installé sur un escabeau, dans la cuisine, les talons sur un des barreaux, les mains en cercle autour de ses genoux, regardait par la fenêtre ouverte un coin de ciel bleu, palpitant d'étoiles, découpé entre les cheminées et les mansardes des maisons voisines. Il n'avait pas envie de dormir. Il n'avait pas envie de bouger. Il était heureux.
La vaste salle rectangulaire où Léa enseignait l'art du lavis à une vingtaine d'élèves s'éclairait, cette aprèsmidi-là, d'une chaude lumière de juin, nullement atténuée, bien qu'il fut plus de quatre heures. De l'autre côté de la rue Delormel, sur laquelle donnait cette aile de bâtiments, les marronniers d'un terrain vague dressaient par-dessus un mur leurs verdures immobiles, sèches, estompées de poussière. Pas un souffle de fraîcheur ne pénétrait du dehors. Les vingt fillettes, en blouse de lustrine, perchées sur de hauts tabourets ou debout devant les tables, inclinaient sur les planches à dessin des fronts emperlés de sueur, des yeux attentifs au glissement de l'eau colorée que guide le pin-
ceau, — tandis qu'une moue crispait les bouches, que les dents mordaient les lèvres, dans un effort... Et, malgré la largeur des baies et la propreté minutieuse, cette vaste salle aux murs blancs s'emplissait du parfum acre de toutes ces jeunes chevelures mouillées, de tous ces jeunes corps moites, emprisonnés.
Léa, de l'une à l'autre, inspectait les rangs; quelque temps debout, sans rien dire, elle suivait le travail de l'élève : si celle-ci s'interrompait, elle lui disait :
— Allez! allez! ne vous occupez pas de moi...
Lorsqu'une teinte était posée, elle faisait ses observations; parfois elle prenait elle-même le pinceau, donnait l'exemple, réparait adroitement un accident, — passait à l'élève voisine. Pas une minute, durant les deux longues heures que durait chaque jour cette classe de lavis, elle ne cessait d'enseigner... Les élèves remarquaient qu'elle s'accordait de moins en moins de loisir. Il ne lui arrivait plus, comme naguère, de remonter pour un moment sur l'estrade destinée à la maîtresse, d'y écrire une lettre, d'y parcourir une revue ou simplement d*y rêver. Tout à l'heure même, les jeunes dessinatrices, sérieuses et disciplinées, mais qui ne perdaient pas leurs droits à la curiosité et à l'espièglerie de leur âge, avaient noté un exemple de ce dévouement professionnel. La fillette qui, pendant cette semaine, remplissait les fonctions de vaguemestre, était entrée, un petit paquet à la main, qui semblait un livre expédié par la poste, et s'était avancée vers Léa, le lui tendant. Léa corrigeait une teinte dans le godet d'une élève; elle avait dit, sans prendre le livre :
— Merci, Alexandrine... Sur ma table...
Et tandis que les vingt paires de prunelles suivaient la promenade du livre, son ascension sur l'estrade aux mains d'Alexandrine, et finalement son dépôt sur la
table de la maîtresse, Léa additionnait tranquillement de gouttes d'eau l'ocre délayée dans le godet.*
— Voyez-vous, Alice Aubry, disait-elle à la petite brune aux yeux de Chinoise dont elle occupait le tabouret, si vous ne préparez pas la teinte... en écrasant bien les grumeaux... en la mettant à point avant de commencer... vous aurez beau soigner votre lavis, vous ferez toujours des taches... Là... votre teinte est prête. Maintenant, passez-la vivement, d'un mouvement bien uniforme.
Preste, elle rendait sa place à Alice Aubry, qui, juchée à son tour sur le tabouret, se remettait à l'œuvre, toute fière d'avoir attiré l'attention de la maîtresse, traînant au ras de la planche ses yeux de myope, bridés, retroussés de façon divertissante.
— Adèle, vous avez mal lavé votre pinceau : aussi votre teinte change en route... Le rouge de tout à l'heure déteint dans votre brun... Mais, ma petite Claire, vous avez oublié une des bandes du cylindre...
Certes, Pirnitz elle-même eût admiré la sérénité de Léa, l'activité tranquille, infaillible, dont elle accomplissait sa tâche quotidienne. Pirnitz, si accoutumée à lire dans les cœurs, s'y trompait. Pleine d'espérance, elle se disait ; « Décidément, Léa s'est reconquise... » Et voici que Léa s'y trompait elle-même...
— Oh! Vanderbrouck... Voilà un lavis qui ne vaut pas grand'chose... Donnez-moi votre place...
Elle préparait un verre d'eau pure, y trempait un pinceau, allégeait des teintes, son profil romanesque penché sur la feuille gondolée par l'humidité. Et, tout en maniant le pinceau, tout en expliquant ses fautes à l'élève, — une blonde au front étroit, à gros yeux bleus, à bouche bée, — elle ne pensait qu'à une
chose, pensée qui, peu à peu, devenait douloureuse comme une brûlure. Elle pensait au livre apporté tout à l'heure par la petite vaguemestre, refusé avec une apparente indifférence, maintenant déposé sur la table de l'estrade.
Ce livre, elle l'avait comme saisi du regard, d*un seul regard, au moment où Alexandrine Toffrait... Elle avait vu violemment deux choses : la typographie anglaise, noire, nette et menue du journal qui l'enveloppait, les timbres bleu-violet avec le gros chiffre a 2 1/2 » au-dessous du médaillon de la reine... Cela venait d*Angleterre.
« Qui peut m*envoyer un livre d'Angleterre?... »
Si M"* Sanz n'eût été à Paris en ce moment même, — elle repartait le lendemain, — son nom se fût présenté d'abord. Puisque ce n'était pas elle... qui donc? Edith Craggs, la sœur de Daisy, qui ava't été la compagne, l'amie de Léa, aux ateliers Clariss and Sons?... Mais le livre avait le format d'un roman anglais ordinaire, et Edith qui, d'ailleurs, depuis longtemps, ne donnait plus de ses nouvelles, était incapable d'expédier autre chose que des tracts méthodistes.
Pourtant Léa, tout en continuant sa tournée derrière les tabourets des élèves, s'efforçait de croire que le livre venait d'Edith, ne pouvait venir que d'elle... Mais la mystérieuse divination qui s'aiguise en nous, aux heures de crise, affirmait :
« Non... ce n'est pas Edith... et tu le sais bien. Tu en es bien sûre... Tu sais qui... »
Elle tint bon jusqu'à la fin du cours, ne regagna l'estrade qu'après avoir donné le signal de remettre en ordre les planches et les ustensiles. De la classe de dessin, les fillettes allaient librement au vestiaire déposer leur blouse, puis prendre leur goûter dans la
cour... Léa, qui ne les avait pas suivies, se trouva bientôt seule, debout devant sa table, en face du petit paquet.
Quand ses yeux eurent enfin lu la suscription, elle ressentit un peu de soulagement... Ce n'était pas tout ce qu'elle avait redouté... Cette écriture bizarre, comme enfantine, semée d'irrégularités qui contrastaient avec la magnificence des majuscules, — voici qu'elle évoquait pour Léa un bureau d'acajou où s'éparpillaient cent feuilles chargées de ces mêmes caractères, — et une sorte de femme-enfant, à visage de poupée, à courts cheveux blonds frisés, assise devant le bureau, mordillant un porte-plume de liège... Tinka Ortsen!... Le bureau où elle travaillait, dans le drawing-room d'Apple-Tree- Yard!... Et les romans qu'elle racontait, à mesure qu'elle les imaginait, à demi tournée vers ses habituels auditeurs, — de sa voix sans éclat, très égale, de son air de princesse de féerie. Ses pieds ne touchaient pas tout à fait le tapis, bougeant rarement sous la ligne empesée de sa jupe courte en piqué blanc...
« Pourquoi Tinka m'envoie-t-elle un livre?... » Moins inquiétant qu'une lettre, cet envoi signifiait pourtant un désir, une volonté de renouer les relations rompues depuis dix-huit mois. Léa s'épouvantait de constater que ce retour vers le passé, loin de l'ef-
frayer comme naguère, la ravissait... Son cœur s'ouvrait à une joie impérieuse, si forte qu'elle balayait d'un seul coup toutes les tristesses, toutes les anxiétés...
Elle ne déchira pas l'enveloppe du livre. Déjà lui parvenait aux oreilles le brouhaha des élèves en récréation, affaibli par la distance : car la cour s'étendait de l'autre côté des bâtiments, vers la rue des Vergers... Léa fit les gestes accoutumés, rangea ses affaires, puis elle glissa le livre dans sa serviette de cuir, quitta la salle de dessin, dont elle prit la clef, gagna le vestiaire, où elle se lava les mains et le visage. Alors seulement elle hésita.
Pirnitz et M"" Sanz devaient être absentes : elles commençaient l'installation du petit hôtel loué avenue Henri-Martin pour les élèves de Free Collège... Mais Frédérique se trouvait assurément dans la cour de récréation... La surveillance générale était chaque jour attribuée à l'une des fondatrices, par roulement, et c'était le jour de Frédérique. Or Léa ne voulait pas affronter le regard de sa sœur aînée. Ce regard pesait déjà si lourdement sur elle, semblait la scruter si avant! Comment lui cacher un nouvel émoi? Et, quant à en révéler la cause, elle n'en avait pas le courage.
Elle pensa à la bibliothèque. Et, aussitôt que cette pensée lui fut venue, elle se vit, lisant dans un angle de fenêtre le livre mystérieux... Elle reprit sa serviette de cuir, d'un pas vif, le cœur agité comme une fiancée qui vole à un rendez-vous. Elle longea le corridor, monta les deux étages... Sur le palier du premier, elle rencontra Geneviève Soubize.
— Vous savez, lui dit au passage la mince jeune fille rousse, Duyvecke m'a écrit.
— Ah!... que dit-elle?
— Le petit Rémineau a eu une rechute... une vraie
fièvre muqueuse, cette fois-ci, bien caractérisée... Elle n'ose pas le quitter... Elle dit que s'il venait à mourir en son absence, il lui semblerait qu'elle l'a tué.
— Alors?
— Alors, elle reste...
Sans se communiquer davantage leurs impressions, les deux jeunes filles continuèrent chacune de son côté. Léa, tout en marchant vers la bibliothèque, se rappelait le trouble soulevé dans l'état-major de l'école, l'avant-veille, par l'absence de Duyvecke. On dissimulait ce trouble; on n'osait discuter encore. On affectait même de dire :
— Duyvecke a bien fait. . . Elle ne pouvait pas laisser ce petit mourir par sa faute... Tout le monde aurait agi comme elle, à sa place...
Mais, au fond, chacune des compagnes de Duyvecke se demandait: « Reviendra-t-elle?... » L'effroi d'une défection, la première depuis que l'École était fondée, s'ajoutait à la peur confuse des embarras financiers de M'^' de Sainte-Parade, à l'émotion causée par la visite de l'inspecteur primaire et par son hostilité. Léa songeait : « Duyvecke est guidée par les événements... Malgré elle, Duyvecke restera chez Rémineau et se mariera avec lui... » Elle arrêta sa rêverie, d'un effort volontaire... Elle avait peur de se comparer à Duyvecke. Souhaitait-elle donc une pareille contrainte, une pression de la Destinée qui la libérât elle-même?
La bibliothèque de l'école occupait, au second étage, trois pièces de dimensions moyennes, tapissées de rayons, meublées de quelques fauteuils de paille. La plupart des livres étaient brochés; jusqu'alors, le temps et l'argent avaient manqué pour les faire relier. Us provenaient de l'ancienne bibliothèque de Pirnitz, des apports de chacune des fondatrices, et surtout
d'une assez belle collection de classiques empruntée à l'hôtel Sainte-Parade : M'" de Sainte-Parade, qui ne lisait jamais, l'avait offerte à l'Ecole. Dans chaque pièce, une fenêtre donnait sur le terrain planté de marronniers qui bordait l'autre côté de la rue Delor-
mel. Ces fenêtres étaient en forme de hovj-window, avec une banquette latérale logée dans leur enfoncement.
Lorsque Léa entra, deux des trois pièces étaient vides. Dans la troisième, une élève copiait un texte dans la Géographie universelle de Reclus. Léa s'installa sur la banquette d'une fenêtre... Le jour baissait lentement : une lueur orangée dorait et roussissait les cimes des marronniers, les toits de la rue Delormel et de la rue Saint-Charles, toute voisine, le clocher pointu de l'église. Léa se rappela un soir de commencement d'été, pareillement ensoleillé de rousse clarté... C'était dans le Surrey, après une journée de promenade avec Georg : vers la même heure, ils s'étaient arrêtés dans une petite auberge anglaise, une auberge à l'ancienne mode — Rutland Arms, — pour prendre le thé d'après-midi...
Alors une telle lumière orangée flottait dans l'air... Et la tenace mémoire des yeux ranima soudain tous les souvenirs, toutes les images de cette époque bénie... Le passé s'affirma victorieusement, plus réel que le présent indifférent et vague. N'était-ce pas un rêve confus, tout ce qui était advenu depuis: le retour en